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vendredi 29 octobre 2010

Une résidence plus que secondaire ?


Qu'en est-il des résidences d'écrivain en Corse ?
Est-ce que cela existe en ce moment ? Est-ce que cela a existé puis disparu ? Y a-t-il des projets ? (Je me souviens que l'Operata culturale avait évoqué l'idée de telles résidences dans le cap Corse).

Serait-ce une bonne chose que de telles résidences en Corse ? Pour quelles raisons ? Avec quels objectifs ? (Un exemple d'objectif ici).

Le temps de l'écriture est toujours volé à un autre temps. Que devient-il lorsqu'il est ainsi offert ? Quels peuvent être les engagements d'un écrivain invité ?

Je me pose aujourd'hui ces questions, avec vous, car j'ai vu sur Facebook (message d'Isabelle Le Bal, qui dirige le Salon international du livre insulaire d'Ouessant) que c'est Alexis Gloaguen qui allait occuper durant quatre mois le sémaphore du Créac'h (cet auteur breton, bourlingueur, arpenteur de la nature et des villes a déjà été évoqué plusieurs fois sur ce blog, à propos de son "Petit Nord" ou de ses "Veuves de verre"). Je clique sur le lien et j'arrive sur la page du site du Salon consacrée aux résidences d'écrivain, où je lis ceci :

C'est la seule résidence sur une île en Bretagne. A part la Corse, et les Dom-Tom, les îles de la France métropolitaine et encore moins en Bretagne, ne disposent à ce jour de résidence d'écrivains sur une île. Elle pourra ainsi s'inscrire dans un réseau européen de résidences insulaires (Irlande notamment).

Pour en apprendre un peu plus sur cette résidence d'écrivain sur l'île d'Ouessant, voici le lien.

(La photo)

dimanche 6 juin 2010

Comment ça fonctionne ici (3) - Grotte des Pouvoirs et Univers du Corbeau

(Bientôt le compte rendu de la table ronde d'Avignon sur "Où se trouve la littérature corse", bientôt...)

En attendant, puisque depuis plusieurs semaines, je lis et relis les lignes suivantes, y trouvant matière à rêver la littérature corse, je les cite enfin ici. Elles ont été écrites par un écrivain nommé Alexis Gloaguen, que je rencontrai sur l'île de Ouessant, où se déroule, vous le savez peut-être déjà, un Salon du livre insulaire, tous les ans (le prochain aura lieu en août et sera notamment consacré aux écrivains des îles bretonnes, mais il y a bien d'autres choses et notamment l'opération Numér'îles organisée par Jean-Lou Bourgeon qui accueillera François Bon). J'y rencontrai donc Alexis Gloaguen et tombai sur son "Petit Nord", que j'ai adoré, c'est pourquoi - dans mon obsession littéraire corse - je l'arrimai à mon imaginaire dans un précédent billet...

Aujourd'hui ce sont deux paragraphes des "Veuves de verres" que je regarde avec vous (publié chez Maurice Nadeau - tout de même - en février 2010). Le livre est une série de prose poétique décrivant la découverte des villes du Canada et des Etats-Unis ; avec l'auteur on voit les fleuves, baies, rues, monuments, à hauteur d'homme mais aussi souvent depuis le hublot des avions. personnellement, je trouve son écriture magnifique, pleine, liant solidement perception, sensation et pensée. (Trouvé ici une présentation du livre et un très long entretien avec l'auteur : passionnant et magnifique lorsqu'il évoque "l'élégance animale chez l'être humain" ! Ce blog s'appelle "Papalagui", animé par Christian Tortel, consacré aux "littératures éparses et ultrapériphériques")

Bref, place au texte (ici l'auteur visite le musée de Colombie-Britannique, à Victoria et admire l'art des Indiens de l'île de Vancouver) :

