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samedi 29 janvier 2011

Compte rendu bref, punchy et bienveillant


J'ai donc assisté à la table ronde d'auteurs qui a été proposée par la Fédération des groupements corses de Marseille et des Bouches-du-Rhone cet après-midi, dans le cadre de son traditionnel Salon du Livre corse. (Le salon dure encore toute la journée de demain dimanche, 34 auteurs vous y attendent, tous les livres corses récemment sortis, voir le nouveau site de la Fédération pour plus d'infos).

La table ronde a été animée par Serge Tomasini, président de la Fédération et Xavier Giacometti, trésorier, mais aussi cinéaste et dramaturge.

Les quatre auteurs invités à répondre aux questions furent : Céline Tafanelli (auteur de livres sur la cuisine corse aux éditions DCL), Jean-Claude Rogliano (romancier et cinéaste), André Giovanni (créateur de magazines, journaliste, romancier et poète), ainsi que Michel Vergé-Franceschi (professeur d'université et historien).

Les questions posées furent :
- Pourquoi écrivez-vous ?
- Qu'est-ce que l'écriture corse ?
- Quelles furent les langues utilisées par les Corses ?
- Est-il facile aujourd'hui de défendre l'identité corse de l'écrivain ?
- La femme héroïque n'est-elle pas un personnage éminent dans la littérature corse ?

Désolé, je ne vais pas retranscrire ici la totalité des notes que j'ai prises au cours de cette heure et quart de table ronde. Il a été souvent question de l'âme corse ou de l'esprit corse, donc des caractéristiques qui définiraient l'identité insulaire. Il fut souvent question d'émotion, de nostalgie, de valeurs. Dans une certaine euphorie, parfois. Je respecte ces sentiments et thématiques, même s'il me semble que la littérature corse contemporaine a, depuis un certain temps maintenant, proposé des regards et des sujets bien différents, parfois plus cruels ou lucides, remettant en cause une image trop "rose" de l'identité corse, ou plutôt de la réalité insulaire. C'est vraiment le sentiment qui a prédominé chez moi à la sortie de cette table ronde : que la littérature corse la plus en pointe n'avait pas été évoquée. Evidemment, ce jugement est discutable.

Je voulais dans ce billet simplement signifier mon plaisir et mon attente.

Plaisir, d'abord : de voir qu'un Salon du livre ne se contente pas de laisser les auteurs derrière des tables en attendant de signer leurs livres. Plaisir de voir que les auteurs se plient volontiers au jeu des questions-réponses.

Attente, ensuite : j'aimerais beaucoup que le prochain Salon du livre corse de Marseille multiplie ce genre de tables rondes, afin de pouvoir entendre un panel encore plus varié d'auteurs, il y avait l'embarras du choix parmi les auteurs présents. Peut-être autour de thématiques plus précises et restreintes, afin de voir les auteurs discuter leurs points de vue et pas seulement les juxtaposer. J'aimerais beaucoup aussi que le public soit systématiquement engagé à prendre la parole, afin que la discussion s'enrichisse à partir des attentes et lectures réelles de ceux qui finalement "font" la littérature, je veux dire "les lecteurs".

Ainsi, à la fin de la table ronde, j'ai demandé la possibilité de poser une question, accordée bien volontiers par monsieur Tomasini, et j'ai posé la question suivante : "Puisque monsieur Giovanni a évoqué son admiration devant la richesse de la production littéraire corse durant ces dernières décennies et puisque monsieur Rogliano a indiqué qu'aujourd'hui en Corse on trouvait à la fois des bons et des mauvais livres, je voudrais savoir quel ouvrage corse chaque auteur voudrait recommander au public."

Les réponses furent les suivantes :
- Serge Tomasini : ""I Raguagli di Corsica", un travail exceptionnel d'édition de la gazette du gouvernement de Pascal Paoli ; et aussi les romans policiers de Marie-Hélène Ferrari."
- Michel Vergé-Franceschi : "Je ne propose rien en particulier, je ne veux pas privilégier l'un par rapport à l'autre, l'éventail des publications est formidable et cela dépend de ce que chaque lecteur cherche."
- André Giovanni : "Je pense à tous les auteurs, je reste prudent. Lorsque je vois cet étalage de livres, j'ai envie de les prendre tous, particulièrement ceux consacrés à l'Histoire."
- Jean-Claude Rogliano : "Je pense à un livre : "L'homme de coeur" de Nicole Massé-Muzi (aux éditions Séguier, paru en janvier 2010), un livre remarquable, très très bon alors que souvent les livres qui évoquent notamment le thème de la vendetta ne sont pas extraordinaires. Et je pense aussi à un livre d'Elsa Chabrol, je ne me souviens plus du titre, je suis désolé." (Peut-être est-ce "L'Heure de Juliette" (aux éditions Jean-Claude Lattès.)

Deux remarques donc :
- il est parfois aussi difficile d'évoquer les livres qui plaisent que les livres qui déplaisent, par crainte de froisser quelqu'un, c'est bien dommage.
- on peut penser comme Jean-Claude Rogliano que "le tri n'est pas fait entre le bon grain et l'ivraie dans l'édition corse" mais il est peut-être encore plus important de pouvoir dire explicitement et publiquement les titres des livres qu'on n'aime ainsi que ceux que l'on désigne comme mauvais (sans que cela fasse un drame).
Comment fabriquer un espace public où discuter, si chacun s'interdit de dire ses préférences ou de faire des critiques ?

