dimanche 14 février 2010

De nouveau à propos d'"Isula Blues" (de JP Santini) par une lectrice (E Caminade)

Reçu aujourd'hui, ce propos d'Emmanuelle Caminade à propos de sa lecture du roman de Jean-Pierre Santini, "Isula Blues".

Je note avec plaisir et intérêt les désaccords, les différences, les écarts qui se manifestent dans ce récit de lecture. La conjonction de ces écarts est ce qui me semble donner du prix aux livres lus, donnant envie de les relire, et les transformer ainsi en nouvelles occasions de plaisir.

Bonne lecture ! (Cette lecture-réponse fait suite à un billet posté sur le blog d'Emmanuelle : L'or des livres).



ISULA BLUES

Ton billet et celui de Norbert Paganelli sur Invistita m'ont incitée à acheter le livre de Jean-Pierre Santini, d'autant plus qu'il se situe dans une région que je connais bien pour en avoir souvent arpenté les chemins en dehors de la période estivale...

Isula blues est un court mais dense roman noir qui se déroule dans la lumineuse beauté des paysages du Cap corse. C'est un blues, à mon sens, plus nostalgique que mélancolique qui fait résonner une musique douce-amère exhalant l'âme d'une terre désertée mais néanmoins habitée, bruissant de la vie de ces morts qui ont marqué ces paysages de leur empreinte. Un roman jouant sur les ambivalences , tant dans son propos que dans son style où alternent observations aiguës et réflexions subtiles condensées dans des formules percutantes et longues descriptions évocatrices laissant la porte ouverte au rêve. Et Jean-Pierre Santini, avec une maîtrise remarquable, parvient à lier une succession de courts épisodes narratifs juxtaposés, à l'image de ses personnages solitaires qui se croisent sans se rencontrer, par un chant au timbre émouvant qui s'amplifie jusqu'à son terme...

Pour répondre plus précisément à ta lecture, peut-être n'as-tu pas ressenti – ou du moins pas avec la même intensité que moi - cette profonde osmose entre l'ambivalence du propos et celle de la forme, cette harmonie apaisante qui émane de ce livre ?
Il me semble que tes critiques sur le style, que tu juges trop appuyé, trop explicite, sur certaines phrases, à ton avis trop longues, prennent en compte deux aspects complémentaires de l'écriture de Santini, mais sans les relier...
Et ta surprise quant au «tour de force» consistant à faire se rencontrer quatre solitudes paraît montrer que tu n'as pas entendu se développer progressivement le «legato» de ce ce chant - exprimant le rapport de l'homme avec sa terre - jusqu'à son paroxysme (essentiellement dans les épisodes concernant les deux héros).
J'ai vraiment ressenti ce livre comme très musical, je l'ai entendu comme un chant, avec toutes ses «couleurs» - ses harmoniques – , ses nuances et son accompagnement «staccato».

Par ailleurs, j'ai remarqué à la lecture des critiques que l'on trouve sur le blog de J-P Santini, que cette ambivalence, pour moi flagrante, a été peu relevée et que c'est surtout le côté noir et amer, désenchanté, qui a été retenu.
Personnellement, ce désenchantement me semble s' exprimer de manière feutrée. Dans ce roman, j'ai vu aussi de la lumière, et plus de douceur que d'amertume. Le plaisir lié à l'évocation idéalisée du passé, d'un paradis perdu, d'un territoire d'enfance, m'y semble manifeste même s'il coexiste avec le sentiment douloureux de l'irréversibilité.


Deux courts extraits pour illustrer mes remarques sur le style, ainsi que sur la lumière et la douceur, le plaisir lié à l'évocation du passé (2ème extrait):

p.5/6

Julien Costa finit tranquillement de déjeuner en attendant la météo. C'est ainsi. La sarabande des images aide l'âme à s'évader. Elles n'éclairent pas la conscience, invitent à la légèreté, à la tentation de n'exister que pour soi. Si au spectacle de l'horreur les plus sensibles versent encore une larme, cela n'empêche personne, le soir, d'aller dîner en ville. Il y a une géographie de l'émotion qui est une catégorie de l'obscénité. Et qui sert sans doute, quelque part, des intérêts bien compris. Seule l'intimité de la mort affecte encore les êtres. On ne meurt pas indifférent.
Julien Costa est conforme aux modèles dominants. Il n'exprime jamais ses opinions réelles. Il respecte strictement les consignes de ses employeurs. Il a appris à jouer les rôles utiles et roule dans le monde comme une monnaie en cours.

p.22

La jeune femme se perd dans la contemplation du paysage. Elle suit le maillage complexe des chemins dont la trace lumineuse couve sous les signes obscurs du maquis. Ici, par l'humilité de leurs oeuvres, des itinéraires masqués, des pas effacés et qui pourtant ont durci à jamais le sol, les morts se rappellent aux vivants et, inlassablement, les appellent à eux.
Florence ressuscite le pays dans sa tête, le capte dans l'immensité de son regard, l'éveille aux clartés diffuse de sa mémoire, l'imprègne de sensations vécues, ces fantômes de plaisirs qui, doucement, sous la nuque, dénouent leurs lassitudes.

