Affichage des articles dont le libellé est Anne-Xavier Albertini. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Anne-Xavier Albertini. Afficher tous les articles

vendredi 28 octobre 2011

Nouveau point de vue d'Anne-Xavier Albertini (sur la "littérature corse")

Voici le point de vue (bonne discussion) :

Ecritures


Un auteur écrit pour être lu. Il désire vendre ses livres. Suffisamment pour que l’éditeur entre dans ses frais et qu’éventuellement il en retire un bénéfice, souvent minime. En Corse, le lectorat est restreint. Pour vendre sur le continent, il faut être connu, avoir bénéficié de la publicité des journaux, donc, des journalistes : presse écrite, radio, TV. L’éditeur, s’il est riche, peut payer des espaces publicitaires dans la presse. Concernant les livres, en Corse, les journalistes locaux, n’en parlent pas, ou très peu. Reste le copinage. Ils n’osent pas avancer des critiques justes mais qui ne seront pas du goût de l’auteur, de crainte de se fâcher avec lui et toute sa famille. Si un auteur refuse les critiques, il ne doit pas écrire car cela fait partie du jeu. Cette non acceptation indique un degré d’immaturité certain de la personne.


Ne pourrait-on inviter chez nous, avec l’aide de la CTC, au moment où des livres sont édités, un journaliste du continent ? De la même façon, la personne qui s’occupe des achats de livres dans une librairie d’une grande ville ? Car ces gens ne nous connaissent pas et pour avoir parlé avec certains, ils ont une image floue et pas toujours positive de notre littérature et de nous-mêmes.


Nous savons accueillir, la Corse est belle, et ces contacts nous seraient très bénéfiques.


Quant à la littérature corse…. écrivons et nous verrons ensuite. Encore faut-il qu’elle soit connue. C’est un travail à mettre en chantier.

mardi 25 octobre 2011

Anne-Xavier Albertini : un point de vue sur les débats de Corte (17 octobre 2011)

Reçu récemment (et publié avec l'autorisation de l'auteur) ce point de vue sur les débats qui, dans le cadre des 30 ans de l'Université de Corse, ont amené les participants et le public à discuter de la "langue corse" et de la "littérature corse" (voir le billet annonçant ici ces débats).

Je rappelle que les débats ont été filmés et seront bientôt mis en ligne sur un site spécifique qui en accueille déjà quelques unes : http://libcast.univ-corse.fr/30anni/

Anne-Xavier Albertini est écrivain (voir ses publications chez deux éditeurs : A Fior di Carta et Materia Scritta, dont un passionnant roman, "Le bar à tisanes", évoqué sur ce blog, mais aussi sur Musanostra, et aussi par Claude Sérillon lors d'un dimanche télé avec Michel Drucker).

Je vous souhaite à tous une bonne discussion :

Rencontre du 17 Octobre à l’Université de Corti , organisée par le CCU.


Langue corse : où en est-on ? Que fait-on ? Que faut-il faire ?


Qui perd sa langue perd son pays. La langue nous distingue des autres peuples, nous identifie au monde pour nous projeter dans l’avenir. Elle est notre moi profond.


Tout doit commencer à l’école et je dirais à la maternelle car c’est dès l’âge de 3 ans que l’on apprend le mieux. J’avais l’intention de poser une ou deux questions à cette assemblée et de les informer de ce qu’ils ignorent peut-être : on ne parle plus corse dans les villages. Mais, incapable de le faire dans la langue de mes ancêtres, imposée dans cette assemblée, je me suis abstenue. Exclue, toute langue coupée. Un petit vent de ségrégation m’a refroidie. Je n’avais rien à faire dans cette salle et j’en suis partie le cœur gros.


