
J'ai donc assisté à la table ronde d'auteurs qui a été proposée par la Fédération des groupements corses de Marseille et des Bouches-du-Rhone cet après-midi, dans le cadre de son traditionnel Salon du Livre corse. (Le salon dure encore toute la journée de demain dimanche, 34 auteurs vous y attendent, tous les livres corses récemment sortis, voir le nouveau site de la Fédération pour plus d'infos).
La table ronde a été animée par Serge Tomasini, président de la Fédération et Xavier Giacometti, trésorier, mais aussi cinéaste et dramaturge.
Les quatre auteurs invités à répondre aux questions furent : Céline Tafanelli (auteur de livres sur la cuisine corse aux éditions DCL), Jean-Claude Rogliano (romancier et cinéaste), André Giovanni (créateur de magazines, journaliste, romancier et poète), ainsi que Michel Vergé-Franceschi (professeur d'université et historien).
Les questions posées furent :
- Pourquoi écrivez-vous ?
- Qu'est-ce que l'écriture corse ?
- Quelles furent les langues utilisées par les Corses ?
- Est-il facile aujourd'hui de défendre l'identité corse de l'écrivain ?
- La femme héroïque n'est-elle pas un personnage éminent dans la littérature corse ?
Désolé, je ne vais pas retranscrire ici la totalité des notes que j'ai prises au cours de cette heure et quart de table ronde. Il a été souvent question de l'âme corse ou de l'esprit corse, donc des caractéristiques qui définiraient l'identité insulaire. Il fut souvent question d'émotion, de nostalgie, de valeurs. Dans une certaine euphorie, parfois. Je respecte ces sentiments et thématiques, même s'il me semble que la littérature corse contemporaine a, depuis un certain temps maintenant, proposé des regards et des sujets bien différents, parfois plus cruels ou lucides, remettant en cause une image trop "rose" de l'identité corse, ou plutôt de la réalité insulaire. C'est vraiment le sentiment qui a prédominé chez moi à la sortie de cette table ronde : que la littérature corse la plus en pointe n'avait pas été évoquée. Evidemment, ce jugement est discutable.
Je voulais dans ce billet simplement signifier mon plaisir et mon attente.
Plaisir, d'abord : de voir qu'un Salon du livre ne se contente pas de laisser les auteurs derrière des tables en attendant de signer leurs livres. Plaisir de voir que les auteurs se plient volontiers au jeu des questions-réponses.
Attente, ensuite : j'aimerais beaucoup que le prochain Salon du livre corse de Marseille multiplie ce genre de tables rondes, afin de pouvoir entendre un panel encore plus varié d'auteurs, il y avait l'embarras du choix parmi les auteurs présents. Peut-être autour de thématiques plus précises et restreintes, afin de voir les auteurs discuter leurs points de vue et pas seulement les juxtaposer. J'aimerais beaucoup aussi que le public soit systématiquement engagé à prendre la parole, afin que la discussion s'enrichisse à partir des attentes et lectures réelles de ceux qui finalement "font" la littérature, je veux dire "les lecteurs".
Ainsi, à la fin de la table ronde, j'ai demandé la possibilité de poser une question, accordée bien volontiers par monsieur Tomasini, et j'ai posé la question suivante : "Puisque monsieur Giovanni a évoqué son admiration devant la richesse de la production littéraire corse durant ces dernières décennies et puisque monsieur Rogliano a indiqué qu'aujourd'hui en Corse on trouvait à la fois des bons et des mauvais livres, je voudrais savoir quel ouvrage corse chaque auteur voudrait recommander au public."
Les réponses furent les suivantes :
- Serge Tomasini : ""I Raguagli di Corsica", un travail exceptionnel d'édition de la gazette du gouvernement de Pascal Paoli ; et aussi les romans policiers de Marie-Hélène Ferrari."
- Michel Vergé-Franceschi : "Je ne propose rien en particulier, je ne veux pas privilégier l'un par rapport à l'autre, l'éventail des publications est formidable et cela dépend de ce que chaque lecteur cherche."
- André Giovanni : "Je pense à tous les auteurs, je reste prudent. Lorsque je vois cet étalage de livres, j'ai envie de les prendre tous, particulièrement ceux consacrés à l'Histoire."
- Jean-Claude Rogliano : "Je pense à un livre : "L'homme de coeur" de Nicole Massé-Muzi (aux éditions Séguier, paru en janvier 2010), un livre remarquable, très très bon alors que souvent les livres qui évoquent notamment le thème de la vendetta ne sont pas extraordinaires. Et je pense aussi à un livre d'Elsa Chabrol, je ne me souviens plus du titre, je suis désolé." (Peut-être est-ce "L'Heure de Juliette" (aux éditions Jean-Claude Lattès.)
Deux remarques donc :
- il est parfois aussi difficile d'évoquer les livres qui plaisent que les livres qui déplaisent, par crainte de froisser quelqu'un, c'est bien dommage.
- on peut penser comme Jean-Claude Rogliano que "le tri n'est pas fait entre le bon grain et l'ivraie dans l'édition corse" mais il est peut-être encore plus important de pouvoir dire explicitement et publiquement les titres des livres qu'on n'aime ainsi que ceux que l'on désigne comme mauvais (sans que cela fasse un drame).
Comment fabriquer un espace public où discuter, si chacun s'interdit de dire ses préférences ou de faire des critiques ?
Pour finir, je prie chacun de bien croire que ce billet n'est pas une condamnation de qui que ce soit, ni une insulte, ni une marque de mépris. Je voulais simplement faire état d'un désir, d'une déception, d'une attente.
(la photo)