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dimanche 20 janvier 2013

"Mauvaises nouvelles", de Gilles Zerlini

Donc voici un petit billet pour dire combien j'ai apprécié la lecture du recueil de nouvelles intitulé "Mauvaises nouvelles", orné d'une des plus belles et émouvantes couvertures de toute la littérature corse. C'est le premier ouvrage publié de Gilles Zerlini, aux éditions Materia Scritta (il faudrait que le site soit actualisé, pour qu'on puisse commander l'ouvrage via le site de l'éditeur). J'avais évoqué une des nouvelles dans un précédent billet (voir ici).

La photo de couverture, d'abord :

Un jeune enfant nous regarde, costumé en torero, le chapeau, la veste, la cape (enfin, il faudrait utiliser les mots espagnols), en fait non il ne nous regarde pas, il regarde un peu au-delà de notre épaule gauche (vers quelqu'un de sa famille ?), dans tous les cas c'est un regard qui en dit long, silencieusement. Sa bouche est close, le regard est figé, semble-t-il, et ses petites mains qui tiennent la cape manquent de conviction. Il semble interdit.

(J'aime beaucoup ce mot, interdit.)

Evidemment, tout le sel de la photo est dans ce qui se voit derrière l'enfant : la masse floue mais très reconnaissable d'un taureau qui semble, lui, incliner un regard déterminé vers l'enfant qui lui tourne le dos.

Comme au cinéma, nous désirons crier à l'enfant : attention derrière toi ! Mais l'enfant ne bouge pas. Et nous oscillons, nous spectateur-lecteur, entre l'enfant, le taureau et ce que regarde l'enfant, partagé entre de multiples sensations et émotions (le sourire nous vient aux lèvres et de la tendresse aussi, et finalement l'angoisse profonde devant la disparition prochaine de tout et de tous, la mort sourde et indifférente, toujours violente, quoi qu'on en dise). Une photo apocalyptique.

Bref, une magnifique couverture. Je trouve que les nouvelles du recueil relèvent (presque toujours) le défi de proposer quelque chose d'aussi beau que cette photo.

J'aime bien le ton et le rythme proposés par l'écriture de Zerlini. Il y a une certaine urgence qui charrie cependant nombre de détails significatifs, la volonté d'emporter le lecteur, rapidement dans des situations toujours étonnantes, avec la recherche (peut-être trop systématique) d'une chute (parfois trop attendue).

J'aime la diversité des époques et des lieux, le monde entier, finalement, est convoqué, même si souvent la Corse est la scène choisie. Et la diversité d'écriture, textes à la première personne, à la troisième, à la deuxième. Et la diversité des titres aussi, 13 nouvelles souvent très méchantes finalement (si l'on prend l'adjectif  "mauvaises" dans ce sens), rarement bienveillantes, toutes pleines de hargne, pour faire rendre gorge à un monde injuste, et cruel ; voici les titres :

American Park (évoquant la 1ère Guerre mondiale)
Journées (regard ironique sur les Journées nationalistes de Corti)
Star spangled banner (la dérive d'un soldat perdu)
Boniface (la naissance d'un guerrier corso-turc devant Bonifacio)
Just a perfect day (une vie perdue)
Caravanes (de l'art saisonnier du vandalisme, je finirai le billet avec cette nouvelle qui me hante)
Caveau (la plus glaçante...)
Trois soeurs et un frère (de l'union de destins contradictoires)
U sangu ùn hè acqua (une autre vie perdue)
La minerve (un souvenir d'enfance, un traumatisme)
Dégueuler (les trois derniers textes semblent vouloir nous désespérer totalement à propos du futur de la Corse, cependant nous attendrons avec plaisir le prochain roman annoncé de l'auteur)
Vendre
Se taire

Bien souvent les personnages meurent, se suicident, parfois de façon étonnamment belle, ou burlesque. Bien souvent, on sent qu'un propos cherche à s'imposer au coeur des récits (un propos bien sombre, où la société - notamment corse - se révèle hypocrite, négligeant les vraies douleurs qu'elle occasionne, conduisant les êtres encore un peu humains à des comportements mélancoliques, et finalement destructeurs). Mais ce qui me plait, à la relecture, c'est le goût des situations, des détails, qui sonnent souvent vrais, parce que complexes comme la vraie vie. C'est cette tension entre le plaisir de donner à voir le détail de nos existences et la volonté d'en discourir qui me plait.

Je vous laisse découvrir ou redécouvrir l'ensemble.

Je termine en évoquant la nouvelle intitulée "Caravanes". J'ai écrit qu'elle me hante. Il me semble que c'est une de celles qui décrivent le mieux ce que peut être un non lieu, un lieu qu'on n'habite pas ou plus vraiment, dans un temps qui perd lui aussi toute sa charge humaine (un temps sans avenir, sans devenir). Et cette description n'est pas grandiloquente, elle se fait via la très réaliste vie d'un travailleur saisonnier de l'industrie touristique, qui vit à l'année dans une caravane. Il s'appelle Pierre-Laurent et tout le monde l'appelle Cousteau parce qu'il est plongeur. C'est-à-dire qu'il fait la plonge pendant la saison estivale, dans les restaurants de la côte. Mais l'hiver ? Que faire ?... Occuper par exemple les villas qui, comme résidence secondaire, sont normalement vides lorsque la température baisse. Commence alors une lente errance qui voit le personnage entrer par effraction dans une série de maisons vides, utiliser les commodités que lui offrent ces lieux souvent luxueux, mais désespérément vides, et finalement creux. Et je me suis dit alors, pendant ma lecture, mais oui bien sûr, c'est cela qui est décrit ici : comment un lieu s'évide, comment le vide s'étend sans faire de vagues, tout à fait tranquillement, normalement. Et malgré le calme apparent et la drôlerie, c'est une scène d'horreur.

Je cite (dans cette villa, le personnage trouve tous les films de Stanley Kubrick) :

Affalé dans son canapé il regarde la fin de Docteur Folamour sans beaucoup rire, puis 2001, L'Odyssée de l'espace, le tout entrecoupé de siestes et de longs gorgeons de Martini, de Porto puis de Campari, légèrement colmatés par des boîtes de thon à l'huile mélangés à de la semoule de blé grain moyen. A chaque nuit sa chambre, il en changea à chaque fois prenant bien le soin de remettre en place parfaitement la literie quelquefois tachée de vomi. Au bout de trois jours à ce rythme il était arrivé à Eyes Wide Shut, l'ultime film de Kubrick auquel il ne comprit rien, mais il mit cela sur le mélange et l'abus d'alcool. Le bar vide il était temps de quitter sa cachette, il prit un dernier bain, remit toutes les bouteilles vides à leur place dans le bar, rangea parfaitement toutes les boîtes de conserve en repositionnant les couvercles, les paquets et les sachets vides dans les placards de la cuisine. Il vida la totalité de la cave dans une baignoire, le pourpre du vin sur le blanc de l'émail était du plus bel effet. Ensuite il fit le tour de tous les chauffages électriques de chaque pièce, les alluma su position maximale, puis il ouvrit les trois robinets de douche et les six de lavabo des salles de bain "coule petite rivière, coule", il fit de même avec tout ce qui pouvait s'allumer comme ampoule, le compteur électrique qui tournait "à fond comme un 78 tours", et écouta la musique du pépiement précipité du compteur d'eau comme un gosse devant un jouet mécanique. Il referma au mieux les volets en coinçant un tissu entre les lattes et, de nuit, reprit la route. Il passa devant un oratoire, sur la plaque St Martin, la statuette du saint n'y était plus.

En écrivant ce passage, je remarque maintenant la comparaison, "comme un gosse devant un jouet mécanique", et je me dis que sur la photo de couverture l'enfant est peut-être moins interdit que révolté (sourdement mutiné, faisant une volte-face). Je ne sais pas de quoi Saint Martin est le patron, peut-être y a-t-il un sens à le voir arriver ainsi en fin de paragraphe... ou plutôt de ne pas le voir arriver ?).

Peut-être discuterons-nous de tout cela ?

Je signale qu'un des derniers textes du recueil est lisible sur le site de Musanostra.

Je signale aussi qu'on peut lire une nouvelle, écrite en langue corse, de Gilles Zerlini sur le blog "Tarrori è fantasia", intitulée "Animali".

Enfin, si vous vous voulez des précisions sur la réflexion philosophique de Jérôme Ferrari, voyez le magazine Philosophie de ce mois-ci (quatre pages de discussion avec un philosophe, à propos de fin du monde).

Si vous voulez lire de nouveaux textes de littérature corse (en corse ou en français), voyez le nouveau site "Anima cappiata".

Si vous voulez voir comment la Corse brille grâce à ses écrivains, voyez le dernier numéro du magazine Corsica, qui évoque Jérôme Ferrari, Jean-Noël Pancrazi (il faut que je voie l'émission "Sera inseme" où il est interrogé par Philippe Martinetti), Angelo Rinaldi, et, un peu plus loin, Marc Fumaroli. Nous en reparlerons de cette façon typique de présenter les "réussites" insulaires.

jeudi 20 décembre 2012

Ci vulerebbe à fà un sforzu... (une nouvelle devinette)

Il faudrait faire un effort (dans mes souvenirs scolaires, pour le dire en corse, on écrit : ci vulerebbe à fà un sforzu, j'espère ne pas m'être trompé, n'hésitez pas à me le dire gentiment...)...

En ce moment, beaucoup de critiques se font jour - ce sont plutôt des mouvements d'humeur - car le monde serait pris d'une folie hystérique, d'un amour inconsidéré et peut-être snob, à propos du dernier roman de Jérôme Ferrari, "Le sermon sur la chute de Rome" (qui a obtenu - mais qui ne le sait pas maintenant - le fameux prix Goncourt). Je ne rappelle pas dans ce billet mon point de vue, développé ailleurs.

J'en reviens plutôt à l'idée qu'il faudrait donc faire un effort pour... regarder autre chose que ce roman ! En discutant sur Facebook, souvent je répète à mes interlocuteurs mécontents de cette situation d'en profiter pour parler des livres qu'ils aiment... et dont la presse ne parle pas, parce qu'ils n'ont pas eu la chance d'obtenir le prix (ce qui d'ailleurs aurait pu arriver à Ferrari lui-même). C'est le très grand avantage d'Internet que de permettre à chacun de prendre la parole et de la diffuser ! Profitons-en !

Je renouvelle donc ici la question, sous cette forme particulière aujourd'hui : quels ouvrages parus dans l'année 2012 pensez-vous qu'il faudrait mettre en lumière, presque autant, ou autant, voire plus que le prix Goncourt de l'année ??

Je commence, sous forme de devinette : qui a écrit ce texte ?

Ùn hè micca scrittu in corsu issu testu ma forse esiste digià una versione in corsu ; hè statu publicatu in 2012 ; l'autore ùn hè micca cunnisciutu (eiu u cunnoscu appena) ; spergu veramente ch'hà da scrive testi belli è zeppi chì u so primu libru mi pare una prumessa bellissima. Eccu issu strattu :

Moi donc, Jean-Baptiste, ce jour-là, j'étais sur ce rocher en bas du village aux alentours de Vinciò, à quelques pas de l'endroit où un rocher est une mouche géante pétrifiée, je sais c'est une légende mais moi j'y crois. Le soleil était haut dans le ciel, aux alentours de midi. Sur ma gauche entre l'horizon et la côte apparurent une grande voile, deux puis trois, elles glissaient les unes après les autres à gauche de mon champ de vision, quatre, cinq, je n'en avais jamais vu autant six, sept, douze, des bateaux identiques à ceux que j'avais vus dans mon enfance, des Turcs !