Pour finir, je prie chacun de bien croire que ce billet n'est pas une condamnation de qui que ce soit, ni une insulte, ni une marque de mépris. Je voulais simplement faire état d'un désir, d'une déception, d'une attente.

(la photo)

dimanche 13 juin 2010

"Où se trouve la littérature corse ?" : un compte rendu...

Magnifique salle des fêtes de l'Hôtel de Ville d'Avignon, grande et belle journée (samedi 5 juin 2010), grand et beau soleil, des dizaines de personnes bienveillantes dans le public - plus de cinquante le matin, un grosse vingtaine en fin d'après-midi - eh bien, ce fut un beau moment : j'écoutai le matin la présentation de Corsica Diaspora par Edmond Simeoni, au discours alerte et incisif, la présentation des travaux ethnologiques de l'Adecem par Georges Ravis-Giordani, puis l'après-midi la discussion entre Jacques Thiers et Jean-Yves Casanova sur l'état des lieux de la défense et du développement du corse et de l'occitan, pour finir par monter sur scène pour animer la dernière table ronde consacrée à la question "Où se trouve la littérature corse ?"... Nous apprenions le matin même avec grand regret que Jacques Fusina n'avait finalement pas pu venir. Les invités présents sont donc : Paulu Desanti, Ghjacumu Thiers et Michel Vergé-Franceschi. Joseph Pollini, président de l'Amicale des Corses et des amis de la Corse d'Avignon, maître d'oeuvre de ces journées, introduit les participants et je commence immédiatement avec la première question :

1. Quand vous écrivez vos textes, avez-vous l'impression (et/ou le désir) de participer à la fabrication d'une "littérature corse" ?

Michel Vergé-Franceschi : Oui, j'ai le sentiment de participer à l'histoire, à l'étude de l'île, c'est évident.
Je suis admiratif du travail de Paulu Desanti et Ghjacumu Thiers qui écrivent en langue corse. C'est un vrai courage car il y a une vraie difficulté. On écrit pour être lu par le plus grand nombre, or les langues régionales ont un lectorat restreint. Ce courage, Rabelais l'a eu en abandonnant le latin pour écrire en français. Au début du XVIème siècle, 85 % des écrits étaient en latin en France, à la fin du même siècle, le pourcentage est de 15 % (chiffres à vérifier avec l'auteur, car je ne sais pas si ma prise de notes a été fiable).
A l'heure où l'anglais s'impose au niveau international, même dans la recherce historique (70 à 80 % des colloques d'histoire maritime, qui est ma spécialité, sont en anglais), je trouve qu'il faut féliciter les auteurs qui utilisent les langues régionales, c'est un patrimoine à sauvegarder.

Paulu Desanti : J'ai écrit deux livres en langue corse (du théâtre et des nouvelles). Je dirai avec un peu d'humour que ce n'est pas du tout courageux, c'est même presque lâche ! J'ai obéi à une sorte de besoin et aussi une sorte de plaisir, intérieurs. Cela m'est paru naturel.
Concernant l'aspect de communication restreinte lorsqu'on écrit en langue corse : il est vrai que peu de gens le parlent, et moins encore le lisent. Mais face cette situation, il me paraît évident qu'il faut utiliser la traduction. Nous avons tous lu des livres anglophones, hispanophones, russophones , grâce aux traductions dans les diverses autres langues.
Pour ma part, je trouve important que la traduction soit un écho différé (publiée plusieurs mois après le texte original, et non en même temps) et qu'elle soit faite dans plusieurs langues.
D'autre part, je trouve qu'écrire en langue corse ouvre le champ, et ne le restreint pas. Pour cette raison : quand je vais dans un pays étranger, je cherche les ouvrages autochtones afin de mieux découvrir ce pays - plutôt que de me contenter d'écrits extérieurs qui présenteraient ce pays avec des stéréotypes (par exemple, je cherche les ouvrages des romanciers et poètes catalans, qui parlent de leur pays, dans leur langue). Il me semble que les ouvrages écrits en langue corse (et traduits) peuvent être un "objet d'appel" : beaucoup de gens aimeraient lire des auteurs corses quand ils viennent dans l'île.
Un dernier point concernant l'écriture en langue corse : cela peut paraître pédant, mais certaines choses ne peuvent réellement s'exprimer qu'en langue corse. Et comme le statut du corse est encore instable, qu'il y a de nombreuses influences des autres langues sur lui, le travail littéraire devient intéressant pour l'écrivain. Cela permet un jeu linguistique, de l'invention.

