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dimanche 29 avril 2012

"Vaincus...", un extrait de "Pasquale Paoli" (1860) de Guerrazzi

"Vaincus par la grande force de la dépression, ils se couchèrent les derniers et pourtant leur débâcle fut plus dure que celle des autres. Ils sentirent leurs membres se faire pesants, ils soulevaient leurs mains avec fatigue, exactement comme si elles fussent de plomb ; s'ils étaient tourmentés par la faim, ils les étendaient à peine pour prendre la nourriture ou la boisson et il fallait que quelque autre nécessité se fît impérieuse pour qu'ils se déplaçassent de leur couche. L'air lui-même leur était pesant et, sur leur poitrine, ils sentaient une barre de fer, tout comme on en appliquait anciennement sur celle des traîtres en Angleterre. Au début, le besoin d'étirer les bras, de bâiller, de se détendre, les stimulait en permanence puis il leur parut plus utile de rester recroquevillés sans bouger. Souvent, un creux à l'estomac les taraudait, alors ils prenaient deux ou trois gorgées d'eau à la suite ; bientôt les creux se muèrent en crampe et le dégoût de l'eau en soif ; au fur et à mesure, un sifflement continu et croissant écorcha leurs oreilles et devant leurs yeux tourbillonnaient des nuages d'étincelles. Il en était ainsi pour le corps. La faculté intellectuelle ne sommeillait pas, elle se consumait au contraire en pensées vaines, puisque la lumière, idée ou image, sortait, en s'étendant et s'assombrissant toujours plus, l'obscurité. C'était pour eux comme le tourment de l'enterré vivant, ou d'une âme condamnée à la garde de son corps défunt. À la fin, ce point de venait aussi douloureux qu'une pointe de clou ardent, mais non enflammé. Alors des gémissements variés emplissaient ce lieu déjà misérable du fait de tant de malheurs. Si leur coeur battait, ils ne s'en apercevaient pas ou n'y prêtaient plus attention. Sans doute, si ceux qui les recherchaient à mort fussent montés les dénicher jusque là-haut, se seraient-ils défendus, mus par l'instinct qui domine tout animal pour sa propre conservation, mais eux-mêmes, pour sûr, ils n'auraient pas fait un pas pour aller les attaquer, même avec la certitude de les vaincre. Leur plus mortel ennemi pouvait passer à côté d'eux sans crainte parce qu'ils l'auraient bien regardé s'éloigner aussi longtemps qu'il ne fut pas de fusil dans le dos. Ils étaient comme des feuilles sèches demeurées accrochées, au milieu de décembre, sur l'arbre de la vie.

Un jour pourtant, dans un suprême effort, Altobello se mit sur ses genoux. Il marcha à quatre pattes jusqu'à la sortie de la caverne et rafraîchit son front desséché avec de la neige. Secoués puissamment, les fibres de son corps lui donnèrent la force de se relever en s'appuyant aux rochers puis de faire deux ou trois pas au dehors. L'air vif lui occasionna les vertiges habituels, si bien que s'il ne retomba point à terre, ce ne fut que de peu. Il se maintint toutefois, puis, ayant acquis de la vigueur en se dégourdissant les membres, il s'agita. Le sang reflua vif dans ses veines, sa mémoire et sa pensée revinrent dans leur siège habituel.

Quel siège et où ? Je raconte des histoires, je n'écris pas de traité de métaphysique, par conséquent il suffit au lecteur de savoir que la mémoire et la pensée retournèrent dans leur siège, là où, sans doute, sont la pensée et la mémoire.

Et avec la mémoire revinrent les sentiments également puisqu'à peine Altobello eut-il racheté son âme, pour ainsi dire, qu'il revint en arrière et se présenta devant la caverne où il s'exclama : 

"Qui veut voir le ciel ? Qui veut le voir ?"
Aucune réponse, et lui de nouveau :
"Qui veut voir le ciel ?
- Je voudrais, mais je ne peux", répondit une voix que, bien que rauque, Altobello reconnut pour être celle de Ferrante.

Alors, Altobello se précipita, comme s'il craignait l'influence maligne de l'air ambiant et il tira Ferrante hors de la grotte en le prenant sous les aisselles. Là, il lui frotta la neige sur le visage, lui étira les bras et les jambes, l'aida à se remettre sur pieds, le soutint une fois debout. Il parut pourtant que Ferrante n'en était pas grandement satisfait parce qu'il regardait Altobello de travers et continuait à montrer une apparence bouleversée, comme un homme éveillé de force.

"Allons, dit alors Altobello, allons voir si les grottes qu'habitèrent nos prédécesseurs étaient plus agréables que les nôtres parce que nous devons quitter cette caverne pour toujours. Il semble qu'elle exhale de la mélancolie, du plafond comme des parois."

Ce sont les pages 525 et 526 du "Pasquale Paoli, ou La déroute de Pontenovu", traduction de l'italien par Petr'Antò Scolca, publié aux éditions Albiana (2011).

J'aime beaucoup dans ce passage l'association d'un désir constant de lutter (ne pas se rendre) et du désir de vivre (seulement présent chez Altobello). Altobello engage ses camarades à reprendre courage avec une question... non avec un ordre ou un discours argumenté, sans en appeler à la haine, à la vengeance... avec une simple question répétée trois fois : "Qui veut... ?" Il en appelle au désir de vie : "voir le ciel". Je trouve que c'est une très belle scène d'amour (amitié) ; évidemment elle fait plus d'effet quand on a lu les pages précédentes (elle est une étape dans la vie terrible des "proscrits"). Et la première fois que je l'ai lue, emporté par le parcours tragique des jeunes héros, j'ai été surpris, croyant que là peut-être s'ouvrait un horizon plus heureux - un moment lumineux (même si Guerrazzi ne se laisse pas aller à des descriptions qui auraient pu fixer encore plus cette image dans la mémoire - couleurs du ciel par exemple, détails des corps, etc.).

vendredi 27 avril 2012

"Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu", de F.D. Guerrazzi

Non, ce ne sera pas une présentation en bonne et due forme de ce roman historique écrit en italien, publié en 1860, traduit pour la première fois en français par Petr'Antò Scolca et publié par les éditions Albiana en 2011 : "Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu. Roman corse du XVIIIème siècle".

L'auteur (Francesco Domenico GUERRAZZI) est italien, citoyen de Livourne, un homme engagé dans le Risorgimento, condamné à l'exil en 1853, après une révolution ratée dans sa ville natale. Il choisit la Corse comme lieu d'arrivée (en face de chez lui, finalement). Visiblement son obsession est de parvenir à réussir cette révolution et, pour ce faire, l'écriture est un des moyens pour y parvenir : d'où un livre où vont s'entremêler sans cesse deux "voix" :

- la voix de l'auteur Guerrazzi pour appeler à la révolution, à un idéal républicain ; régulièrement l'auteur va interrompre le récit des aventures de ses personnages pour distribuer les bons et mauvais points, pointer du doigt ce que le lecteur doit retenir...

- la voix du narrateur Guerrazzi, qui raconte une histoire où s'entremêlent personnages réels (Pasquale Paoli, James Boswell, et bien d'autres) et de fiction (Santi Giacomini, Altobello, Giovan Brando, Lella, Serena, etc...)...

Et ce sur 560 pages !! Que j'ai lues !! Une à une !!

Certes, je n'ai pas encore lu les poèmes qui encadrent le livre, cela viendra, car ce livre, je vais le relire, pour mon plaisir personnel d'abord mais aussi pour picorer ici et là des pages que je citerai sur ce blog...

Car ce livre (au même titre que le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli) est ABSOLUMENT EXTRAORDINAIRE et désormais INCONTOURNABLE. Je le dis calmement.

Un résumé ? Impossible, ou alors dans les grandes lignes cela donne : une évocation follement romanesque des derniers jours de la Corse indépendante sous le généralat de Pasquale Paoli, et ce à travers des figures à la fois extrêmement singulières et représentatives des vertus républicaines et populaires (le souci de justice, l'amour de la patrie, de la liberté...).

J'ai été frappé par ce mélange d'un discours anti-tyrannique parfois très manichéen (le portrait des officiers de l'armée française ou des Corses qui ont refusé de soutenir Paoli est toujours une charge très violente) et d'un récit qui enchaîne, certes de façon parfois décousue (mais les travaux de couture ne semblaient pas être le premier souci de Guerrazzi) les épisodes d'une tragédie aux tonalités et aux scènes d'une folle inventivité.

Je pense à la première fois où Boswell arrive à Corte et voit Pasquale Paoli en action : il enquête comme une sorte de super Sherlock Holmes ! Il devine tout, comprend tout, prend tout le monde de vitesse ; puis se transforme en un extraordinaire juge de paix, qui arrive à persuader la famille du coupable de la nécessité de la punition la plus grave (la mort) !

Dans ce récit, ce qui me frappe c'est l'association de scènes extrêmement mélodramatiques (qu'on pourrait regarder comme frisant le ridicule par excès de sentiments et de situations contrastées) et de visions extrêmement vivantes, prenantes, enthousiasmantes : comme lorsqu'on lit des récits mythiques (ou les "Misérables" de Hugo ou qu'on voit un film comme "Avengers", si je puis me permettre ce lien...).

J'ai dans l'esprit de nombreuses scènes : dans le bateau français au large de la Corse ; la rencontre entre Boswell et Giacomini à Livourne juste avant ; les discussions entre le mari et la femme, Mariano et Lucia, couple infernal, vénal, traître, mesquin, radin ; Paoli marchant seul près du Pontenovu quelques heures avant la bataille ; l'évasion d'Altobello ; toutes les scènes finales - que je ne dévoile pas ici et maintenant - dans la montagne au-dessus de Corte, qui atteignent au sublime (et prolongent et développent, par variation, celles racontées dans le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli).

Bref, je citerai dans d'autres billets, notamment le chemin parcouru par Boswell pour rencontrer son contact corse à Livourne, Santi Giacomini (deux extraordinaires petites portes pour parvenir à un gardien digne de Cerbère avant d'arriver dans une pièce où s'entremêlent la vie et la mort...). Dans un précédent billet, j'ai cité les pages consacrées au portrait de ce Santi Giacomini :

- A la recherche d'une parole.

