dimanche 30 septembre 2012

Incredibile ! ou De la réécriture ("L'Enfer" de René Beletto)

Cet été, à Campile, je lus enfin "L'Enfer" de René Belletto, je veux dire l'ouvrage original publié en 1986. J'ai évoqué très brièvement cette lecture dans un précédent billet.

Combien de fois, entre 1986 et 2012, ai-je lu la première page sans aller plus avant !? Des dizaines de fois. Et toujours avec un plaisir extrême qui tenait non seulement au propos du personnage qui raconte son histoire étrange de façon directe et mystérieuse mais aussi grâce au langage utilisé, mélange de longue phrase avec chute étonnante, d'un humour décalé, avec une syntaxe tout d'un coup très orale, une rupture de ton très bienvenue qui fait contraste avec l'aspect dramatique des faits racontés. On sent tout de suite que le personnage n'est pas tranquille et que ce qu'il va vivre sera extrêmement troublant (durant ce mois d'août caniculaire à Lyon).

Voici la première phrase (version 1986) :

Chapitre I

J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.

De retour à Aix, il est question de faire lire le livre à des élèves, nous cherchons à savoir si le livre est disponible en édition de poche, c'est le cas, c'est le Folio 4489, depuis 2007. J'ouvre la première page, et que lisons-nous ? :

Chapitre I

J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, écrire cette lettre.

Exit le "je veux dire"... car cette édition de 2007 est une édition "revue par l'auteur". Quelle idée ! René Belletto a enlevé une expression qui pour moi faisait une partie du charme du livre, cette insistance orale qui permet à la fois de lever des malentendus, de faire rire le lecteur dans une complicité moqueuse avec le personnage et en même temps de bien montrer que c'est à cet endroit que se situe le problème, le mystère, l'angoisse (je veux dire le fait qu'on ne sache pas très bien ce qu'on veut dire ni si on le dit exactement comme il faut : vous me suivez ?).

Ah...

Allons à la dernière page (que ceux qui n'ont pas lu le livre s'arrêtent là, nous allons révéler des choses qu'il importe tout de même un peu de ne pas connaître si l'on veut que le livre manifeste toute sa force à la première lecture) :

Version 1986 :

(...)

Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 août au soir, le livre achevé et rangé dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait été ma compagne, ne l'était plus et ne le serait jamais plus, le 31 août au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'être guéri, je me trouvai seul dans Lyon désert.

(... Il reste encore 5 petits paragraphes après celui-ci).

Version 2007 :

Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 août au soir, le livre achevé et rangé dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait été ma compagne, le 31 août au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'être guéri, je me découvris seul dans Lyon désert.

Vous avez vu ? L'expression insistante "ne l'était plus et ne le serait jamais plus" a disparu (et qui justifiait un peu plus la reprise du "31 août") et le verbe "trouvai" a été remplacé par le plus soutenu et symbolique "découvris". Le lecteur que je suis ressent un étrange sentiment, comme si je me trouvais exclu d'un livre que j'adore, le texte est poli et repoli à mon insu et semble finalement me laisser moins de place, il n'a plus cette force hirsute que je cherche dans les livres. (Bon, pas de psychodrame non plus, je n'écrirai pas à l'auteur pour lui faire part de ma déception et je suis sûr que les lecteurs de la version 2007 auront beaucoup ri et frémi à la lecture de ce roman extraordinaire.)

Ah, oui, qu'est-ce que je voulais dire ?...

Oui ce petit billet pour dire combien une oeuvre littéraire est un mixte inséparable de propos croisés, noués dans une forme unique et que l'action du lecteur est vraiment la condition sine qua non pour que le texte vive (je n'invente rien, bien sûr). D'où la justification de ce blog (et de quelques autres, bien sûr, je ne vous oublie pas !).

Une dernière chose : ce petit billet est un préambule avant un prochain qui sera consacré aux "Trois balles perdues" de Sylvana Périgot (puisqu'un des lecteurs de ce roman a évoqué aussi Belletto).

Vous avez maintenant le droit d'intervenir à la suite de mes propos, sè vo site sempre d'accunsentu ! (Qui se souvient du nom du journaliste qui finissait toujours son émission avec cette expression ?)

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