10 commentaires:

  1. J'ai eu l'occasion de d'écrire ce que je pensais du récit de Jean Pierre Santini sur Invistita (avant dernière news).Je voudrais rajouter ceci: un peu comme "le peuple du quad" de Marc Biancarelli, l'ouvrage de Jean Pierre me semble construit à partir de la finalité qu'il vise. j'ai le sentiment que les auteurs savent exactement où ils veulent aboutir dans leur démonstartion et articuelent ensuite le texte et sa logique en fonction de cet impératif. C'est une manière de faire qui me fait penser à "325 000 Francs" de Roger Vaillant. La brièveté du texte, son absence d'éléments superfétatoires, le faible nombre d'acteurs...tout concours à la clarté de la démonstration. Nous sommes dans ce type de démarche presque à l'opposé de la démarche poétique où l'auteur ne sait pas exactement où son navire va accoster, se laissant guider par une sorte de main invisible l'invitant seulement à ne pas trop lacher le gouvernail afin d'éviter les écueils . Même si je ne pratique pas le style littéraire de la nouvelle: sec, court et d'une grande exigeance, je ne suis pas moins sensible à l'art consommé de ces deux grands auteurs capables de dire beaucoup avec peu de moyens. Capables aussi de présenter une situation problématique avec lucidité et humanisme. Ces deux textes corses
    écrits par des hommes assez différents sont en fait assez proches par le talent de leurs auteurs.Par contre, ilme semble que l'ouvarge de Jean Pierre est univoque dans sa conclusion alors que celui de Marc laisse penviseageable plusieurs interprétations.

    Norbert Paganelli

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  2. Norbert, merci pour ce commentaire.
    Intéressant de relier ainsi "Isula blues", "Le peuple du quad" et ce texte de Roger Vailland, auteur que je ne connais pas (je le découvre à peine avec l'article sur Wikipédia, et puis le site officiel qui lui est consacré : me titillent cette "éthique de la souveraineté qui reste indissociable du combat politique des communistes" selon l'expression du critique Christian Petr).
    Mais pourrais-tu préciser ta dernière phrase : quel est le message univoque de Santini, quelles sont les interprétations multiples de Biancarelli ?

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  3. Roger Vaillant fut un militant communiste avant de quitter le PCf au moment des événements de Hongrie et "325 000 francs " est parfaitement représentatif de la lignée des livres engagés comme peuvent l'être "La condition humaine" ou "Germinal". L'analogie avec les deux ouvarges corses cités ne provient pas d'une identité idéologique mais d'une similitude dans la manière de concevoir un récit, bref,démonstratif au service d'une thèse.
    La ressemblance est plus forte entre R.Vaillant et JP. Santini car, me semble-t-il le message est univoque. Chez ce dernier, la thèse sous jacente est que la Corse est dans une impasse et la seule solution envisageable ayant une certaine noblesse: le suicide. Chez Vaillant,les possibles qu'offre le système se fracassent tous sur le constat qu'on n'échappe pas aux déterminisme de sa classe. Chez Marc Biancarelli, le problème posé est plus complexe: qui incarne la barbarie ? Ces vieux montagnards asociaux et obtus ou ces jeunes "libérés" qui déflorent la virginité des montagnes ? Les uns seront victimes des autres sans que l'on sache véritablement la position de l'auteur qui nous laisse libre de poursuivre l'analyse...En fait le livre de Marc va très loin car il renvoie à des questions fondamentales non encore résolues (comme toutes les raisons fondamentales....) Dommage que ces ouvrages n'aient pas suscités plus de réactions cat ils sont d'un abord facile tout en posant de véritables enjeux .

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  4. Le roman de Santini peut parfaitement s'interpréter comme le fait Norbert - qui sans doute connaît personnellement J-P Santini ,ou du moins ses autres écrits et ses positions...

    Ma lecture est plus innocente.
    C'est pour moi un récit en forme de tragédie puisque la fin, connue d'avance , est inéluctable. Un roman noir à l'image de la vie qui est toujours une impasse !

    Que cette fin soit un suicide peut certes exprimer un grand pessimisme sur la situation à venir de la Corse.
    Je l'ai perçue dans le cadre plus général de l'interrogation sur la vie que soulève le héros, "animateur" de son métier.
    Comme la réponse à la seule alternative offerte : l'apparence de la vie - avec cette agitation, cette animation moderne qui envahit le Cap à la période estivale et,en permanence, avec les images diffusées par la TV - ou l'intensité d'une vie qui n'a pas perdu son âme ?

    L'auteur a tranché de manière univoque pour cette dernière conception mais le suicide du héros n'est lui-même qu'une des deux réponses possibles ... Le texte m'apparaît donc plus ouvert.