Je parlerais volontiers avec qui aura eu le courage de lire ces 560 pages !!! Il faut vraiment le faire, on ne peut plus lire la littérature corse sans cet ouvrage écrit en italien par un exilé du Risorgimento. Ce roman, qu'on peut considérer comme anachronique (au moment de son écriture et au moment de sa traduction en français) contient un nombre considérable d'images, de scènes, de personnages et d'attitudes propres à nourrir l'imaginaire corse contemporain... Ces images, ces scènes, ces personnages et attitudes sont à la fois assez puissamment épiques et lyriques pour s'imprimer dans la mémoire et la sensibilité et assez complexes, étranges, délirantes, dérangeantes pour titiller notre envie de les questionner. Non ?

Bonne lecture, et à bientôt pour discuter !

(Soyons plus clair encore, soyons prescripteur sans honte aucune : IL FAUT ABSOLUMENT LIRE CE ROMAN DE GUERRAZZI !)

(Une information : sont à venir, après ce billet, d'autres billets où j'évoquerai "La Montagne" de Jean-Noël Pancrazi, des nouvelles neuves de notre enquête sur "Ode à la Corse" et Saint-Exupéry, le signalement d'une évocation d'une chanson de Pierre Gambini dans un entretien paru dans la Revue littéraire (éditions Léo Scheer, numéro 53, avril-mai 2012), etc. etc. Et tout ce que vous voudrez bien évoquer vous-même ici, n'hésitez pas à envoyer vos récits de lecture...)

mercredi 1 juin 2011

Lettera/Guerra/Festa...


Oghje si parla à spessu di guerra, o si scrive... Pensu à issu testu magnificu, "Guerra civili" di Marcu Biancarelli (in "Vae Victis", edizione Materia Scritta), o à issa misteriosa lettera chì (ci) dice u so desideriu di "guerra"... (videte quì u bigliettu scrittu nant'à u blog di A Piazzetta).

Ma si po ancu parlà è scrive di festa, a festa di a vita (è micca sola quella di e serate di statina).


Oghje ci manda MP SImonetti a versione francese di una famosa lettera, quella ch'à scritta (in talianu, sicuru) Pasquale Paoli à u so babbu. Era in 1754, mi pare. A ringraziu quì.


Bona lettura... mandate puru i vostri cumenti, e vostre rimarche...


Voici la lettre de Pasquale Paoli à son père, dont nous avions déjà discuté... Une petite idée (une idée d'enseignante, certainement...) : pourquoi ne pas s'amuser à écrire non pas la réponse de Giacinto Paoli mais la lettre qui la précède ? Voilà un petit exercice de style qui pourrait amuser nos blogueurs... Par ailleurs, j'en ai deux autres qui sont tout aussi passionnantes...

MP Simonetti.

D'après la lettre que je reçois de vous par ce courrier, je m'aperçois que vous êtes tout empli de terreurs paniques. Comme nous sommes dans des dispositions contraires ! Je regarde mon passage (en Corse) comme l'invitation à une fête, et vous le regardez comme un pas vers la mort et vers le malheur. Je vous ai écrit, dans mes lettres précédentes, que je prendrais des précautions telles qu'il en découlera avec certitude que vos rêves sont clairement enfantés par l'imagination alarmée d'un père, qui loin du danger, le considère imminent et proche, quand il ne devrait pas avoir même sujet de le craindre. Quelle différence faites-vous, que je sois ici (ile d'Elbe) ou à la maison? La distance est la même et, avec la même facilité, on peut aller et venir.
A la maison, je puis faire le bien aux autres et à moi même ; ici, je ne fais autre chose que le paresseux. Me parleriez-vous de songes et de craintes si je devais marcher avec mon régiment à l'ennemi ? Non certainement ; et pourtant, il y aurait un danger plus évident, moins de dignité, moins de gloire et moins de profit.

Elevez votre âme et reprenez l'ancienne fierté qui vous a fait plus d'honneur que la vie de langueur que vous menez aujourd'hui. Quel plaisir ressentiriez-vous dans les derniers jours de votre vie, en me voyant au chevet de votre lit, si vous ne pouviez imaginer quoi que ce soit qui vous fît honneur ? N'éprouveriez-vous pas un remords, en considérant la gloire que s'est acquise mon frère, et en pensant que j'aurais pu en acquérir une identique moi même, si je n'étais pas resté comme un poltron sur votre conseil ? Oh ! Ecartez ces mouvements que la nature fait naître en vous, et écoutez plutôt la voix de la raison.

Si on m'accordait un régiment en Espagne, vous me conseillerez immédiatement de partir sur-le-champ ; et pourtant à la tête d'un régiment, que pourrais-je faire qui pût me faire survivre à la tombe ?

Pour des avancements qui m'offriraient l'occasion de vivre dans les plaisirs et le luxe, vous consentiriez que je m'éloigne de vous, et pour secourir notre patrie, pour gagner de l'honneur, et me placer dans une situation où l'on peut se signaler par la vertu, le courage, la constance et la tempérance, vous me défendriez, au nom de l'autorité paternelle de partir. Je ne vous connais plus. L'air de Naples est trop pestilentiel, son poison est trop subtil, puisqu'il parvient à efféminer les caractères les mieux trempés. Dites-moi avec de pareilles dispositions, auriez-vous jamais pu prendre ces résolutions hardies que vous avez prises tant de fois en Corse ? Avec de pareilles craintes, auriez-vous fait obstacle, même du fond des prisons, aux cabales qui se créaient contre la patrie ; auriez-vous désarmé le parti ennemi à la Mazza, à Sant'Antonio, à Venzolasca, à Corte, en Balagne ? Non, certainement pas. Et comment pouvez-vous m'insinuer à moi ces craintes, en les accompagnant du conseil et de l'ordre d'un père ? Ressouvenez-vous de vous même et songez que le jour où vous avez quitté la Corse a été le dernier jour de votre gloire. La Providence l'a peut-être permis pour laisser la place à celle de Clemente qui, à force de rares vertus a vaincu tant d'obstacle.
Giacinto Paoli, avant de devenir Colonel, était maître des colonels ; et depuis qu'il est devenu colonel, il n'a pu faire de son fils un lieutenant. Allons, changez de pensée et souvenez-vous que je ne suis plus un enfant, que je suis en âge de penser à ce que je fais et que je ne vais pas en Corse pour chasser, pour me divertir. En partant je fais une croix sur tous les divertissements, mais j'espère aller dans un lieu où je pourrais donner la mesure de mes talents , et faire connaître si je suis capable de vertu.
Après avoir lu vos lettres édifiantes, lisez et faites-vous lire les histoires romaines; et contemplez à nouveau ces modèles auxquels vous cherchiez autrefois à vous conformez. Après cette lecture, vous me donnerez, j'en suis sûr, des conseils plus hardis. Et si vous ne voulez pas vous donner du courage en lisant l'histoire romaine, lisez celle des Macchabées, et n'oubliez pas le passage que vous aviez mis à la fin de votre manifeste :
Melius est mori, quam videre mala gentis nostrae.
Don Cesare a pacifié les grandes inimitiés qui divisaient le Delà des Monts. Si j'étais parti avec lui, l'honneur de cette opération m'aurait appartenu, sinon en entier, du moins en partie. Pardonnez-moi si, avec ma peine, je vous écris avec un peu trop d'humeur. Je vous joins une lettre de Clemente, qui m'est arrivée hier par Livourne. Ce matin, je lui envoie Savelli, et je lui joins votre lettre.

Monsieur, cessez de douter parce que si j'étais présent, je vous ferais connaître que je n'agis pas comme un enfant. Cela suffit. Si je me rends en Corse, vous auriez un si grand plaisir que cela vous fera vivre dix ans de plus.

Ne vous démunissez pas de votre argent parce que, dès que Savelli sera de retour, j'espère avoir une quarantaine de sequins, et ils me suffisent pour ce que j'ai à faire. Cessez de vous affliger, parce que je pense à tout.

Bénissez-moi.


Cette lettre se trouve notamment dans la monumentale édition en cours de la correspondance de Pasquale Paoli, par Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi : voir ici.

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vendredi 13 mai 2011

Résurgences : I RAGGUAGLI... (bis)


Que s'est-il passé ?

Blogger débloque un peu ?... Un billet a disparu ; tant pis (une cyber attaque ?...) ; je le remplace par celui-ci, qui ne cherchera pas à l'imiter en tous points.


Je voulais simplement signaler qu'un lecteur a gentiment envoyé quelques menus propos sur une de ses lectures en cours : il s'agit des RAGGUAGLI DELL'ISOLA DI CORSICA (la gazette officiel du jeune état corse indépendant sous le généralat de Pascal Paoli, au XVIIIème siècle).


Alors je replace ce commentaire dans son contexte en reprenant les mots que j'écrivais (dans un billet de juin 2010, "En vrac, tel un fantôme...") à propos de cet ouvrage, publié chez Alain Piazzola, par Antoine-Marie Graziani. Et je vous laisse à votre lecture et à vos éventuels échos... :


1. À Avignon, Monsieur Piazzola était là et proposait des livres corses à la vente : ce samedi 5 juin, j'ai acquis...

- "Ragguagli dell'Isola di Corsica (1760-1768)" (chez Piazzola ; édition critique de la Gazette de la Corse indépendante de Paoli, avec traduction en français, puisque c'est écrit en italien ; l'édition est établie par Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi, ceux qui sont en train de publier la correspondance du Grand Homme Corse)... Mais quand est-ce que je vais avoir le temps de lire ces 700 pages ? (Et d'ailleurs, qui lira jamais ces 700 pages in extenso ? Qu'il se manifeste et qu'il raconte son périple !) Folie, folie, folie ! Il le faudrait pourtant, car j'ai envie de savoir si, au milieu des propos politiques, militaires, sociaux, l'abbé Rostini a pu glisser quelques "fables, formes, figures" propres à réveiller notre imaginaire contemporain !
Mais au coeur de la folie, tout de même, une notation qui me soulève d'aise - mi cantanu l'anghjuli, toujours adoré cette expression, rencontrée chez Coti (qui est aussi un écrivain de la Joie Profonde, non ?) -, oui, une notation qui me transporte chez les anges :

"Sur 64 numéros parvenus jusqu'à nous, vingt-sept ne sont connus que par un seul exemplaire et vingt-trois par deux exemplaires, le numéro le plus connu a été répertorié six fois. Plusieurs facteurs ont concouru à la disparition des "Ragguagli". Les tirages furent relativement limités. En se basant sur la livraison du papier réclamé pour la publication de janvier 1764, François Flori a évalué le tirage à 250 exemplaires ; notre calcul atteindrait un tirage limité de 316 exemplaires.
Plus ou moins rapidement, selon les conditions de conservation, l'encre acide a altéré et pénétré le papier de médiocre qualité. Nous avons travaillé sur des pages très complexes à décrypter où le texte d'un recto ressortait au verso, l'encre ayant traversé l'épaisseur du papier."