Des chants passent entre les aigles ithyphalliques, les crabes articulés, les visages aux dents longues, montés sur piquets dans la "grotte des Pouvoirs". Tout relie ces lignes faciales rouges, blanches et noires, ces fausses têtes tranchées que l'on faisait saigner durant les danses, ces carcasses d'orques à taille humaine dans lesquelles entraient des Jonas marionnettistes. Un magnétisme les entoure et crépite, nous saisit et nous réunit au plus vaste univers. Beaucoup de ces objets sont formés autour d'un trou rond : la matrice du monde, la bouche ouverte de la baudroie, l'oeil qui marque la dorsale de l'épaulard - portée haut et traçant sa voie dans la vague -, le dernier regard à la vie aussi bien que le ventre de la femmes, adapté à la tête qui va en sortir...
Masques et totems fulgurent. Pour les Indiens de la côte, les frontières étaient irréelles et les mondes perméables. Les oppositions, en apparence tranchées, du visible et de l'invisible se dissolvaient au sein de "l'univers du corbeau". L'animal et l'homme, une saison et la suivante, le réel et l'imaginaire, la vie et la mort, lors d'arrêts du temps pouvaient s'indifférencier. Et l'hiver était par excellence le moment où le mystère venait ressurgir de ce côté-ci. Car c'est la saison du milieu, celle où dans l'impondérable s'opèrent les passages, où les contrastes s'estompent, quand les nervosités s'apaisent et les désirs suspendent leur souffle, laissant la nature dans un silence de plans gris et d'arbres noirs sous la neige et l'incolore du ciel.


J'ajoute ici le début du livre, l'arrivée sur l'île de Vancouver, pour la beauté des verbes :

Une vedette rapide incise l'eau et croise le sillage invisible de l'avion en sa descente. Les montagnes se dissolvent de plus en plus haut sur l'horizon.
La baie de Vancouver est tendue par la terre qui l'isole comme un ovale de reflets. Chaque néon pique la ville de couleurs imprévues dans le soir pâle.
Bientôt paraît l'île, fourrure d'épinettes de Sitka sur une eau soudain plus noire. Un foisonnement de rocs arborés s'affirme dans le silence des rives sans vagues. Et c'est l'éclaircie d'un fond de sable, écorchée par le train d'atterrissage du Dash 8 - qui sort et semble exercer son intention sur la mer.
Non loin d'ici, Malcolm Lowry donna vie à ses plus beaux textes.
Au fond de l'avion, clandestin derrière les hommes d'affaires, je savoure ce passage si brel vers l'île Victoria. Long d'une dizaine de minutes, au point qu'il fut nommé "vol d'une cigarette", il s'impose comme le moment opportun de l'écriture.


Ainsi que, finalement, le paragraphe qui s'insère entre les deux extraits précédents (vous arrivez à suivre ?), pour la beauté des noms indiens (cela me fait penser qu'une liste de noms est un moment magique, je citerai bientôt une telle liste qu'on trouve dans le premier roman de Georges de Zerbi, liste que nous évoquâmes à Avignon, à table, sur la place de l'hôtel de ville, avec Ghjacumu Thiers et Paulu Desanti).

Aujourd'hui, visitant le musée de Colombie-Britannique, à Victoria, je me retrouve cloué evant l'art des Indiens de l'île de Vancouver. Ces collections de choses mortes en apparence livrent des témoignages poignants : masques à demi brûlés dans un geste de désespoire ou de reniement, à l'arrivée de l'occupation blanche. Après des dizaines de salles, j'avance titubant. La charge de sacré, en ces objets qui nous regardent et nous provoquent, est aussi forte que lorsque - totems - ils étaient dressés au bord des forêts, caressés par l'air libre et la ferveur des cultures Kwakiutl, Tsimshian et Salish de la côte.

mardi 15 décembre 2009

Une page de "Isula blues", de Jean-Pierre Santini

Je suis en train de lire ce court roman noir : "Isula blues", de Jean-Pierre Santini.

Comme pour "Nimu" (toujours pas fini, il faut que je le reprenne), je trouve que la toute première phrase sonne bien, donne envie de lire la suite :

"Il y a, dans ce pays, des gens qui se promènent."