Ghjacumu Thiers : En ce qui me concerne, je ne peux pas écrire d'ouvrages littéraires en français. Ecrire en langue corse est un plaisir intense, une nécessité absolue. J'ai eu une expérience malheureuse d'autotraduction du mon premier roman, "A funtana d'Altea" (devenu "Les glycines d'Altea"). J'étais heureux en écrivant cette traduction en français et puis une fois éditée, je l'ai trouvée horrible ! Je lisais une langue intellectuelle, comme écrite par un autre. J'avais fait un exercice linguistique, qui cherche à montrer qu'on écrit bien en français et non un ouvrage sincère, profond et honnête.
C'est un plaisir de se colleter une langue qui résiste, c'est magique pour un écrivain d'avoir à inventer sa langue, parce que celle-ci n'a pas encore développé tout le vocabulaire utile pour dire le monde dans sa diversité ou parce que certains usages ne sont pas traditionnels. Ainsi des adverbes démesurément longs, que Baudelaire affectionnait ; la langue corse ne les utilise pas facilement, eh bien moi je le fais.
Concernant le fait d'avoir un lectorat restreint, il faut replacer les choses dans un cadre général. Connaissez-vous Mitch Albom ? Il a 41 ans et a vendu plus de 20 millions de livres ? Voilà un fait qui donne du poids à cet auteur ! Et pourant, rares sont ceux qui le connaissent dans cette salle aujourd'hui... Cela me fait penser à ce texte de Paulu Michele Filippi s'adressant à ses lecteurs : "Cari lettori... Caru lettore... Ma induve hè passatu ?"...

Trouvant que ma question n'avait pas été entièrement prise en compte, malgré l'intérêt des réponses, je la repose :

1. Quand vous écrivez vos textes, avez-vous l'impression (et/ou le désir) de participer à la fabrication d'une "littérature corse" ?

Michel Vergé-Franceschi : Avec mon ouvrage sur le "Voyage en Corse" (édition Robert Laffont, collection Bouquins), il s'agissait de prendre le contrepied d'une image médiatique de la Corse souvent négative. Et de montrer que l'on n'a pas regardé la Corse de la même façon, dans tous les temps.
Au XIXème siècle, c'est la Corse de Napoléon, celle vue par Balzac en 1830 ou Flaubert en 1850.
Au XVIIIème siècle, c'est la Corse des Lumières. Les Ecossais James Boswell et Miss Campbell viennent à la rencontre d'un laboratoire des Lumières.
Au XVIème siècle, le génois Monseigneur Giustiniani décrit la Corse avec une persective géostratégique et économique.
A la fin du XIXème siècle, l'officier de marine Ardouin-Dumazet a aussi un regard géostratégique sur la Corse, située en Toulon et l'éventuelle conquête de l'Egypte.
Les ouvrages écrits aujourd'hui témoigneront dans 200 ans de ce qu'était la Corse pour nous aujourd'hui : une recherche de l'identité, la défense des racines et le développement de la langue. Il n'y a que les sociétés en paix qui peuvent se payer le luxe de ces recherches.
Ce qui me chagrine c'est qu'aujourd'hui disparaissent des pans entiers de nos cultures (je pense à la langue grecque, à l'enseignement de l'histoire en Terminale).
La langue corse, comme d'autres nécessités, est à défendre.

Paulu Desanti : J'ai du mal à dire que je participe à une "littérature". Pour moi, ce mot recouvre un ensemble d'ouvrages inclus dans une institution littéraire (avec une critique littéraire, des médias qui relaient l'information littéraire, etc.). Ecrire et lire ne suffisent pas à faire une littérature. Donc en ce sens, j'ai plutôt le sentiment de participer à une "création corse" contemporaine.
Concernant la "littérature corse", ma position est de réserver cette expression aux ouvrages écrits en langue corse (ce critère linguistique permet d'évacuer les raisons idéologiques). Ainsi on ne définit pas la littérature par son sujet (la Corse) mais d'un point de vue technique (la langue utilisée).
Faut-il inclure Mérimée dans la littérature corse ? Cela me paraît déraisonnable. Tout ce qui s'écrit dans l'île constitue-t-il la littérature corse ? Cela me paraît difficile : si j'écris en français une nouvelle sur l'île de Kyushu, cela ne me paraît pas écrire de la littérature corse.

Question reformulée : En écrivant les nouvelles de "L'ultimi mumenta d'Alzheimer", n'as tu pas conscience d'abonder une certaine image pessimiste de la Corse : une île où tout se perd (langue, identité, certitudes...) ?

Paulu Desanti : Concernant mon livre, "L'ultimi mumenta d'Alzheimer" (éditions Albiana), figurez-vous qu'il a concouru pour un prix littéraire médical (le prix des Hôpitaux de Paris), à cause de son titre sans doute ! Je ne l'ai pas eu.
Il est vrai que le fil directeur des nouvelles est la perte des choses, de la langue, de l'identité. Chaque personnage perd ou a perdu quelque chose. Mais en l'écrivant j'ai beaucoup ri, et j'espère que le lecteur rit lui aussi. Je ne le trouve donc pas pessimiste ou alors s'il y a effectivement une situation catastrophique, je pense qu'on peut en rire.

Ghjacumu Thiers : Oui, j'ai conscience de participer à une littérature corse, mais cette conscience est seconde, il y a d'abord un plaisir tout personnel. L'écriture pour moi est d'abord un acte plein parce que solitaire.
Personnellement, je pense qu'il est prématuré de définir la littérature corse.
Je crois qu'il faut d'abord s'assurer de l'identification des productions, les suivre, les soutenir.
Il n'y a pas encore de littérature corse parce que cela suppose une institution avec un circuit du livre, un accès aux lives qui soit dynamique et vivant (ce qui est différent d'un travail de patrimonalisation).
Par exemple, dans un autre domaine, le chant corse se porte bien mais vous ne trouvez pas un seul article critique sur les albums qui sortent !
Il n'y a pas de littérature critique, il faut la construire. Pour avoir une littérature corse, il faut un nombre suffisant d'ouvrages, une critique, des relais médiatiques. Il faut de la vie (pas de catégorisations).