Je suis née ailleurs sans l’avoir choisi, mais j’ai choisi de finir ma vie dans mon pays. Depuis plus de trente ans j’ai toujours vécu dans des hameaux éloignés de la ville où mon quotidien eût été plus confortable. Mais en 1980, il fallait disait-on « ouvrir des fenêtres dans les villages ». Ce que j’ai fait, en pédalant dans le brocciu longtemps, sans aide de quiconque. Prendre des cours de corse, bien sûr j’ai essayé. Travaillant beaucoup je n’ai pas toujours eu la disponibilité nécessaire, ni une voiture en bon état pour aller à la ville. Qui a mis en place une structure pour accueillir les adultes vivant dans les villages et désirant parler corse ? Qui s’est soucié de former, d’instruire les arrivants de France ? Qui s’est soucié de passer dans les villages de l’intérieur, de relever les noms de ceux qui désirent parler corse, de proposer une fois par semaine un cours où les frais du professeur, son déplacement, serait rémunéré ? Chacun peut sortir le petit billet de cinq euros ou davantage. C’est moins cher qu’un paquet de cigarettes.


Pour le quotidien qui m’employait à Marseille, je suis allée en Israël faire le tour des kibboutz. J’ai parlé avec des Juifs qui venaient de France, sans connaître un mot d’hébreu. Personne ne leur parlait français, pas un mot. Ils devaient s’adapter. Certains étaient découragés, mais tous mettaient moins de trois mois pour comprendre la langue du pays et commencer à la parler. Ils disaient : « c’est une grande chose d’avoir un pays et ça mérite un effort. »


Tous ceux qui pérorent et clament « dans les villages vous avez la qualité de la vie » n’y viennent que le week-end. Les villages se meurent et le disent en français. Je serai incapable de parler corse couramment à l’arrière-petite-fille qui va venir au monde bientôt. Mais elle, peut-être ? Dans l’avenir, oui, l’avenir.


Quant à la sempiternelle question posée ce jour-là : «qu’est ce que la littérature corse» elle tourne au rabâchage. Pour moi, la littérature est universelle. L’important est de bien écrire pour intéresser le lecteur et l’émouvoir selon sa sensibilité, corse ou autre. Cette « recherche » ne sert qu’à ceux qui veulent exister une heure ou deux. Le temps de poser la question et de ne pas y répondre.

mardi 15 décembre 2009

Une page de "Isula blues", de Jean-Pierre Santini

Je suis en train de lire ce court roman noir : "Isula blues", de Jean-Pierre Santini.

Comme pour "Nimu" (toujours pas fini, il faut que je le reprenne), je trouve que la toute première phrase sonne bien, donne envie de lire la suite :

"Il y a, dans ce pays, des gens qui se promènent."

Je trouve qu'elle mêle avec une belle densité un propos général, des personnages particuliers, du sérieux et de l'humour, un ton presque détaché mais pas totalement ; on pourrait lire cette phrase de bien des façons.

Mais je vais citer maintenant une page que je trouve très belle parce qu'elle est un moment charnière du livre (de l'intrigue) mais aussi parce que le personnage principal (Julien Costa) semble y trouver un espace qui lui est propre (et qui ne soit pas que mortifère) et enfin parce qu'elle m'évoque une page d'Alexis Gloaguen dont j'avais parlé sur ce blog et qui avait donné lieu à une brève discussion avec Pascal Génot sur la présence dans la littérature corse d'une relation à la nature qui ne soit pas forcément inscrite dans un propos identitaire.

Voici la page (pages 60 à 61) :

"A Scala" est un lieu-dit situé à deux kilomètres de l'entrée du village. Ici, la route paraît surplomber la mer tant celle-ci est proche. Au-dessus, on aperçoit l'antenne du relais.
Julien Costa range sa voiture et entreprend de gravir un petit sentier à peine visible sous les cistes nains. Il accède rapidement à un promontoire rocheux parsemé de cupules creusées au vent et dont certaines, relativement profondes, retiennent les eaux de pluie. Cette année-là, l'automne a été sec. Les lichens tombent en poussière sous les pas.
Julien s'allonge sur un grand rocher. Il aime s'installer ainsi, dans la solitude des pierres, entre le ciel et l'eau. Il n'y a pas un souffle de vent. Au creux de l'hiver, les insectes se taisent et la faune rampante s'engourdit dans les failles, les trous des murailles et la légèreté des humus. De la montagne, tombe un silence extraordinaire qu'incise parfois le croassement d'un corbeau. À grands coups d'ailes battantes, l'oiseau lent cherche sa route dans l'azur.