Je trouve qu'elle mêle avec une belle densité un propos général, des personnages particuliers, du sérieux et de l'humour, un ton presque détaché mais pas totalement ; on pourrait lire cette phrase de bien des façons.

Mais je vais citer maintenant une page que je trouve très belle parce qu'elle est un moment charnière du livre (de l'intrigue) mais aussi parce que le personnage principal (Julien Costa) semble y trouver un espace qui lui est propre (et qui ne soit pas que mortifère) et enfin parce qu'elle m'évoque une page d'Alexis Gloaguen dont j'avais parlé sur ce blog et qui avait donné lieu à une brève discussion avec Pascal Génot sur la présence dans la littérature corse d'une relation à la nature qui ne soit pas forcément inscrite dans un propos identitaire.

Voici la page (pages 60 à 61) :

"A Scala" est un lieu-dit situé à deux kilomètres de l'entrée du village. Ici, la route paraît surplomber la mer tant celle-ci est proche. Au-dessus, on aperçoit l'antenne du relais.
Julien Costa range sa voiture et entreprend de gravir un petit sentier à peine visible sous les cistes nains. Il accède rapidement à un promontoire rocheux parsemé de cupules creusées au vent et dont certaines, relativement profondes, retiennent les eaux de pluie. Cette année-là, l'automne a été sec. Les lichens tombent en poussière sous les pas.
Julien s'allonge sur un grand rocher. Il aime s'installer ainsi, dans la solitude des pierres, entre le ciel et l'eau. Il n'y a pas un souffle de vent. Au creux de l'hiver, les insectes se taisent et la faune rampante s'engourdit dans les failles, les trous des murailles et la légèreté des humus. De la montagne, tombe un silence extraordinaire qu'incise parfois le croassement d'un corbeau. À grands coups d'ailes battantes, l'oiseau lent cherche sa route dans l'azur.

Julien est parfaitement immobile, allongé sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, dans la position des gisants qui lèvent aux vitraux des cathédrales leurs regards de pierre. Il a l'impression étrange de se réduire. Le monde se fait rêve. Les sens qui captent les signaux habituels refluent et se concentrent sous la nuque. Un chenal bleu filtre à ses paupières. Le cerveau prend chair, le résume soudain à un organe unique, tellement sensible qu'il pourrait tout aussi bien se détacher du reste, abandonner aux temps acides les membres épuisés et les chimies profondes pour rouler comme un fruit mûr vers un destin prodigue.
Il est parvenu en quelques minutes à cette étrange sidération. Un papier froissé crépite délicatement à ses oreilles. Des intensités variables paraissent indiquer, tous azimuts, la recherche de fréquences lointaines. Récepteur hypersensible, Julien Costa capte les ondes du ciel, les bruyances de la terre, les froissements, les frôlements, les chuchotis et les plaintes dont le vent peuple les chênaies, les bouffées de rumeurs, les clapotis et les soupirs de la mer, le brouhaha, le chuintement ou l cri tapageur des bêtes égarées. Tous les muscles de son corps sont relâchés. Des îlots de pensées conscientes émergent encore. Il y est question de Patrick Bauchaud, du rendez-vous remis au lendemain, du dossier de l'oliveraie, du conflit avec Ferrandi, du commissaire qui veille sur l'ordre du monde... Viennent ensuite des nuages qu'un souffle décompose, un sourire de femme dans l'azur délivré, le crépitemen du soleil sur la mer qui froisse et puis, soudain, ce silence bienfaisant de cristal qui clarifie l'âme pour la rendre extraordinairement perméable aux moindres sonorités. Des brumes d'or filtrent sous son regard clos.


Avez-vous lu ce roman ? Parlons-en ! (Si vous le désirez !)

