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dimanche 1 novembre 2009

Une littérature corse, pour quoi faire ?

Plusieurs billets sur ce blog renvoient à des propos tenus par des auteurs, chercheurs, artistes qui - tout en ne s'étant jamais soucié de "littérature corse" - peuvent nous être utiles, me semble-t-il, pour dessiner des horizons, susciter des ambitions propres à animer la littérature corse.

Nous avons envie d'une littérature corse ambitieuse, de grande qualité, qui propose aux lecteurs une nourriture exquise, qui anime l'imaginaire corse contemporain et participe des évolutions artistiques mondiales.

Je pense à cela, après la lecture d'un entretien paru dans le magazine "Books" (n°10/novembre-décembre 2009). Suzi Vieira a interrogé Wolfgang Kubin ainsi présenté : "directeur du Centre d'études orientales de l'université de Bonn et traducteur allemand de Lu Xun, Zhai Yongming ou encore Bei Dao, il est l'un des sinologues les plus controversés - et les plus appréciés - de Chine continentale."

Ses propos me semblent intéressants par leur radicalité, leur franchise et par les critères qu'il estime les bons pour évaluer les productions littéraires (en l'occurrence chinoises). Il estime que ce que l'Occident connaît et apprécie de la littérature chinoise contemporaine est essentiellement la production romanesque la plus médiocre et conventionnelle qui soit, écrite par des auteurs faussement critiques, très politiquement corrects, qui recherchent avant tout à vendre des produits romanesques préparés pour un marché international de "bestsellers" du divertissement. Parmi ces auteurs critiqués : Jin Yong, Mo Yan (malgré des "débuts prometteurs"), Jiang Rong, Han Han, Gui Jing-ming, Yu Hua). Au contraire de ces auteurs, Wolfgang Kubin estime que la Chine compte "une douzaine de poètes qui sont sans aucun doute parmi les meilleurs au monde" (par exemple, Bei Dao) et quelques romanciers "sérieux" : Chen Ran, Liu Zhenyun, Tie Ning. La journaliste essaie tout de même de défendre un point de vue différent de celui de Kubin, et c'est pourquoi l'entretien est intéressant, vivant.

Voici quelques extraits :

"Au yeux de la plupart de (mes homologues chinois), le romancier contemporain chinois type est totalement inculte : il n'a aucune culture littéraire, ne maîtrise pas sa langue, ne parle pas un mot d'anglais et n'a pas la moindre connaissance de la littérature étrangère."

"Aussi éphémère fût-elle, la période républicaine, entre 1912 et 1949, s'est enorgueillie d'écrivains de stature internationale, comme Lu Xun. Cette littérature, qui mettait plus l'accent sur l'individu que sur l'Etat, encourageait la critique sociale et affirmait son indépendance par rapport au régime, était moderne au sens le plus pur du terme."

"Les écrivains de l'ére républicaine maîtrisaient les langues étrangères. Ce qui leur a permis de forger une nouvelle langue, d'une extrême élégance, qu'on appelle aujourd'hui le chinois "moderne".

"A partir de 1949, et jusqu'à la fin des années 1970, le régime communiste a contraint les écrivains à abandonner cette écriture : la langue chinoise a été détruite, exactement comme la langue allemande l'avait été entre 1933 et 1945. Mais la plupart des écrivains étaient consentants ! De nombreux intellectuels de l'époque voulaient abolir cette modernité et renouer avec la société communautaire et traditionnelle."

"Les critiques que je formule reposent évidemment sur les critères de qualité littéraire qui sont les miens. J'ai, comme mes collègues spécialistes, une conception élitiste de la littérature, que le grand public ne partage pas. La lecture est pour lui un divertissement. Il veut du crime, du sexe et de grandes histoires, denses et pleines d'action : des "sagas", comme celles élaborées par Jin Yong, un Hong-kongais, qui reprend les vieilles histoires de cape et d'épée. Lorsque des écrivains français ou allemands publient ce genre de livre, on les range dans la catégorie du divertissement pour un lectorat qui ne veut pas trop réfléchir. Pourquoi avoir un jugement différent sur un écrivain chinois contemporain ?"