Julien est parfaitement immobile, allongé sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, dans la position des gisants qui lèvent aux vitraux des cathédrales leurs regards de pierre. Il a l'impression étrange de se réduire. Le monde se fait rêve. Les sens qui captent les signaux habituels refluent et se concentrent sous la nuque. Un chenal bleu filtre à ses paupières. Le cerveau prend chair, le résume soudain à un organe unique, tellement sensible qu'il pourrait tout aussi bien se détacher du reste, abandonner aux temps acides les membres épuisés et les chimies profondes pour rouler comme un fruit mûr vers un destin prodigue.
Il est parvenu en quelques minutes à cette étrange sidération. Un papier froissé crépite délicatement à ses oreilles. Des intensités variables paraissent indiquer, tous azimuts, la recherche de fréquences lointaines. Récepteur hypersensible, Julien Costa capte les ondes du ciel, les bruyances de la terre, les froissements, les frôlements, les chuchotis et les plaintes dont le vent peuple les chênaies, les bouffées de rumeurs, les clapotis et les soupirs de la mer, le brouhaha, le chuintement ou l cri tapageur des bêtes égarées. Tous les muscles de son corps sont relâchés. Des îlots de pensées conscientes émergent encore. Il y est question de Patrick Bauchaud, du rendez-vous remis au lendemain, du dossier de l'oliveraie, du conflit avec Ferrandi, du commissaire qui veille sur l'ordre du monde... Viennent ensuite des nuages qu'un souffle décompose, un sourire de femme dans l'azur délivré, le crépitemen du soleil sur la mer qui froisse et puis, soudain, ce silence bienfaisant de cristal qui clarifie l'âme pour la rendre extraordinairement perméable aux moindres sonorités. Des brumes d'or filtrent sous son regard clos.


Avez-vous lu ce roman ? Parlons-en ! (Si vous le désirez !)

(AJOUT DE 14:50 : je viens de finir la lecture des 95 pages de ce libre : j'ai trouvé très prenant et émouvant le lent entremêlement des trajectoires des quatre personnages, avec ce subtil décalage dans le temps ; un vrai tour de force que de parvenir ainsi à faire se "rencontrer" quatre solitudes, à distance, sans aucun contact réel, mais consommant tout de même la tragédie. J'ai été surpris de me voir si captivé en avançant dans le texte : petit maquis où se perdent Julien, Florence, Dominique et son fils Arnold, et Roger ; chacun perdant la vision claire du monde, le monde s'abîmant dans un chaos de matières et de couleur, description plusieurs fois répétées, comme ici par exemple :