Question subsidiaire : Ne peut-on pas inclure les livres écrits en français, en italien (par le passé) dans la littérature corse ?

Ghjacumu Thiers : Je dirais que la littérature corse est un invariant dont les variables sont les différentes langues dans lesquelles elle a été écrite.

Intervention d'Edmond Simeoni : La langue corse est en chantier. Il se passe quelque chose d'important. Je voudrais signaler le travail initié par le regroupement de 80 auteurs corses dans l'association Operata Culturale dont l'objet est la promotion des livres corses et qui a donné lieu à l'édition d'un ouvrage collectif, "Petre senza nome". Il est bon d'aller dans ce sens pour associer les auteurs, les éditeurs, les libraires et les lecteurs dans des démarches certifiées. Ce groupe propose une définition large de la littérature corse ("tout ouvrage témoignant d'une sensibilité ou d'un rapport direct à la Corse écrit et/ou édité dans l'île ou ailleurs").
Cela concerne donc aussi les polars écrits par Eléna Piacentini. C'est une approche plus "politique" que littéraire. Mais attention à la tentation militante qui pousse à aller vite, alors que la littérature réclame de la lenteur. Le monde culturel est une force considérable et il est bon de développer des démarches souples.
Voici quelques questions : comment vivent les auteurs corses ? Comment vivent les éditeurs corses ? Que est le lectorat ? Quelle est sa marge de progression ? Vers quelles littératures voisines faut-il regarder ?

Jean-Yves Casanova : Concernant votre débat sur la définition de la littérature corse, quel auteur en fait partie, en quelle langue elle s'écrit, cela me fait penser au débat qui a eu lieu ici en Occitanie au XIXème siècle. Devait-on inclure dans la littérature occitane les écrits en langue française d'Alphonse Daudet au même titre que les ouvrages de Frédéric Mistral ? Ou bien faut-il réserver les "Lettres de mon moulin" à une littérature régionale d'expression française ? Il me semble que cela pose la question du champ littéraire dans lequel veut se déployer une littérature : voulez-vous un champ littéraire autonome ou compris dans le champ littéraire français ? Lorsque Philippe-Jean Catinchi écrit un article dans le "Monde des livres" sur les livres de Marcu Biancarelli, que se passe-t-il ?

Michel-Vergé Franceschi : Comment vivent les auteurs corses ? Comme n'importe quel auteur en France, pas de leurs livres. Il faut savoir que acheter un ouvrage, ce n'est pas donner 30 euros à l'auteur. Au mieux, il touche 10 % et pour une anthologie comme "Le Voyage en Corse", c'est 2,5 %. On ne peut pas vivre de sa plume. La plupart des auteurs sont des fonctionnaires. Le libraire prend sa part sur la vente du livre, il faut aussi payer les frais de fabrication et de diffusion pour que le livre arrive dans les librairies de Porto-Vecchio ou de Bastia, puis les invendus repartent et passent au pilon. En France, une centaine d'auteurs vivaient de leur plume, ce n'est plus le cas aujourd'hui. J'ai donc beaucoup d'admiration pour les écrivains ; être écrivain est difficile, c'est un vrai parcours du combattant.
Et puis la vie du livre dépend nécessairement de bons comptes rendus dans les médias, dans les revues de vulgarisation ou scientifiques. Une présentation à la télévision ou à la radio, selon l'horaire de diffusion, peut être très utile.

Paulu Desanti : Personnellement, je ne vis pas de ma plume, bien sûr.
Par ailleurs, j'anime une revue, "A Pian'd'Avretu" (revue culturelle bilingue), et nous courons après les subventions. Pour que la revue vive, c'est un combat. Nous avons aussi besoin des abonnements.

Ghjacumu Thiers : Concernant la revue "Bonanova", du Centre culturel universitaire, il faut savoir qu'éditer un numéro coûte entre 17 000 et 20 000 euros. Elle subventionnée et cela pose la question de l'usage de fonds publics. Elle ne compte que 100 abonnés ce qui est dérisoire à côté de l'empan symbolique de la langue corse. Cela pose aussi la question de la relation entre ce qu'on affirme (son attachement à la langue corse) et ce qu'on fait (pour la parler, la lire, la diffuser). Un autre exemple dans l'histoire littéraire corse : la revue "Rigiru" dans les années 70 comptait 800 abonnés, c'est considérable, mais elle devait être lue par 15 personnes seulement ; pour "Bonanova", on peut dire que 80 des 100 abonnés lisent vraiment la revue.
Le numéro 23 vient de sortir (consacré aux poèmes qui sont devenus des chansons très connues), le numéro 24 est en cours d'élaboration et le 25ème sera consacré à Bastia comme ville littéraire.

Michel Vergé-Franceschi : La Fagec fait un travail considérable et édite une publication ; la revue "Stantari" est magnifique mais la subvention de 15 000 euros ne couvre qu'un des quatre numéros édités par an. C'est pour cela que les auteurs, les revues ont besoin que vous vous abonniez, c'est essentiel !