Les Turcs, ils accostent, rentrent dans les terres, grimpent dans le piémont, pillent les villages, dévastent et volent tout ce qu'ils peuvent. En partant ils incendient les cabanes et les maisons et détruisent ce qu'ils ne peuvent emporter. Nous durant ces attaques on reste cachés dans les grottes, sous les rochers de granit quelques jours, en attendant qu'ils fassent leur besogne, et, une fois qu'ils sont partis, on reconstruit comme on peut et on part à la recherche des troupeaux qui ont pu leur échapper. La dernière fois, je devais avoir dix ans, ils ont embarqué trois hommes, surpris en plaine quand ils fauchaient les blés, on disait que c'était pour les vendre comme esclaves sur des marchés. Qu'ils vendaient les hommes. Alors quand j'ai vu apparaître cette flotte, j'aurais dû courir vers le village en criant "les Turcs, les Turcs !", mais non. Je suis resté là et j'ai continué à compter. Je voyais bien qu'aucun navire ne s'apprêtait à accoster, qu'ils continuaient à longer la côte plein Sud, trente, j'étais captivé, des navires j'en avais déjà vu mais jamais autant, là ils dépassaient les cinquante, ils s'étiraient sur tout l'horizon et une brise régulière de Nord-Est les accompagnait. J'ai pensé un moment qu'ils allaient mouiller dans la baie de Purtivechju, mais non, ils ont continué leur route, ils étaient désormais une soixantaine, une très longue file, a priori ils n'allaient pas nous attaquer en montagne, peut-être une razzia dans la plaine d'Afretu ou plus loin ?

La journée s'écoulait comme ça et je ne bougeais pas de mon chaos rocheux. J'avais laissé courir les chèvres qui de toutes manières allaient revenir devant la maison à la fin du jour, c'était un troupeau ancien mené par de vieilles chèvres qui avaient imité d'autres chèvres, elles avaient un parcours de pacage éternel. Les navires disparaissaient peu à peu derrière le cap de la Chjappa, j'avais l'impression qu'un rêve s'effaçait, l'impression de rater quelque chose, une vague immense s'évaporait. Jusqu'où iront-ils, je veux le savoir ! J'ai pris le chemin de la plaine, celui du retour, de la fin de l'estive qui nous ramenait chaque automne à Arca, tant pis pour la famille, ils comprendront, j'ai marché jusqu'à la nuit et encore un peu plus pour arriver à la maison, là dans la chaleur de l'été je me suis couché dans le noir. Le village était désert, tout le monde était en montagne, le silence. Au milieu de la nuit je suis allé finir ma nuit dehors, tourmenté que j'étais par une attaque possible des Turcs. Aussi je suis parti bien avant le jour en direction du Sud, comme les bateaux. Je savais que je me mettais en danger, mais en danger de quoi ? Il faut dire qu'à cette époque je n'avais peur de rien. Je n'étais pas soldat, presque un enfant, j'avais pour seule arme ma serpe. S'ils m'attaquent je ne chercherai pas à résister. Pour le reste ce ne sera pas pire que cette vie sans relief, le travail, le quotidien tellement épais que chaque jour est identique, des gestes réglés, puis viendra un mariage avec une fille du village d'à côté, des enfants, la terre, un destin, les animaux, les épidémies, la montée en montagne, la descente en plaine, les fêtes les deuils... tout cela. Ce n'était pas tant cette vie qui me pesait, mais l'âge adulte arrivant le sentiment de révolte m'étreignait, la colère m'épuisait, la soumission à cet ordre me devenait insupportable.

Je suis arrivé dans l'après-midi, tout au long du chemin j'ai croisé des soldats qui marchaient vite et disaient "Ils sont là, ils ont débarqué avec des Français, ils sont des milliers" et ces mots plutôt que de me terrifier ne faisaient qu'accélérer mon pas. Dans la baie de Santa Amanza j'ai vu une nuée de navires collés les uns aux autres, j'avais de la chance, leur route s'était arrêtée là, c'étaient eux que je suivais depuis deux jours.

Les grands navires étaient entourés de barques qui déchargeaient les hommes et le matériel, des animaux aussi, des bêtes de somme et des chevaux. Il y avait sur la plage une myriade d'hommes plus ou moins en armes qui s'affairaient à débarquer tout ça, il y en avait aussi de complètement nus qui debout dans l'eau portaient des charges sur leurs têtes ou menaient des bêtes. Je me suis approché sans crainte. Un soldat m'a saisi et m'a dit dans une langue qui m'était alors inconnue quelque chose que je ne compris pas en me jetant dans les bras une caisse, puis me fit le geste de charger un tombereau. Il y avait dans les portefaix des Corses, je reconnus quelques connaissances "on a été capturés et emmenés ici pour leur servir de main d'oeuvre, fais ce qu'on t'indique et ça ira". Une fourmilière humaine.

Les soldats étaient remarquables, pleins de couleurs comme les oiseaux d'Afrique, bleu, jaune, rouge, vert ; les Turcs avaient la tête enturbannée, les Français portaient des bonnets ou des casques, certaines avaient des rayures blanches et noires sur leurs manches. Les officiers à cheval étaient grandioses, des statues de Saint Georges animées ! L'un d'entre eux me frôla, c'était Giacomo Santo da Mare un seigneur du Cap corse qui avait choisi de combattre Gênes, il était gigantesque, aux bras et aux jambes longues et, le paraissait encore plus dressé sur son cheval, un cavalier altier qui donnait envie de le suivre dans n'importe quel combat. Ça parlait toutes les langues et ça communiquait "comme on pouvait", mais ça fonctionnait, je reconnaissais des bouts de phrases des mots, ou rien, selon que mes compagnons fussent corses, gascons, français ou turcs. Les Turcs me faisaient rire avec leur langue incompréhensible et leur allure, ils ressemblaient à des personnages de carnaval, certains connaissaient un peu le latin ou d'autres langues. D'aucuns bien que vêtus à la mode orientale étaient corse, provençaux, sardes, catalans, siciliens, crétois... "Bonfiacio, attaquer Bonifacio ! attaquer Bonifacio !", un grand bonhomme au crâne lisse et à la peau brune me criait ça en riant, il était juché sur la mule de tête d'un attelage de six, il me fit signe de le rejoindre en tapant sur la croupe de la bête voisine, il criait quelque chose que je ne comprenais pas. Me voici donc sur le dos d'une mule immense, fier, ma serpe à la taille, à la tête d'un attelage tel que je n'en avais jamais vu qui traînait un canon et pour compagnon un vieux Turc aux dents et au costume colorés. Mustafa il s'appelait, il devait avoir l'âge de mon père, il parlait sans arrêt tantôt à moi, tantôt aux mules, aux roues, il parlait même au canon, sur la piste il criait sur les soldats à pied pour les faire s'écarter devant sa majesté ou pour leur demander de l'aide pour pousser le chariot dans les passages scabreux, quand il ne parlait pas il chantait des airs de chez lui, il me tapait sur l'épaule pour me demander de l'accompagner en rythme du pas des bêtes et riait, comme il riait, on a ri tout au long de la route qui nous menait en vue des murs de Bonifacio.

Voilà, je suis prêt à trouver des défauts à ce texte, mais ce qui me convainc, c'est un certain souffle, un plaisir de la narration, du merveilleux dont on s'attend à ce qu'il tourne au terrible et au sanglant (toujours à proximité de ce très fameux Muscone d'Avretu !...). J'aime - positivement - les processus de métamorphose : et la figure de Jean-Baptiste, solitaire enfant soumis, devenant cet être hybride, presque un centaure à la fois comique et formidable, avec les mules et Mustafa, les couleurs et le rire incessant, l'aventure de la guerre, canon et serpe !

Qui trouvera le nom de l'auteur et le titre du livre ?


dimanche 5 août 2012

"Young trip" de J.-P. Arrio : un ovni dans la littérature corse (lecture de Francesca)

Donc un immense merci à Francesca pour l'envoi de sa lecture/présentation du deuxième ouvrage de Jean-Pierre Arrio ! Bonne lecture et bonne discussion :

UN OVNI dans la littérature corse

"Young trip" de Jean-pierre ARRIO (éditions ALBIANA, collection "nera" )



Il fait chaud, c'est l'été, vous avez la flemme de lire...
Installez-vous bien, avec une boisson bien frappée, de la musique rock à fond et saisissez ce livre mince qui ne vous fera pas peur.

D'abord c'est un bel objet, noir de chez noir, du plus bel effet sur votre table basse : couverture noire lisse et brillante, fond noir, écrin pour des photos ... des photos que je ne peux guère décrire : insaisissables, indéfinissables.

Alors commencez par les photos, cela c'est à votre portée, même affalé dans votre chaise longue?

Paysages et objets pris sous un angle insolite, objets abîmés, baskets élimées, éléments salis ou cassés, parfois étranges, ou qu' on a du mal à identifier, mais tout cela avec des jeux de couleurs, d'ombre et de lumières, de flous et de fumées, ambiance assurée : on décolle! Le voyage peut commencer (photos Lesia Pietri)

Votre curiosité sera piquée au vif : mais qu'a-t-il bien pu écrire Arrio pour illustrer ces photos, irracontables. ? Et... vous lisez! CQFD.

Eh bien il n'a rien "illustré" du tout, lui aussi ces photos l'ont embarqué dans un voyage et il a écrit quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre dans la littérature corse. On dirait le scénario d'un road movie, un vrai trip, on est partis.

Cela commence bien : un voyage de noces bis type seconde lune de miel, croyez-vous, d'un jeune couple vivant à Atlanta, un couple qui essaie de recoller les morceaux, un homme qui semble toujours très amoureux de sa petite femme aux cheveux "cannelle", d'origine indienne.

Ils cherchent une rivière, "leur" rivière. Pourquoi, on verra plus tard... Vous vous dites, une histoire indienne?

Musique fétiche : Neil Young, "Down the river", qu'il met à fond dans la Ford Mustang "Just married", sans clim aïaïaï, avec cette chaleur.

L'homme au volant monologue, sa dulcinée étonnament muette, c'est lui qui parle pour elle...

Alabama, Mississipi, Arkansas, Oklahoma... on en trouve des rivières, ce n'est pas encore la bonne, on traverse vite des paysages, des déserts, des villes, on s'arrête dans des motels, des restaus crades, des stations essence.

Ce n'est pas un guide de voyage dans l'Ouest américain. Voir la halte à Gallup, j'adore l'humour et... quelque chose déjà s'insinue en vous, qui vous retient de rire complètement :

"Aztec avenue! Mais putain Rosa, d'après toi hein? Que seraient venus foutre dans ce bled paumé les Aztèques? (...) Tu ne ris pas. Ah moi ça m'éclate d'imaginer ces mecs en pagne doré, la cour, sa suite, les boeufs chargés d'or et tout et tout, en train de se demander pourquoi on construit Gallup... Monctezuma debout, seul au milieu du désert, les sourcils froncés : "C'est pas l'Pérou!"

Gallup, c'est improbable, non ? Y'a rien bon sang. Ils ont dû s'y faire chier les Aztèques, avec Cortès à leurs trousses .. Cortès the killer! ("Cortès the killer", autre chanson de Neil Young)
He came dancing across the water
With his galleons and guns
"



Soyez attentifs! CHAQUE DETAIL COMPTE. Il distille des indices savamment, le narrateur-conducteur...

