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jeudi 5 novembre 2009

Récit de lecture : JPA et ...une surprise

Je prends quelques minutes pour, tout en remerciant très chaleureusement JPA, publier un de ses récits de lecture qui contient à la fois un texte, une surprise et une morale, bref quelque chose comme une fable !

Ci vole à ralegrà si di tanta richezza ; ùn ci manca più chì a pussibilità di sente a so voce quand'ellu leghje o canta u testu di issu articulu.

Je me suis toujours dit que (bien que naturellement beaucoup plus porté vers les oeuvres individuelles dites "modernes" ou "originales" ou d'avant-garde) les textes dits "traditionnels" pouvaient recéler autant de plaisirs, divers, que n'importe quelle production littéraire qui se veut novatrice. Finalement, ce qui me plait, c'est de considérer que la littérature (corse, ici) est le fruit d'interactions entre les oeuvres les plus variées (et les lectures les plus variées de ces oeuvres les plus variées, etc. etc.). Un ensemble d'interactions en perpétuel mouvement.

Donc, la question suivante : que nous (à nous, aujourd'hui et maintenant) dit et fait ce texte présenté par JPA ? Selon vous ? (Je donnerai un début de réponse personnelle dans les commentaires).

Eccu u travaglione di JPA (tanti ringrazii !) :

En furetant de droite à gauche, j'ai trouvé cette poésie. Très représentative il me semble de l'âme insulaire.

Je ne connais pas l'auteur mais à certaines tournures de phrases il semble être du sud ("supra", "amuri", "beddu", "cavaddu", "iddu")
mais dans d'autres il écrit en supranacciu : "nascia" et "criscia" pour la 1° personne du singulier...

Toujours en ce qui concerne son écriture, j'ai noté que ce poème devait être un petit peu ancien, en tous cas il ne date pas de l'après guerre. Effectivement la nasalisation (là aussi propre au sud) est "inscrite" au mépris pourrait-on dire d'une standardisation ulterieure: "quannu" pour "quandu" actuellement...
Notons aussi l'utilisation du "ghj" avec une tentative de le transcrire avec "ggh" comme dans "buttigghia" et "figghiu" que nous écririons évidemment dans le sud "buttighja" et "fighju" ou "fighjolu".
A ma connaissance le verbe "s'adrumintava" pour "s'adurmintava" est propre encore une fois au Stremu Miridianu. Pareil pour "si curcava" à la place de "s'incruccava".
La suppression de la voyelle initiale de certains mots ("Avìa la facci nsurcata e li mani ncadduti") prouve une origine paysanne que sous-tend le thème du texte, d'ailleurs.
Par contre l'on peut noter l'utilisation de l'infinitif "italien", certes un peu corsisé, comme c'était d'ailleurs l'usage dans les textes en corse de la fin du 19°, début 20°: "cuntari" par exemple pour "cuntà", comme nous l'écririons actuellement.
Dans la prononciation voici quelque chose d'étonnant encore une fois pour l'époque: l'élision du "d" initial pour "di" dans les phrases suivantes "un pezzu i pani neru" et una "buttigghia i vinu russu".

Le thème est un peu rabâché, certes : souvenir du père qui exerçait un métier d'un monde rural en train de disparaitre, nostalgie de l'enfance, éloge de la simplicité. Mais cette simplicité justement nous la ressentons dans l'écriture, sans fioriture et au contraire avec des tournures de phrase très paysannes: "è tirava, tirava, tirava" pour exprimer le "assai" trop employé, à mon goût, de nos jours... Et le ton ! on peut presque l'entendre quand l'auteur nous dit: "cantava, tutta la jurnata cantava", hein ?! (notons, dans ce vers l'utilisation du "j" remplaçant le "g" normal à cette époque, pour rendre l'adoucissement de la consonne initiale (le "j", évidemment se prononçant "i")... L'auteur utilise aussi des expressions corses très familières, ce qui ne se faisait pas trop il y a un siècle: "turnava à casa stancu mortu" ! Autre exemple : "'nsurcata", faire commencer le mot par 'ns est fidèle à la prononciation corse et en plus le changement du L en R est très... ajaccien (calciu-carciu, balcone-barcò...)

Difficile à dater, donc. Je dirai relativement ancien mais écrit par quelqu'un de relativement lettré car il rend bien la prononciation corse à une époque où l'on écrivait encore un corse toscanisé.
Ce texte s'intitule CARRITERI:

CARRITTERI

Iu, nascìa e ci criscìa
supra u carrettu di me patri,
chi beddu carrettu,
tuttu riccamatu d'oru.
Quannu 'npajava
era nu spittaculu
ca nun si po' cuntari,
ora è jittatu ddà
n'un agnuni ô scuru
e ddivintatu
u regnu di lu scurpioni,
tra fulinii e tarantuli;
Mi chianci u cori, mi chianci!
Me' patri,
era carritteri furtunatu,
sempri cuntentu.
Puru quannu a sorti
nun l'accumpagnava,
iddu rideva e cantava,
cantava, tutta la jurnata
cantava ...
e lu cavaddu soiu
era pacenziusu e forti.
Quanta strada,
quanta fatica,
quantu suduri,
quantu amuri.
Un pezzu i pani niru,
quattru coccia d'alivi salati,
na buttigghia i vinu russu ...
Chiddu chi guadagnava ci bastava
e ringraziava sempri a Diu,
e, cacciava, "ah! ca scurau ..."
Quannu turnava
a casa stancu mortu
s'abbrazzava a me matri,
poi si curcava
e sùbbitu s'addrumintava.
Avìa la facci nsurcata
e li mani ncadduti ...
Ci piacìa ddumarisi a pipa
cu ncocciu di carbuneddu vivu
e tirava, tirava, tirava.
"Vossìa binidica patri miu ..."
Tuttu santu e binidittu figghiu ...
rispunnìa.



