mercredi 17 mars 2010

Lu et choisi par Malko Nimu : un poème de Delphine Marti

Je ne connaissais pas cette poétesse. Malko Nimu, à l'occasion de la discussion qui développe le précédent billet, a choisi de l'évoquer.

Voici le texte ainsi que sa présentation par Malko Nimu (je place ici la quasi intégralité du commentaire qui sert d'écrin au poème) ; quelles sont vos lectures de celui-ci ?

Mais puisque justement nous sommes sur un blog littéraire et de plus en période de Printemps des poètes dont le thème est cette année « Couleur femme », pourquoi ne pas glisser vers un peu de poésie et rendre hommage à une de nos poètes quelque peu oubliée ?
Delphine Marti, née à Ajaccio en 1884 et décédée à Paris le 14/10/72, dédia ce sonnet au fameux Carulu Giovoni :

A rosa corsa

Rose chinese, o turche, ed orgugliose
Un aghju ma’sentitu i vostri odori,
Ma in i versi tradutti - traditori –
Sò le vostre virtù maravigliose.

E puru un n’amu ch’e sanguigne rose
Ch’in u mentrastu sbuccianu i sò fiori ;
Profumati ne sò rise e dulori,
Ed ore biate pocu numarose.

Rosa di sangue, amara e dolce, corsa,
Oh ! risùscita da magica forza
Di zitellina u me più bell’amore.

Farfalla bionda intornu a u me’ramentu,
U to’rispiru intornu mi trapana u core,
Svanitu fior, straziatu da lu ventu !


Poète bilingue Delphine a reçu le prix Amélie Murat pour « Des bêtes ensorcelées » et son recueil « Le domaine du silence » a été primé par l’académie française.

15 commentaires:

  1. Fort beau poème d'une érudite, sans doute faut-il lire au dernier vers du second quatrain "numarose". j'aimerais avoir des commentaires à propos de l'orthographe sachant qu'il a été écrit avant 1958 année où lui fut décerné le prix Amélie Murat selon wikipedia. Quelqu'un aurait-il d'autres informations sur cette poéte ?
    Joseph Rossi

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  2. Merci beaucoup, Malko Nimu, voilà une contribution utile. Il me semble avoir lu un texte de Delphine Marti dans le "Journal de la Corse" il y a des années et c'est ainsi que je l'avais découverte, mais je n'ai plus jamais retrouvé ce numéro du JDC et je n'ai plus rien lu de cette poétesse; cela m'intéresserait de trouver d'autres textes.

    Style peut-être peu original dans ce poème, mais il fleure bon la fraîcheur, il est plein de vivacité, d'une certaine innocence.

    Je comprends qu'il ne s'agit guère des roses, mais de la langue corse, à cause du vers "Ma in i versi tradutti- traditori". Il s'agit donc du parfum de la langue maternelle, qui a une place toute particulière dans l'imaginaire, une langue irremplaçable dans le coeur de notre poétesse ...

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  3. Je ne pense pas que la rose soit métaphore de la langue corse la preuve est que notre poète écrivait aussi bien dans l'une et l'autre langue que nous avons la grande chance de posséder. Elle fait probablement allusion dans ce vers aux textes féminins ou masculins orientaux traduits en langue française qu'à l'évidence elle ne pouvait lire en langue source.


    Malko Nimu

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  4. Malko, mon interprétation vaut ce qu'elle vaut et n'est pas du tout inspirée par mon habituel "militantisme" pour la langue corse.
    Je me suis interrogée et je ne vois pas comment interpréter autrement " eppuru ùn amu chè e sanguigne rose(...)"u to rispiru intornu mi trapana u core", "Di zitellina u mo più bellu amore". De quoi parle-t-elle selon vous? Bien sûr, elle dit que les textes orientaux, elle ne peut en sentir le "parfum" original, puisqu'elle doit les lire dans leurs traductions, là nous sommes bien d'accord vous et moi, mais ensuite elle parle de la "rose corse", le sujet même du poème...Comment l'interprétez-vous? Je ne suis absolument pas acharnée à avoir raison. Je suis intéressée par les autres interprétations.
    Il s'agit peut-être tout simplement de la Corse en général, et alors c'est la nostalgie de l'île, de l'exil. Mais le parallèle entre l'"odori" inconnu des choses étrangères à cause de la traduction et le parfum de la rose corse m'a conduite à la langue.