Ah là là il y en a des extraits que je voudrais vous donner, qui m'ont frappée, mais je ne peux pas car je déflorerais l'"histoire".

Le temps parfois s'embrouille : est-il toujours à Atlanta promettant ce fameux voyage de réconciliation à Rosa et le rêvant? Ou les dialogues qu'il nous restitue par bribes ne sont-ils que des réminiscences?
C'est comme un calendrier de l'Avent, il vous ouvre de petites fenêtres de temps en temps mais c'est pas Noël, vous commencez à comprendre peu à peu, à écarquiller les yeux, à frissonner.

"Chéri! Il faut que je te dise, il faut que je t'explique..."

Mais non Rosa. Tu n'as rien à dire, rien à expliquer. Encore moins à jutifier. On va le faire ce long voyage qu'on s'est toujours promis de réaliser.
On va rouler d'abord les yeux fermés d'Atalanta à Auburn et là commencera le voyage, en Alabama. Où on verra si Neil Young et les Lynyrd Skynyrd se tirent encore la bourre. On cherchera la rivière. On la trouvera. On s'y baignera.
On s'y aimera.

Merde, Rosa, c'est beau comme du Faulkner!"


La scène avec les flics qui contrôlent la voiture à l'arrivée au Texas, un morceau d'anthologie (digne de "Tarrori è Fantasia", le regretté Blog de Marcu Biancarelli) mais là je ne peux plus rien vous dire, désolée...

Et maintenant attachez vos ceintures, car pour un amour fou, c'est un amour FOU.

Allez, un petit morceau de bravoure que vous comprendrez en lisant le livre.

"Par une piste pentue qui s'ouvrait entre les yucas et les genévriers, nous sommes remontés jusqu'à la route de l'Ouest. Les soldats du colonel Mackenzie s'étaient arrêtés au bord du fleuve, derrière nous, ma ruse avait fonctionné, le fracas des trompettes diminuait.
Je ne voulais pas être exilé dans l'Oklahoma, même avec toi, Rosita. Loin de mes territoires de chasse, de mon canyon, des esprits de la tribu...
Hue! Yah! "


Continuez, continuez on n'est pas encore arrivés.

"Ah là oui, Rosa cannelle, c'est pittoresque, cela pourrait être le bout de la route. Non, n'est-ce pas, nous n'avons pas encore écouté "on the beach"...

Tu veux te baigner? Attends, attends, que je t'enlève ton bracelet de cheville"


Allez, je vous laisse finir le voyage. Je vais remettre le disque. N'oubliez pas : la musique !

jeudi 14 juin 2012

500ème billet... mancu u tempu di signà si... :

Je me souviens d'avoir lu, il y a quelques semaines, dans le numéro 26-27 de la revue "Bonanova", un court texte, très amusant, de Paulu Michele Filippi (dont il a déjà été question sur ce blog).

Ce texte s'appelle "Scrivaniture". Titre qui montre avec humour et virtuosité combien il va nous parler d'écriture, de vanité (écriture de la vanité et vanité de l'écriture comme on dirait dans un colloque).

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous, avec l'Ecclésiaste.

Mais ce que je retiens c'est l'humour, et le jeu subtil sur le doute identitaire (l'auteur : Paulu Michele Filippi, le personnage : Paulu-Michele F et l'imposteur : Paul-Michel F, notamment dans le contexte corse (avec le jeu des langues, et l'évocation de leurs disparitions), et la satire en mineur d'une société (mondiale ou insulaire) qui ne donne presque jamais d'importance à un texte pour lui-même. 

Trop rare auteur, je trouve, que Paulu Michele Filippi : à quand la publication de ses nouvelles parues dans Bonanova ? (A rapprocher du travail d'un Paulu Desanti : ce plaisir des jeux littéraires, mettant en scène des écrivains, des écrits mentionnant d'autres écrits, avec un comique souvent angoissant.)

Tout de même : glorieuse et réjouissante idée que ce succès international d'un livre sans titre composé de "343" pages blanches ! Non ? (Cela ressemble à s'y méprendre à la plus belle anthologie de la littérature corse qu'on puisse imaginer...)

Voici la nouvelle "Scrivaniture" (en attendant que Bonanova soit disponible entièrement en version numérique !) : 

I più anziani s'arricorderanu di ciò chì fù à l'origine di a gloria literaria internaziunale di Paulu-Michele F, oghje giornu appena sculurita. Leghjendu (in francese) u libru di Georges Perec La disparition, induve l'autore ùn impieca mai a lettera "e", vense à u nostru Paulu-Michele, meravigliatu da a virtuosità di Perec, l'idea di fà megliu : scrive un libru senza ghjovà si, micca sola di una lettera, o di duie, ma di manc'una, ùn adoprendu chè i segni di puntuazione. E cusi vense pubblicatu inde Albiana u so primu capulavoru intitulatu "!!", u quale, pè a grazia di l'universalità di u geniu di l'autore, si podia, bench'è scrittu in corsu, leghje in tutte e lingue di u mondu (fora di a spagnola, a quale, si sà, pè significà l'interrogazione, hà circatu inutile cumplicazioni chì, a sottu intendeva Paulu-Michele F pè quale vulia capì, ùn sò micca in l'onore di i culleghi di issu galerianu di Cervantes.) U fattu hè chì u successu internaziunale di Aprite i guillemè dui punti esclamativi chjudite i guillemè (simu quì alludendu à a lingua originale di u manuscrittu) fù tremendu. Paulu-Michele F divense celebre è ricchissimu. Ma à chì piace à galuppà, galuppà vole dinù (pruverbiu hun). Pè u so segondu libru, PM F ùn impiecò mancu più quelli segni di a puntuazione, "sguassenduli pè materializà, disse a critica, a virtualità di ciò chì si trova à u principiu di qualsiasi scrittura, a pagina bianca." L'opera di 343 pagine (bianche, tutte tutte !!!!) ebbe, in lu mondu sanu, ancu più grande successu chè u primu. U sciffru di e vendite di Quellu libru di Paulu-Michele F senza titulu nè testu ma incù molte pagine (sempre alludendu à a lingua originale di u manuscrittu) oltrepassò tuttu ciò chì si conoscia. Millioni d'esemplarii, senza contà e fotocopie contrà quale PM F rinunciò à luttà, perdendu in lite, prucessi è lagnanze u tempu ch'ellu averebbi dovutut impiecà à a creazione. Do literariu, l'affare pigliò un aspettu eccunomicu. Pè via di a recuperazione di e tasse attaccate à a vendita di u libru in li paesi furesteri, a bilancia du u cummerciu esteru di a Francia, sinu à tandu negativa, fù ristabilita, a Francia tirandu senza vergogna danaru è prufittu di un'opera scritta in un dialettu ufficialamente disprezzatu. Si sentì parlà di un probabile premiu Nobel. Ma, si sà, u cavallu galoppa, è daretu roncanu i sumeri (un pruverbiu), è u tradimentu seguita sepssu a gloria. Vusì accadì pè Paulu-Michele F. L'originalità di a so dimarchja, puru pigliandu in contu l'influenza di Perec, ùn podia esse negata, nè, si pensava, imitata. Ma à certi spiriti suttumessi à Prudone, venenu sempre idee velenose per e so malfatte. Fù cusì pè quellu indegnu di Paul-Michel F. Si chjappò, oltre quasi quasi l'identità di u nostru autore, a so maravigliosa idea pè fà ne una lucrativa operazione, pruponendu à librarie spaperse in lu mondu e cumplice di e so macchiavelle, a vendita (s'ellu si pò dì) di i so cusì detti "libri di nunda". A cunnuscimu a trappula di u scenario, pè essene stati tante volte i testimonii, è ancu forse l'attori. U cliente, intrutu in libreria, dumanda à alta voce (cunvene di fà si rimarcà da a ghjente prisente, chì o sinnò a faccenda perde assai di a so significazione) "Date mi un libru di nunda !" U librariu risponde, sempre à altissima voce "Ma di sicuru, o sgiò lettore !" Dopu ch'è (incasciati i solli, bene intesu), tende versu u cliente... ma ùn li tendu nunda... a so manu viota, postu chì (cusì dicia quellu parladore di Paul-Michel F.) "si tratta di connosce cum'è sputicamente literaria un'opera chì sia fora di a librurarità di a literatura oghjinca, fora di a scrittura, l'edizione, a stamperia, a sparghjitura, inutile pastoghje in a creazione literaria, a quale, finita a sottumissione à u pesu tremendu di a lettura è di u libru stessu, ritrova (o trova) una ballerina è legera esistenza sugerita in un scambiu teatrale (vende è cumprà) chì pone a prublematica semiotica di issa a-literatura è di una a-creazione in tutti i so intrecci, literariu, inteletuale, è ecconomicu." Fattu hè chì libri di nunda, quellu Paul-Michel, in Francia è in lu mondu, ne vendì è ne vende sempre, à pacchetti, currezzione parlandu (ogni librariu l'avendu in stock, ùn ci hè bisognu di passà ne cumanda). O, rammintemucile le battaglie di Paulu-Michele F. pè circà di dimustrà, à colpi di prucessi, ch'è l'idea di Paul-Michel F. era a vergugnosa caricatura di a soia ! A dificultà fù chì, pè impiecà a lingua di u tribunale, u corpu di u delittu ùn era custituitu postu ch'ùn c'era ne libri, ne nunda. Forse pè addulcì appena l'amarezza di Paulu-Michele F. (custì, l'ogettu libru esistia) dimostrava ch'elle appartenianu una è l'altra à a literatura. Invece chì a cumbriccule viote di Paul-Michel F. nò. Ma, dettu què, a ghjustizia ùn era cumpetente pè guvernà u sensu criticu di a ghjente. È si certi eranu pronti à battesi pè acquistà i libri di nunda, chì ci podianu e lege è i ghjudici ? Di fatti, u pubblicu ingannatu avia voltatu u spinu à Paulu-Michele F. pè cantà a gloria di Paul-Michel. È cusì, l'ambrascu fece furtuna mentre chì u nostru disgraziatu autore visse sguassà si in pocu tempu a so gloria, a speranza di u Nobel, è smarrì una parte impurtante di e so baiocche, spece incù l'avocati. Oghje campa solu à Monaco è ùn scrive più. Ogni tantu si piglia una foglia bianca, a fideghja, l'alliscia, è suspira. Li accade ancu di stampittà un ! o dui ??, o puru di traccià une poche di (). Quanti sanghjozzi tandu, à u puntu di duvè rinuncià à u crudele eserciziu. Paul-Michel F. ellu, hè smarritu. Bon prò li faccinu a so gloria è i so millioni ! A moralità di issa penibule viecnda, dicenu certi, ghjè chì libri di nunda di stu malcalzone di Paul-Michel ùn si ne trova in bibliutecca. Ci volerebbe à verificà.

Pè finì issa storia, l'altru ghjornu, passendu pè un paese di a Serra aghju intesu u nome di Paulu-Michele F. Unu chì dicia : "Incù Paulu-Michele simu ancu mezi parenti. Ma, à dilla franca, u so primu libru ùn l'aghju lettu. Nè u segondu d'altronde." Po si mise, quella persona, à parlà di u ventu chì soffia è di e foglie chì cascanu, di e castagne impassite è di e coscogliule sottu à i nostri passi.

dimanche 3 juin 2012

Ce qu'on lit, ce qu'on retient... Des textes de François Farellacci

J'avais oublié que j'avais lu ces textes début 2011, dans le numéro 8 de la revue Fora ! (j'espère vraiment que vous connaissez tous cette revue, d'une richesse incroyable, qui accueille tant de points de vue extrêmement intéressants sur la Corse contemporaine, en jouant des détours, des chemins de traverse, et de tous les moyens artistiques ! Abonnez-vous ! C'est par ici...)...