SUBLIME ! Lire le recto et le verso en même temps ! Et le décryptage des historiens qui est peut-être totalement erronné ! Et pourquoi pas ? Ce livre est donc la "lecture" des Ragguagli - ancien discours de propagande, donc déjà sujet à caution, devenu illisible et rarissime - par Graziani et Bitossi au XXIème siècle. SUBLIME ! Mais cette littérature est vraiment faite pour moi ! Comment pourrais-je m'arrêter de nourrir ce blog ?

ET VOICI LE COMMENTAIRE DU LECTEUR ANONYME :

Pour vous parler des Ragguagli... Je suis entrain de lire in extenso... je n'en reviens pas d'ailleurs de la facilité avec laquelle je les lis. Il en est de même de la correspondance de Paoli... Folie que tout cela ! Folie... certes... mais douce ! Le but étant de démêler propagande et réalité (réalité... quelle réalité 250 ans plus tard pouvons nous dégager ?), de déterminer ce qui est de la main de L'Abbé Rostini et de la main de Paoli... de lire au détour d'une dépêche la mort accidentelle d'un ami du Général et la peine ressentie par celui-ci (par exemple la mort de Titto Buttafoco...) Enfin, ces lectures sont passionnantes. Nous passons d'un sujet à l’autre, nous effleurons l'histoire et il est donné à chacun de nous de toucher du doigt la matière brute (du moins la plus "brute" possible... compte tenu des interprétations dues aux manques et à la traduction)

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jeudi 12 mai 2011

Résurgences : I RAGGUAGLI...


Merci donc beaucoup à Anonyme 15:10 d'avoir posté un commentaire aujourd'hui (12 mai 2011) à un billet du 16 juin 2010, intitulé "En vrac, tel un fantôme...". Car ainsi les échos de lecture se poursuivent, se croisent, forment doucement une sorte de dialogue. De quoi s'agit-il ? D'un ouvrage historique dans tous les sens du terme (les trois) : I RAGGUAGLI DELL'ISOLA DI CORSICA (voir ici pour commander l'ouvrage sur le site de Decitre). Je replace ici mon premier écho (de juin 2010) :

1. À Avignon, Monsieur Piazzola était là et proposait des livres corses à la vente : ce samedi 5 juin, j'ai acquis...

- "Ragguagli dell'Isola di Corsica (1760-1768)" (chez Piazzola ; édition critique de la Gazette de la Corse indépendante de Paoli, avec traduction en français, puisque c'est écrit en italien ; l'édition est établie par Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi, ceux qui sont en train de publier la correspondance du Grand Homme Corse)... Mais quand est-ce que je vais avoir le temps de lire ces 700 pages ? (Et d'ailleurs, qui lira jamais ces 700 pages in extenso ? Qu'il se manifeste et qu'il raconte son périple !) Folie, folie, folie ! Il le faudrait pourtant, car j'ai envie de savoir si, au milieu des propos politiques, militaires, sociaux, l'abbé Rostini a pu glisser quelques "fables, formes, figures" propres à réveiller notre imaginaire contemporain !
Mais au coeur de la folie, tout de même, une notation qui me soulève d'aise - mi cantanu l'anghjuli, toujours adoré cette expression, rencontrée chez Coti (qui est aussi un écrivain de la Joie Profonde, non ?) -, oui, une notation qui me transporte chez les anges :

"Sur 64 numéros parvenus jusqu'à nous, vingt-sept ne sont connus que par un seul et vingt-trois par deux exemplaires, le numéro le plus connu a été répertorié six fois. Plusieurs facteurs ont concouru à la disparition des "Ragguagli". Les tirages furent relativement limités. En se basant sur la livraison du papier réclamé pour la publication de janvier 1764, François Flori a évalué le tirage à 250 exemplaires ; notre calcul atteindrait un tirage limité de 316 exemplaires.
Plus ou moins rapidement, selon les conditions de conservation, l'encre acide a altéré et pénétré le papier de médiocre qualité. Nous avons travaillé sur des pages très complexes à décrypter où le texte d'un recto ressortait au verso, l'encre ayant traversé l'épaisseur du papier."

SUBLIME ! Lire le recto et le verso en même temps ! Et le décryptage des historiens qui est peut-être totalement erroné ! Et pourquoi pas ? Ce livre est donc la "lecture" des Ragguagli - ancien discours de propagande, donc déjà sujet à caution, devenu illisible et rarissime - par Graziani et Bitossi au XXIème siècle. SUBLIME ! Mais cette littérature est vraiment faite pour moi ! Comment pourrais-je m'arrêter de nourrir ce blog ?

Et maintenant le commentaire d'Anonyme 15:10 :

Pour vous parler des Ragguagli... Je suis entrain de lire in extenso...je n'en reviens pas d'ailleurs de la facilité avec lesquelles je les lis. Il en est de même de la correspondance de Paoli... Folie que tout cela! Folie...certes..mais douce! Le but étant de démêler propagande et réalité (réalité...quelle réalité 250 ans plus tard pouvons nous dégager?) de déterminer ce qui est de la main de L'Abbé Rostini et de la main de Paoli...de lire au détour d'une dépêche la mort accidentelle d'un ami du Général et la peine ressentie par celui ci (par exemple la mort de Titto Buttafoco..) Enfin, ces lectures sont passionnantes. Nous passons d'un sujet à l’autre, nous effleurons l'histoire et il est donné à chacunde nous de toucher du doigt la matière brute (du moins la plus "brute" possible...compte tenu des interprétations dues aux manques et à la traduction).

(l'image)

dimanche 19 décembre 2010

"Le Jour du Jugement", un incontournable chef-d'oeuvre sarde ; lu par Emmanuelle Caminade


Encore un que je n'ai pas lu... (En ce moment, je lis "L'imitation du bonheur", de Jean Rouaud, qui arrive à combiner une histoire de la Commune, de la littérature, de la civilisation européenne, d'amour, de sa propre oeuvre, etc. J'ai pour l'instant sur mon visage le sourire de la Joconde et j'attends doucement que les quelques phrases purement narratives et lyriques semées dans ces histoires me conduisent au sentiment de la vie ; un échafaudage pour retrouver le sentiment de la vie.) Donc, je le lirai plus tard ce fameux "Jour du Jugement" de Salvatore Satta, dont j'entends parler depuis si longtemps (pas vous ?). C'est Marie-Jean Vinciguerra qui propose son analyse dans ses indispensables "Chroniques littéraires". C'est Pierre Bacchelli qui en parlait ici même, récemment. C'est maintenant Emmanuelle Caminade qui propose un regard (mille mercis pour l'envoi ; bonne lecture à tous, bonne discussion, si jamais).

Il carro sardo : un attelage allégorique

(...)
È in quest'ultimo tratto che sorge la prima parte di Nuoro. Si chiama Sèuna, e sorge per modo di dire perché un nugolo di casette basse, disposte senz'ordine, o con quell'ordine meraviglioso che risulta dal disordine, tutte a un piano, di una o, le più ricche, di due stanze, col tetto di tegole arrugginite, lo spiovente verso la cortita dal pavimento di terra come Dio l'ha fatta, il cortile chiuso da un muro a secco come si chiudono le tanche, l'apertura verso la strada sbarrata da un tronco messo di traverso, e davanti a questa singulare porta quel capolavoro di arte astratta che è il carro sardo. Il carro sardo diventa un carro quando gli sono aggiogati i buoi, che ora dormono accovacciati sulle stanche gambe lungo la strada, o, se vi è spazio, dentro la cortita : allora è più che un carro, uno strumento di guerra, per gli incredibili viottoli delle campagne che l'acqua ha lavato nei secoli, mettendo a nudo macigni di granito, che sono scale. Il carro sardo si inerpica su quelle gobbe cigolando, ondeggia come una nave nella tempesta, rimane un poco in bilico, e poi precipita fragorosamente dall'altra parte, per affrontare altri sassi, altri macigni. È fatto per questo, è infatti nei secoli, nei millenni, ha lasciato nel cammino i solchi dei suoi cerchioni di ferro, che sono come le piaghe della fatica dei bovi che lo scavalcano puntando sulle corte gambe oblique, dei massari che pungolano i bovi, e pare che spingano e tirino anch'essi, chiamandoli responsabilmente per nome (boe porporì, boe montadì !) con grida che a sera risuonano per tulla la valle. Giustamente dicono quelli del Comune : che bisogno c'è di riparare le strade? Ma quando i buoi staccano, e il carro rimane lì nella notte, davanti alle casette addormentate, non ha più nulla del carro. Poggia inclinato sul lungo timone, alza al cielo due braccia levigate dallo strisciare delle soghe, si scompone in assurde verticali e orizzontali, e lascia passare per le fessure della coda il chiaro della luna. Può essere un'invocazione e una preghiera, può essere una maledizione o un incantesimo, può essere nulla, anzi assolutamente nulla. Nelle notti d'estate, il contadino si stende sulle assi bruciate del sole, con la beretta ripiegata sotto la testa, e dorme.
(...)

Salvatore Satta, Il giorno del giudizio, p. 30/31, Gli Adelphi (1990/2007)

Un bel extrait illustrant bien la tonalité d'un roman qui, au-delà du bilan d'une époque révolue, celui d'une île dont les traditions et les valeurs se sont éteintes, s'affirme comme le bilan individuel d'un homme sachant sa fin prochaine et méditant sur le sens - ou plutôt l'absence de sens - de l'existence...

Un extrait révélateur également du style de Salvatore Satta, un style simple et parfois visionnaire qui, avec une belle économie de moyens, dresse des images d'une grande puissance expressive.

Transposition d' un simple objet utilitaire quotidien, une modeste charrette, en machine guerrière se lançant à l'assaut des chemins cahoteux ou en navire affrontant la tempête.

Vision fantastique d'une charrette dételée, se découpant dans la nuit comme un chef-d'oeuvre d'art abstrait, un assemblage absurde de verticales et d'horizontales.

Personnification - reflet de l'état d'âme de l'auteur - d'une charrette levant les bras vers le ciel...

Salvatore Satta déploie avec art une puissante allégorie de la vie, de ce combat absurde - et inlassablement répété - sous le joug du destin.
Perché vive l'uomo ? : « È fatto per questo » , come il carro sardo ...
Une réponse qui décline d'une autre manière celle du héros Don Sebastiano à sa femme Donna Vicenza : «Tu stai al mondo perché c'è posto», une affirmation encore en usage en Sardaigne et reprise par l'auteur à plusieurs reprises dans son roman.