    Bien sûr, elle était bilingue et écrivait en français. Elle aimait sûrement le français mais j'ai lu dans ce fameux article du JDC sa nostalgie pour la langue corse, car elle vivait loin de l'île. Comment interpréter "Svanitu fior', straziatu da lu ventu"?

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  5. Il me semble comprendre qu'aucune langue aussi raffinée soit elle ,aussi belle soit elle,meme avec la connaissance nécessaire à sa compréhension
    Aucune langue n'est réussie à parler à son coeur tout au long de sa vie aussi bien que le parfum qui émane "di a lingua corsa" (sanguigne,dolce amara,dulori)
    vraiment un beau poème d'une très belle sensibilité ,encore une poétesse à découvrir ,merci

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  6. Il s'agit d'un sonnet aux accents nostalgiques, nostalgique plus d'une terre que d'une langue ( mais je l'admets bien volontiers les deux vont parfois ensemble) c'est d'ailleurs ce qu'elle a écrit le plus souvent en ses autres poèmes :
    "s'è fussi un' acellu di mare
    In un bolu e tre colpi d'ali
    Vurria, fughiendu 'ste tarre,
    Rivede i me loghi natali"
    Pour information elle a écrit ses premiers poèmes en langue française Son recueil "Mon pays natal"paru en 1927 fut honoré d'un prix du ministère de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.


    Malko Nimu

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  7. Quelques échos à ce beau poème (le thème de la nostalgie est très délicat, peut donner lieu à beaucoup de platitudes, ici je trouve que commencer par les roses de la poésie "chinoise ou turque" propose une variation touchante et cela me donne envie de retrouver ces poèmes chinois ou turcs, lus par Delphine Marti) :

    - cette histoire de "roses" me fait penser au poème "Rosule pioverà" de Dumenicu Carlotti (écrit en prison en 1947 je crois) et que l'on trouve dans l'Anthologie de littérature corse (bilingue) de Jean-Guy Talamoni (voir le billet ici consacré à ce poème : http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/02/comment-jai-tu-as-nous-avons-lu-1.html

    - nostalgie de la Corse : le vers "rivede li me loghi natali" me fait penser au très fameux poème de Anton Francescu Filippini : "Visioni cari" (Premiers vers : "Ancu s'o ùn videraghju più / A mio terra prima di more") ; il est chanté par A Filetta ; évoqué dans les commentaires au billet sur Carlotti et "Rosule pioverà".

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  8. Mon interprétation va aussi dans le sens de Francesca, l'évocation de la langue est celle qui apparaît (me semble-t-il) en premier, mais le poème glisse vers autre chose, de plus profond : la terre lointaine (oui pour le parallèle avec Filippini, bien vu FXR), et puis sans doute aussi l'enfance disparue (farfalla bionda).

    Le mot "menstratu" me laisse perplexe. Ne sagit-il pas plutôt de "mentrastu / mintrastu" (menthe sauvage), ce qui conforterait un peu plus l'interprétation que nous en faisons.

    En tout cas de très beaux vers, subtiles et délicats, qui ne rougissent pas devant Filippini, et qui poussent à découvrir les textes de Delphine Marti, que pour ma part, je le reconnais, je découvre ici.

    Donc : grammazè pà 'ss'apartura !