Oui, j'avais oublié que j'avais lu ces textes ainsi imprimés entre les pages 80 à 83. Sous le titre "Chantier". Dans la rubrique intitulée, "lascia corre" qui donne "carte-blanche à des créateurs".

Le créateur c'est donc François Farellacci, jeune cinéaste corse, très lié à l'Italie. Voir ici son site : françois farellacci.com.

Il fait notamment partie du groupe d'artistes de cinéma nommé "Stanley White" (du nom du personnage de "L'Année du Dragon" (1985) de Michael Cimino ; encore un film que j'ai raté ; pour l'instant.) En espérant que ce regroupement sera utile pour mettre en évidence le travail de ces très talentueux artistes (je n'ai vu que les travaux filmiques de Thierry de Peretti, personnellement).

François Farellacci prépare un long métrage de fiction qu'il intitule "L'île des morts". Je ne dois pas être le seul à attendre cela avec grande curiosité et grand intérêt. (Voir ici la page Facebook du film en cours d'élaboration).

Or, ces fameux textes lus dans la revue Fora ! sont aussi présents sur cette page Facebook, sous le titre "Repérages dans un un sud idéal".

Et c'est sur cette page que je les ai "retrouvés", il y a quelques jours, après les avoir oubliés. (Un peu comme Ménélas qui, ne retrouvant pas le chemin de sa maison et prenant conseil auprès du devin Protée, se voit signifier qu'il avait oublié... l'essentiel ; je vous laisse retrouver cet essentiel en reprenant l'Odyssée (chant 4, page (57) dans cette version numérique de la traduction de Leconte de Lisle)...

Je les ai lus, à nouveau donc, et j'ai été vivement ému, vivement frappé : j'avais l'impression - sur cet écran connecté - que j'assistais à l'éclosion d'une parole qui arrivait - au moins à mes yeux - à saisir une des "formes de vie" actuelles dans l'île (comme le font Marceddu Jureczek avec "Caotidianu" et Noël Casale dans quelques billets de son blog sur Mediapart ; où il apparaît que nombreux - on peut ajouter d'autres noms - sont les artistes qui se coltinent la réalité contemporaine de la Corse, en tant qu'artistes). Une réalité, c'est-à-dire quelque chose avec toute son épaisseur, quotidienne, parfois obscure, saisie tout autant par le corps et tous ses sens que par un effort de conscience, tendre et sans illusion (parodiant le style sociologique). C'est pour ces raisons que je relis maintenant à nouveau ces pages et que je les place, avec l'accord de l'auteur (merci infiniment), dans ce billet.

Peut-être (forcément) que quelques réactions et remarques de votre part naîtront à la lecture de ces textes ? Parlons-en.


"Repérages dans un sud idéal - 1"

Je viens du Sud, au bord de la Méditerranée. Le village dans lequel j’ai vécu vingt ans est une langue de goudron qui s’étend entre la mer et des collines raides et sauvages. Plus qu’un véritable village c’est une succession de champs abandonnés par l’économie pastorale que les années 70 et 80 ont transformé d’abord en terrains vagues, puis en chantiers.

L’état de chantier est l’aboutissement de l’écosystème méditerranéen. Tous les espaces naturels du Sud, mêmes les plus sauvages et inaccessibles, ont pour destin le passage par l’état de chantier. Cet état de transition a la propriété surprenante de devenir définitif. Le ver par exemple devient chrysalide puis papillon, prospère, connaît l’amour, la solitude, et avant de mourir se reproduit donnant vie à un nouveau cycle. Le chantier, lui, reste comme suspendu dans son élan et ne s’achève jamais. Les villas de nos lotissements prolifèrent comme les cellules d’un corps en expansion, en se divisant. Sur des parcelles dont la verticalité semble un défi lancé aux maçons une villa en crache une autre presque identique. On construit en hâte avec ces parpaings qui ont été conçus pour colmater les cicatrices architecturales de la France après la Seconde Guerre mondiale. La mer, le soleil et le vent consument rapidement les crépis rosâtres ou beige si bien qu’aujourd’hui il faut déjà réparer ce qui était neuf il y a seulement quelques années. On colmate, on agrandit, on refait la façade pour accueillir une nouvelle boutique qui essayera de faire oublier le précédent dépôt de bilan pour cause de mauvaise saison ou autres calamités. On refait le toit de la discothèque incendiée et les villas se munissent de protubérances annexes construites le week-end pour chaque enfant de la famille en âge de se marier.

Notre architecture emprunte généralement un style pseudo-provençal qui même après avoir réussi à conquérir ces dernières décennies une large part du territoire continue à sonner comme quelque chose de faux et de fragile. Les autochtones, c’est-à-dire nous le peuple du lotissement, se retrouvent à habiter un espace construit sur mesure et familier qui pourtant génère un sentiment continu d’étrangeté, comme un bruit de fond.

Pour lever tous ces murs les anciens chômeurs, paysans, flics et bergers s’improvisent entrepreneurs. Ici tout le monde sait poser une brique sur l’autre. Parce qu’il faut reconnaître une chose, c’est qu’ici nous avons un sens pratique qui semble avoir disparu dans les métropoles continentales. Et comme on n’a pas encore appris à avoir peur de la vie et à gérer ses doutes, quand il faut s’y mettre on s’y met, on pose les briques. La plupart du temps on fait tout seul en famille, doucement. Pour ceux qui ont besoin d’un coup de main il suffit de piocher dans les muscles bon marché qui arrivent dans les conteneurs. Mon parrain trouve souvent des ouvriers allongés sur les patates en provenance du Maroc. Un peu de Kurdes, quelques Africains, et surtout des Arabes. Je ne saurais pas dire à quoi ils s’attendent en arrivant ici, toujours est-il que puisque nous sommes un peu Arabes nous-mêmes beaucoup finissent par s’installer.
 "Repérages dans un sud idéal - 2"

Derrière la pizzeria familiale, caché dans le maquis, un mini bidon-ville de parpaings et roulottes abrite cuisiniers et plongeurs : Ali, Mustafa, Hassan. Hassan mange le sanglier. Les roulottes sont à l’ombre de la maison en pierres sèches, sous le vent, froides. Il y a quatre ans la bâche en plastique-véranda de la baraque d’Ali a pris feu. C’est la faute au poêle à pétrole et les chênes-liège ont failli cramer pour de bon, mais tout le monde s’y est mis, Arabes ou pas, et les arbres sont encore là. Le feu a léché la jambe d’Ali depuis la cheville, là ou le tendon se courbe et s’affine, jusqu’au mou de la cuisse, juste sous la bite. Il m’a fait voir sa cicatrice, on dirait du plastique ou de la cire fondue. Le chemin qui part des roulottes, conduit tout droit à la porte de service du restaurant. La marge de manoeuvre des trois Arabes c’est : la roulotte-la plonge, la plonge-la roulotte, deux fois par jour. Mets-y une voiture au milieu et à peu de choses près c’est la marge de manoeuvre de tout le monde ici. Parce qu’ici on bosse. Ici on a la réputation d’être des branleurs, et je sais qu’il y en a, mais la plupart des gens bossent, dur même, sur les chantiers ou dans les restaurants, tous ensemble, Arabes ou pas.

D’ailleurs ici il n’y a pas que des restaurants et des chantiers, il y a les boîtes aussi. Elles changent souvent de nom, parfois elles sautent, mais leur nombre est constant depuis les années soixante-dix. Il y en a sept, pour mille habitants, sur quelques kilomètres. Je les connais toutes, j’ai commencé à me jeter les tequilas paf quand j’avais treize ans. Pour les ados sortir en boîte reste une activité étonnement sûre ici. Ça tient du paradoxe, j’ai vu mon premier cadavre à la sortie du collège en sixième, il s’était pris une rafale, pourtant ici à quatorze ans tu peux sortir boire des coups jusqu’à la nausée sans prendre trop de risques. Les videurs des établissements de la commune connaissent tous nos parents ce qui nous a garanti de pouvoir nous enfiler des téquilas pas sans ennuis pendant toute notre adolescence.

En grandissant c’est différent, l’aura protectrice de l’enfance tombe, et de toute façon on ne danse plus, on boit et on regarde le femmes et les touristes qui gigotent. Il y a ceux qui se marient, ceux qui fréquentent les bars du front de mer, et ceux qui vont au piano-bar. Le piano c’est le bordel, mais personne ne l’appelle par son nom, bordel. Ici tout le monde a passé une soirée avec une hôtesse, et tout le monde connaît au moins un mac, un proxénète. Même moi. Je sais même qu’en ce moment chez l’autre il y a des chinoises, il dit «qu’elles ont les poils tous lisses et que c’est dégueulasse». Il sort sa vanne débile au comptoir et personne ne se casse. Ici ça paraît normal. On se marie avant vingt-cinq ans à l’église, puis les hommes vont au bordel. Tout le monde, même les immigrés, c’est eux qui vont avec les Chinoises, nous on va avec les filles d’Europe de l’Est ou les Arabes.

Un jour mon père en rentrant de la pizzeria a conduit une jeune prostituée, une Européenne, à l’hôpital. C’est elle qui le lui a demandé. En se voyant toutes les nuits sur le parking du centre commercial, à la fin du service vers deux heures du mat, ils ont pris l’habitude de se dire bonne nuit, probablement pour se rassurer mutuellement, elle de faire le tapin, lui de prendre la route avec la caisse dans la poche. Ce jour-là elle devait se faire avorter, elle avait rendez-vous, mais l’hôpital c’est loin, quinze kilomètres et des années-lumière de peur. Alors il l’a déposée. Après on l’a plus revue. La prostitution c’est la phase un de la modernisation du banditisme post-pastoral devenu maintenant criminalité. La prostitution est arrivée avant les armes, avant la drogue. Ma génération n’a pas eu le temps de connaître l’héroïne, pas vraiment la coco, juste quelques extras et beaucoup d’alcool. Maintenant c’est différent. A l’époque le lotissement ça ressemblait déjà à la ville mais c’était encore la campagne. Maintenant ça ressemble un peu plus à la ville, il y a quelques immeubles, on dit résidences, qui grimpent sur la colline, l’équivalent des HLM parisiens. Ils se sont construits dans les années quatre-vingt quand les gens ont commencé à arriver de partout, des villages pour fuir la misère affective, du continent pour profiter de la mer et du soleil en croyant qu’ici c’est la Californie. Je ne sais pas comment c’est la Californie et sincèrement ça ne m’intéresse pas. Ici c’est beau, mais ce n’est pas la Californie.
"Repérages dans un sud idéal - 3"