Je termine en signalant au public que la quasi totalité du catalogue des publications corses est disponible sur les différents sites internet des éditeurs et que l'on peut commander les ouvrages par ce biais. J'insiste sur le fait qu'à côté des efforts pour traduire et diffuser les livres corses, il faut que les lecteurs réclament auprès des éditeurs la réédition d'un certain nombre d'ouvrages aujourd'hui épuisés, et ils sont nombreux, à tel point qu'on pourrait dire que la littérature corse existe mais qu'elle est "épuisée"...
Je signale enfin que nombre de blogs et sites personnels donnent à lire la littérature corse aujourd'hui, permettent d'en discuter, d'échanger, de la promouvoir. (Je cite, de façon non exhaustive, un certain nombre de ces blogs et sites : Invistita, Isularama, Musa Nostra, Corsicapolar, Terres de femmes, Gattivi Ochja, Avali, A Piazzetta, l'Invitu, Foru Corsu, Gazetta di Mirvella...)

Un dernier point : les Journées corses d'Avignon se sont poursuivies le dimanche matin par un exposé des travaux de la Fagec, par Stéphane Orsini et par un débat sur les enjeux pour la Corse, avec Edmond Simeoni, Vincent Carlotti, Georges Ravis-Giordani. Je signale que vous pouvez lire la communication de Vincent Carlotti en allant sur son blog, ici.

mardi 1 juin 2010

"Où se trouve la littérature corse ?"

C'est en tant que lecteur que j'aurai le plaisir d'animer une table ronde avec différents auteurs invités, à Avignon, le samedi 5 juin (c'est dans 4 jours !)... Ce sera dans le cadre des journées corses organisées par l'Amicale corse d'Avignon et son président, Joseph Pollini (il y aura bien d'autres conférences, débats, films, concerts, foire, expos, stands de livres, etc. ; bravo pour cette nouvelle intiative, propre à faire vivre la culture corse sur le continent !)

Les invités ? :
- Paulu Desanti, Jacques Fusina, Jacques Thiers, Michel Vergé-Franceschi (Marie Ferranti et Jean-Pierre Santini, initialement prévus ne pourront malheureusement pas venir).

La question, le sujet, l'enjeu ? :
1. "Où se trouve la littérature corse ?" Voilà une question qui appelle de multiples réponses et peut susciter le débat. La réponse la plus évidente est : dans les livres corses. Encore faut-il s'entendre sur ce que serait une "littérature" "corse" et peut-être se poser la question de fond : avons-nous réellement le désir de voir émerger une littérature corse ?
Nos invités seront amenés à évoquer leurs propres oeuvres ainsi que leurs réflexions sur ce sujet, qui n'est peut-être pas si anecdotique...

2. Nous lancerons la discussion à partir des questions suivantes posées aux invités :
a) quand vous écrivez vos textes, avez-vous l'impression (et/ou le désir) de participer à la fabrication d'une "littérature corse" ?
b) selon vous, quels sont les obstacles actuels à l'émergence d'une "littérature corse" ?
La discussion évoluera alors selon les désirs des invités et les interventions du public.

Et pourquoi un tel billet ici ? :
- eh bien, tout simplement pour permettre aux très nombreuses personnes qui ne pourront pas être à Avignon ce jour-là de proposer leur grain de sel, leur regard, leurs propositions... N'hésitez pas, je relaierai vos questions et points de vue.

A bientôt (et surtout n'hésitez pas à proposer vos récits de lecture...)

(AJOUT DE 13:43 :

suite au commentaire d'Emmanuelle Caminade, réclamant très justement les horaires, je complète ce billet avec l'ensemble du programme des journées corses d'Avignon, organisées par l'Amicale corse de cette ville :

Journées de la Corse et des Amis de la Corse
- Avignon - 4, 5 et 6 Juin 2010 -
- Programme -

Vendredi 4 juin 2010 à 18H: Séance inaugurale.
- Accueil par Mme Marie-Josée ROIG , Député-Maire d’Avignon
Salle des fêtes de la Mairie,
- Vin d’honneur,
- Récital de chants donné sur place par
Claude ETTORI
en guise d’introduction à la découverte de l’âme corse.

Samedi 5 juin 2010

- Toute la journée, de 9H à 20H,
Visite des stands installés sur le « carré d’honneur » des allées de l’Oulle. Avec sur place : animation musicale, buvette et possibilité de restauration rapide .
 Découverte des vins de l’île de beauté : sur le « carré d’honneur » et au niveau d’un stand complémentaire installé sur la terrasse du Cinévox .

- 9H à 18H - Péristyle de la Mairie - Exposition permanente -
Livres et œuvres artistiques ayant trait à la Corse, musiques et chants enregistrés…

- 10H – Conférence - Salle des fêtes de la Mairie -
Edmond SIMEONI -
Président de l’ Association « Corsica Diaspora et Amis de la Corse »
Thème : Une nouvelle Association qui témoigne du dynamisme et des capacités d’initiative de la Corse, des corses et des amis de la Corse.