La main de Florence se glisse, machinale, sous les feuilles mortes qui jonchent le sol immédiat. Elle recherche la fraîcheur de l'humus que les doigts, soudain autonomes, remuent profondément et sous lequel ils demeurent ainsi, immobiles, ensevelis dans l'humidité patiente comme une petite faune curieuse de son propre deuil.
La jeune femme imagine qu'elle pourrait rester de longues heures, le corps plaqué à même la terre souple qui lui renvoie dans les reins, le dos, la nuque, de délicates vibrations. Personne ne l'attendait, elle n'attendait personne. Le jour pourrait passer et une nuit peut-être sans que nul ne s'inquiète.
D'étranges mosaïques aux motifs ocre sur fond bleuâtre ondulent dans son regard clos. Sous la houle des paupières, elle essaie en vain d'en capter les détails mobiles. Des formes géométriques connues ou inconnues, des scissures fluorescentes, des synapses arborisés, des bouquets de neurones noirs surgissent alternativement, ondoient, s'estompent, basculent et fluctuent comme sous l'effet d'une horlogerie aléatoire.
Lorsqu'elle rouvre les yeux, le ciel lui paraît presque blanc. Il y a une multitude de papiers déchirés dans l'entrelacs des branches.
Les bruyères alentour se mettent à frissonner. Elle se souvient des histoires que lui racontait le grand père. La bruyère a mauvaise réputation. Le moindre mouvement agite ses rameaux. Elle trahit les présences au coeur du maquis, signale le fugitif ou la course éperdue d'une bête traquée.
Florence reprend son chemin. Elle évalue la distance qui la sépare de l'extrémité de cette piste fantomatique. Elle en perçoit encore assez bien le tracé dans la trouée de verdure. On dirait un déambulatoire sombre encombré par endroits de ronces aux tentacules bleus et de lierres dont les feuilles vernissées captent la lumière. Elle ne rencontre pas d'obstacles majeurs bien qu'il soit nécessaire d'écarter souvent les branches, parfois même d'en chevaucher ou d'en briser pour forcer le passage.
Elle va dans la rumeur grandissante de son pas qui grésille, crisse, craque et crépite, dans le chuintement, le froissement, le frôlement de sa parka, dans le halètement léger qui lui vient aux lèvres, dans cette respiration lourde, presque suffocante, à l'orée de sa délivrance.
Plus aucune trace sur le sol désormais. La piste s'est perdue sous les amas de terre végétale mais les arbres s'espacent et montent plus haut dans la quête des lumières. Sous leurs frondaisons denses, les chênes verts ont clairsemé tous les autres végétaux.
En contrebas, Florence aperçoit distinctement la mer et la route de corniche au lieu-dit A Scala. Quelques dizaines de mètres encore dans les bruyères basses qui moutonnent à la lisière du bois et elle serait à découvert sur la roche nue.


Je ne cite pas, à dessein, les paragraphes qui suivent, à vous de jouer !
Parfois je trouve le style de Santini trop appuyé, qui cherche trop à finir la phrase, certaines de ces phrases me semble-t-il gagneraient à être plus courtes, plus denses, plus mystérieuses (il me semble qu'il y a une tendance dans les phrases de Santini à vouloir être très et trop explicite, à se parer en même temps d'une description et de son explication, laissant peu de liberté au lecteur). Mais qui suis-je pour me permettre de telles critiques ? (Oubliez-les, ou répondez-y, à votre convenance, mais elles correspondent à mon sentiment de lecteur, qui se trompe certainement).
Enfin, je suis particulièrement heureux de voir le territoire du Cap Corse devenir un des hauts lieux de l'imaginaire littéraire corse (grâce à Santini, mais aussi Angèle Paoli et Anne-Xavier Albertini, et il doit y en avoir d'autres que vous voudrez bien mentionner et citer, peut-être ?)


J'y pense maintenant : je trouve que la chanson "Babe I'm Gonna Leave You" est très bien à écouter tandis qu'on lit ce roman (qui pourrait donner lieu à un éventuel court-métrage cinématographique de toute beauté, aussi fort que du Cormac Mac Carthy) :
- soit dans la version originale superbe de Joan Baez : ici
- soit dans la reprise ultra célèbre et magnifique de Led Zeppelin : ici

vendredi 28 août 2009

"La bar à tisanes", Anne-Xavier Albertini (de nouveau) par Julie Casanova (sur Musanostra)

J'avais évoqué sur ce blog ma lecture de ce roman : voir le billet "La glèbe saignante".

Peut-être y aura-t-il des lectures différentes, négatives, critiques, constructives ? Ce roman joue-t-il ou non un rôle dans nos imaginaires ? Voulez-vous en parler ?

Voici le livre sur le site de l'éditeur, Materia Scritta : "Le bar à tisanes".

Et surtout voici un "récit de lecture" - celui de Julie Casanova - trouvé sur le site de Musa Nostra : je suis d'accord avec l'aspect comique qui a notamment retenu l'attention de cette lectrice.