"(Le roman chinois contemporain) renoue avec les techniques de narration traditionnelles, celles du XVIIIème ou du XIXème siècle, dont la maîtrise n'exige pas une grande habileté parce que le narrateur se confond avec l'auteur dans son omniscience. Les écrivains contemporains n'ont ni les outils ni la culture nécessaires à la conception réellement contemporains, c'est-à-dire postmodernes."

"Les auteurs chinois contemporains n'apportent strictement rien de nouveau : ils sont dépassés. Personnellement, je suis fatigué de ces mauvaises resucées de chefs-d'oeuvre anciens."

"Les auteurs actuels ne maîtrisent pas ce qu'ils écrivent. Pour répondre aux demandes du marché, ils produisent beaucoup et vite. Au détriment de la qualité et de la recherche du "mot juste". C'est le coeur du problème : le langage n'est pas leur préoccupation première. Ils ne se bagarrent pas avec les mots, ils les utilisent purement et simplement. La littérature n'a pas pour eux de valeur intrinsèque : c'est pourquoi ils se contentent d'adopter le premier style venu, au goût du jour, celui de la rue et des médias ; un chinois simplifié, répétitif, mauvais. Or la seule et unique préoccupation d'un véritable écrivain doit être, non pas l'argent, mais la langue qu'il utilise. Si lui ne s'en préoccupe pas, qui le fera ?"

"J'ai l'impression que rares sont les lecteurs occidentaux qui s'intéressent à la littérature chinoise par amour des textes : ces livres sont pour eux un matériau sociologique. Mais il n'est jamais bon de réduite la littérature à un simple miroir du présent. Un grand écrivain doit s'abstraire de l'air du temps s'il veut consrtuire une oeuvre atemporelle."

"Je suis las de cette idée selon laquelle le pouvoir serait l'unique responsable du déclin de la littérature depuis 1949. C'est vrai en partie, mais, pour l'essentiel, la médiocrité de la littérature chinoise vient de l'irresponsabilité des auteurs eux-mêmes. La littérature chinoise ne se relèvera que le jour où les auteurs oseront affronter cette question : quelle doit être la position de l'écrivain chinois face au monde ? Actuellement, aucun n'a le courage de se poser en conscience critique de la Chine."

(Pour lire l'intégralité de l'interview, voir ici ; et ici un autre entretien beaucoup plus limité, en anglais).

Et voilà. Je m'empresse d'ajouter que je n'ai lu aucun auteur chinois contemporain et que je ne peux et ne veux discuter les prises de position de Wolfgang Kubin. (J'ai une anthologie de poésie chinoise classique, collection Poésie Gallimard, je me souviens que j'appréciais un poème en particulier, mais lequel ? il faut que je refeuillette le livre, qui se trouve à Campile).

Ce qui m'intéresse ici c'est plutôt la position du critique face à une littérature qu'il voudrait de meilleure qualité, soucieuse de proposer des langages subtils, nouveaux, riches, porteuse de regards critiques sur la réalité sociale d'un pays, désireuse de se positionner face à l'ensemble du monde.

Est-ce rêver une ambition démesurée pour la littérature corse ? Peut-on se passer d'un tel désir et de la nécessité de faire des choix, de proposer des jugements qui finissent pas dessiner des chemins ? (Sachant bien sûr que chacun peut se tromper, ignorer ou dénigrer un livre de toute beauté et encenser un éphémère "chef-d'oeuvre".)

Je pense à Italo Calvino faisant l'éloge de "La Vie, mode d'emploi" de Georges Perec, et disant ceci, dans le chapitre "Multiplicité" de ses "Lezioni americane. Sei proposte per il prossimo millennio / Six Memos for the next millenium / Aide-mémoire pour le prochain millénaire" (1985) :

"En de nombreux domaines l'excès d'ambition est critiquable, mais non pas en littérature. La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés, voire impossibles à atteindre. Il faut que poètes et écrivains se lancent dans des entreprises que nul autre ne saurait imaginer, si l'on veut que la littérature continue de remplir une fonction. Depuis que la science se défie des explications générales, comme des solutions autres que sectorielles et spécialisées, la littérature doit relever un grand défi et apprendre à nouer ensemble les divers savoirs, les divers codes, pour élaborer une vision du monde plurielle et complexe."

Il doit bien y avoir dans le passé, le présent et le futur de la littérature corse des oeuvres qui font écho à de tels propos ? (Par exemple, celle-ci).

J'arrête là les questions.