(la photo)

jeudi 28 octobre 2010

Qui a pratiqué (pratique encore) ce rituel ?


Ou à défaut, qui a des informations à propos de ce rituel ?

Je reporte ici une demande de la part de Pierre Bacchelli. Il vaut mieux qu'elle se retrouve dans un billet tout neuf qu'à la fin d'un commentaire : c'est plus cohérent et cela lui donnera un peu plus de visibilité. J'espère que l'appel sera entendu.

(Cette histoire de signes dans la cendre, cela me fait penser - cela n'a peut-être rien à voir, il faut attendre la Noël pour voir arriver le livre - au prochain recueil de poésie de Patrizia Gattaceca : il s'intitule en corse "Tempi di rena" et sera traduit, par Dumenica Verdoni, par "Dans le duvet des cendres". Bon, ce n'est guère utile comme première réaction mais tout de même...)

Voici l'appel :

Je voudrais, si cela est possible, parce que je ne sais où le placer ailleurs, demander aux bonnes volontés de ce blog, et si vous le permettez (c'est hypocritement trop tard), de me renseigner sur les origines d'un rituel sarde - mentionné par G. de Cortanze dans Les vice-rois qui raconte les gestes de Grazzia, domestique d'Ercole Tommaso, nommé vice-roi de Sardaigne : "...après le petit déjeuner, elle se rendait dans le petit salon et le fumoir, vidait les cheminées où on avait fait du feu, et prenait les cendres qu'elle tamisait avant de les remettre proprement dans le feu ouvert. Son travail aurait pu s'arrêter là, mais elle mettait un soin particulier à exécuter ensuite des décorations mystérieuses dans les cendres en se servant d'un pied de verre...... -Pourquoi ces dessins dans la cendre des cheminées ? (E.Tommaso) - Pour protèger Monsieur des mauvais esprits du feu, des pièges de l'île.......", et aussi Sergio Atzeni dans : Nous passions sur la terre, légers, mais aussi dans La fable du juge bandit - et une similitude de rituel semblable en Corse dont me parlait ma grand-mère paternelle.

Quelqu'un ou quelqu'une possèderait-il (-elle) des références sur ce rituel en Corse ? Merci.

(La photo, qui n'a strictement rien à voir avec la demande précédente)

lundi 25 octobre 2010

De la beauté du geste de traduire


Per esempiu, in francese, e parolle "meurt" è "bouger" sò sfarente assai, no ? Ma in corsu o in talianu, s'assumiglianu di più : "more" è "movesi" ("muore" è "muoversi")... Mi pare chì a traduzzione taliana di issu puema francese ghjustifica tutte e traduzzione : ùn ponu micca rimpiazzà u testu "uriginale", ma pruponenu un scambiu di forma chì ci porghje sensi novi. Eccu issu puema, traduttu da Luana Leonini :

LA CAMPANA INCRINATA

Durante le notti invernali, è dolce e amaro
ascoltare accanto al fuco che scoppietta e fuma,
i ricordi lontani che lentamente si sollevano
al suono dei carilon che cantano nella nebbia.

Beata la campana con l'ugola possente
che, malgrado la vecchiaia, sana e vigile,
lancia fedelmente il suo grido religioso,
così come un soldato che veglia sotto la tenda !

Ma la mia anima è incrinata, e quando è in pena
e vuole popolare con i suoi canti l'aria fredda delle notti,
succede spesso che la sua voce affievolita

sembri il rantolo sordo di un ferito che è stato dimenticato
al bordo di un lago di sangue, sotto un bel mucchio di morti,
e senza muoversi, muore tra immensi sforzi.


(La photo)

mercredi 20 octobre 2010

57 ghjorni

Passà u tempu... sò tante e manere di passà lu ! Pudemu cuntà i ghjorni... 57 ghjorni trà l'assassiniu di u ghjudice Falcone è quellu di u so amicu Borsellino. Hè un esempiu sicilianu.

Ma ramintemu ci chì Stendhal hà scrittu "La Chartreuse de Parme" in 52 ghjorni !

Eccu un testu di Madeleine Rossi, ghjurnalista (eccu un altru travagliu nant'à i mazzeri). A ringraziemu pè l'autorisazione di publicazione nant'à issu blog !


IL VINO, IL SOLE, IL SANGUE: CORSICA-SICILIA.

La Corse et la Sicile ont en commun une langue maternelle, le silence. Une manière de ne pas dire, une manière de nourrir les codes. La violence souterraine et l’âpreté de la question criminelle ont sur les deux îles de semblables racines, celles du destin, du clan et du sentiment d’appartenance à quelque chose que les autres ne possèdent pas.
Car ce n’est pas tout d’être une île. Après tout, ses habitants ne peuvent se comporter qu’en fonction de la couleur et du degré d’hostilité de la mer qui les entoure. La réalité de l’histoire sicilienne et corse est faite de rivalités, de conquêtes et de passages. Quelques moments de répit, des temps de révolution et d’indépendance, et les hommes devenus pères de nations impossibles. Par Garibaldi ou Paoli, c’est le théâtre de ce monde-là qui s’est installé au cours des siècles.
La stratégie de survie d’une société se trouve parfois résumée à un seul être, ou deux, ou une poignée d’hommes. Ainsi en Sicile, l’incarnation du courage et de la vraie justice se nomme Paolo Borsellino & Giovanni Falcone. Amis et boucliers l’un de l’autre, meurtris pour avoir ouvertement annoncé qu’ils résisteraient aux Léviathans de la violence légale et illégale.

Essendo Stato.

Un double sens déjà, dans le titre de ce livre. Essendo Stato : ayant vécu. Essendo Stato : représentant de l’Etat. Ce livre poignant, profond et brûlant est le monologue d’un Paolo Borsellino qui sait n’avoir plus que quelques secondes à vivre. Lui, ses hommes, les voitures, la rue: déchiquetés. C’est la fin, dit-il. C’est la fin. Et Borsellino, en cet ultime instant de sa vie, nous parle de ses rêves, de l’abandon, de la peur et de l’Etat. «Les cinquante-sept jours pendant lesquels vit Borsellino, après la mort de Falcone, font du juge un homme seul. Il est encerclé par des éléments dérivés de l’Etat et de la politique, de Cosa Nostra. Il est seul, dans l’indifférence générale, ce produit culturel hautement raffiné, fait pour enterrer la vérité». C’est par cette métaphore que Ruggero Cappuccio (1) présente sa pièce de théâtre. Mais ce théâtre-là se décalque parfaitement sur du granit. Combien, loin de la Sicile, ont-ils également élaboré leur propre fin, contraints de l’évoquer auprès d’intimes?
Ce n’est pas tant l’acte de guerre en soi qui peut résonner ici, non, mais ses causes et conséquences, soit le conditionnement du fait criminel. L’Etat ne serait-il “une mafia avec un passeport“ qu’en Sicile, comme le dit un capo à Borsellino?

«Sono le sedici e cinquantotto…
È il diciannove del mese di luglio. È il millenovecentonovantadue. Sono per terra. Sono finito. Forse sono finito. Sapevo che sarei finito.
Il est seize heures cinquante-huit. Il est le dix-neuf juillet. Mille neuf cent quatre-vingt douze. Il y a eu une explosion, suivie d’une étrange sensation de silence. À Palerme, les explosions et les mots ne connaissent comme fin absolue que le silence. Je suis à terre. Je ne vois rien d'autre que le ciel à travers un voile de poussière. C'en est fini de moi. Peut-être que c’en est fini de moi. Je savais que je mourrais. Depuis longtemps, je voyais arriver ma fin, et je la voyais déjà passée, dépassée. L'avant et l'après formaient un amalgame dans ma vie, depuis longtemps. Tout était clair depuis longtemps, comme la cendre de cette insolite déflagration de silence. Je suis à terre. C’en est fini de moi. Peut-être qu'il me reste encore quatre secondes. Cinq. Six. Peut-être qu'il ne m'en reste qu'une seule, si petite, ténue, invisible. Mais cet instant est tellement immense».

La violence illégale, en ce jour de juillet 1992, vient de détruire un symbole de l’Etat. En cause: la mafia, bien sûr. Cosa Nostra, qui d’autre. Des meurtres d’une rare brutalité commis par une institution obéissant à une autre institution. De tels actes ne peuvent être commis sans un accord conclu entre les assassins et les commanditaires. Chacune des parties contractuelles s’observe en silence et nettoie sa propre scène de crime, élimine les témoins, procède à l’évacuation sanitaire des nervis. Les procès et les interrogatoires s’enchaînent, laissant planer les mots sybillins et les menaces. La question, pour ceux qui luttent contre cela, c’est le temps. Le temps de dissimuler les derniers indices et les dernières preuves, avant qu’un autre ne s’en empare. Le temps de se cacher, de fuir, pour ne pas subir d’autres tortures. La question, pour ceux qui survivent et qui à leur tour ne peuvent se défendre vraiment, c’est de devoir affronter la violence des institutions. L’Etat ne peut se satisfaire de détruire ses opposants, il lui faut aussi se coucher devant ses intermédiaires. Il faut que les preuves disparaissent, car ni les uns ni les autres ne doivent être impliqués. Le seraient-ils qu’ils ne seraient pas même châtiés. La question, c’est que ceux qui veulent votre mort ne vous toucheront pas. Ils attendront, repus, le moment exact où donner l’ordre.

«La scienza dei rumori è stata la mia scienza…
…Sapevo che un attimo prima della fine avrei sentito il passo di un faccendiere, la portiera di un auto che si chiude, un motorino di avviamento che si collega alla morte.
La science des bruits a été ma science. Je savais qu’un instant avant la fin, j’aurais entendu le pas d’un intermédiaire, la portière d’une voiture qui se ferme, un démarreur qui se connecte à la mort. La fin aurait été annoncée par un bruit. Et ce bruit, un instant avant la fin, aurait été le point final de cette phrase qu’est ma vie».