Et vous ?

samedi 23 mai 2009

La glèbe saignante

Il s'agit d'un roman - "Le Bar à Tisanes", d'Anne-Xavier Albertini - publié en juin 2008, par les éditions Materia Scritta. 132 pages où des défauts m'ont arrêté dans ma lecture, notamment l'absence de respiration dans le texte tout d'un bloc, l'impression que tout va trop vite, qu'on ne prend pas le temps de laisser respirer les scènes et le lecteur avec. L'avez-vous lu, ce roman ?

(Je me demande si ce n'est pas un travers commun à beaucoup des livres corses, d'aller vite au but, par crainte d'ennuyer ? alors que j'attendrais au contraire des textes longs, digressifs, quelque chose d'épais mais sans superflu ; ce doit être chez moi une survivance de ce qui a fondé mon amour de la littérature - revenant de la Librairie La Marge, à Ajaccio : les grands romans européens comme "La Recherche du temps perdu" de Proust - j'en suis au "Côté de Guermantes" - ou "Ulysse" de Joyce - jamais lu que les trois premiers chapitres et les dernières pages, sublimes - ou "L'Homme sans qualités" de Musil - quelles belles pages, si originales, que les premières pages, les seules que j'aie jamais lues - etc. etc. ; je parle là de ce qui fonde un désir de lecteur, je suis moi-même désolé de n'avoir jamais été plus loin dans ces lectures ! J'y arriverai un jour...)

Et, pourtant, revenant au "Bar à Tisanes" malgré ses défauts (à mes yeux), il m'a frappé comme un livre vraiment singulier à tous points de vue : un sujet romanesque, sentimental, aventureux autour de trois Corses de retour dans l'île ; un style simple et direct émaillé d'images, de choses vues, de dialogues particulièrement étonnants, décalés ; un point de vue qui semble revenir sans cesse à l'hôpital psychiatrique de Luri ; l'ambition de nouer des destins extrêmement variés ; des aperçus très vivants, vrais, sur la vie actuelle en Corse, dans les villages de montagne, les foires, les bois, sur les routes, dans les cafés, les discussions, les hommes et les femmes ; un fond historique à la fois discret et prégnant avec les années 1990 et les meurtres entre Nationalistes. (Ce livre me fait penser un peu à un autre, qu'il faut que je reprenne, qui m'avait étonné : "Ecce Leo" de Flavia Accorsi, éditions Centofanti).

J'ai été emballé. Je me souviens notamment de ces deux passages. Bonne lecture.

Pages 26, 27 et 28 :

