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dimanche 15 février 2009

Comment j'ai (tu as, nous avons) lu... (1)

Comment ce livre est-il arrivé jusqu'à moi ?

Il ne s'agit pas d'un livre, mais d'un poème, qui plus est inédit. Il s'intitule "Rosule pioverà", par Martinu Appinzapalu (1877-1948), pseudonyme de l'abbé Dumenicu Carlotti. Jusqu'ici je n'avais rien lu de lui, ni la réédition en 1997 de son recueil de contes et légendes, "Raconti è fole di l'Isula persa" (1924), ni vraiment les extraits de ses oeuvres publiées dans les anthologies de Yvia-Croce et de Ceccaldi. J'avais la vague impression que cela n'était pas pour moi, ne pouvait me concerner, encore moins me toucher.
J'étais chez Marie-Jean Vinciguerra, écrivain et lecteur que j'admire, à Bastia, lorsqu'il me confia qu'il était en train d'écrire une préface pour la nouvelle anthologie de Jean-Guy Talamoni : "Antulugia bislingua di a literatura corsa / Anthologie bilingue de la littérature corse" (DCL éditions, 2008). Et à cette occasion, il évoque le poème, magnifique selon lui, intitulé "Rosule pioverà".

Une pluie de rose, voilà une image qui me frappa, dans un tel contexte. J'étais en éveil.

J'ai acheté l'anthologie en question au Champion de Crucetta et j'ai cherché ce poème.

Où l'ai-je lu ? Quand et en combien de temps ?

C'était donc à Campile. La lecture fut rapide, facilitée par l'aspect bilingue de la présentation, possibilité de s'assurer totalement du sens en faisant recours à la traduction française et retour à la version corse pour profiter de la musicalité des vers, s'arrêter sur les passages les plus frappants pour moi, c'est-à-dire les plus intimes.

Dans quel état d'esprit l'ai-je lu ? Comment ?

Avec une grande curiosité, un grand désir (conquis d'avance ?), sous la "pression" de la prescription de MJV, confirmée par ce qu'il en dit dans la préface : "De l'abbé Dumenicu Carlotti, qui fut le premier maître de Filippini, nous goûterons un extrait de sa prose savoureuse. Et nous serons particulièrement émus par le poème "Rosule pioverà".
Avec un intérêt croissant au moyen de la lecture des notes écrites par Jean-Guy Talamoni : 4 notes qui mettent bien évidence la spécificité de ce poème et qui nous conduisent vers Apollinaire et Oscar Wilde (car le poème a été écrit en prison, le 22 octobre 1947, à Marseille, où Carlotti purgeait une peine de 10 ans pour cause "d'irrédentisme", prison où il est mort en 1948).

Quels sont les passages qui m'ont transporté et pourquoi ?

- Les notations très concrètes (prosaïques) dans un contexte de solitude qui ne nomme pas la prison : il fume une cigarette, reçoit un colis avec deux fromages :

"fumendu una cigaretta"
"datu mi anu lu pacchettu"
"dui furmaglioli tondi"

- Des notations qui me rappellent d'autres oeuvres (fables, formes, figures) :

"Solu veghju ind'una stanza" (voir "A Stanza di u spichju" de Rinatu Coti)

- Le contraste de la scène vécue avec le cri de désespoir, l'élan spirituel :

"Lampa, lampa, o santa bella,
rosule in stu Vallu neru"

Plus largement, j'aime que ce poème soit resté inédit, advienne maintenant (2008) dans l'espace public, soit riche de multiples facettes (religieuse, patriotique, poétique, concrète, spirituelle, traditionnelle, originale, collective, intime). J'aime cette pluie de roses sans épines, annoncée par l'or blanc de deux fromages ronds qui "s'embrassaient au fond"...

Mais je ne suis pas un spécialiste et ce que je prends pour du "traditionnel" ou de "l'original" ne l'est peut-être pas ! Qu'en pensez-vous ?

Citations

Voici l'intégralité du poème (11 sizains d'octosyllabes, il me semble que c'est une forme traditionnelle en Corse, a sistina d'ottunari).

Distesu in lu mio lettinu
fumendu una cigaretta,
ti rimu stu letterinu
pensu à tè, cara Ninnetta...
Solu veghju ind'una stanza
dorme ognunu in vicinanza.

Pesu l'ochji ; à u finestrinu
notte nera è bughju apparu ;
quattr'ore sò di matinu
chjamu u sonnu, chjama indaru.
Morfeiu quale l'imbriglia ?
Per stu pocu ùn mi ripiglia.

Sta Dumenica matina
datu mi anu lu pacchettu
chì la to dolce manina
fece lighendu lu strettu :
dui furmaglioli tondi
s'abbracciavanu, in li fondi.

Subitu, li ficcu manu,
manchede mi lu cultellu
cù a cuchjara, pianu, pianu,
mi ne tagliu un pizzatellu ;
portu e labbre stu tesoru
per mè vale più di l'oru.

Lu so muscu delicatu
piace ancu à lu tupainu !
Ecculu, musu appinzatu
chì ne gratta u cuparchjinu...
Trac, trac ! U facciu scappà
ma prestu torna à pichjà.

Passai sta quindecina
carcu di pene è d'affannu ;
ùn truvendu medicina
un ora mi pare un annu ;
"Beata Santa Maria
Aiutu, aiutu, una cria !"

Mi risponde Teresina
in celu hè cinquanta anni fà ;
"Di e mio rose senza spina,
una à tè ne vogliu dà...
Ai suffertu abbastanza.
Ùn perdi la confidanza."

La so faccia luminosa
si stacca ind'ì la muraglia
passa è vene, ùn mi sbaglia,
mi surride grazioa...
lu mio pettu allarga alenu
di gioia mi sentu pienu !

"Dimmi or dimmi, a mio Santuccia,
ai tù strappu e mio catene ?
L'ora forse, avale sbuccia
di la fin di tante pene ?"
Ella ride, ùn mi risponde,
Mi fideghja à stonde stonde...

"O Teresa di u Signore
chì a so Mamma stai accantu,
tempu sunate quell'ore
Ch'io lasci stu duru cantu,
di punta à mio caserella
alzà t'ogliu una cappella.

Lampa, lampa, o santa bella,
rosule in stu Vallu neru,
à lu vechju, à la zitella
à l'infermu à chì hè in disperu
à la nostra Corsichella
à la Francia, à u mondu interu."

Je citerai la version française dans un prochain billet...