mercredi 20 octobre 2010

57 ghjorni

Passà u tempu... sò tante e manere di passà lu ! Pudemu cuntà i ghjorni... 57 ghjorni trà l'assassiniu di u ghjudice Falcone è quellu di u so amicu Borsellino. Hè un esempiu sicilianu.

Ma ramintemu ci chì Stendhal hà scrittu "La Chartreuse de Parme" in 52 ghjorni !

Eccu un testu di Madeleine Rossi, ghjurnalista (eccu un altru travagliu nant'à i mazzeri). A ringraziemu pè l'autorisazione di publicazione nant'à issu blog !


IL VINO, IL SOLE, IL SANGUE: CORSICA-SICILIA.

La Corse et la Sicile ont en commun une langue maternelle, le silence. Une manière de ne pas dire, une manière de nourrir les codes. La violence souterraine et l’âpreté de la question criminelle ont sur les deux îles de semblables racines, celles du destin, du clan et du sentiment d’appartenance à quelque chose que les autres ne possèdent pas.
Car ce n’est pas tout d’être une île. Après tout, ses habitants ne peuvent se comporter qu’en fonction de la couleur et du degré d’hostilité de la mer qui les entoure. La réalité de l’histoire sicilienne et corse est faite de rivalités, de conquêtes et de passages. Quelques moments de répit, des temps de révolution et d’indépendance, et les hommes devenus pères de nations impossibles. Par Garibaldi ou Paoli, c’est le théâtre de ce monde-là qui s’est installé au cours des siècles.
La stratégie de survie d’une société se trouve parfois résumée à un seul être, ou deux, ou une poignée d’hommes. Ainsi en Sicile, l’incarnation du courage et de la vraie justice se nomme Paolo Borsellino & Giovanni Falcone. Amis et boucliers l’un de l’autre, meurtris pour avoir ouvertement annoncé qu’ils résisteraient aux Léviathans de la violence légale et illégale.

Essendo Stato.

Un double sens déjà, dans le titre de ce livre. Essendo Stato : ayant vécu. Essendo Stato : représentant de l’Etat. Ce livre poignant, profond et brûlant est le monologue d’un Paolo Borsellino qui sait n’avoir plus que quelques secondes à vivre. Lui, ses hommes, les voitures, la rue: déchiquetés. C’est la fin, dit-il. C’est la fin. Et Borsellino, en cet ultime instant de sa vie, nous parle de ses rêves, de l’abandon, de la peur et de l’Etat. «Les cinquante-sept jours pendant lesquels vit Borsellino, après la mort de Falcone, font du juge un homme seul. Il est encerclé par des éléments dérivés de l’Etat et de la politique, de Cosa Nostra. Il est seul, dans l’indifférence générale, ce produit culturel hautement raffiné, fait pour enterrer la vérité». C’est par cette métaphore que Ruggero Cappuccio (1) présente sa pièce de théâtre. Mais ce théâtre-là se décalque parfaitement sur du granit. Combien, loin de la Sicile, ont-ils également élaboré leur propre fin, contraints de l’évoquer auprès d’intimes?
Ce n’est pas tant l’acte de guerre en soi qui peut résonner ici, non, mais ses causes et conséquences, soit le conditionnement du fait criminel. L’Etat ne serait-il “une mafia avec un passeport“ qu’en Sicile, comme le dit un capo à Borsellino?

«Sono le sedici e cinquantotto…
È il diciannove del mese di luglio. È il millenovecentonovantadue. Sono per terra. Sono finito. Forse sono finito. Sapevo che sarei finito.
Il est seize heures cinquante-huit. Il est le dix-neuf juillet. Mille neuf cent quatre-vingt douze. Il y a eu une explosion, suivie d’une étrange sensation de silence. À Palerme, les explosions et les mots ne connaissent comme fin absolue que le silence. Je suis à terre. Je ne vois rien d'autre que le ciel à travers un voile de poussière. C'en est fini de moi. Peut-être que c’en est fini de moi. Je savais que je mourrais. Depuis longtemps, je voyais arriver ma fin, et je la voyais déjà passée, dépassée. L'avant et l'après formaient un amalgame dans ma vie, depuis longtemps. Tout était clair depuis longtemps, comme la cendre de cette insolite déflagration de silence. Je suis à terre. C’en est fini de moi. Peut-être qu'il me reste encore quatre secondes. Cinq. Six. Peut-être qu'il ne m'en reste qu'une seule, si petite, ténue, invisible. Mais cet instant est tellement immense».