    MB

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  9. Toujours, si vous le permettez cher Francè, un hommage, en l’occurrence de circonstance puisque en me promenant sur les hauteurs de mon village j’ai ressenti les mêmes « vibrations » que Diane, pour les femmes poètes.
    Je ne critiquerai pas formellement ce texte, à quoi bon ? ce qui m’intéresse ici c’est l’émotion qui m’étreint en songeant à cette dame panthéiste dont le recueil « La Houle des Jours », d’où ce poème est extrait, a été publié en 1932 aux éditions de la Revue Mondiale, Paris, et qui a correspondu avec notamment, Henri de Régnier, Gustave Khan et Paul Valéry, elle fut aussi, tout comme Delphine, primée par l’Académie française.

    Diane de Cuttoli, née près d’Ajaccio en 1898, Chevalier de la légion d’honneur a publié chez Grasset un autre recueil intitulé « Les Grands Instants » ainsi qu’un roman « Framboise ou les Souffles du Printemps », les éditions du Scorpion, 1956.

    Qui s’en souvient ?

    Malko Nimu


    Pour André Foulon de Vaulx
    [ … ]
    De la tiédeur herbeuse du sol,
    Des neuves feuilles et des corolles
    Fusent de lourds parfums ondoyants
    Parmi la dansante brise errants :
    Le pollen jeune, mielleux s’envole,
    Comme un nuage d’or transparent,
    Des doux pistils, dans la chaleur molle
    Et fait, dans l’air bleu, en tournoyant,
    De tendres et odorants croisements.

    Je suis là, au centre de la lumière,
    Qui dans son ample filet d’or enserre
    Mon corps joyeux et la végétation
    Qui mêlent leur tiède respiration.
    Au milieu de la vibration de la nature,
    Exacerbée par la haute température
    Qui fait bouillonner les arômes jaillissants
    Des orangers lustrés et des magnolias blancs,
    Je me repose, calme, sans penser à rien,
    Sans impétueux désirs, sans âpres souhaits,
    Le cœur rempli de silence et de douce paix,
    Oublieuse du monde et de ses nombreux liens,
    Cernée par l’ample palpitation de la terre,
    Confondue avec le sol où je suis assise,
    Parmi les trèfles pourprés où les guêpes luisent ;
    Je ne suis qu’un étroit éclat de l’univers,
    Je suis pareille au vent, à l’effluve, au rayon
    Qui traverse l’universelle pamoison.

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  10. Je corrige donc : "numarose" et "mentrastu". D'ailleurs, si ce poème a été écrit avant les années 1960, écrivait-on "aghju" avec l'intricciata "ghj" ? (L'ouvrage "Intricciate è cambiarine" de Geronimi et Marchetti date de 1971). Malko Nimu peut peut-être nous renseigner ? D'où vient ce poème ? L'avez-vous "corrigé", "réécrit" dans son orthographe ? (Et il n'y a là aucune critique a priori de ma part !)

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  11. Deux erreurs de frappe pour "numerose" et "mentrastu" merci à Joseph et à M.B pour leur vigilance. J'ai trouvé ce poème manuscrit sur un cahier ayant appartenu à une de mes tantes et je vous confirme le "aghju". ma tante dans les années 70 l'a-t-elle recopié ainsi ou l'a-t-elle corrigé, je ne peux le dire.


    M.N

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  12. N'oublions pas que le chj et le ghj ont été proposés par Francesco Domenico FALCUCCI pour rendre compte de ces sons particuliers du corse, différents du ghi et du chi : "Vocabolario dei dialetti della Corsica" (premier dictionnaire corse-italien, 1915) mais il écrivait ghji et chji. Ensuite Paul Arrighi, fondateur de "L'annu corsu" paru de 1923 à 1939, reprenait cette écriture, mais en simplifiant par ghj et chj : il est donc possible que Delphine Marti ait écrit ainsi.

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  13. Quel bonheur pour moi de trouver une trace de l'oeuvre de mon arrière grand-mère Delphine Marti...

    C'était une femme brillante et drôle, effectivement nostalgique de sa corse natale d'où elle partit jeune pour l'Algérie au décès de sa maman.. Elle revenait, je crois un mois par an auprès de son père.

    Je ne possède qu'un recueil "les bêtes ensorcelées", écrit en français mais suis très fière de cet héritage

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