Lundi, jour de réunion hebdomadaire où le personnel médical en arc de cercle écoute les certitudes de l'éminent psychiatre à la longue chevelure pauvre. Il invite quelques malades à parler de leurs tourments. Chacun son tour. C'est celui de Cesare, toujours cravaté, le chapeau éternellement vissé sur la tête. Cesare a son visage des mauvais jours. Il n'est pas d'humeur à bavarder. Il défait sa cravate, commence à se déshabiller pièce par pièce. Le voilà entièrement nu mais toujours chapeauté. Il s'assoit, les jambes posées sur la chaise d'en face, les testicules frôlant le barreau, décontracté, mondain, enfin satisfait. Il sourit en s'adressant au psychiatre :
- Aujourd'hui c'est moi qui m'occupe de votre cas. Déshabillez-vous, je vais vous enculer.
Personne ne bouge, silence lourd. Une mouche passe.
- J'attends.
Le psy s'énerve enfin, le brouillard quitte ses yeux :
- Monsieur Cesare, la plaisanterie est terminée. Je vous conseille vivement de vous rhabiller et de quitter cette pièce. Je vous verrai dans votre chambre. Dépêchez-vous.
Cesare se rhabille lentement en maugréant un peu :
- Vous me faites perdre mon temps.
Avant de sortir il se tourne vers les femmes :
- Mes hommages mesdames (coup de chapeau) bien que je pense que certaines d'entre vous soient un peu putes... et même assez salopes.
Cesare vient de distancer sérieusement la réalité. La sienne est ailleurs. Tout le monde rit sauf le médecin en désaccord total avec la proposition :
- Qu'en pensez-vous ? demande-t-il à Nina.
- C'est une proposition à étudier, dit-elle en riant.
Hélas cet homme n'a aucun sens de l'humour. Nina sent bien que son permis est amputé de trois points.
Vient le tour de Marie-Louise qui sautille comme un oiseau :
- Non et non, marchez normalement s'il vous plaît.
- Vous savez bien que je ne peux pas : la terre va craquer. Les loups annoncent le sang qui va gicler du ciel. Vous savez bien que je ne peux pas marcher à cause de ce qu'il y a dessous.
- Personne n'est enterré sous la clinique, aucun cadavre, alors je vous en prie, un peu de tenue. Vous refusez toujours que l'on fasse votre lit et vos draps restent sur le bord de la fenêtre toute la journée. C'est interdit. Vous épuisez le personnel, Marie-Louise.
- Dans mes draps il y a ma fatigue, les cauchemars de la nuit qui restent collés, je dois les secouer, les laisser au soleil pour les assainir puisqu'on ne veut pas me les changer tous les jours.
- Les infirmières veilleront à ce que l'on fasse votre lit chaque matin avec autorité.
- Je pisserai au lit, je ferai la grève de la faim.
- Je vous mets sortante, Marie-Louise.
- Non par pitié, je ne peux pas mettre mes pieds n'importe où. C'est plein de cadavres. Il faut interdire les guerres. Vous êtes complice. Le monde est en état de décomposition. Le monde est composé de cellules, nous sommes aussi composés de cellules, de cellules malades, nous sommes malades parce que le monde est malade, parce que les hommes ne respectent plus rien, ni la vie, ni la nature. Et vous laissez faire ! Assassin ! Assassin !
Comme chaque fois, la séance s'est terminée par une grande crise nerveuse. Quatre infirmières ont dû porter Marie-Louise dans sa chambre, deux par les épaules, deux pour les jambes : soixante kilos de chair hurlante. Après une injection de calmants, Nina est allée la voir, s'est assise au bord du lit :
- Alors Marie-Louise, ça va mieux ? Vous auriez dû faire de la politique.
- Mais j'ai fondé un parti ma chère, la glèbe saignante. Autrement dit la L.G.S. Chaque fois que je suis en campagne on m'interne. Comment voulez-vous que je sois élue ? C'est de la jalousie bien sûr. Je dis la vérité, je dérange. Mais je continuerai.
- D'accord, sans vous énerver, avec plus de nuances, plus de diplomatie. Il faut essayer de convaincre les gens. Vous êtes suffisamment intelligente Marie-Louise.
- Trop. Quand vous montez trop haut, on ne vous comprend plus, vous faites peur, vous n'avez plus personne pour échanger des idées. Je suis très seule. Il me semble que vous me comprenez, je dis bien, il me semble. Nous parlerons encore toutes les deux ?
- Je suis à votre disposition Marie-Louise.

Finalement, je ne citerai pas le deuxième passage du livre. Maintenant je pense que ces discussions entre médecins et patients sont à rapprocher - même par contraste, mais peut-être pas seulement - avec les discussions que met sans cesse en scène Rinatu Coti, comme dans l'extrait exposé dans ce précédent billet. Qu'est-ce qui se joue de la Corse entre ces deux discussions ?

Et puisqu'une anthologie est toujours partielle et partiale, pourquoi ne pas imaginer offrir l'essence de la littérature corse en proposant un ouvrage intitulé "Anthologie raisonnée de littérature corse" et ne contenant que les deux extraits d'Albertini et de Coti ? En indiquant toutefois au lecteur peut-être désorienté que la littérature corse est entièrement contenue dans l'entre-deux ! Histoire de rire en peu tout en instruisant (ce n'est pas l'idéal classique, ça ?)