- 11H - Conférence - Salle des fêtes de la Mairie
Georges RAVIS-GIORDANI,
Professeur honoraire des Universités, Président de l’ADECEM
( Association pour le Développement des Études Corses et Méditerranéennes ).
Thème : L’ADECEM et l’ethno-histoire de la Corse: vingt ans de recherches et de publications..

- 15H - Conférence-Débat - Salle des fêtes de la Mairie
Avec Jacques FUSINA
Professeur émérite des Universités
Et Jean-Yves CASANOVA
Professeur des Universités, Université de Pau.
Thème : Faut-il protéger et/ou promouvoir les langues régionales ?
Les exemples du corse et de l’occitan

- 16H – Table ronde - Salle des fêtes de la Mairie -
Coordination : François RENUCCI
Avec la participation de Jacques THIERS, Paul DESANTI, Jacques FUSINA et Michel VERGE-FRANCESCHI .
Thème : « Où se trouve la littérature corse ? »

- 17H30 - Séance de cinéma au Cinévox
Projection du film « L’exilé » ..
Documentaire présentant les 33 années de Pascal Paoli passées en Angleterre.
Présenté par Dominique Maestrati., réalisateur .
- 19H - Concert de chants polyphoniques , sacrés et profanes.
Avec le groupe « Alte Voce»
Église Saint Agricol ( entrée payante : 15 euros )


Dimanche 6 Juin 2010

- Toute la journée, de 9h à 18H
Visite des stands installés sur le « carré d’honneur » des allées de l’Oulle
.Avec sur place : animation musicale, avec buvette et possibilité de restauration rapide
Découverte des vins de l’île de beauté : sur le « carré d’honneur » et
au niveau d’un stand complémentaire installé sur la terrasse du Cinévox .
Prestation culturelle du groupe « Alte Voce » .
Chants et musiques de Corse, l’après-midi sur estrade, au niveau du « Carré d’honneur »
- 9H -18H - Péristyle de la Mairie - Exposition permanente -
Livres et œuvres artistiques ayant trait à la Corse, musiques et chants enregistrés…

- 10H - Conférence - Salle des fêtes de la Mairie -
Stéphane ORSINI,
Animateur de la FAGEC ( Fédération d’Associations et Groupements pour les
Études Corses ), Doctorant en histoire médiévale à l’Université de Corse
Thème : « La FAGEC et la valorisation des édifices romans de Corse »

- 11H - Débat de clôture - Salle des fêtes de la Mairie -
Thème : « Les défis que la Corse doit relever : avec quels moyens ? »
Débat présenté et animé par Vincent CARLOTTI , ex-Maire d’Aléria ,
avec Edmond SIMEONI , Georges RAVIS-GIORDANI et d’autres intervenants Modérateur : Joseph POLLINI
- 16H - Séance de cinéma au Cinévox.
Projection du film de Lionel Tavera et Fabien Montagner
« A prighiunera di Sanghjuvà » ou « La prisonnière de Saint Jean », en langue corse, sous-titré en français . Conte pour enfants et pour tout public .
Présenté par Lionel Tavera, réalisateur.
- 18H - Tirage de la Tombola
au Carré d’Honneur des Allées de l’Oulle.

samedi 13 juin 2009

Il s'endort en regardant les images

Et la question est : quelles images ?...

Je vais lier dans ce billet trois oeuvres : "Repérages" de Nadine Manzagol (éditions A Fior di Carta, 2008), "Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi (éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2009) et le court-métrage "2001 II" de Gérard Guerrieri (déjà évoqué dans le billet "De quoi rire").

(A ce propos si des lecteurs de ces billets - qu'ils soient tous remerciés publiquement ici - trouvent que certains noms de créateurs ou d'oeuvres reviennent trop souvent, je répète humblement que ce blog n'en est qu'à ses débuts et qu'il ne tient qu'aux autres que moi-même de signaler les oeuvres corses qu'ils aiment et qui n'ont encore jamais été citées ou commentées ici : ce sera avec un immense plaisir, et si cela est déjà arrivé plusieurs fois, cela n'est pas encore assez à mon goût ; d'ici-là, je dois m'excuser d'exposer un imaginaire personnel qui repose en effet sur quelques noms, et quelques oeuvres, souvent remâchés, revus, relus...)

"Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi
Revenant au sujet de ce billet, je dois d'abord faire part de mon émotion lorsque j'ai appris (via le blog de Xavier Casanova) que Michel Vergé-Franceschi venait de publier une "anthologie de voyageurs de l'Antiquité à nos jours" (c'est le sous-titre). Je me suis dit, à la fois ravi (un peu) et navré (surtout) : "Encore !"
Ravi parce qu'un livre qui évoque la Corse d'une façon ou d'une autre, dans une collection de grande diffusion nationale est toujours pour moi, au minimum, une belle occasion de remettre sur la table publique la question d'une "littérature corse" (comme définie dans le premier billet de ce blog).
Navré parce que voir revenir, en 2009, dans toutes les librairies de France et de Navarre toute la série des images, clichés, stéréotypes produits sur la Corse par le regard des "Voyageurs" extérieurs à l'île, c'est presque désespérant. Je fais part ici d'un sentiment personnel que vous ne partagerez peut-être pas, n'hésitez pas à me contredire. Car ce qui me désolerait encore plus, ce serait que ce livre (qui a certainement bien des mérites) paraisse sans qu'il en soit rien dit, ou qu'on le feuillette et le lise comme s'il n'apportait rien de neuf ou n'était pas susceptible d'être débattu.