La violence illégale, en ce jour de juillet 1992, vient de détruire un symbole de l’Etat. En cause: la mafia, bien sûr. Cosa Nostra, qui d’autre. Des meurtres d’une rare brutalité commis par une institution obéissant à une autre institution. De tels actes ne peuvent être commis sans un accord conclu entre les assassins et les commanditaires. Chacune des parties contractuelles s’observe en silence et nettoie sa propre scène de crime, élimine les témoins, procède à l’évacuation sanitaire des nervis. Les procès et les interrogatoires s’enchaînent, laissant planer les mots sybillins et les menaces. La question, pour ceux qui luttent contre cela, c’est le temps. Le temps de dissimuler les derniers indices et les dernières preuves, avant qu’un autre ne s’en empare. Le temps de se cacher, de fuir, pour ne pas subir d’autres tortures. La question, pour ceux qui survivent et qui à leur tour ne peuvent se défendre vraiment, c’est de devoir affronter la violence des institutions. L’Etat ne peut se satisfaire de détruire ses opposants, il lui faut aussi se coucher devant ses intermédiaires. Il faut que les preuves disparaissent, car ni les uns ni les autres ne doivent être impliqués. Le seraient-ils qu’ils ne seraient pas même châtiés. La question, c’est que ceux qui veulent votre mort ne vous toucheront pas. Ils attendront, repus, le moment exact où donner l’ordre.

«La scienza dei rumori è stata la mia scienza…
…Sapevo che un attimo prima della fine avrei sentito il passo di un faccendiere, la portiera di un auto che si chiude, un motorino di avviamento che si collega alla morte.
La science des bruits a été ma science. Je savais qu’un instant avant la fin, j’aurais entendu le pas d’un intermédiaire, la portière d’une voiture qui se ferme, un démarreur qui se connecte à la mort. La fin aurait été annoncée par un bruit. Et ce bruit, un instant avant la fin, aurait été le point final de cette phrase qu’est ma vie».

Quels qu’aient pu être leur bord et leur camp, ils ont tous su que ce bruit-là était le bon, que c’était le bruit qui annoncerait leur mort. Peu à peu, ils se sont habitués à l’idée que chaque son, chaque bruit, pouvait devenir le dernier. À leur tour, ceux qui les ont remplacés et qui ont été formés par eux vivent dans la métaphore de ce qui est, et de ce qu’ils font. Ils ont une conscience illimitée de ce qu’ils sont. Ils ne voient rien d’extraordinaire dans leur action ni dans leur vie. Ni les magistrats, ni les ragazzi d’escorte; ni les leaders, ni leurs amis.
Un problème se pose. S’ils sont juges et donc représentants de l’Etat, ils n’en connaissent que mieux les arrière-pensées très personnelles et pas très nettes. Et c’est là toute l’amertume de la condamnation. L’intimidation parvient de l’Etat, demandes de prudence officielles. L’intimidation arrive d’ailleurs, demandes de prudence au nom de la mafia. Deux fois au nom de la mort. L’Etat démontre son impuissance lorsqu’il leur demande d’ignorer ce qu’ils savent devoir ignorer. Cette limite est précisément une condamnation à mort.
Il arrive que l’Etat crée ses chimères insulaires, et en perde le contrôle. Il n’est dès lors plus possible d’admettre l’erreur commise ou de négocier, il n’est temps que de faire abattre, de désigner et d’écraser la créature. Combien de niveaux d’intermédiaires, de faccendieri, utiles à l’art de ne pas dire. La science des bruits et des grondements les accompagne sans cesse. Certains ont eu le temps de percevoir que leur voiture se consumait. D’autres ont eu le temps de voir les visages découverts de leurs assassins, en cette ultime seconde de leur vie.
Les choses les plus difficiles à dire, lorsque l’idée chaude et solaire de la terre vient apaiser les humeurs nocturnes ou bleues, sont toujours simples et solennelles. C’est ainsi. Le caractère mélancolique et archaïque de la Sicile/Corse rend si difficile l’expression de l’inconditionnel.

«E penso spesso una cosa: quando rivediamo una persona che non vedevamo da tempo, diciamo facilmente: “da quanto tempo non ci vediamo?“…
…Moi, par contre, je voudrais toujours dire: “pendant combien de temps ne nous reverrons-nous plus?“.

Note (1)
Ruggero Cappuccio est écrivain et metteur en scène Napolitain, vit à Rome et à Palerme. La pièce Essendo Stato a été jouée pour la première fois à Benevento en septembre 2004, avec Massimo de Francovich dans le rôle de Paolo Borsellino (Scritture Segrete editore, Rome 2006 – traduction française de M.Rossi, en attente de publication).

Madeleine Rossi // Journaliste indépendante et traductrice, travaille sur les mécaniques du crime organisé.

4 commentaires:

  1. La mise en
    page de ce
    billet
    est-elle un
    accident un
    effet de
    style une
    coquetterie ou
    une
    bri-
    made ?

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  2. Je suis rassuré.
    Qu'elle soit de noix ou typo, ça supporte encore le regard.
    Il en serait tout autrement d'une coquille sans « Q ».

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  3. Ouf, ça y est, j'ai repris le texte ligne à ligne, pour lui donner un aspect plus habituel : il est maintenant lisible dans sa forme originale, ou presque.

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