Derrière les immeubles passe la rocade, la synapse qui relie tous les lotissements, ceux qui existent déjà et ceux qui existeront peut-être, une sorte de mini-périphérique qui est le décor d’innombrables trafics. On peut y rouler vite et les flics ne la fréquentent pas trop. Nous on la prenait déjà à seize ans, pour éviter les contrôles, quand on conduisait bourrés sans permis en rentrant de téquila-paf et qu’elle n’était qu’un lacet de terre. Aujourd’hui elle est goudronnée et large mais les forces de l’ordre s’obstinent à placer les barrages filtrants en bord de mer, comme la dernière fois lorsqu’ils notaient les noms de chaque passager de chaque véhicule sur un registre. «Ils doivent chercher quelqu’un» on s’est dit, quelqu’un qui a dû rester chez lui ou passer par la rocade. Juste derrière la rocade il n’y a rien. 
En quinze mètres, la largeur de la chaussée, on passe des lotissements à rien, le maquis vert et sec, parce que pour nous le maquis c’est pas la nature, c’est rien, même si depuis quelques années les hangars, puis les résidences aux airs de banlieue, ont commencé à apparaître de l’autre côté de la route après chaque saison estivale, comme oubliés par la marée descendante. Il y a pas mal de gens qui échouent ici au mois de septembre. Ils viennent de la terre ferme en début de saison pleins d’espoirs et d’illusions de vies nouvelles, et lorsque les vagues de touristes nous quittent ils se retrouvent seuls avec la fatigue des heures sup du mois d’août et les tristesses d’avant l’été. Ils doivent se dire qu’ici c’est un peu ailleurs tout en étant pas très loin, alors ils se trouvent une place dans une maison en colline, ou dans un immeuble à l’entrée de la ville. 
Beaucoup conservent sur leur corps une spontanéité différente de la nôtre, si bien que quelques années plus tard, lorsqu’ils me payent un coup depuis le comptoir derrière lequel je les vois tous les jours, malgré une certaine familiarité ils dégagent quelque chose d’étranger. 
Dans mon village il y avait une famille de blonds, tous minces dont la pâleur m’a toujours frappé tant elle se démarquait du reste de la population autochtone ou acquise. Leur fille, grande et secrète était coiffée comme France Gall. Abandonnés par une marée descendante après avoir pris nos rivages pour ceux de la Californie ils ont reçu le titre exclusif de cas sociaux. Pendant longtemps les seuls cas sociaux de la commune, car les seuls à reconnaître leur propre précarité. En tous cas Tata Marie les appelait «les cassos», terme aux sens multiples, lorsqu’ils descendaient au centre commercial. Elle les appelle toujours les cassos aujourd’hui lorsqu’elle demande des nouvelles de leur fille aînée qu’elle n’a plus vue depuis qu’elle est immobilisée par son appareil respiratoire. 
Sans s’en rendre compte on est un peu tous devenus des cassos ici pendant qu’on était occupés à construire des villas en faux style provençal et à payer les traites du 4x4. Je me dis que le 4x4 est le côté face du côté pile qui est la précarité gangrenante pendant que j’observe le fils de Marie essayer de dégager son Peugeot 4007 HDI aux faux airs Cayenne. Le Cayenne c’est le 4x4 du riche, le Peugeot 4007 HDI c’est le Cayenne du pauvre. Le véhicule émet des bip-bip d’alerte à répétition en effectuant une série de va-et-viens, dont la somme est proche de l’immobilité, entre les murs trop étroits d’une allée du lotissement. Voiture trop grosse pour une ruelle corse. Je quitte le cétacé métallique pour pas ne devoir échanger de regards avec le pilote confronté à ses contradictions. Le Sud a vraiment la capacité d’accueillir tous les désespérés dans sa moiteur, sous son vent, même les pilotes de 4x4. Le temps que j’écrive cette page pour expliquer d’où je viens le Sud a probablement déjà mué, c’est la frontière invisible du monde qui se débat tout en restant immobile et de ce fait l’unique lieu où aujourd’hui il peut advenir quelque chose.
François Farellacci

jeudi 27 janvier 2011

Livre de chevet (2) : "Extrême méridien", de Marcu Biancarelli


Reçu ce matin (oui, c'était dans le message contenant les propos sur "La terre des Seigneurs" ; donc, encore, merci infiniment à l'anonyme envoyeuse), cette évocation du recueil de nouvelles "Extrême méridien", de Marcu Biancarelli (éditions Albiana) ; bonne lecture, bons échos :

Avant ce livre corse de chevet, vers l'automne, un livre Corse m'a empêchée de dormir, "Extrême Méridien" de Marcu Biancarelli. Là, sidération, sub excitation, je découvre la certitude qu'il me faut arrêter de ne lire que des auteurs morts, j'avais trop lu de vivants mauvais et fades, depuis 20 ans j'avais renoncé et la contemporanéité d'un auteur me faisait le fuir, à l'exception d'une femme Russe. Sidération, je découvre cette écriture, c'est réellement un choc, la première nuit je ne dors pas pour lire, la seconde nuit je ne dors pas pour réfléchir, celles qui suivent je ne dors pas en imaginant le temps perdu et comment tenter d'arrêter les dégâts et de laisser passer de tels textes sans les avoir lus.

(la photo)

lundi 29 novembre 2010

De quelques propositions étonnantes


Que voici :

- une jeune femme néerlandaise écrit un texte de fiction en langue corse : et tout le monde peut le lire en se rendant sur le blog survitaminé bien connu des internautes amoureux de la littérature corse : Tarrori è Fantasia.

- une demande insistante se fait jour et qui dit ceci : il serait bon - extrêmement bon - de pouvoir lire toutes les semaines, dans un des deux quotidiens insulaires (Corse-Matin et 24 ore), une double page consacrée à la littérature corse sous toutes ses formes.

- je viens de lire intégralement le recueil "Vae Victis", de Marc Biancarelli, et à l'applaudimètre (personnel et portatif qui est le mien), le texte intitulé "Guerre civile" remporte la Palme d'or du texte de littérature corse le plus original publié cette année 2010 (certes le texte original écrit en corse fut publié en 2009 dans la revue A Pian d'Avretu). (Bravo.) (Evidemment, ne me demandez pas depuis quand existe ce prix littéraire, ni son objectif, ni ses critères, ni même si le jury a délibéré en toute indépendance après avoir lu la totalité de la production littéraire corse de l'année, par pitié ne me le demandez pas !). Ce texte : ou comment la sensibilité et la vision d'un écrivain parmi les plus talentueux dans l'île relit l'histoire de la Corse à la fois comme une affaire personnelle et collective, absolument catastrophique. Cela commence par : "Quand la guerre a-t-elle commencé ?" et cela se termine par "Et personne ne sait ce que sera l'avenir des orphelins." Tout cela est évidemment discutable.

Laquelle de ces propositions (en caractères gras italiques rouges) est la plus étonnante, le plus riche de promesses, la plus propre à titiller zygomatiques, récriminations ou enthousiasmes ?

Pour lire :

- le texte de Marilena Verheus, voir ici.
- la demande de double page, voir les derniers commentaires au billet "Bona notte" (la discussion peut se poursuivre là, ou bien ici, comme vous le souhaitez).
- le recueil "Vae Victis" : ici, chez Materia Scritta

Pour finir, je cite la page qui me bouleverse (évocation de la catastrophe de Furiani du 5 mai 1992, peut-être un des moments les plus vertigineux et horribles de notre histoire : tarrori è fantasia) et que je relis, dans "Guerre civile", que j'ai déjà citée en partie autrefois, que je reprends donc ici, car il me semble que ces années 1990 en Corse attendent encore d'être traitées à nouveau par les écrivains et les artistes (tiens, il faudrait que je fasse une recherche, qu'est-ce qui a été publié au cours de l'été 1995, alors que se multipliaient les tracés rouges autour des corps d'hommes jeunes et moins jeunes, embringués dans un des très malheureux épisodes de cette guerre civile ?) :

Mais nous étions un peu déboussolés, il faut le dire. Une tribune nous était tombée sur la tête.

J'étais là, ils s'apprêtaient à chanter le Dio vi Salvi Regina, les gens frappaient avec les pieds, et une femme m'a demandé "vous croyez que ça va tenir ?" J'ai répondu que oui, j'ai dit "quand même, ils savent ce qu'ils font..." et j'ai pas fini ma phrase, la vague de fer et de gens enchevêtrés est venue sur moi, elle m'a évité, elle m'est passée juste derrière, à un mètre, elle a dit que pour cette fois elle m'épargnait, et juste au-dessus de moi, où s'étaient trouvés des milliers de personnes, et des rangées de fer, il y avait le vide. Un homme qui tombait courait dans le vide. J'ai vu cette image, irréelle. La tribune venait de tomber. Un type s'est approché et a dit "mon dieu les gens morts en bas !" Moi je me suis pas approché, je suis descendu le plus que je pouvais, je ne voulais pas que mon morceau de tribune s'effondre lui aussi.

Sous la tribune c'était comme s'il y avait eu un bombardement. Je suis passé là au milieu comme un fantôme. J'ai pensé à la guerre. J'ai entendu les premiers cris de vengeance, après il a été dit que les gens étaient restés étrangement calmes. Ça n'est pas vrai, il y avait un père qui cherchait son fils et qui maudissait la moitié du monde, il criait et il disait "maintenant si mon fils est mort qu'est-ce qui va se passer ?" et c'était du désespoir et des menaces en même temps. Deux personnes portaient une gamine, elle avait la tête en sang, peut-être un oeil crevé, la gosse ne pleurait pas, elle devait être à moitié assommée. Ça courait dans tous les sens, dans un mélange abstrait de terre et de tubulaires, de planches cassées et de poussière. Il y avait des gens allongés et alignés, immobiles, dans une espèce de baraque qui me fit penser à une porcherie, ils ne bougeaient plus, ils ne semblaient plus respirer, j'ai pensé qu'ils étaient morts, j'ai erré sans but au milieu de la zone bombardée, j'ai mis les pieds sur une planche en acier et j'ai glissé, sur la planche il y avait un mélange de sang et de merde, j'ai senti l'odeur du sang et de la merde, j'ai pensé que quelqu'un avait dû se faire transpercer le ventre.

Au milieu des hurlements de souffrance, j'ai entendu les cris de guerre.

Ça n'était pas un accident, c'était ce qui devait arriver. Je me suis senti coupable, toute notre Histoire se résumait là, dans ce désastre, dans cette automutilation de notre corps collectif. Nous n'étions foutus que de ça, semer ce carnage, déjà nous cherchions nos ennemis, déjà nous voulions laver le sang, déjà nous pensions à choisir notre camp, et le sang, et la haine, et la peur de nous regarder dans ce miroir aveuglant. Et ce sentiment insupportable d'être bien l'engeance maudite qu'évoquait la marâtre. Ce besoin qui s'affirmait de nous détruire nous-mêmes, d'en finir avec notre destinée obscure, de nous achever dans un dernier tremblement, cette pulsion infernale à nous exterminer afin de ne plus exister, et exister insatisfait, toujours, et incompris, et incapables d'expliquer quoi que ce soit.

Alors il y a eu la guerre civile.


(la photo)

samedi 18 septembre 2010

Lu ce matin : "L'omu chì marchja", de Pierre-Joseph Ferrali


Soyons très clairs, un blog est un lieu de liberté, personne n'est tenu de se conformer à une façon "normale" de présenter ses lectures (du genre : phrase d'accroche, présentation du sujet du livre, résumé de l'intrigue, intérêt des personnages, enjeux littéraires, moraux ou philosophiques de l'ouvrage, phrase de conclusion élogieuse). Et je trouve très appréciable de pouvoir goûter à une extrême diversité des façons de lire grâce à Internet (dernier exemple en date, voyez ici comment un lecteur se prépare à une prochaine lecture !).