Quels qu’aient pu être leur bord et leur camp, ils ont tous su que ce bruit-là était le bon, que c’était le bruit qui annoncerait leur mort. Peu à peu, ils se sont habitués à l’idée que chaque son, chaque bruit, pouvait devenir le dernier. À leur tour, ceux qui les ont remplacés et qui ont été formés par eux vivent dans la métaphore de ce qui est, et de ce qu’ils font. Ils ont une conscience illimitée de ce qu’ils sont. Ils ne voient rien d’extraordinaire dans leur action ni dans leur vie. Ni les magistrats, ni les ragazzi d’escorte; ni les leaders, ni leurs amis.
Un problème se pose. S’ils sont juges et donc représentants de l’Etat, ils n’en connaissent que mieux les arrière-pensées très personnelles et pas très nettes. Et c’est là toute l’amertume de la condamnation. L’intimidation parvient de l’Etat, demandes de prudence officielles. L’intimidation arrive d’ailleurs, demandes de prudence au nom de la mafia. Deux fois au nom de la mort. L’Etat démontre son impuissance lorsqu’il leur demande d’ignorer ce qu’ils savent devoir ignorer. Cette limite est précisément une condamnation à mort.
Il arrive que l’Etat crée ses chimères insulaires, et en perde le contrôle. Il n’est dès lors plus possible d’admettre l’erreur commise ou de négocier, il n’est temps que de faire abattre, de désigner et d’écraser la créature. Combien de niveaux d’intermédiaires, de faccendieri, utiles à l’art de ne pas dire. La science des bruits et des grondements les accompagne sans cesse. Certains ont eu le temps de percevoir que leur voiture se consumait. D’autres ont eu le temps de voir les visages découverts de leurs assassins, en cette ultime seconde de leur vie.
Les choses les plus difficiles à dire, lorsque l’idée chaude et solaire de la terre vient apaiser les humeurs nocturnes ou bleues, sont toujours simples et solennelles. C’est ainsi. Le caractère mélancolique et archaïque de la Sicile/Corse rend si difficile l’expression de l’inconditionnel.

«E penso spesso una cosa: quando rivediamo una persona che non vedevamo da tempo, diciamo facilmente: “da quanto tempo non ci vediamo?“…
…Moi, par contre, je voudrais toujours dire: “pendant combien de temps ne nous reverrons-nous plus?“.

Note (1)
Ruggero Cappuccio est écrivain et metteur en scène Napolitain, vit à Rome et à Palerme. La pièce Essendo Stato a été jouée pour la première fois à Benevento en septembre 2004, avec Massimo de Francovich dans le rôle de Paolo Borsellino (Scritture Segrete editore, Rome 2006 – traduction française de M.Rossi, en attente de publication).

Madeleine Rossi // Journaliste indépendante et traductrice, travaille sur les mécaniques du crime organisé.

mercredi 4 août 2010

Un lecteur (Cirneo, Costa, Tommaseo, ...)


Lu ceci dans le dernier numéro de la revue Fora ! (le numéro 7, consacré aux liens - contemporains - entre la Corse et l'Italie), vous ne l'avez pas encore eu dans les mains ? non ?! mais pourquoi se passer d'un tel plaisir ?... Voir ici.

Donc, lu ceci, qui me réjouit ; car me réjouit toujours le moment où j'ai la sensation d'entrer dans l'intimité d'un lecteur, la manière précise de lire qui le caractérise ; moment passionnant qui révèle cet équilibre extraordinaire qui fait tenir ensemble une sensibilité humaine (intelligence, désir, habitudes, façons) et un livre, un texte (des mots sans cesse repris, visités, incorporés).

Mettre à jour de telles façons de lire (si diverses) me paraît aussi important (pour la vie d'une littérature, corse ou autre) que de mettre en place les conditions d'une critique littéraire professionnelle.

Donc (à vous de deviner l'identité du lecteur) :
En 1841, il (Niccolò Tommaseo) publie à Venise les quatre volumes des Canti popolari toscani, corsi, illirici, greci. Le volume corse est le fruit de cette collecte conduite à travers tout l'île. Tommaseo exprime comme suit le sens de son ouvrage : "Non v'aspettate, lettori, la poesia delle scuole : questa è pianta selvaggia, non cincischiata dall'arte a modo di colonna o di vaso etrusco : e l'orrido è parte di sua bellezza." Cette inscription dans l'air du temps, la profusion des références et des images, font des Canti del popolo corso un ouvrage à part, un document sans équivalent, une "bible", un hymne aussi raffiné que limpide, un monument érigé à la gloire de la culture populaire et de la langue corses, une langue aux accents mal connus. L'ouvrage n'enferme pas que des regrets pour un monde au bord du précipice, mais aussi les parfums d'une époque. Le recueil de Tommaseo dépasse de beaucoup la simple évocation impressionniste. Il traduit un monde ordinaire vu à travers les mots d'une langue corse, dont on comprend qu'ils font bien plus que désigner les choses. Par leur intensité, ses canti popolari révèlent la Corse intime, celle des replis et des profondeurs. Pris dans l'instant, ces fragments de littérature populaire parlent d'eux-mêmes et pour tout un peuple. Chacun peut se les approprier, reconstituer son passé et comprendre un pays irradié d'ombre et de lumière. (...) Parmi les différentes choses (écrites par Tommaseo) que j'ai relues, c'est le volume corse des Canti popolari qui a le plus retenu mon attention. Avec le De rebus corsicis de Pietro Cirneo, les Memorie de Sebastiano Costa et quelques autres ouvrages, le volume de Tommaseo ne quitte jamais ma table de travail. Ces livres m'accompagnent. Ils sont comme des lieux qui, lorsque je les retrouve, me parlent comme de vieux amis que le silence n'a pas détournés. Ils sont comme des contrées dans lesquelles mes pieds s'enfoncent et font racines, me donnant l'émotion d'être enfin revenu à la source après l'incertitude.

Ce dernier paragraphe m'enchante. Un lecteur dévoile son rapport intime avec des ouvrages. Fantastique. Passionnant. Je dois dire que je ne lis pas de la même façon, je ne cherche pas le même type de relation avec les livres que j'adore (j'aime bien relire des passages qui me touchent, me paraissent vraiment beaux, sublimes, et puis en parler tout de suite - à la personne en face de moi, qui subit mon enthousiasme - et triturer le texte, ses mots, y glisser mes interprétations plus ou moins farfelues, démembrer ainsi le texte, devenir cannibale, transformer l'oeuvre en horizons incohérents, beaux et incertains ; ouh là, j'arrête.) Cela ne m'empêche pas de trouver tout à fait intéressante, légitime et pertinente la façon de lire décrite plus haut !

Un dernier point : les livres mentionnés sont - sauf erreur de ma part - impossibles à lire facilement (non réédités, non traduits ; si les Memorie de Sebastiano Costa l'ont été par Renée Luciani, et éditées à Aix-en-Provence, si je me souviens bien !). Ah, la littérature corse est inaccessible ! C'est confirmé ! (Trouvé cependant ceci sur Internet en cherchant l'ouvrage de Tommaseo : à quand une réédition avec une traduction en français ? ; et ceci en cherchant l'ouvrage de Pietro Cirneo - même question...).

Et enfin le vrai dernier point de ce billet : j'aimerais tellement connaître les "quelques autres ouvrages" évoqués comme les livres sans cesse relus par notre lecteur mystère !

Vous lisez peut-être d'autres livres corses ? D'une façon différente ?

(Pour la photo, qui n'a strictement rien à voir avec le sujet de ce billet, vous en conviendrez :

Cavern carved by the sea in an ice wall near Commonwealth Bay, 1911-1914

Format: Silver gelatin photoprint

Notes: First Australasian Antarctic Expedition, 1911-1914

Frank Hurley visited the Antarctic six times between 1911 and 1932. For more information and pictures, visit Discover Collections: Hurley's Antarctica on the State Library of NSW's website: www.sl.nsw.gov.au/discover_collections/natural_world/anta...

From the collections of the Mitchell Library, State Library of New South Wales www.sl.nsw.gov.au

Information about photographic collections of the State Library of New South Wales acms.sl.nsw.gov.au/search/SimpleSearch.aspx

Persistent url: acms.sl.nsw.gov.au/album/albumView.aspx?acmsID=17845&...)

mercredi 30 juin 2010

Pierre Bacchelli et Salvatore Satta

Reçu ce message foisonnant et (je trouve) magnifique de la part de Pierre Bacchelli évoquant la figure et l'oeuvre de l'écrivain sarde Salvatore Satta.

Je me permets de le placer dans un billet. Qui a lu Satta ? (Je sais que Marie-Jean Vinciguerra y fait souvent référence.) Je n'ai pas lu "Le jour du jugement" (encore un incontournable contourné ! Il est disponible en Folio, il me semble).

Merci beaucoup à Monsieur Bacchelli !

Bonjour,
vous avez souvent dit que votre blog était un lieu d'échange, entre autre, pour des lecteurs de cultures proches d'une façon ou d'une autre avec la nôtre, capables de susciter une émotion, plus même une émotion enceinte d'une autre émotion, perpétuellement enceinte.
Je profite de votre billet sur nos amis Sardes pour me laisser aller.
Moi qui aurais voulu simplement que mon blog comme ma poésie, avec une sorte de naïveté hâtive, soit simplement un terminal d'où les gens arrivent et repartent comme des voyageurs qui perdent ou échangent volontairement ou non leurs bagages. Oui je vais me laisser aller à vous parler de ma rencontre avec Salvatore SATTA et de son unique livre : "Le jour du jugement" publié chez NRF dans les années 80.
Je me rappelle l'avoir découvert en 1985 au milieu d'un mois d'avril neigeux où la mer de la promenade des Anglais fumait. Je me souviens des la première lecture avoir voulu alors traduire en corse certains passages comme si je voulais abîmer mon émotion sarde en corse, tellement certains de ces passages attenant au café Tettamanzi m'avaient étranglé d'un plaisir cruel.
Mais Salvatore SATTA n'avait pas écrit en sarde, mais en italien de la plus pure académie. Oh ! combien j'aurais voulu alors le traduire de l'italien en sarde et du sarde en corse (j'ai essayé mais je ne suis arrivé qu'à un mélange de corse de Bonifacio et un italien Génois de chroniqueur du XIIIème siècle, grand moment de solitude) tant je voulais aller plus loin que l'écrivain lui-même dans ces propres pas, tant cette écriture en retrait, toute feutrée d'absence et de non-dit, d'absence féline et suave qui sait ô combien susciter le concis douloureux de cette terre aride, dessiner les contours d'une lucidité aigüe de Nuoro où une vigne de pierre jaillit comme une lanterne, où les pas, les gestes les rires, les colères et les deuils des morts en offrande aux vivants sont autant de blessures nettes et abruptes de nos villages corses. Autant de contours imprécis et ajustés, étrangers et familiers qui sont les contours de mes contours faisant de mon silence une ruine aménagée et de ma parole un moulin à sable.
Combien cette écriture me rapprochait et m'éloignait (comme la douleur d'une sciatique du mouvement) de mes propres sentiers, de mes propres poussières, cheminant vers ce culte de la parole de l'église au café, du café à la place, de la place à l'église et de l'église au cimetière entre la partie de cartes et le verre à moitié vide où le temps soigne vainement la lombalgie des jours.
A ce moment, que mes racines sont profondes jusque sous la souche primitive de la ronce, jusque dans la moelle de la pierre qui régénère les vieux assis !
Ah ! que je parle mal de mon Salvatore SATTA - Lisez le, si l'édition n'est pas épuisée - il méritait bien mieux que moi, cet écrivain juriste qui a essayé de faire correspondre entre elles les architectures de la tombe et de la maison, architectures de deux siècles déchirés entre le Piémont et la Toscane, architectures du silence et du mot entre le mime et le masque.
Et dire que je fais ce billet en écoutant sur FranceÔ l'échange musical entre VoceVentu et Mieko Myasaki. Corse et Japon. Echange conclu par la sortie d'un album commun. Il n'y a pas de mot pour célébrer cette "force collaborative".
J'ai été long, aussi long que le chemin de notre identité qui passe par la rencontre de l'identité de l'autre. Mais je suis content et cela fait du bien lorsque l'émotion vous garrotte. Je ne me fais cependant aucune illusion sur l'audience de mon oecuménisme îlien, et pourtant, si vous saviez, et pourtant.
Merci à bientôt.