(AJOUT DE 14:50 : je viens de finir la lecture des 95 pages de ce libre : j'ai trouvé très prenant et émouvant le lent entremêlement des trajectoires des quatre personnages, avec ce subtil décalage dans le temps ; un vrai tour de force que de parvenir ainsi à faire se "rencontrer" quatre solitudes, à distance, sans aucun contact réel, mais consommant tout de même la tragédie. J'ai été surpris de me voir si captivé en avançant dans le texte : petit maquis où se perdent Julien, Florence, Dominique et son fils Arnold, et Roger ; chacun perdant la vision claire du monde, le monde s'abîmant dans un chaos de matières et de couleur, description plusieurs fois répétées, comme ici par exemple :

La main de Florence se glisse, machinale, sous les feuilles mortes qui jonchent le sol immédiat. Elle recherche la fraîcheur de l'humus que les doigts, soudain autonomes, remuent profondément et sous lequel ils demeurent ainsi, immobiles, ensevelis dans l'humidité patiente comme une petite faune curieuse de son propre deuil.
La jeune femme imagine qu'elle pourrait rester de longues heures, le corps plaqué à même la terre souple qui lui renvoie dans les reins, le dos, la nuque, de délicates vibrations. Personne ne l'attendait, elle n'attendait personne. Le jour pourrait passer et une nuit peut-être sans que nul ne s'inquiète.
D'étranges mosaïques aux motifs ocre sur fond bleuâtre ondulent dans son regard clos. Sous la houle des paupières, elle essaie en vain d'en capter les détails mobiles. Des formes géométriques connues ou inconnues, des scissures fluorescentes, des synapses arborisés, des bouquets de neurones noirs surgissent alternativement, ondoient, s'estompent, basculent et fluctuent comme sous l'effet d'une horlogerie aléatoire.
Lorsqu'elle rouvre les yeux, le ciel lui paraît presque blanc. Il y a une multitude de papiers déchirés dans l'entrelacs des branches.
Les bruyères alentour se mettent à frissonner. Elle se souvient des histoires que lui racontait le grand père. La bruyère a mauvaise réputation. Le moindre mouvement agite ses rameaux. Elle trahit les présences au coeur du maquis, signale le fugitif ou la course éperdue d'une bête traquée.
Florence reprend son chemin. Elle évalue la distance qui la sépare de l'extrémité de cette piste fantomatique. Elle en perçoit encore assez bien le tracé dans la trouée de verdure. On dirait un déambulatoire sombre encombré par endroits de ronces aux tentacules bleus et de lierres dont les feuilles vernissées captent la lumière. Elle ne rencontre pas d'obstacles majeurs bien qu'il soit nécessaire d'écarter souvent les branches, parfois même d'en chevaucher ou d'en briser pour forcer le passage.
Elle va dans la rumeur grandissante de son pas qui grésille, crisse, craque et crépite, dans le chuintement, le froissement, le frôlement de sa parka, dans le halètement léger qui lui vient aux lèvres, dans cette respiration lourde, presque suffocante, à l'orée de sa délivrance.
Plus aucune trace sur le sol désormais. La piste s'est perdue sous les amas de terre végétale mais les arbres s'espacent et montent plus haut dans la quête des lumières. Sous leurs frondaisons denses, les chênes verts ont clairsemé tous les autres végétaux.
En contrebas, Florence aperçoit distinctement la mer et la route de corniche au lieu-dit A Scala. Quelques dizaines de mètres encore dans les bruyères basses qui moutonnent à la lisière du bois et elle serait à découvert sur la roche nue.


Je ne cite pas, à dessein, les paragraphes qui suivent, à vous de jouer !
Parfois je trouve le style de Santini trop appuyé, qui cherche trop à finir la phrase, certaines de ces phrases me semble-t-il gagneraient à être plus courtes, plus denses, plus mystérieuses (il me semble qu'il y a une tendance dans les phrases de Santini à vouloir être très et trop explicite, à se parer en même temps d'une description et de son explication, laissant peu de liberté au lecteur). Mais qui suis-je pour me permettre de telles critiques ? (Oubliez-les, ou répondez-y, à votre convenance, mais elles correspondent à mon sentiment de lecteur, qui se trompe certainement).
Enfin, je suis particulièrement heureux de voir le territoire du Cap Corse devenir un des hauts lieux de l'imaginaire littéraire corse (grâce à Santini, mais aussi Angèle Paoli et Anne-Xavier Albertini, et il doit y en avoir d'autres que vous voudrez bien mentionner et citer, peut-être ?)