A contrario, je trouve les médias classiques parfois assez pauvres dans leur façon de présenter les livres : ils ont très peu de temps pour lire beaucoup de livres, ont très peu d'espace à leur consacrer, sont partagés entre leur mission d'information (impersonnelle) et leur désir de parler d'une oeuvre lue de façon singulière, et généralement ils sont obligés de sacrifier la seconde à la première. Ce qui fait que l'on retrouve souvent les mêmes idées générales sur l'ouvrage, parfois énoncées d'une façon similaire, donnant l'impression d'une universelle répétition. Evidemment, cette légère critique de ma part n'est pas un signe de mépris, mais un signe de désir.

Deux exemples à propos de "Où j'ai laissé mon âme" de Jérôme Ferrari :

- un article, très bref, dans Politis fait une réserve critique quant au style : "Seul regret : une tendance à l'emphase"... ah ! comme il serait passionnant de lire les passages tendant à "l'emphase", et de pouvoir discuter avec le lecteur critique, croisant nos définitions du mot "emphase", cherchant à comprendre ensemble pourquoi cette emphase est peut-être une nécessité (du fait du souci de porter une vérité impossible à accepter ? ou bien de par la volonté de proposer une "musique" - voir le point de vue d'Emmanuelle Caminade - qui laisse une place à la rédemption ?), et comment cette emphase est peut-être un aspect structurant du style de l'auteur, depuis Aleph zéro au moins...

- un article dans Le Monde expose classiquement les éléments importants du livre, conclut sur "un des romans les plus saisissants de la rentrée." Il est aussi question d'une écriture "ardente, épurée, lyrique." Ce qui me semble juste. L'article évoque Andreani dont la voix est "chargée de rage, de rancoeur et de dépit contre celui qui l'a trahi" (c'est-à-dire le capitaine Degorce). Mais c'est laisser de côté tout l'amour, toute l'admiration, toute la fidélité indéfectible d'Andreani pour son capitaine. Et donc une certaine complexité du personnage qui paraît de prime abord le plus horrible. Enfin, pour en discuter avec l'auteur de l'article, il faut s'abonnner au Monde.fr (6 euros par mois) !

Mais venons-en à ce qui m'amène précisément à hanter de nouveau ce blog, après une semaine sans nouveau billet (mais pas sans nouveaux commentaires : au passage, je signale que je trouve absolument passionnante la discussion qui s'est poursuivie toute cette semaine à propos de l'expression "Île de Beauté", une petite dizaine de participants, 19 commentaires, de l'humour, des informations, des échanges de points de vue, merci à tous, je me suis personnellement régalé et j'attends avec intérêt la fin de la thèse de Mademoiselle Micheletti sur le sujet !).

Ce matin, donc, j'ai lu la première nouvelle d'un recueil publié chez Colonna éditions, en juillet 2010. 5 nouvelles (entre 15 et 60 pages). Les titres ? :
- L'omu chì marchja - Misericordia - L'annunziu - A porta in canteghja - U prim'omu
Le titre du recueil ? "Davanti à u focu chì more" (le livre n'est pas encore disponible sur le site Internet, cela va venir !)...
L'auteur ? Pierre-Joseph Ferrali. Je ne connaissais que très peu cet auteur, et uniquement pour avoir publié une traduction en corse des poèmes et chansons de Georges Brassens (toujours chez le même éditeur). Ouvrage que je n'ai pas lu et peut-être même pas feuilleté en librairie (cela viendra un de ces jours !).

Je dois d'abord dire ma déception à la lecture du dernier paragrapahe de cette nouvelle, "L'omu chì marchja". Pourquoi cette déception ? A cause du côté "explicatif" de cette chute, alors que toute la nouvelle propose une lente descente dans l'irrationnel, le mystère, l'humiliation. Mais passons outre la fin, ce qui me frappe c'est un entremêlement réussi, je trouve, entre une écriture et une histoire modernes (un couple - le narrateur et Maria Stella -, un emploi à la bibliothèque municipale, des lectures de Borges, Homère et Whitman, un film de David Lynch, le restaurant, la voiture, les embouteillages) et des échappées vers les abîmes (via les pratiques religieuses d'une confrérie et surtout via l'interrogation du personnage principal, narrateur de son histoire, à propos de la présence mystérieuse d'un "homme qui marche" sur les routes de Corse, homme qui sera désigné sous le prénom énigmatique de "Ray"). Ce mélange est aussi celui du vocabulaire, cru et direct pour les choses du corps (sexe et nourriture) mais aussi précis et sensible pour les descriptions de la nature ou les réflexions morales.

Car l'histoire est simple et terrible : un homme "ordinaire" se prend de passion pour un homme "extraordinaire", un homme qui marche, une sorte de vagabond se déplaçant sans cesse, portant deux gros sacs dont on se demande ce qu'ils contiennent. Depuis qu'il l'a vu sur le bord d'une des routes principales de l'île, l'employé de bibliothèque ne cesse de penser à lui, au point de vouloir le retrouver, après s'être longuement interrogé sur la signification possible de ces déplacements.
L'usage d'une langue corse actuelle pour raconter une histoire aussi réaliste et symbolique fait penser aux écrits de Paulu Desanti, de Ghjuvan Luigi Moracchini, de Ghjuvan Maria Comiti. Ainsi, je ressens dans cette nouvelle la volonté de présenter quelque chose comme une allégorie, mais je trouve justement que l'histoire ainsi racontée évite de plaquer un sens trop simple. Plusieurs fois, le personnage narrateur va se métamorphoser, se retrouver dans des lieux, des postures et des apparences qu'il n'avait jamais expérimentés auparavant. Ce sont ces métamorphoses qui me restent en mémoire, je leur trouve une très grande force visuelle et symbolique. Je ne veux pas dévoiler ici toutes ces métamorphoses puisque la nouvelle fonctionne aussi sur l'effet de surprise, mais il y en a tout de même une que je voudrais évoquer : au retour d'une nuit éprouvante physiquement, le héros (ou anti-héros plutôt) se retrouve chez lui, accueilli et soigné par sa compagne, la lune est dans le ciel, il dort seul sur le canapé lorsque (signalons simplement que "rumenzula" signifie "poubelle")... :

Passò a notte nantu à u canapè di su salone. Un grande chjarore ingutuppava a regione è a pezza era bagnata di stu biancore luccichiu chì s'impatrunia d'ogni scornu. Cambiò di piazza ma fubbi sempre scumudatu da e spere di luna. Ci vulia ch'o dormi, avia bisognu d'appena di riposu ma ùn ci era nunda à fà. Eranu spalancati i mo ochji è ùn ghjunghjia micca à tirà u minimu prufittu di sta sveghjula. Avia apertu un libru di puesia di Walt Whitman chì si truvava nantu à u tavulinu bassi di vetru, senza pudè ne leghje un solu versu. Accendì a televisiò è passò durante dece minuti da un canale à l'altru cù a telecumanda, visitendu tutti i prugrammi, prima di spinghje la. Mi sò arrittu è aghju marchjatu d'una finestra à l'altra, fighjendu fora in direzzione d'ogni puntu cardinale. Aspettava forse ch'ellu si passi qualcosa. Torna, mi sò stracquatu. Mi sò masturbatu senza cunvinzione. Allora, aghju pensatu à Rita è à Betty, i persunaghji di Naomi Watts è Laura Harring. Mi battia a sega mentre ch'elle si leccavanu è ch'o m'ingullia in bocca, e so muzze carnose di villutu. Ma ùn pobbi zirlà. Eranu duie ore è vinti. Devia luttà contru à una vuluntà viulente di sorte è di parte in vittura à circà à Ray. Realizò tandu ch'o avaia u stomacu viotu è ch'ella m'impedia a fame di pudè dorme, ancu s'o era sensibule hè vera à e notte di luna piena. Ùn ebbi bisognu d'azziunà l'interruttore di i spot. Feci per apre u cuperchjulu di a rumenzula appughjendu nantu à a pedala quandu ch'o m'arricurdò ch'o avia oghje ghjittatu eiu u saccu. Maria Stella ùn avia manghjatu nunda è nunda ùn firmava indocu. Aprì u refrigeratore in a sperenza di truvà prudutti chì avianu passatu a data di perenzione. Ci eranu à spessu alimenti chì s'infracicavanu in fondu, piattati da quelli ch'è no veniamu di cumprà à u sopramercatu. Pudianu stà cusì durante un bellu tempu nanzu di raghjunghje direttamente u saccu di rumenzula. Aghju avutu a paura d'entre in camera è di discità à Maria Stella. Pigliò nantu à u tenditoghju di a dispensa un jean è un tee-shirt chì asciuvavanu. I passò sempre umidi. Pigliò u mo mantellu è aprì senza fà rimore u finestrone di a terrazza, a pisiva porta d'entrata duvendu esse sbattulata per chjode si. Falò a ripa sottu à a pruprietà è passò davanti à qualchì casa, prudente per ùn attirà l'attenzione di u sguardu indiscretu d'un nottambulu. Tuttu era cupertu di guazza. Ghjuntu davanti à u lucale, pisò u capu per assicurà mi chì nimu ùn mi vedia. Accendì a mo lampera fruntale è penetrò à l'interiore. Devu dì ch'ellu si ne hè mancatu pocu per ch'ella giressi à a cumedia a mo girandulata notturna. Biglie incandescente si ficconu nantu à mè. Decine di misgi è di cani si spartianu i resti di i sacchi stracciati cum'è lighe di mercenari à scumparte si u fruttu di u saccheghju d'una cità assaltata. A mo prisenza ùn i disturbò micca è malgradu i mo sforzi per fà li scappà, ùn chitonu micca i container à i cuperchjuli firmati aperti. Avvicinendu mi d'un saccu digià tazzighjatu, una spezia di certosu grisgiu mi dete una zampata brusca è mi sgranfiò a faccia. Truvò di chè manghjà. Frutta, un pezzu di pane, una carcassa di pullastru - torna pullastru ! - un pezzu di biscottu cù a so marca di i denti. U mo ripastu era servutu. U cane duminante, una femina labrador, mi cuntestò l'ossacce è per ùn avè à cede li a mo parte, li sciaccò un cazzottu viulente in a massella chì li fece abbandunà e so pretensione. Era diventatu oramai u capimachja di sta sterpa ghjacarina singulare.

Voilà, ce brave compagnon insomniaque devient rapidement le chef d'une meute de chiens, mangeant dans les ordures, à moitié habillé de vêtements humides, baignant dans la blancheur de la lune, environné d'yeux luisants et de pelages gris, plongé dans les restes d'un monde mis en pièces. Je pense à tous ces personnages errants, dans la littérature corse (notamment à ce si puissant "Vir Nemoris" - où la lune a son importance, là aussi -, à Maria Laura...)

Qui a lu cette nouvelle ? Voulez-vous en parler ? Vous avez certainement une autre lecture que la mienne.

(A propos de la photo :

Bare foot boy wearing a hat, seated on a log)


Allez, en prime, quelques lignes d'un roman rapidement admiré, que vous reconnaîtrez vitre, je pense :

J'en avais trop vu moi des choses pas claires pour être content. J'en savais de trop et j'en savais pas assez. Faut sortir, que je me dis, sortir encore. Peut-être que tu le rencontreras Robinson. C'était une idée idiote évidemment mais que je me donnais pour avoir un prétexte à sortir à nouveau, d'autant plus que j'avais beau me retourner et me retourner encore sur le petit plumard je ne pouvais accrocher le plus petit bout de sommeil. Même à se masturber dans ces cas-là on éprouve ni réconfort, ni distraction. Alors c'est le vrai désespoir.

vendredi 4 juin 2010

Prenons les choses à l'envers (10) : "Pedimoru" de Comiti

Voici une dixième reprise des cumenti écrits en 2002, et que l'on trouve réunis sur le site universitaire Interromania (université de Corse).