dimanche 25 avril 2010

Lingua, lingue, linguaghji : Jean Chiorboli

Nant'à issu blog, tutti i linguaghji sò i benvinuti ; a sola regula da fà soia hè di sprimesi di manera sincera è un pocu assinnata (vede quì pè i criterii di a lettura sigondu Virginia Woolf).

Linguaghju scherzosu, seriu, di spezialistu o no, linguaghju zitellinu, oscuru, chjaru, tuttu mi piace.

Ed eccu avà un articulu mandatu da Ghjuvanni Chiorboli (pocu spezialistu : di a lingua corsa ma forse ancu di tutte l'altre lingue di u mondu !) : hè a so visione di linguistu nant'à u famosu libru (hè pulemicu...) di Olivier Durand, scrittu in talianu : "La lingua corsa, Una lotta per la lingua".

M'hà piaciutu à mè u veru piacè di i linguisti pè i detagli ! Hè assai sensuale issu studiu di e lingue, no ? È po m'hè parsu un pocu stranu unu di i parè di Durand, citatu ind'è l'articulu, :

"La majorité des Corses serait convaincue -par ignorance: "insipienza"- que le corse est "une langue" alors qu'ils parlent "l'italien, ou un dialecte italien". Cela serait dû à la "manipulation idéologique" opérée par le mouvement "régionaliste (en réalité autonomiste et/ou indépendantiste)". Or l'auteur tient à affirmer qu'il est quant à lui à l'abri de toute "tentation nationaliste". Il reconnaît aux Corses le droit de décider de l'avenir de leur langue (p.102), qui "existe", mais qui est vouée à la disparition à brève échéance. Il leur conseille donc de renoncer à l'entreprise "ridicule" (p.100) qui consiste à "s'entêter" à créer une langue littéraire et une littérature "micro-régionale" dont "personne n'a réellement besoin". La bonne solution (il prend parti pour la position de Marchetti) c'est de se tourner vers l'italien, langue dont le poids culturel et politique en Europe est tout autre."

Allora, eiu pensu chì in Corsica t'avemu una literatura vera (sè no a vulemu cusì), è micca "micro-régionale" : a manera di scrive di l'autori corsi, i temi corsi ind'è i libri scritti da autori chì ùn so micca corsi, a literatura corsa oghjinca (anni 1990 sin'à ad avà), ma ancu certi libri chì sò - pudemu discutà ne - capi d'opera ("Pesciu Anguilla" - iè, a sò, torn'à Vignale... -, "Vir Nemoris", "Dionomachia", "Lamentu di Spanettu", "A Funtana d'Altea", "Murtoriu", "La Chasse de nuit", "Les roses de Pline", "Balco Atlantico", ecc. ecc.)... tuttu què face chì a literatura corsa, oghje, ponu leghjela tutti i lettori di u mondu, no ?

Credu chì ci hè un altru libru chì parla di u puntu di vista di Durand, hè quellu di Ghjuvan Maria Comiti, "La langue corse entre chien et loup". (Eiu, ùn aghju micca lettu nè u libru di Durand - aghju da cumprà lu - nè quellu di Comiti - pensu ch'ellu hè ind'è a bibliuteca di l'amicale corsa d'Ecchisi...)

Bona lettura ! (È tanti ringrazii à G. Chiorboli. Ci vole à dì chì issu articulu, u pudete ritruvà publicatu - incù qualchì mudificazione - ind'è i "Mélanges" offerti qualchì settimana fà à Ghjacumu Fusina, si chjama issu libru "Liber Amicorum", 2010) Pudete mandà i vostri cumenti... (qualsiasi a lingua aduprata, ben intesu.)

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La langue corse: "una lingua inascoltata" ?


Préambule

Nous livrons ici un travail ancien conçu dans les années 2000 à la demande d'Olivier Durand (Université de Rome) qui avait sollicité notre collaboration concernant son projet de publier une description linguistique du corse. Avant la publication finale de son ouvrage en 2003(1), nous avions été destinataire de plusieurs versions "provisoires" à propos desquelles nous avions rédigé quelques fiches de lecture, en prévision d'une éventuelle collaboration dépassant le seul domaine documentaire. Notre participation à la description proprement linguistique ne s'étant jamais concrétisée, nous avions renoncé à mettre à la disposition de l'auteur et du public les fiches que nous présentons aujourd'hui. Elles portent sur le premier manuscrit qui nous a été adressé, intitulé par l'auteur "La lingua corsa. Una lingua inascoltata". Un deuxième manuscrit, toujours provisoire, portait le sous-titré "una lotta ecolinguistica". Je laisserai aux exégètes le soin d'interpréter le sens profond de l'évolution qui, à partir de la "lingua inascoltata", en passant par la "lotta ecolinguistica" conduit l'auteur à préférer la "lotta per la lingua".

Même si la polémique provoquée en Corse par la parution de l'ouvrage en question est loin d'être apaisée, notre intervention dans le débat trois ans après sa publication se veut une contribution (relativement!) dépassionnée, ainsi qu'un témoignage d'intérêt. Les circonstances ont fait que le dialogue n'a pu se faire de manière sereine avant la publication de l'ouvrage; il n'est peut-être pas inutile de tenter aujourd'hui de le ranimer.

En fait la "question linguistique"(2) a forcément en Corse des aspects sociopolitiques plus ou moins conflictuels, tant il est difficile de se cantonner en la matière au plan strictement scientifique.

1. (Glotto)politique

D'ordinaire les linguistes commencent par une description linguistique avant d'en tirer éventuellement les conclusions au plan extralinguistique ou glottopolitique.

L'auteur du traité en langue italienne sur "la lingua còrsa" adopte une démarche inverse. Pour lui la question essentielle semble d'abord de savoir pourquoi les Corses "se sentent français" mais "refusent catégoriquement de reconnaître qu'ils sont aussi italiens, tout au moins par la langue la culture et la géographie" (p.41)(3).

Il commence par affirmer au préalable ses convictions: le corse, non pas dérivé du latin mais enfanté par le toscan est devenu une langue bâtarde (spuria, p.102) dès le moment où il est sorti du giron italien.

La majorité des Corses serait convaincue -par ignorance: "insipienza"- que le corse est "une langue" alors qu'ils parlent "l'italien(4), ou un dialecte italien". Cela serait dû à la "manipulation idéologique" opérée par le mouvement "régionaliste (en réalité autonomiste et/ou indépendantiste)". Or l'auteur tient à affirmer qu'il est quant à lui à l'abri de toute "tentation nationaliste". Il reconnaît aux Corses le droit de décider de l'avenir de leur langue (p.102), qui "existe", mais qui est vouée à la disparition à brève échéance.

Il leur conseille donc de renoncer à l'entreprise "ridicule" (p.100) qui consiste à "s'entêter" à créer une langue littéraire et une littérature "micro-régionale" dont "personne n'a réellement besoin". La bonne solution (il prend parti pour la position de Marchetti(5)) c'est de se tourner vers l'italien, langue dont le poids culturel et politique en Europe est tout autre.
Donc l'auteur "annonce la couleur" d'entrée de jeu, et il est difficile de prendre au pied de la lettre ses déclarations de principe "écolinguistiques" sur le respect dû aux "petites communautés" (p.102), menacées surtout par le mondialisme "anglo-américain".

Dès lors on est en droit d'être dubitatif quant à la finalité annoncée de "l'ébauche" de description qui constitue la "deuxième partie" de l'ouvrage. Il s'agirait de faire le tri entre ce qui est corse et ce qui est italien, dans un essai de grammaire contrastive qui "mette les deux langues à parité de niveau" (p.101).

Ici OD (Olivier Durand) se démarque de l'opinion formulée par certains linguistes selon lesquels seule la comparaison avec les "dialectes italiens" est légitime: il serait abusif de comparer le corse avec "la langue nationale italienne"(6).

Certaines publications, malgré leur réticence à parler de "langue" corse, ont pourtant attiré l'attention sur le fait que l'influence toscane, bien que considérable, ne doit pas être surévaluée sous peine d'aboutir à une analyse "sclérosée"(7), et qu'il y a un certain intérêt à revisiter la question d'une évolution linguistique corse au moins partiellement indépendante du toscan(8).

D'autres études récentes (archéologiques et linguistiques) préconisent une réévaluation de la "toscanisation" de la Corse, qui remonterait en fait à la Préhistoire et n'a rien à voir avec la période pisane. M.Alinei(9) indique que les échanges et l'influence continentale, Toscane et Ligure notamment, donnent en fait le premier rôle à des populations de "Latins pré-romains", avec comme conséquence une originalité du Néolithique corse par rapport au Néolithique toscan, et des spécificités lexicales corses divergentes par rapport au pisan.