J'y pense maintenant : je trouve que la chanson "Babe I'm Gonna Leave You" est très bien à écouter tandis qu'on lit ce roman (qui pourrait donner lieu à un éventuel court-métrage cinématographique de toute beauté, aussi fort que du Cormac Mac Carthy) :
- soit dans la version originale superbe de Joan Baez : ici
- soit dans la reprise ultra célèbre et magnifique de Led Zeppelin : ici

lundi 31 août 2009

Ouessant 2009 : Salon du Livre Insulaire : Alexis Gloaguen

Il fallait bien que je dise quelques mots : invité à faire partie du jury du Prix du Livre insulaire 2009, accueilli comme auteur, sollicité comme présentateur, j'ai passé une semaine absolument formidable sur la petite île d'Ouessant, du dimanche 16 au dimanche 23 août 2009.

Petit île en forme de crabe, dont les pinces sud et nord enserrent la baie de Lampaul ; et au milieu de la baie, le "caillou", qui émerge, et qui est submergé les jours de tempête (nous avons passé une semaine de beau temps). Quelques dizaines de lampadaires éclairent le bourg la nuit, mais sur le reste de l'île c'est une nuit sublime qui règne - dôme complet des étoiles - nuit balayée par les lumières des cinq phares d'Ouessant (surtout celles du Stif et du Créac'h (prononcer "créache"). Sublime ballet des huit rayons du Créac'h, lorsqu'on se trouve à son pied, face à la mer et aux étoiles, les rayons tournaient autour de nous plongeant dans l'eau de l'océan, à soixante kilomètres de là...

Commençons par la dernière nouvelle : la 12ème édition du Salon, en 2010 (entre le 18 et le 22 août) mettra l'accent - enfin, pourrait-on dire - sur les "îles bretonnes" et sur l'un de ses auteurs emblématiques, Henri Quéffelec (dont ce sera alors le centenaire de la naissance et que je n'ai jamais lu !).

Il faut ensuite que j'insiste sur un fait : l'association CALI qui organise le Salon (Isabelle Le Bal, Joël Richard, Franck, Joëlle, Jean-Pierre, etc. et j'en oublie) et tous les bénévoles se démènent pour transporter les auteurs, les journalistes, pour que tout se passe bien. Ce Salon semble fait pour que les rencontres soient les plus fructueuses possibles : on peut aborder facilement tous les auteurs, éditeurs, lecteurs, ouessantins ou non soit devant les stands du Salon (dans le gymnase), soit dans les rues ou sur les routes (à vélo), soit à la "cantine des îles" (avec les voisins d'en face, de droite et de gauche), devant la "place à jaser" où se déroulent les cafés littéraires, dans la salle de conférences, devant les expositions, aux différents comptoirs (du Salon, des cafés et pubs, notamment le Ty Korn), au moment des chants ("Les roses d'Ouessant") ou des concerts, de jour comme de nuit...

Je reviendrai dans d'autres billets sur mes rencontres et mes lecteures d'Ouessant.

Je voulais simplement engager tous ceux qui feront un voyage en Bretagne à passer au Salon l'année prochaine : c'est l'île rêvée pour les amoureux de la lecture et des expressions littéraires du monde entier.