J'avais lu cette nouvelle (que l'on trouve dans le recueil "Cheese", chez Albiana), et je me souvenais de ce dialogue entre un jeune Africain, futur footballeur (eh oui, je cède à la facilité de surfer sur l'actualité de la prochaine Coupe du Monde de Football en Afrique du Sud...), et un Corse.

Vous aurez certainement d'autres avis...

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D’une

rive à l’autre


Ghjuvan Maria Comiti a récemment donné un recueil de nouvelles, D’una sponda à l’altra, et continue à publier de courts récits dans la revue littéraire en langue corse, Bonanova. C’est dans le numéro 2 de cette revue que l’on peut trouver la nouvelle intitulée « Pedimoru » et dont nous donnons ici les premiers paragraphes...


« U stridulimu acutu di i freni l’insignò chì si cuminciaia à rallintà è chì u terminus ùn era tantu luntanu. Passati cinqui minuti u trenu s’inficcò ind’a piccula gara infumaccicata è grisgia è piantò cù una spatansciata d’affannu. L’omu agguantò u saccu è falò da quiddu vitturonu ch’iddi chjamaiani « micalina » da chì lucumutiva è vagonu ùn faciani cà unu. Cù u so passu pocu sicuru paria ch’iddu fussi mezu briacu, chì qualchì scuzzulata a s’avia presa in quiddi vultati in falata sicca, è parichji volti - mai ch’idda fussi stata - s’era sintutu sbiancà. Deti un’uchjata in ghjiru, cacciò un pezzu di carta ch’iddu cunsultò cù attinzioni è presi à viaghjà quant’è ch’iddu sapissi esattamenti induva ci vulia andà. I pochi parsoni ch’iddu scuntraia u si fighjulaiani siguitendu lu un beddu pezzu cù quidda sprissioni chì ùn si sapia s’iddi erani maravigliati o intimuriti. Senza dà capu à quidda ghjenti parpena scrianzata, stinzò l’infurcatura chì ci vulia à spiccià si.

Ghjuntu ch’iddu fù di punta à l’usina s’avvicinò à a lughjetta di u guardianu chì, sbrulendu l’ochji da a surpresa, lintò una scaccanata di l’altru mondu. Scuprendu dui sfilarati di denti bianchi cavaddini missi à rida ancu iddu, comu pà fà attu d’educazioni.

- Parini foli, o amicu ; avarani trovu propiu à tè pà stu travaddu ?

- Ankassà, rispundì quidd’altru pichjendu si u pettu.

- Ancu assà a po dì, chì ci mancani i bracci in st’usina di merda.

- Umbulè.

- Vulè o ùn vulè, beddu meiu, ùn avemu tantu a scelta chì u carbonu ci imponi di scavà, di martiddà è d’insaccà pà mezu patacconu.

- Ankassà Umbulè, insistì l’omu cù unipochi di gesti da fà capì chì si chjamaia cusì... Ankassà Umbulè.

Ci nascì un’altra sbiddicata di quiddi chì si tenini da cantu pà i ghjorni di festa. Sicura chì ci era da rida : tamant’omu neru neru, di quiddi di l’Africa luntana, bughja è prufonda, ghjunghjia à travaddà indì l’usina di u carbonu. Ma quali a si pudia aspittà, propiu in quidda piccula cità chì l’africani ùn l’aviani visti chè in televisiò !

Da l’altura di u so metru è uttanta Ankassà si grattò u capu cù a sprissioni niscintrona di quiddu chì ùn ci capisci un’acca. »


Commentaire


Les nouvelles de Ghjuvan Maria Comiti gagnent à être relues. Le plaisir de découvrir des situations souvent cocasses, originales ou terrifiantes se mêle à celui de retrouver la société corse actuelle, dans toutes ses composantes sociales, à la ville ou au village, décrite au fil d’intrigues haletantes. La prose rapide de ces récits, nourrie par un rire acide, ajoute encore à l’intérêt que l’on peut prendre à leur lecture.

Mais venons-en au point qui nous intéresse. Le gardien de la logette rit par deux fois à s’en faire mal aux côtes, Ankassà Umbulè s’oblige à l’accompagner et le lecteur lui aussi rit de leur incompréhension respective. Quelle est l’origine d’une telle cascade de rires ? Un jeu de mots par langue interposée. Le nom africain est compris par la gardien comme du corse, et la déclinaison du nom et du prénom comme une réponse à ses adresses. Mais c’est un dialogue de sourds.

De manière paradoxale toutefois, pendant un court instant, malgré les apparences qui semblaient devoir les séparer pour toujours (un gardien d’usine, corse, coincé dans son cagibi face à un grand Noir tout juste débarqué du train), malgré leur incapacité à entendre la langue de l’autre, pendant un instant donc, Ankassà et le gardien se parlent et échangent des mots. On a pu dire que la langue corse permettait de discuter facilement avec tous les italophones, hispanophones et lusophones réunis, on apprend avec Ghjuvan Maria Comiti qu’elle est aussi suffisante pour parler aux habitants de l’Afrique noire !

Le malentendu linguistique, un des ressorts traditionnels du comique de langage, est particulièrement bien utilisé ici parce qu’il provoque des émotions contradictoires : le rire et la pitié. La suite du récit (un homme d’affaires sans scrupules n’a fait venir Ankassà du Kénya que pour l’exploiter dans son équipe de football et satisfaire ainsi ses ambitions politiques) fera s’évanouir l’illusion initiale d’une compréhension immédiate et profonde entre deux personnages étrangers l’un à l’autre. Vue d’un peu plus près, la situation d’Ankassà est effectivement profondément angoissante : un mur d’incompréhension se dresse devant lui (regards silencieux et incertains, langue inconnue et inexpliquée, rires sincères mais féroces).

Ce que l’auteur signale ici c’est que le jeu des langues n’est pas abstrait et qu’il n’est constitué que de pratiques quotidiennes, plus ou moins sophistiquées, mais qui ont toujours à faire avec la reprise, la correction, le malentendu, le rire et l’angoisse. On sait que la Corse, comme tout pays, est un pays multilingue. Historiquement et géographiquement, le corse, le français et l’italien (d’autres langues encore) composent, traversent ou structurent nos consciences et nos pratiques. Comme souvent, Comiti enrichit par le décalage et ajoute une langue africaine (laquelle ?) afin de surenchérir sur la difficulté d’un tel jeu. Et puisque les personnages de « Pedimoru » ne font pas ce constat et n’en tirent pas les conclusions utiles à un possible dialogue, il reste au lecteur à faire un tel travail. Que cela puisse se dérouler dans une atmosphère à la fois comique et lucide est un signe de bonne santé de la littérature corse.

lundi 17 mai 2010

Dominique Memmi, lecture ancienne...

Retour aux textes... Car entre chaque manifestation littéraire - occasions pour échanger - il y a ce mouvement continu des textes en nous.

Je repense souvent au texte qui suit (lu dans l'anthologie "Corsica calling"). Je l'écris pour y revenir, avec vous, m'en détacher peut-être aussi (le relisant, de nombreux passages me semblent faibles, ne correspondant pas à mon souvenir enthousiaste, et ce sont les "je me trompais" qui me plaisent le plus, et peut-être les espaces blancs entre chaque morceau de phrase). Je ressens maintenant un attachement diffus, une tendresse estompée, comme pour une forme ancienne de soi-même, une mue. Non ?

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Je rêvais aux pierres de mes enfances.

Marquées de lichen comme de vieilles tâches de peinture verte.

Je leur donnais des noms fantastiques, puisées dans mon imagination.

La vallée de la Restonica creusait ma tête à coup d'interrogations,

Je savais qu'elle ne contenait pas le monde.

Ailleurs j'étais attendue. Je croyais ça.

Les paysages me semblaient irréels,

C'était ailleurs qu'il fallait vivre.

La carte de grands continents se déroulait dans ma tête

Et j'imaginais qu'il fallait faire vite avant que les frontières ne disparaissent.

À 7 ans j'avais choisi une ardoise, une règle et deux petites culottes pour fuir la maison.

Au bout d'un kilomètre j'avais rebroussé chemin, il fallait davantage de préparation.

Ailleurs j'étais attendue, c'était certain.

J'étais attendue, mais jusqu'à quand ?

J'inscrivais sur des feuilles à carreaux les noms de cités étrangères :

Islamabad, Tokyo, Londres ou Paris

Parce qu'à mes yeux Paris était aussi étrangère qu'Islamabad.

Je me trompais.

Ce qui était étranger était bien plus proche de moi.

Ce qui était étrange c'était cette foule haineuse lynchant un légionnaire sur la place Paoli.

Je plongeais alors ma tête dans un oreiller pour ne pas entendre les cris de la foule enragée.

Terrorisée, je gardais, longtemps après, ma tête enfouie dans le coussin.

Ce qui était étrange c'était ces hommes de la nuit jouant à la guerre dans le maquis.

Ce qui était étrange et imprévisible c'était la soudaine montée des eaux du Tavignanu qui emportait chaque année de jeunes campeurs apprivoisés par la beauté du fleuve.

J'étais attendue. Je rêvais de toi.

Je rêvais aux hommes découverts, prêts au meilleur et déroulant leurs noms étranges comme de précieux parchemins.

Je tendais les carreaux de mon coeur pour leurs mains expertes, porteuses de malles et de troublantes amours.

J'étais familière des orages d'été, forçant les troncs d'arbres et donnant aux pavés de la vieille ville des allures de miroirs étincelants.

J'étais familière des contes, dans la chambre que je partageais avec mes soeurs.

Je rêvais de tous.

Des héros de papier, des gens du quartier, des pique-niques l'été à la "Glacière", du prisuttu que ma mère cachait pour ne pas que je sois malade à force de trop en manger.

Je rêvais de tous.

Des longues avenues peuplées de visages étrangers, des tours gigantesques et des terres rouges traversées par de mystérieux personnages en longues tuniques.

J'étais étrangère.

L'hiver nous abandonnions la vallée, froide et humide, aux souvenirs.

Et j'imaginais qu'il s'y passait d'étranges choses.

Je me trompais.

Souvent mon père rentrait tard, je l'attendais.

Ce qui était étrange était si proche de moi.

La carte des lieux de ses nuits m'était incompréhensible et je rêvais aux pays d'aubes perpétuelles, perdue dans l'insularité de mon coeur.

Je plongeais ma tête dans l'oreiller, entêtée à retrouver le sommeil.

Mon père se taisait.

J'essayais de cacher ma colère.

Les hommes d'ici étaient secrets, durs à la tâche et tristes.

Rêvaient-ils d'un ailleurs ?

Le soir ils abandonnaient leurs femmes et leurs enfants pour vivre d'étranges nuits où ils claquaient des paquets de cartes.

Leurs mains expertes frôlaient les tapis verts,

Ils fendaient les carreaux de mon coeur.

Je vivais parmi ces gens ignorant Paris, Londres ou Islamabad, qui ne contenaient en rien leur monde.

Mais ils m'attendaient chaque jour après l'école,

Ils me veillaient chaque nuit alors que j'étais malade.

Je rêvais de la mer, de toute chose inconnue que je croyais parfaite.

Les montagnes m'encerclaient, chaotiques et accidentées,

J'imaginais qu'il fallait fuir pour vivre enfin.