Corse et toscan étant très proches il est souvent difficile de dire si tel terme est autochtone (?) ou emprunté au toscan. Or à ce sujet OD a peu de doutes. Si une forme corse a la même base qu'en toscan, il considère que la première est forcément dérivée non pas du latin vulgaire mais directement du toscan. Il serait sans doute plus économique de poser comme hypothèse de travail un étymon latin (mais l'auteur met en doute la latinisation de la Corse), en alléguant l'influence toscane pour les convergences exclusives (qui ne manquent pas). Il ne semble pas utile de déranger le porco toscan pour expliquer le porcu corse. Toute la Romania connaît une forme locale correspondant à l'étymon latin porcus, et de nombreux toponymes dans toute la Corse attestent une présence ancienne de porcu(10). Comment diable les Corses appelaient-ils un porc avant la période pisane?

L'attitude de OD conduit à blâmer toute revendication d'autonomie linguistique dès lors qu'elle émane d'une langue qui vit ou a vécu sous le "toit" d'une langue officielle (ici le toscan-italien), quelle que soit la distance linguistique qui les sépare, et alors même que les variétés "italo-romanes" (toutes beaucoup moins toscanisées que le corse d'après OD, p.17) fonctionnent souvent de manière autonome(11).

On retrouve ici une démarche souvent constatée: l'utilisation de considérations linguistiques (manque d'originalité) à l'appui d'une position idéologique (opposition aux revendications statutaires).

On ne peut être que d'accord avec l'auteur sur le fait que chaque corsiste a le plus grand intérêt à avoir une bonne connaissance de l'italien (dans toute sa variété). Les dictionnaires et grammaires italiens et romans (sans oublier le latin) sont des instruments irremplaçables pour qui veut faire de la recherche sérieuse sur la langue corse. Mais ces outils doivent être utilisés cum grano salis si l'on ne veut pas courir le risque de tomber dans le minestrone. Car le charabia (lingua spuria) peut être généré par le contact avec toute langue, surtout s'il s'agit d'une variété "haute" et mal maîtrisée (voir ci-dessous le cas de scuntrà). Effectivement il serait plus facile d'adopter d'emblée une langue dominante, déjà dotée des instruments et du prestige nécessaires. C'est peut-être le conseil qui sera donné aux Corses et à tous ceux qui demain frapperont aux portes de l'Europe: ne vous enfermez pas dans une micro-culture passéiste, tournez-vous résolument vers la langue de demain. L'anglo-américain: pourquoi pas?

Ce qui surprend le lecteur c'est l'outrance des propos: l'auteur a tendance a considérer avec une ironie méprisante ceux qui aboutissent à des conclusions différentes des siennes. Il choisit évidemment le camp des "spécialistes" dont les thèses tombent sous le sens et ne sauraient être mises en doute. Mais il semble sensible aux aspects idéologiques plutôt que proprement scientifiques. Ainsi, tout en lui reprochant ses railleries et sa suffisance ("canzonatorio", "sufficenza" p.15) OD adhère aux thèses de Melillo 1977, dont les descriptions "de terrain" ont révélé certaines limites(12), et qui lui aussi dénie au corse le droit d'aspirer au statut de langue.

2. Linguistique

C'est précisément la description du corse fournie par OD qui nous intéressera ici.

Dans l'ensemble le travail, qui se présente comme le premier essai systématique de grammaire linguistique du corse, n'est pas sans intérêt du point de vue descriptif.

Contrairement à ses prédécesseurs, il a pu disposer d'informations et de matériaux linguistiques abondants, mis gracieusement à sa disposition par les linguistes locaux comme l'auteur lui-même le signale.

Les résultats obtenus sont irréguliers. Parmi les aspects positifs on note une certaine richesse dans l'exemplification, notamment dans le domaine phraséologique qui d'ordinaire est négligé.
Cependant par rapport à la littérature existante (qui n'est d'ailleurs pas toujours citée comme de droit par OD), les éléments vraiment nouveaux ne sont pas innombrables, les erreurs -anciennes et nouvelles- ne sont pas absentes. Nous en dressons ci-dessous un catalogue non exhaustif.

L'attitude glottopolitique de l'auteur, nous l'avons dit, n'est pas à notre sens très cohérente: mais dans ce domaine on peut considérer que toutes les positions sont recevables, y compris celle qui consiste à considérer avec ironie les aspirations à la reconnaissance d'une langue non-statutaire.

En revanche dès le moment où on juge utile de fournir une description linguistique, on se doit d'être le plus fidèle possible à la réalité du fonctionnement de la langue en question, et de ne pas dénaturer les faits examinés. Il faut d'ailleurs observer que les mêmes observations puristes -et erronées- sont utilisées par les linguistes corses (professionnels ou amateurs) au service de motivations idéologiques diverses. Ainsi la suspicion ou l'interdit frappe des formes parfaitement légitimes et d'ailleurs majoritaires comme scuntrà "rencontrer", qu'il faudrait abandonner au profit de incuntrà(13) (nettement minoritaire) au prétexte inavoué qu'il ne coïncide pas avec la norme italienne (mais laquelle? N'importe quel dictionnaire italien sérieux répertorie "rencontrer" parmi les valeurs sémantiques de scontrare: incontrare=scontrare; incontro=scontro).

Hétérogénéité du corpus

Malgré l'intérêt et la pertinence de certaines observations dans l'ouvrage de OD, le fait qu'elles voisinent avec des remarques erronées ou contestables contribue à donner une idée faussée de la langue cible.

Ici se pose une fois de plus le problème de la constitution du corpus, dès lors que la description mêle sans avertissement et met sur le même plan des formes au statut très divers: termes vivants et plus ou moins fréquents (parfois mal interprétés: mirizà ne correspond pas à l'italien prendere la mira, p.163, et il n'est pas nécessaire de déranger l'arabe pour mandile; cf. mandile et meriggiare -tous deux répertoriés dans le monumental et précieux Grande Dizionario de Battaglia; formes douteuses (dubbiu dans un exemple ad hoc p.140 au sens de "doute" est rare ou inexistant en corse; Marchetti 2001(14) par exemple ne donne que dubitu); néologismes ludiques sans lendemain (sandivicciu, p.155).

L'auteur cite parfois telle variante (ex. menultimu, p.165) en notant opportunément une variante au moins aussi fréquente (ex. nanzultimu) sans toutefois le faire de manière systématique: on aurait par exemple aimé trouver à coté du minoritaire antistoria (p.163) la forme plus habituelle preistoria.

Le contact de langues

Quand à la pression du français sur le corse, elle est suffisamment forte pour qu'on ne noircisse pas le tableau à dessein. Par exemple il est exact, comme l'auteur le remarque avec pertinence, que les Corses aujourd'hui prononcent le latin avec l'accent français. Mais il est excessif de dire qu'aujourd'hui on dit fasgiolu verde (cf. haricot vert) "plutôt" que fasgiulinu (p.157). De même il est excessif d'évoquer une possible influence française pour certaines formes présentes en Corse bien avant le dix-huitième siècle. On peut pardonner à l'auteur de suspecter une influence française sur simana (depuis longtemps nos puristes sont gênés par la ressemblance avec le français de cette forme pourtant attestée en Corse dès le quinzième siècle(15)), mais on ne peut admettre la même attitude face à puttana (qui semble pourtant, en Corse comme ailleurs, vieux comme le monde...). On sait que pour l'italien puttana(16) on fait référence à l'ancien français putaine(17): mais, s'agissant du corse, n'aurait-il pas été plus économique, du point-de-vue même qui est d'ordinaire celui de l'auteur, de faire état d'une filiation directe du toscan?

La suspicion qui pèse sur perché chì est aussi injustifiée (le modèle du français parce que n'est absolument pas en cause): ce type de formation est caractéristique des subordonnants et interrogatifs corses (et n'est d'ailleurs pas inconnu dans certains parlers italiens; cf. Chiorboli 1991).

Quant à piccatura (italien "iniezione", français piqûre: mais on aurait pu citer aussi puntura -seulement pour l'italien dans ce sens- et injection!), les "équivalents corses" proposés punghjitura, zingatura ne conviennent que pour une piqûre d'insecte. Or malgré son absence dans la plupart des dictionnaires corses (trop de ressemblance avec le français?) piccatura est le terme corse courant et approprié (rien à voir cependant avec piccatu "péché" comme le suppose l'auteur p.34; piccatura est répertorié dans le Grande Dizionario della Lingua Italiana(18) (même origine que le français piquer; cf. aussi picche au jeu de cartes).

L'orientation contrastive

On trouvera cependant utile le constat de certaines particularités et divergences par rapport à l'italien, lexicales surtout. Un inventaire, sous forme d'index final par exemple, aurait permis de mieux cerner les caractères originaux du corse, pourtant relevés au fil des pages. Cela n'aurait en rien occulté les convergences -bien évidemment considérables- avec le toscan (comme avec bien d'autres variétés italo-romanes et romanes, qui il est vrai ont moins intéressé les linguistes).

La plupart du temps les différences sont signalées par la traduction des formes corses potentiellement opaques pour le lecteur italophone (par exemple corciu glosé en infelice ou pigro, p.63).

Parfois la dissimilitude est explicitement relevée, en même temps que l'erreur à laquelle elle a donné lieu, dans la pratique littéraire ou les travaux lexicographiques (quand il pointe les interprétations erronées dues à la confusion entre corse et italien, par exemple à manu à manu, p.126, mal traduit par Culioli(20)).

Il n'est pas rare non plus que l'auteur signale opportunément l'absence en corse de formes courantes en italien, parfois réparant certaines erreurs (tuttavia 141, répertorié abusivement par Culioli), parfois même de manière excessivement puriste (dunque/dunqua, "sospettabile di sottrazione discreta" d'après OD, est courant et abondamment attesté dans la littérature corse, chez bien des auteurs).

Parfois les exemples fabriqués (l'auteur évoque lui-même les inconvénients inhérents aux exemples "da grammatica") par décalque de l'italien aboutissent à des énoncés pour le moins surprenants (p.146): più di quantu pensava, menu di quellu chì n'avemu bisognu. En réalité quellu ne peut faire fonction de démonstratif neutre (cf. français ce que tu veux, italien quel(lo) che vuoi, corse ciò chì tù voli; quellu chì tù voli signifierait "celui que tu veux") Le chapitre consacré aux subordonnées temporelles constitue un point approfondi et bien documenté, ce qui se produit surtout quand l'auteur, échappant au marteau français et à l'enclume italienne, développe sa réflexion "de l'intérieur" en observant l'usage corse sans parti pris.