Je ne remets pas en cause le fait d'avoir un oeil sur l'oeil du Voyageur... En attestent les billets évoquant ici Balzac et Mérimée (qui ont donné lieu à des débats : voir les commentaires).
Je ne remets pas en cause l'intérêt du travail considérable fourni par l'auteur pour prendre connaissance, classer, citer tous les extraits de textes très divers réunis dans l'ouvrage (1248 pages !).
Ce que je remets en cause c'est le fait de présenter une nouvelle fois la Corse d'abord comme une "matière" (le "voyageur", nous explique bien l'auteur, vient chercher un site géostratégique, des ressources naturelles, ou des émotions, en ce qui concerne les écrivains romantiques) plutôt que comme un "Sujet". Il me semblait pourtant que les Corses avaient pris la parole et la plume depuis longtemps.

D'ailleurs (c'est peut-être une des faiblesses méthodologiques du livre), l'auteur signale que très peu de voyageurs sont venus en Corse durant la période médiévale et il a donc recours à d'autres textes pour pouvoir évoquer la "description de la Corse" de cette époque, et ces auteurs sont corses ! : "De fait, ce sont les chroniqueurs indigènes qui, plus que les voyageurs, nourrissent alors la littérature insulaire" (page 11). Donc l'ouvrage de Vergé-Franceschi participe de deux genres distincts : l'anthologie des récits de voyageurs extérieurs à la Corse et les descriptions générales de la Corse (parfois écrites par des Corses). Ce flou entretient peut-être la confusion et finit par corroborer l'idée que le regard des Voyageurs est le paradigme d'un discours global sur la Corse, d'un discours qui tend vers le "vrai". Sinon pourquoi inclure les extraits des Chroniqueurs corses ?
De même, d'autres que moi, pourront s'étonner de l'absence des auteurs italiens du XIXème siècle, comme Niccolò Tommaseo. Pourquoi cette absence ? Alors que les travaux se sont multipliés ces dernières années sur les rapports intellectuels et autres entre les Corses et les Toscans (notamment par Marco Cini). Ces regards-là sont eux aussi très importants.

Je n'ai fait que feuilleter l'ouvrage, pour l'instant : j'ai lu l'introduction de François Moureau, universitaire spécialiste des littératures de voyage (voir ici une interview intéressante qui finit sur un éloge de la littérature de voyage d'aujourd'hui), l'avant-propos et la note de Michel Vergé-Franceschi et quelques unes des nombreuses pages introductives de l'auteur (en italique dans l'ouvrage) qui présentent les extraits classés en différentes catégories (Première partie, "Coups d'oeil et vues d'ensemble" : et notamment, "la traversée", "les deux ports principaux", "une île carrefour", "les bains et eaux thermales", "le peuple corse", "la langue corse", "l'hospitalité", "les ressources de la mer", "la société corse", etc. ; Deuxième partie, "Le sites" : et notamment, outres les villes, villages et sites naturels, "château", "cimetières", "églises", "urnes funéraires", etc.)

Un autre point qui m'a posé problème : l'auteur cite, au chapitre "Hospitalité", la nouvelle de Mérimée, "Mateo Falcone" ; hors, c'est une fiction, non un récit de voyage... Combien d'autres fictions aurions-nous pu intégrer alors ! Une proposition : une fiction écrite par un Corse, en latin, le "Vir Nemoris" ; il se trouve qu'il y est notamment raconté une sorte de "voyage en Corse", accompli par Circinellu traversant l'île d'Ouest en Est, fuyant les armées françaises et parcourant les hauts lieux historiques...

Me reste donc cette impression d'un travail incomplet, peu clair dans son projet et ne problématisant pas assez son sujet. Mais qui suis-je pour ainsi exprimer une opinion si fragile ? Je demande à être détrompé ! Je reconnaîtrai mes torts et mes erreurs sans difficulté...

"Repérages" de Nadine Manzagol
Il se trouve que je viens de lire un tout petit livre de Nadine Manzagol : "Repérages". Il s'agit d'un scénario pour création audiovisuelle, le texte est donc la description d'une suite de 20 scènes (intérieur nuit, extérieur jour, etc.). Le scénario est suivi d'une sorte de postface explicative qui dit l'essentiel du projet : "Désirant mettre en scène le travail des collecteurs de traditions et de témoignages d'existence (qui oeuvrent pour une mémoire revivifiée et contemporaine, intergénérationnelle et multiculturelle en Corse) ; j'ai choisi un thème qui évoque une forme de spatialisation ludique, bien connue sur l'île, pour figurer un certain rapport au lieu." Cette forme est une "figure géométrique carrée" que je vous laisse découvrir.

Dois-je commencer par ce qui ne m'a pas emballé ? Un aspect parfois très explicatif, un peu plat, des propos des différents "personnages" du scénario, aspect qui leur enlève toute singularité ; comme si chaque nom renvoyait en fait à un seul et même narrateur un peu impersonnel.

Ce qui m'a plu au plus haut point, c'est justement les métamorphoses de cette figure géométrique dans le temps et dans l'espace, dans ses usages aussi : figure pour jeu d'enfants, figure religieuse propre à la méditation, figure initiatique pythagoricienne, etc. Mais dans tous les cas, une figure faite pour habiter le monde réel et construire un monde mental. Une figure d'institution.

