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dimanche 13 décembre 2009

À propos du désir dans la (et de) littérature corse

Qui lit quoi ?

Hier, j'ai lu, je vais dire comment, un texte considéré comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature de divertissement (je veux dire de littérature corse, vous ne l'aviez pas oublié) : "MORTE È FUNARALI DI SPANETTU" (publié en 1892 à Bastia).

L'auteur est, bien sûr, Santu Casanova (né en 1850 à Azzana, en Corse, et mort en 1936 à Livourne, en Italie).

C'est un auteur dont je lis partout qu'il est extrêmement important pour bien des raisons :
- il a fait de la langue corse avec son journal "A Tramuntana" une véritable langue d'écriture, capable de traiter de tous les sujets ; il la détache symboliquement de l'italien - comme Paoli et Versini avec la revue anthologique "A Cispra" en 1914 (qui d'ailleurs citent, me semble-t-il, un large morceau de "Morte è Funarali di Spanettu").
- il a écrit de nombreux textes de poésie restés dans les mémoires.

Mais ce n'est pas pour ces raisons que j'ai finalement lu ce texte. C'est poussé par deux motivations principales que j'ai finalement passer le cap :
1. j'étais attiré par l'édition qu'a publiée l'association Falce en 2005, qui est très riche et permet d'accéder à l'oeuvre facilement (nous pouvons lire la version en italien de 1892, la version en corse de 1930 ainsi qu'une traduction française par Hélène Bonerandi ; une présentation passionnante de l'auteur par Eugène Gherardi, une comparaison éclairante des lamenti (oraux ou écrits) sur les morts d'animaux par Ghjermana de Zerbi et une réflexion sur les éventuelles significations actuelles de l'oeuvre par Paul Dalmas-Alfonsi).
2. je me demandais justement : une telle littérature est-elle simplement un patrimoine réduit au rôle de document (sur une société passée, sur une façon d'écrire par le passé) ou a-t-elle encore quelque chose à nous dire, aujourd'hui ?
Comment peut-on lire de nos jours un tel texte ?


Résumé de "l'histoire" ? A l'occasion de la mort et de l'enterrement de l'âne Spanettu, l'auteur décrit toute une société dans sa variété sociale (pleureuses, homme politique, jeunes gens élégants, bergers, artisans), en brocarde les défauts si humains et universels (jalousie, mesquinerie, orgueil, etc.), mais aussi utilise et parodie bien des genres littéraires. Paul Dalmas-Alfonsi en fait la liste dans sa réflexion introductive : "Vucerati ; strophes narratives (pour les événements, les voyages, les portraits) ; évocations de la nature ; listes vertigineuses si typiques des testamenti ; fragments de sogni ; sirinatu d'amour blessé, etc."

Eh bien, j'ai lu d'abord la traduction française, puis j'ai fait le voyage vers la version corse (je n'ai pas regardé encore la version italienne ; à quand une étude des trois par un étudiant de l'université ou d'ailleurs puisqu'il y a des différences entre les deux versions écrites par l'auteur et nécessairement dans la traduction française contemporaine ; et puis c'est magnifique de voir - comme pour le "Vir Nemoris" - un texte de littérature corse ainsi voyager dans le temps et les langues : l'italien de 1892, le corse de 1930 et le français de 2005, non ?)

J'ai lu, et j'ai vraiment aimé ce texte non comme document ou comme monument (pour reprendre les notions utilisées par Yves Citton) mais comme événement : comme une force toujours en acte, aujourd'hui. Car ce qui m'a frappé, c'est la prééminence du désir : Spanettu était un âne surexploité par son maître et notamment comme reproducteur !

Strophe 51 (1er chant) :

Appena ghjuntu da Sari
U mandàvate à Rusazia.
Antonini Petru Santu
Hè statu la so disgrazia :
A so ghjumintaccia bianca
Ùn ne era mai sazia.


Strophe 53 :

Quand'elli la sintaranu
I nostri amici in Niolu,
Credu ch'elli ghjugnaranu
À piegne lu nostru dolu,
Chì culà lu me Spanettu
Ci piantò più d'un figliolu.


Strophe 55 et 56

Farete un avertimentu
À Macone d'Ambiegna,
Ch'ellu mandi cinque franchi
Chì la so ghjumenta hè pregna ;
Inquantu à la so cundotta
S'hè mustrata pocu degna.

Pigliò lu nostru sumere,
Ci fece una brutta azzione ;
Fece copre le ghjumente
Di Sari è di Casaglione,
Po si ritirò li frutti
À nome di lu patrone.


Strophe 58 (Una d'Arburi intervene)

Emu da piegne à Spanettu
Senza fà carnavalate ;
Ùn si parli di ghjumente
Parchì sò cose sfrinate,
È tutte ste ghjuvanette
Sò belle scandalizate.


Eccu : sò isse "cose sfrinate" chì ind'è issu testu mi parenu e più forte ; a forza di a vita (di a puesia, di l'amore, di u veranu, di e voce) trapana u tempu, cambia a morta in vita :

Strofa 92

O Spanè lu me Spanettu,
Ùn stà più dentru la bara,
Hè fiurita la campagna
Da Niolu à Sulinzara ;
À fà longa passighjata,
Tutt'ognunu si pripara.