Notes phonologiques

Dans la partie phonologique également on relèvera certaines erreurs, surtout concernant les variétés Nord: il n'y a pas de voyelle tonique ouverte dans nespula (p.21) ou parolla (p.19); piscà (p.18) n'est pas limité au pumunticu; la palatalisation de /s/ n'est pas de mise devant /k/ ou /p/ (on a sans surprise [sp] et [sk] dans spessu, cuscogliula, p.21).

Concernant la prosodie, il n'est pas indispensable d'évoquer une "sdrucciolofilìa incipiente" pour expliquer l'accentuation de rùbrica ou òpacu dans des ouvrages qui "pêchent" souvent les mots savants directement dans un italien écrit mal connu (dont la graphie ne marque pas systématiquement la place de l'accent; l'italien aussi d'ailleurs hésite entre rubrìca et rùbrica(21)).

Il n'est pas non plus surprenant de voir fluctuer la prononciation des mots savants d'origine grecque (comme catalògu, p.40; l'accentuation grecque donnerait catàlugu) dont le schéma intonatif s'accorde mal avec les règles latines, donc italiennes ou corses (mêmes hésitations pour archeologu etc.) C'est probablement par le français que l'on explique les formes -non citées par OD- micròbu (Muntese 1960(22)) ou micròbiu (Muntese 1985(23)) qui s'opposent à microbo, proparoxyton en italien: mais en l'occurrence c'est le corse qui coïncide -involontairement sans doute- avec le grec alors que l'italien s'en éloigne!

Quant à l'accent proparoxytonique de Ampaza, Carbini, Cruzini, Evisa, Ocana, Olcani, Taravu, Ventiseri (ou plutôt Vintisari), Zalana, que l'auteur juge "inattendu" (p.40), il est en réalité tout à fait normal: rien ne dit que pour ce type de structure syllabique on doive s'attendre à un paroxyton (comme dans le présent cantemu) plutôt qu'à un proparoxyton (comme dans le subjonctif (ch'è no) cantimu).

En revanche Alandu (proparoxyton, jugé aussi inattendu) s'oppose effectivement à la règle qui veut qu'une forme dont l'avant-dernière syllabe est fermée soit un paroxyton: il faut ici évoquer le substrat, comme pour des toponymes italiens de même structure (par exemple Otranto). Concernant le consonantisme, les géminées ne sont pas toujours notées avec exactitude dans le cas de /m/, en raison d'une confusion entre oral et écrit. Une graphie peu rigoureuse (l'oscillation -m-/-mm- est fréquente dans les textes corses écrits) amène l'auteur à formuler des règles erronnées.

Par exemple il n'y aurait pas de renforcement syntaxique après fra- (l'exemple cité p.164 est framette, qui est cependant courant sous la forme frammette). Quant à frastornu, également produit à l'appui de la pseudorègle, le renforcement y est évidemment bloqué par le groupe /st/ (-sst- n'est viable ni en corse ni en italien).

De même, alors que la tendance de /m/ au renforcement inconditionné est relevée, on indique qu'avec le pronom de 1ère personne mi il n'y aurait pas "normalement" de renforcement après les infinitifs oxytons (p.70): l'auteur note cependant que "souvent" (en réalité toujours) on a [mm] (à l'écrit les seules formes admises sont parlammi ou bien parlà mi "me parler"; parlami correspond à parle-moi).

Enfin, la graphie femina conduit à énoncer que "dopo vocale tonica il raddoppio consonantico è piuttosto raro" (p.35): en réalité la position posttonique est la plus favorable à la gémination de /m/ (et femmina est aussi courant).

Jean Chiorboli, janvier 2002

Université de Corse


Notes : 1 Durand O. 2003: La lingua corsa. Una lotta per la lingua, Brescia, Paideia. 2 On trouvera une analyse actualisée de la situation sociolinguistique corse dans: Comiti J.M., 2005: La Langue corse. Entre chien et Loup (Préface de J. Fusina), Paris, L'Harmattan. 3 Nous rappelons que nos citations (la plupart du temps traduites en français par nos soins) font référence à la première version manuscrite fournie par l'auteur, même si pour la plupart elles sont reprises dans l'ouvrage définitif. 4 On a déjà attiré la nécessité de redéfinir certaines expressions comme "italien de corse": FUSINA J. 1991: "L'italien de Corse. Sur l'appréhension ambiguë des situations de langue en Corse au XIXème siècle", in Chiorboli J. 1991 (éd.): Les langues polynomiques, PULA n° 3/4, Université de Corse, p. 194-201 (version électronique: http://www.interromania.com/media/pdf/chiorboli/langues_polynomiques.pdf). 5 Marchetti P. 1989: La corsophonie. Un idiome à la mer, Paris, Albatros. 6 C'est l'opinion de Dalbera 1989:127: (Dalbera-Stefanaggi M. J. 1989: "Corse: réalité dialectale et imaginaire linguistique du coeur de l'Italie aux marges de la France", in Centre d'Etudes Corses 1989: L'île Miroir, Actes du Colloque d'Aix-en-Provence, Centre d'Etudes Corses, Ajaccio, La Marge, p. 121-131) 7 L'expression est de Nesi 1992:921. S'agissant des "dialectes corses" on évoque "una profonda toscanizzazione, che spesso sopravvalutata o comunque considerata centrale, comporterà una sclerotizzazione dell'analisi" (Nesi A. 1992: "L'italiano in Corsica." in: Bruni F. 1992: L'italiano nelle regioni. Lingua nazionale e identità regionali, Torino, UTET, p. 918-940) 8 Cf. Nesi 1988:807. "Pur nella certezza del contributo dato dal toscano alla realtà lessicale corsa, recentemente si avanza un programma per la rivisitazione del problema delle concordanze tosco-corse che tenga conto in modo più compatto di un areale tirrenico le cui caratteristiche lessicali possano esser considerate originali e parzialmt indipendenti dalle pressioni toscane sul corso". (Nesi, A. 1988: "Korsisch: Interne Sprachgeschichte / Evoluzione del sistema grammaticale" in Holtus G. et al., 1988, Lexikon der Romanistischen Linguistik, Vol. 4, Tübingen, p.799-808) 9 "Nella mia visione, la Corsica è stata ‘toscanizzata’ in epoca preistorica, da Latini pre-romani provenienti dalla Toscana, da sempre ‘italide’ come il resto della penisola. Pisa non ha niente a che fare con la toscanizazione della Corsica: basti menzionare le innumerevoli peculiarità lessicali corse, relative all’agricoltura, del tutto diverse da quelle pisane (veda, oltre a Origini 1, cap. 4, Origini 2, cap. 15, anche il mio studio "Le conseguenze per la linguistica corsa delle nuove teorie sulle origini indoeuropee", in Atti del Congresso su "Environnement et identité en Méditerranée", Corte, 13-16 giugno 2000; che sono invece, senza alcun dubbio, legate all’originalità del Neolitico corso rispetto al Neolitico toscano (dal quale pur deriva direttamente)" (http://it.geocities.com/kenoms3/gorgia.html) 10 Les cartes officielles permettent de relever une centaine de zootoponymes qui renvoient à porcu (nous avons conservé la graphie approximative de l'Instit Géographique National qui mêle formes toscanes, corses et françaises): Bocca Di Porco (Vivario); Croce Di Porcu Liccatu (Galéria); Grotta Di U Porco (Popolasca); Sapara Di U Porcu (Sainte-Lucie-de-Tallano). Associé à porcu dans le dernier exemple cité, on a sapara "grotte" (considéré comme prélatin) d'aire sudiste même si des toponymes comme Valdu à a Sapara (Castiglione) attestent d'un emploi autrefois plus largement répandu. Cf. aussi: Chiorboli J. 2006: "(Ortho)graphie et contact de langues", à paraître; Actes du ISEIM 2006 - International Symposium on Environment Identities and Mediterranean area - Congrès International Environnement et Identités en Méditerranée, juillet 2006 11 On a souvent mis en relief la position particulière de l'Italie dans la Romania à cause notamment de la fragmentation dialectale et de la distance structurale des variétés entre elles et par rapport à l'italien standard, si bien que la majeure partie des dialectes ne sont pas considérés comme des variétés locales de l'italien mais comme des systèmes autonomes ("sistemi linguistici a sè stanti", Berruto 1988:220. (Berruto G. 1998: "Italienisch: Soziolinguistik / Sociolinguistica", in Holtus G. et al., 1988, Lexikon der Romanistischen Linguistik, Vol. 4, Tübingen, 220-230). Cf. ausssi la référence aux "dialetti italiani, sistemi da vicino imparentati con l'italiano (ancorché per la maggior parte autonomi"), Berretta 1988:762). (Berretta M. 1988: "Italienisch: Varietätenlinguistik / Linguistica delle varietà" In Holtus G. et al., 1988, Lexikon der Romanistischen Linguistik, Vol. 4, Tübingen, p.762-774) 12 Cf. Chiorboli 1988. (Chiorboli J. 1988: "Le laboratoire corse: la codification", in PULA n° 0 , Corti, CRC-GRIC, Université de Corse, p. 23-57) 13 Voir dans certains dictionnaires corses des remarques contradictoires comme: Scuntrà: "scontrare" nel senso di "incontrare" è più frequente che incuntrà, come del resto nel toscano antico [...] Scontru: "collision, accrochage" Usato spesso erroneamente par incontru (Filippini A. F. 1999: Vucabulariu Corsu-Italianu-francese, Bastia, Anima Corsa) 14 (Marchetti P. 2001: L'usu corsu, Biguglia/Ajaccio, Sammarcelli/Albiana) 15 Concernant l'idéologie linguistique qui sous-tend aux diverses époques les travaux lexicographiques corses, cf.: Jerger C. 2004: Lexikografie und Korpusplanung: Die Wörterbücher des Korsischen, Tübingen, Stauffenburg 16 "forse dal frc. -ain sono: puttana, sacristanu, simana "settimana", p.150 17 Cf. le dictionnaire de Devoto. (Devoto G., Oli G.C. 1971: Dizionario della lingua italiana, Firenze, Le Monnier) 18 (Battaglia S. 1961-: Grande dizionario della lingua italiana=GDLI, UTET, Torino) 19 Remarque nulle et non avenue: l'index figure lans la version finale! 20 (Culioli J. D. et al. 1997, Dictionnaire français-corse, Ajaccio, DCL) 21 Cf. le dictionnaire cité de Devoto 22 Muntese 1960: Lexique français-corse, "Lingua corsa", 1960-1967, Bastia, 4 vol., U muntese 23 (Muntese 1985: Dizziunariu corsu francese, "U Muntese/Lingua corsa", 4 vol., Levie (Corse), Albiana)