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  5. @Norbert

    Le problème est certes plus complexe, moins binaire , chez Biancarelli, ce qui incite à la réflexion.
    Qui incarne la barbarie ? L'auteur ne prend pas vraiment position, en effet, mais en renvoyant dos à dos vieux montagnards asociaux et jeunes "libérés", il me semble malgré tout orienter la réponse : nous sommes tous des barbares !

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  6. Je suis d'accord avec vous, ou nous sommes tous des barbares ou personne ne l'est ce qui revient un peu au même mais, me semble-t-il, laisse la porte ouverte à d'autres interprétations possibles. Cest bien là la grande différence avec J.P. Santini car la fin des deux personnages les plus sympathiques, les plus vivants du récit ne laisse place qu'à un seul constat: le néant est au bout du chemin. Comme vous le dites, je connais un peu plus J.P. Santini que M. Biancarelli. Les deux hommes sont fort dissemblables, l'un est tout en force l'autre tout en finesse, l'un fonce, l'autre s'interroge mais j'ai essayé de faire abstraction des personnalités dans mon ébauche d'analyse, il n'est pa certain que j'y sois parvenu. Encore une fois, voici deux petites textes très intéressants qui hissent la littérature produite dans l'île à un bon niveau, je regrette sincèrement qu'un débat plus animé ne soit pas spontanément organisé. L'animateur du site a pourtant tout fait pour y parvenir. Vox populi....

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  7. Merci à vous tous pour cette discussion, que je trouve passionnante.

    Un petit écho à votre dernière remarque, Norbert : "je regrette sincèrement qu'un débat plus animé ne soit pas spontanément organisé. L'animateur du site a pourtant tout fait pour y parvenir. Vox populi...." Nous voyons que les espaces de diffusion, promotion, discussion des oeuvres corses sont en plein développement et en même temps nous n'en sommes qu'au début : tout est encore balbutiant, modeste, fragile. Cela demande pourtant déjà beaucoup d'efforts, d'engagement, de persévérance chez beaucoup de personnes (je ne fais pas ici une liste qui est régulièrement faite sur ce blog ou ailleurs).

    A partir de ce constat, je ne peux pas être personnellement déçu du fait qu'il y aurait trop de peu de commentaires, trop de peu de diversité dans le nom des commentateurs et que donc le débat ne serait pas assez animé. Dans mon for intérieur, bien sûr, vous le sentez bien, je désire ardemment que les échanges et les discussions soient beaucoup plus développés ! Mais je constate (via Google Analytics) qu'une soixantaine de personnes visitent ce blog tous les jours, que ce ne sont pas toujours les mêmes : elles représentent pour moi des commentateurs potentiels et je suis sûr qu'un jour elles passeront à l'acte ! Chacune à son rythme, selon son désir. Elles savent qu'elles seront lues ici avec bienveillance, je l'ai assez répété.

    Il y a un auteur français du XVIème siècle, continuateur de Montaigne et de Rabelais, qui dans un de ses ouvrages (une fiction philosophique) a énoncé quelques "principes" que j'aime bien : "selon la fortune, la valeur" ("fortune" au sens de "hasard, circonstances imprévisibles") ; "sans liberté nul plaisir". Ces deux maximes président à l'entrée d'un petit groupe d'amis dans un cabinet de curiosités...

    A bientôt !

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  8. Même si la discussion ne rencontre que peu d'écho, j'aimerais reprendre une remarque de N. Paganelli concernant la différence entre les démarches de Santini et Biancarelli, qu'il estime "démonstratives", et la démarche poétique, remarque qui m'a renvoyée à des propos tenus par Gil Jouanard :

    " Aussi le poète ne "traite"-t-il pas de sujets; ce sont les mots qui traitent leur propre sujet.C'est pourquoi la pertinence, à l'inverse des habitudes de la pédagogie ordinaire, ne consiste pas à se demander ce que le poète a voulu dire, mais plutôt ce que le texte vous dit, à vous lecteurs, dans la relation personnelle que vous entretenez avec chacun des mots qui le constituent. Ni plus ni moins "sensible" que quiconque, le poète est celui qui, fut-ce à son insu , a tout organisé dans son système de perception et d'élocution pour capter, énoncer, transformer, les masses d'expérience culturelle, sensorielle et affective, sans nous les relater, sans même y faire allusion. Chaque lecteur lui est un interlocuteur singulier, invité à réécrire tous les sens possibles de tous les mots du poème." (L'oeil de la terre)

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  9. Bravo pour ce complément d'information Emmanuelle, je ne connaissais pas ce Monsieur mais ce qu'il dit me parle d'emblée. Quant à François Xavier, désolé que vous dire que le nombre de visiteurs quotidiens de votre site rend à mon sens encore plus pertinent mon regret sur le faible nombre d'intervenants à propos de ces deux petits ouvrages. Je le regrette sincèrement.

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