Autre point qui m'a sauté aux yeux, l'auteur prend acte de l'évolution culturelle de la Corse actuelle (elle l'appelle "déculturation") et met en scène, donc, des "collecteurs de traditions", c'est-à-dire des personnes, d'une façon ou d'une autre, qui sont à la fois incluses dans ces traditions (héritage) et extérieures à celles-ci (l'héritage a été perdu).

Et c'est là que nous pouvons établir un lien avec l'ouvrage de Michel Vergé-Franceschi. Voici l'extrait qui m'a frappé :

Un promeneur : Venez voir cette petite église, là au creux de la place entourée d'un muraillet. Une piévanie ancienne sans doute ! C'est comme un abri naturel pour ces enfants qui en ont fait leur aire de récréation. On imagine que tant de générations, ici ont dû venir y jouer, y bavarder, y prier, s'y recueillir, s'y rassembler au gré des jours, de coutumes collectives et de solitude. regardez ce détail sculpté dans le portique, que d'heures n'a-t-il pas fallu à l'artisan qui l'a gravé ! Il en a acquis une force d'expression très singulière. Oui, elle paraît hors du temps cette chapelle ! Hors de notre temps contemporain, secrète et un peu magique comme si elle s'ouvrait sur un théâtre antique et agreste de gestes et de rituels dont nous avons perdu le sens. Ce dont nous cherchons la trace pour recomposer l'histoire et en restituer quelques fragments oubliés. Heureux si nous y parvenons ! Mais ce qu'il me semble le plus énigmatique parfois c'est de découvrir un espace mêlé de nature et d'architecture qui révèle, tel équilibre singulier d'existences qui est l'empreinte même de ce lieu, et qui se prolonge dans notre imaginaire...

Une femme : Quel lyrisme, Jérôme ! Tu as l'air d'un voyageur en pays étranger !

Jérôme : Mais nous le sommes tous, d'une certaine façon ici même, en redécouvrant des strates de temps successifs qui nous révèlent d'autres réalités, à la fois si proches et si ignorées...

Sur une aire de terre battue, à quelques mètres de là, les petites filles, en riant, se tenant par les mains, tournent très rapidement sur elles-mêmes, pieds joints près des cartons maintenant défoncés. Elles chantent :

"Casa aperta, spalancata ! Ci entre u sole à lume offertu ! E' ci piglia à mani sparte. Surisi è ciotta scaccani in i lavi di l'ochji crosci" (Ghjacumu Thiers)

La vivacité de leur rire fait se retourner les promeneurs dont l'attention est bientôt attirée par les enfants qui jouent à "U Tre". Ils s'approchent d'eux, qui, un instant distraits, se provoquent l'un l'autre quelques instants pour se donner contenance devant les visiteurs. Puis, Carlu, dépité de perdre devant une telle assistance, balaye tous les cailloux d'un revers de la main et s'enfuit en défiant son adversaire. Mais celui-ci, loin de se fâcher, s'en va de son côté près des petites filles et fait la roue sur les cartons pour les amuser, comme en une pirouette de salutation.

Voilà une scène qui convient à mon coeur (mais le vôtre est certainement fait différemment) : des personnages de Corses se revêtent eux-mêmes de l'apparence du Voyageur dont parle Vergé-Franceschi. La remarque ironique de la "femme", la réponse paradoxale de "Jérôme", la petite scène des enfants pour finir par les cailloux balayés d'un revers de main et cette "pirouette de salutation", je trouve que tout concourt à poser avec gravité les enjeux de l'imaginaire corse aujourd'hui tout en s'accordant la mise à distance du second degré, de la mise en fiction et des gestes simples et mystérieux de l'enfance. Cela me paraît une façon plus riche de poser la question de l'Oeil du Voyageur.

La question pourrait donc être la suivante : quel(s) regard(s) la Corse produit-elle sur elle-même et sur le monde ? et non plus seulement et toujours "quels regards Sénèque, Monseigneur Giustiniani, Mérimée et consorts ont porté sur la Corse ?" Les oeuvres qui répondent à la première question (ou la mettent en scène) devraient avoir au moins autant d'espace sur les tables des librairies de Corse ou de toute autre terre émergée sur notre planète que ceux qui s'attelent à la deuxième question, non ?

"2001 II" de Gérard Guerrieri
Dans "Repérages", il est question à un moment donné de la Libération de la Corse en octobre 1943 et de la participation des Goumiers marocains. Cela m'a aussitôt fait penser au court-métrage de Guerrieri qui met justement en scène l'oncle Augustin décidé à emporter chez lui la grande stèle du monuments aux morts au col de Teghime. Pourquoi ce désir ? Parce que cette stèle cache en fait le monolithe noir envoyé aux Grands Singes puis aux Hommes par les Extraterrestres afin de leur donner "la faculté d'évolution cognivite" (sic), comme il est montré dans "2001 l'Odyssée de l'espace" de Stanley "Cubique" (comme dit l'oncle : voyez le film ici).

Vous voyez le lien avec le travail de Michel Vergé-Franceschi et le scénario de Nadine Manzagol !