Je me souviens d'Alexis Gloaguen, breton vivant à Saint-Pierre et Miquelon (d'ailleurs était-ce à Saint-Pierre ou à Miquelon ?). Il n'était pas derrière son stand, j'ai ouvert un de ses opuscules, "Petit Nord" (Citadel Road Editions, à Vannes, 2006), attiré par le surprenant titre (j'ai tellement en tête, comme bien d'autres, la vague notion du "Grand Nord"...), j'ai acheté l'ouvrage et j'ai commencé à le lire. Description de Terre-Neuve, description (dans le deuxième texte de l'ouvrage, intitulé "Le troisième affût") des oiseaux qui nichent dans les grottes. Il écrit - m'a-t-il dit - sur le lieu même de ses observations, même la nuit. Je voudrais citer un passage (ne me dites pas que ce n'est pas de la littérature corse !... je suis sûr que des échos sont possibles, mais lesquels ?, ou bien alors ce texte-là pointera-t-il du doigt un manque dans notre littérature, le manque de textes qui regarderaient la nature autrement que comme l'élément d'une identité, personnelle ou collective ? Je fais ici écho à la question que posait Marcu Biancarelli à propos du "hobo" : voir ici et ici. Evoquer ce qui manquerait à une littérature c'est encore la construire, non ?).

Eccu :

Lorsque je me coule dans le troisième affût, j'entre en ma nuit.
J'ai derrière moi, ininterrompue, la traversée de la montagne et de la brume, et viens de descendre, prise par prise, la falaise jusqu'en son deuxième tiers. L'abri est là, accroché en cellule de guêpe maçonne. Il suinte de son eau et tremble du vent qui heurte les pentes.
Je sors ma longue-vue, transportée sans pied. J'ouvre la lucarne de contreplaqué, en soulève le crochet et la fais tourner sur un gond rouillé pour l'enclencher à l'extrémité d'un clou. Je travaille au-dessus du vide comme une larve de poliste en son nid d'argile.
De là, mon regard darde sur le monde, sur le vol des mouettes, des petits pingouins et des goélands argentés aux alentours de leurs nids. Les grands cormorans font leur toilette sous la pluie ou se livrent à leurs jeux d'amour dans l'éternel, se proposant des brindilles lors de conversations d'une interminbale douceur. Je vois, dans une crevasse que voile une cacade, luire leur oeil bleu et vitreux, leurs mentons blancs et les commissures orangées de leurs becs. Les cercles d'une mouette trdicatyle me donnent le tournis dans cette cage et une sorte de vertige au noir, avec l'impression de tomber.

(...)

Soudain, c'est un mascaret d'oiseaux hors des falaises, incomparable avec l'effervescence - très localisée - qu'il m'arrive de produire. Les mouettes tridactyles tournoient en éruption et cirent, les goélands survolent de leur nuage, les cormorans filent droit et les petits pingouins impriment une granulation rapide sur la mer.
Je vois apparaître un grand rapace, centre de cette clameur. Il est harcelé par deux corbeaux qui le repoussent hors de leur chasse gardée. Il fait écran au sommet de la montagne et sa taille devient plus évidente.
C'est un aigle à tête blanche : envergure sombre en porte à deux vantaux, tête et queue pâles, bec jaune à carène longue. Vaincu, il fait une boucle et rebrousse cemin. Aussitôt le tumulte s'apaise. La langage des oiseaux tends vers le silence des esprits, vers un souffle de contemplation.
Une respiration sur la mer, comme celle - nocturne - d'un troupeau en prairie : une baleine à bosse tourne interminablement, montre son aileron et arrache sa vaste queue à la surface. Et c'est curieux : en cette soirée, il n'est plus trace de l'homme. Le monde entre en clandestinité.

Voir ici des extraits du premier texte, "Petit Nord", sur le blog des éditions Citadel Road.

Ah, oui, concernant la Corse à Ouessant, je peux signifier notamment que le stand des librairies Ravy et La Procure proposaient entre autres un assortiment d'ouvrages corses (j'ai failli prendre le superbe travail sur les églises baroques corses par Nicolas Mattei...) mais que tout le monde s'est désolé de l'absence des éditeurs corses ! Nous en reparlerons (puisque ces réflexions sur une meilleure diffusion des productions littéraire et artistiques corses ont été relancées par le Manifeste de Luri initié par Jean-Pierre Santini : voir ici).