En poussant un peu mes recherches, et grâce à Monsieur GOOGLE, je m'aperçois que ce texte est d'origine... Sicilienne, d'un certain Gianni Agurio !

Quelle surprise: a lingua corsa ne serait pas si "minoritaire" que ça après tout.

JPA

samedi 19 septembre 2009

Un récit de lecture : JPA et Petru Santu Leca

Reçu aujourd'hui un deuxième récit de lecture de JPA. Un grand merci !

Le voici offert à votre regard, n'hésitez pas à rebondir ! A bientôt :

Appena di puesia...
Quissu u puema m'ha scummossu da a prima volta chi l'aghju intesu ; ùn ci hè tant'affari ad aghjungna : a musica di i paroddi, quidda di a lingua, incàlcani pricisamenti l'atmosferu ch'ha vulsutu discriva l'autore :
Pesu di u ricordu, tristezza, ma dinò malincunìa...
Ghjè, par me, un capu d'òpara ! Un asempiu di sintimu, di purezza è di "lindezza" (si diciarà què ?)
Sans philosopher, Leca nous fait ressentir ses sentiments. Il nous fait entrer dans cette chambre qu'on devine meublée d'une armoire et d'un lit en noyer aux draps blancs.
On devine les matins calmes et tristes, sans parole, entre la mère et le fils, avec la vision du jardin mouillé de rosée derrière la fenêtre de la cuisine...

Ce poème fut publié dans "L'Annu corsu" en 1924.
On le trouve dans "L'Anthologie de la litterature Corse" de Ceccaldi (p.368), mais il faut l'avoir entendu récité par Antoine Ciosi, avec sa belle voix chaude, sur un album que j'avais enfant (enfin, mon père), je ne sais plus lequel...

Je retrouve dans cette poésie toute la simplicité des poètes corses : sans flonflon ni tralala, ni excès de sensiblerie !


Anniversariu

Dumane so nov'anni, o Mà, chì babbu hè mortu.
Ma cum'è ch'elle sò cusì tranquille l'ore
E ch'ellu canta u russignolu in fondu à l'ortu,
Quand'ellu pienghje è ch'ellu soffre lu me core ?

Digià nov'anni ! Mi ricordu quella sera
Piena d'affannu, di spaventu è di dulore.
A bassa voce, tu dicii una prighera,
E cu tecu prigava, o Mà, lu nostru amore.

Babbu più calmu ripusava in lu so lettu
E lu silenziu ingutuppava lu paese.
Ma eiu sintia tamanta angoscia in lu me pettu
sulamente à guardà le care mani stese.

E strinsi quella sposta annantu à lu linzolu
Dicendu pianamente: O Bà, comu ti senti ?
"Mi sentu megliu: vai à dorme, u me figliolu..."
Eppò per sempre, li so ochji funu spenti

Dumane so nov'anni, o Mà, chì babbu hè mortu.
Ma cum'è ch'elle sò cusì tranquille l'ore
E ch'ellu canta u russignolu in fondu à l'ortu,

Quand'ellu pienghje è ch'ellu soffre lu me core ?


Petru Santu LECA

mercredi 15 juillet 2009

Un récit de lecture, suite : JPA sur JNP

Voici transcrit ici avec grand plaisir le message d'un lecteur de Jean-Noël Pancrazi, message reçu aujourd'hui, citant "Corse" (2000). Merci.

Avà ch'eddu hè più calmu u blog, sottumessu ch'edd'hè à a nicessità di una sosta statinali, vi possu prisintà eiu un pizzucciu di litteratura. Un strattu di l'òpara d'un autori chì sà cum'è nimu rendaci l'annoiu serenu di i paesi di soli, a siesta di a vita sott'à la sciappittana d'un eternu aostu.

À didda franca, m'hè difficiuli di leghja d'un trattu un libru sanu di ssu scrivanu. Ma sarà u scoppu di a litterattura di compia, d'andà in furia, di ghjungna à a fini ?

Dunqua, Jean-Noël PANCRAZI, pà a biddezza spùtica di a so scrittura (ci parla di a "vita" à u famosu V240, spidali di i vechji, in Aiacciu, duva mora pianu pianu u so babbu)
:

"Oui, je les aimais tous : Lullu qui, malgré ses coudes et ses chevilles blessées, passait et repassait dans le couloir, comme si, dans sa discrétion bouleversée, avec sa connaissance exacte des lits et des pièces trop calmes, elle devinait de loin, d'après la profondeur du silence et de l'ombre de notre chambre, où on en était. Les deux femmes qui, occupant des chambres qui se faisaient face et venant de la même région du Niolu, tapaient sans fin avec une cuillère, qu'on n'avait jamais réussi à leur retirer, sur le rebord de la tablette ou le bras de nickel de leur lit comme si elles avaient composé, inventé un morse secret, qui se compliquait, s'accélérait de jour en jour, pour se prévenir de l'arrivée d'un ennemi, d'un étranger qui viendrait les enlever."

JPA