Voici la traduction française d'Hélène Bonerandi :

51
De Sari à peine arrivé
À Rusazia vous l'expédiiez.
Antonini Petru Santu
L'a véritablement ruiné ;
Sa vilaine jument blanche
N'en était jamais rassasiée.

53
Lorsqu'ils vont être informés,
Tous nos amis Niolins,
Je crois qu'ils vont arriver
Pour déplorer notre chagrin
Car là-bas mon âne ambré
Y a planté plus d'un grain !

55
Vous donnez un avertissement
À Maléfique d'Ambiegna,
Pour qu'il m'envoie ses cinq francs
Car sa jument est pleine ;
Quant à son comportement,
Il s'est montré bien peu séant.

56
Il nous lésa gravement
Ayant emprunté notre âne ;
Il lui fit couvrir les juments
De Sari et de Casaglione,
Mais il en retira pour lui,
Au nom du patron, les fruits.

58 (Une femme d'Arburi intervient)
Nous allons pleurer l'alezan
Sans nous ridiculiser ;
On ne va pas parler juments,
ce sont là faits grossiers,
Et ces jeunes filles vous entendant
En sont toutes scandalisées.

92
Spanettu, mon cher Spanettu,
Ne reste plus dans ce cercueil,
Vois comme la campagne est en fleur
De Niolu à Sulinzara ;
À faire de longues promenades
Tout le monde se prépare.

Il me semble que "cose sfrinate" pourrait être traduit autrement que par "faits grossiers", même si l'expression est bien celle de la dame scandalisée. "Sfrinate", que dit le dictionnaire de l'ADECEC sur Internet ? :

sfrenatu, sfrinatu

francese: sans frein, déchaîné, effrené, dérèglé
definizione: participiu passatu di u verbu sfrenà.- Chì ùn hà ritegnu, muderazione: un zitellu sfrenatu, un cumpurtamentu sfrenatu.
sinonimi: eccessivu, esageratu, smuderatu, scatinatu

Alors voilà, vraiment il me semble que tout le poème vibre de cette sève puissante des "cose sfrinate" : la lamentation joyeuse, la lamentation sérieuse, l'évocation du printemps, celle du banquet, la sérénade qui clôt le deuxième et dernier chant du poème, tout manifeste la puissance du désir, un désir qui se dit par la voix, la parole.

Ainsi des vers ultra célèbres (non ?) de la strophe 61 (1er chant) :

Vurria chì la me voce
Trapanassi ogni muntagna,
Ch'ella ghjugnissi in Niolu,
Risunà pà la Balagna ;
Ch'ella varcassi lu mare
È le fruntiere di Spagna !


Je voudrais bien que ma voix
Traversât toute montagne,
Qu'elle arrivât au Niolu,
Pour résonner en Balagne ;
Qu'elle franchît même la mer
Et les frontières de l'Espagne.

Ayant fini ma lecture, avec grand plaisir, j'ai lu les trois textes d'introduction et je veux bien sûr citer maintenant les propos de Paul Dalmas-Alfonsi, que je trouve très intéressants, propres à donner une valeur actuelle à ce magnifique poème de Casanova :

"Les dessous de l'anecdotique ne nous intéressent plus, à l'inverse d'infinies notations de type ethnographique - habillement, gestuelle, moments du rituel, etc. - extrêmement précieuses et si bien mises en mots et en sonorités. Ce qu'explore, et avec vigueur, Santu Casanova, c'est un rapport au territoire, aux principes d'une vie sociale, quelque chose de fondamental de l'ordre de l'identité. En un retour au coeur de soi qui, par cet acte même, atteint l'universel, bien plus qu'un "général" trop indifférencié."

(...)

"Après l'ouverture, le chant va se poursuivre sous toutes les apparences d'une chronique proche du réel et avec des accents quasi naturalistes (...). Mais l'imagination, la richesse expressive nous entraînent très vite, sans qu'on y prenne garde, dans l'ordre de la fable et de la parabole.
C'est qu'il est, avant tout, question d'une énergie, d'une continuité que l'on veut mettre en scène. L'auteur évoque le trépas et la vie qui s'en épouvante mais qui file son train et qui s'en accommode. (...)
On est là dans l'agitation, dans tout le tintamarre d'un monde au bord du gouffre, perçu dans une urgence, à l'extrême limite entre lumière et ombre. Il est question de mort. La partie est serrée et le moment charnière. Mais Santu Casanova, en joueur inspiré, en poète narquois, maître de ses effets, parodie les rituels, prend à revers les mots, et, le disant en corse, pencher vers la lumière."

Qu'en pensez-vous ?
(Vous n'êtes peut-être pas d'accord ? Ou alors si mais de la même façon ?)

L'association A Falce est présidée par Lisandru Bassani (et je crois qu'il vaut mieux les contacter pour savoir comment se procurer l'ouvrage) :

18, rue Bonaparte
20000 AJACCIO
Tél / fax: 04 95 21 55 35
e-mail: falce@netcourrier.com