Je me trompais.

Ce qui m'était étranger était en moi.

J'ai cru connaître Londres, Paris ou Islamabad,

Je me trompais.

Je ne suis même pas sûre d'avoir rencontré ceux qui étaient si proches de moi.

La vallée de la Restonica est toujours là,

Je sais désormais qu'elle est ma cité.

Les frontières ont déserté mon imagination

Et l'étrangeté m'est devenue familière.

Je vis parmi des gens qui se déplacent à Paris, Londres ou Islamabad.

Ils croisent à l'infini des lignes imaginaires qui comblent l'espace de leur vie,

Ils croisent aussi leurs rêves d'ailleurs.

Ce ne sont pas des voyageurs, seulement des mélancoliques.

Ils s'éloignent.

Ils se trompent.

Mais il est si difficile d'être proche.

Il fait très chaud dans la vallée et les petites marques de lichen pâlissent sous le soleil.

Je trempe mes pieds dans l'eau verte et glacée et la mer disparaît de mes rêves.

Bientôt c'est l'orage.

À la façon dont le lac s'obscurcit,

On ne peut s'y tromper.


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Nom de dieu, je feuillette à nouveau cette anthologie sublime et je tombe sur un long poème dont le souffle bouscule, un poème de Jacques Biancarelli (allez ce sera pour le prochain billet !)

samedi 10 avril 2010

On ne plaisante pas avec la littérature corse !

Eh oui, la saison des prix littéraires a commencé : vous n'êtes pas au courant ? Serà pussibule !

Venite quì à vede u risultatu di i voti pè U PALU D'ORU 1760 :

Piratella hà vintu u premiu Puesia incù u so puema : "A "liberazione" di Duong" (si pò parlà quì di literatura corsa di u Levante : une littérature très vivace, et d'où peut venir le renouveau de la littérature insulaire, comment savoir ? et pourquoi pas ?)

Jeronimus Cornelisz hà vintu u premiu Prosa : avec un texte horrifique dans lequel parle un pirate intransigeant (finalement avec Piratella, cela fait beaucoup de pirateries... à interroger).

Bravo à tous les deux ! Evidemment tout s'est passé dans la Pieve de Mirvella, haut-lieu de la production littéraire corse (si pò d'altronde participà à un novu cuncorsu, in francese ista volta : u premiu di u Bâton merdeux 1760).

Evidemment, je me permets de placer ici non seulement le lien vers le forum où se trouve exposé l'ensemble de cette aventure, mais aussi les textes primés eux-mêmes (j'espère que les auteurs et l'organisateur du concours ne m'en voudront pas).

Régalez-vous ! (A moins bien sûr que ce genre de littérature corse ne soit pas votre tasse de thé : parlons-en, si vous le voulez.)


PRIX POESIE DU PALU D'ORU 1760 : "A "liberazione" di Duong", par Piratella

Eramu n'u quarantasette
Ghjunghjia u "Liberatore"
Facia u pullaghju nettu
Leclerc era u Vincitore

In a famiglia m'anu dettu
Chì Duong era un piscadore
In Thuan, paese di "Viet"
Ellu di a Francia avia l'amore !

Hè corsu dananzu à la truppa
Briunendu è bracce tese
Ma un suldatu, ventu in puppa,
Sparendu, in pianu l'hà stesu!

"Andate, frà tutti 'ssi Gialli,
À ricunnosce un amicu!"
Fù u solu cantu funerale
Sopr'à 'ssu corpu accaticu.


PRIX PROSE DU PALU D'ORU 1760 : "L'appiccati di u Batavia"

U battellu ghjè sparitu dipoi ghjà parechji ghjorni. Nant’à a sponda di st’isulottu, trè forche sò state piantate, è sette corpi di supplificati s’azzicanu à u ventu. U pesu di i corbi chì spezzanu ‘sse carne maciare face voglie un appiccatu di e volte, in u strizzinime di a corda chì si torce, in i grachji di l’acelli ingordi, scimatuliti da u pranzu, da ‘ssu muvimentu stranu di a salma fresca.

Di quandu in quandu, una capinera cerca di imbulighjassi à u fistinu, in brama di cogliesi nant’à i cataveri una di e millaie di mosche chì bolenu per pone e so ove, sti vermi futuri, sta putrefazzione chì ghjà infesta l’aria.

Simu noi i cundannati di u Batavia, i sette rispunsevuli di u macellu, appiccati dopu à u so prucessu, chì ci balancemu pianamente nant’à u locu di a nostra malfatta.

Sò eo, Jeronimus Cornelisz, i pugni muzzati da u boia, à colpi di punta è di marazzu, chì mi facciu manghjà avale e labbre da i corbi famiti.

È pure chì aghju fattu ? Aghju rinigatu Diu è u Diavule ? Aghju stuppatu annant’à l’o d’un prete nanzu di furzallu mentre ch’ellu ghjanghjulava ? Aghju datu l’ordine di l’ammazzera ? Più di centu vinti persone sguzzate o u capu sfracassatu à biacculate, in i pienti è e suppliche, e lacrime è l’urli di terrore ?

È chì pò fà ?

Sò minichizze què. Fatti di nulla, è di pocu interessu. Da chì no’ eramu navifragati quì tuttu era ghjà ghjucatu. Eramu persi, senza spirenza, in e stese infranchevuli di l’uceanu, è per avè sfidatu à Diu, Diu ci duvia fà pagà u nostru urgogliu, a nostra sfrunteria di murtali. Ùn sò statu chè u so bracciu armatu, u so sturmentu. Ùn sò statu chè a faccia di a dannazione di st’essari debbuli, ma chì s’eranu criduti l’uguali di u Ridentore !

Trè mesi abbandunati annant’à ‘sse quattru isule sicche è disertate : U Cimiteriu di u Batavia, l’Isula Alta, l’Isula di i Traditori, è l’Isula di i Boi Marini… Bocche inutile à nutrisce… I gruppi di l’altre isule l’aghju starminati senza trigà. Eranu famiti, assititi, ùn anu mancu riagitu quandu i me tumbadori sò scalati pè taglialli a cannella. Certi pregavanu è s’abbandunavanu. Si davanu à a morte cum’è circhendu di liberassi da e suffrenze quì bassu. U destinu d’un navifragatu vale pocu, i debbuli a sanu più chè i forti. Pure a banda di l’Isula Alta hà resistutu.

Anu drizzatu una spezia di furtificazione cù u curallu, si sò murati annant’à l’altezze. U so capu, Hayes, era suldatu di mistiere, rifusava di capitulà – sopratuttu avia capitu chè di capitulà significava di fassi taglià u capu. Si piattavanu quandu tiravamu cù u nostru archibusgiu, po’ dopu ci pigliavanu à pitrate quandu cullavamu à l’assaltu… Anu tenutu più di duie mesi.

Per falli cede aghju decisu di neguzià, vulenduli tende una trappula. Mi sò avvicinatu cù quattru omi, i più gagliardi di a me truppa di tumbadori. Cridiamu d’intimurilli abbastanza par falli accittà e paci. Dopu l’avariamu annigati l’unu impressu à l’altru, è avariamu presu pussessu di a so manghjuscula è di i so effetti…

Hayes ùn ci hà mancu lacatu u tempu di parlamintà. Tutti i so omi eranu prisenti. Ci sò saltati addossu, anu tombu subitu i me quattru cumpagni, è eo mi sò ritrovu liatu cum’è un beccu, intravatu è lampatu à mirzà in un tufone di calcariu… Ci sò firmatu più di duie settimane. Tutti i ghjorni mi lampavanu i gabbiani ch’elli tumbavanu, ch’e’ i spiumessi. Annant’à novi acelli spiumati, ni pudiu tene unu per mè, è manghjallu crudu.

Po’ i rinforzi sò ghjunti.

U cummandadore Pelsaert, di a Cumpagnia Urientale di l’Indie, cù militari è ghjenti di mare, à bordu di a nave Sardam. Anu cunfratulatu subitu cù Hayes è i so difensori. È u prucessu di i mutini – u nostru prucessu – s’hè fattu senza aspittà. A paura di purtacci cun elli annant’à u Sardam sin’à a cità di Batavia, u risicu d’un’ altra mutinaria, ùn l’hà fattu perde tantu tempu. Ci anu ghjudicatu annant’à l’isule stesse chì eranu state u mo duminiu sanguinosu…

In trè mesi, aviu fattu tumbà centu vinti quattru persone. È avvilanatu da per mè un criaturu chì briunava a notte è m’impedia di dorme.

Davanti à i mo ghjudici, ùn aghju furmulatu nisun rigrettu. Trè centu scampati ùn averianu mai tenutu tuttu stu tempu annant’à st’isule disertiche, è di più era Diu chì mi cummandava e mo azzioni. S’o risentia cumpassione pè e mo vittime ? Era u so destinu cusì, ùn ci pudiu nulla eo. Eranu i debbuli, è nant’à i ‘ssi scogli di a fame è di l’angoscia, solu i forti scelti da Diu miritavanu di mantenesi.

Nisuna cumpassione nò.

Ci anu purtatu annant’à l’Isula di i Boi Marini pè appiccacci.

*
* *


Avali i sei altri cundannati m’insultanu è mi stuppanu in faccia. Ancu assà ch’elli sò liati anch’elli, mi strangulerianu cù e so mani. Dumandanu à Pelsaert ch’o sia supplificatu nanzu ad elli, pè assiste à a fine di quellu chì l’averia manipulati, è purtati tutti sin’à a morte.

I mo boia mi strascinanu sin’à un troppulu. Mi taglianu e duie mani. Hè un suppliziu longu è dulurosu, chì si face cù una punta è un martellu. Dui sbirri mi tenenu e bracce mentre chì un ruffianu di u Sardam mi taglia in pezzi, pigliendu tuttu u so tempu.

Quandu vengu menu, mi mettenu sciappate è mi rinviviscenu, ch’o assisti à tuttu senza perde cunniscenza, ch’o risenti ‘sse pene patente sin’à a fine.

M’anu purtatu annant’à a scala di a forca. Perdu u mo sangue è mi stringhjenu a corda à u collu, senza dilicatezza. Ridenu ancu, mi dicenu ch’o aghju da ballà da quì à pocu cù u mo ispiratore, cù u Diavule. Li dicu chì u Diavule ùn esiste micca, ch’elli sò invenzioni di a Ghjesgia pà ignuranti cum’è elli. Pelsaert è un prete si fascianu a faccia cù e mani sintindu e mo parolle. Vegu ch’elli ghjargaghjuleghjanu ch’o sò un ereticu.

Sò annant’à a scala, a corda liata chì m’hà da strangulà. Davanti à mè : i me ghjudici, è dinò i mo anziani cumpagni di rivolta, i mo tumbadori fidi. Mi liticanu, cherenu vindetta. Dicenu ch’elli sò filici di vedemi more, cusì anderanu tranquilli in infernu, è culà mi daranu u restu…

Ridu. Anch’eo ni chjamu à a vindetta, contr’à elli, chì mi tradiscenu. I ritruvaraghju culà, da quì à pocu. Tandu vidaranu quale sò eu, Jeronimus Cornelisz, è avali ridu da veru com’è un scemu. Li lampu : da quì à pocu, i mo agnelli, da quì à pocu vi balanciate ancu vo’ nant’à sta forca, vi portu cun mè, pè l’eternità. È ridu senza chì u mo suddesfu poschi cunnosce di fine.

U boia lampa un calciu in a scala.