Affichage des articles dont le libellé est Michèle Corrotti. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Michèle Corrotti. Afficher tous les articles

vendredi 5 août 2016

Divin juillet (suite)

Suite du billet "Divin juillet".

Donc, le roman de Gilles Zerlini m'a emballé.

Rappel de la couverture : CHUTES ou Les mésaventures de Monsieur Durand. Un titre en lettres majuscules, un sous-titre en lettres minuscules, le tout plaqué sur une énorme grenade dite MK2.

Chutes : en effet, Monsieur Durand semble ne jamais cesser de tomber, encore et encore, dans les cercles de son enfer (en fait, le nôtre, nous dit la voix du narrateur...) : le monde contemporain de l'entreprise, ici une agence de communication (c'est-à-dire une agence de destruction du langage et de l'humanité). (Je me souviens : Jérôme Ferrari en donnait sa version dans Un dieu un animal, et là aussi la guerre n'était pas loin).

Mésaventures : car le roman oscille entre, ou entremêle, voire unit deux tonalités, le récit didactique naturaliste de cette solitude dans un monde qui se dissout et le commentaire faussement distant, mais vraiment ému, du narrateur (celui qui nous interpelle régulièrement : par exemple, page 33, au début du chapitre IV, justement intitulé "Chutes" : "Y a des choses comme ça mon frère qu'on fait seulement pour plaire, pour tenter de combler le vide, pour essayer de redistribuer la chance qu'on a eu à naître pas débile ou bancal, de régurgiter tout cet amour reçu, pour les autres, par compassion.").

Gravité, distance : deux façons de regarder les tourments du personnage avec humanité. De Dante Alighieri jusqu'à "Durante Alighieri".

Beauté poétique des expressions revenant en force à la fin de l'ouvrage, lorsque le personnage arrive finalement à s'extraire de son enfer (le nôtre) : "Comme un sommeil profond une douce noyade, comme le mica au centre d'une boule de granit, seul cette fois-ci pour de bon..." (page 107) ; "Et puis plus loin, des bêtes ; brebis groupées en un seul corps lové en spirale et le doux bruit de leurs mâchoires, un seul grand animal magique, un accord musical pour qui l'a déjà entendu. Quelques vaches éparses au pelage fauve et bringé, aux yeux immenses et charmeurs cerclés de noir, au mufle sombre de coton, suivaient son passage du regard." (page 113).

Passage du naturel au surnaturel. Il faut lire le roman, je ne peux en dire plus, au risque de déflorer le jardin final. Présence normale de ce surnaturel, présence nécessaire, refuge ultime de ce que peut être une vraie relation d'humanité.

Le dernière phrase est une question : très belle. Qui nous engage à répondre, ou à relire le roman, trop court, mais dense, car, nous l'avons lu trop vite, on s'en rend compte à la fin, il faut y revenir, goûter la conduite de chaque chapitre, de l'attaque à la clôture, sans oublier les titres, et les ellipses entre eux.

Littérature corse vivante.

Et puis j'ai lu Tito Franceschini Pietri, Les dernières braises de l'Empire, d'Elisabeth et Sampiero Sanguinetti. J'ai beaucoup aimé ce personnage réel, secrétaire particulier de Napoélon III, du Prince impérial puis de l'impératrice Eugénie. Un homme tout entier voué à cette famille impériale, un intime, connaissant toutes les affaires politiques et personnelles, oeuvrant pour le retour de l'Empire, mais voyant tout cela s'effondrer, et cette famille, et le bonapartisme, et le rêve d'Empire. La fin.

Quel travail fabuleux de déchiffrer ainsi 45 années de correspondance entre ce Tito (Jean-Baptiste) et sa demi-soeur Catherine !... qui au début du moins sembla nourrir une admiration et une affection quasi-incestueuse pour son demi-frère. Tito, nous font comprendre les auteurs, était voué aux femmes impossible, aux femmes idéalisées et intouchables (mère morte en couches, demi-soeur, impératrice)... Génial personnage figurant la puissance, la maîtrise (de l'eau sur ses terres de Balagne, de ses affaires de familles, des intrigues politiques corses et parisiennes, des contacts avec les sommités mondiales) et tournant cependant à vide, n'embrayant plus sur le monde réel, simple figurant, figuration... Un peu comme ce Prince impérial mourant glorieusement en Afrique du Sud, percé par les flèches et les lances des Zoulous... Fin.

D'ailleurs, la photo qui orne la couverture est étrange : Tito est debout, en chapeau haut de forme, une canne à la main gauche, le coude du bras droit sur une rambarde à colonnade qui semble factice, comme d'un décor pour studio de photographe... (une photo prise entre 1858 et 1870, donc pendant la période où l'Empire existe encore... mais vit ses dernières années en France).

Livre crépusculaire, donc. La forme choisie par les auteurs, mêlant récit et analyse, a rendu ma lecture très agréable, mais le personnage m'a paru éloigné. J'aurais aimé en savoir plus sur sa vie sentimentale, notamment (pas marié, pas d'enfants). Seule allusion, à la page 176, lorsque les auteurs reviennent sur les enfants morts en bas âge de sa demi-soeur Catherine :

"L'important pour lui est que Catherine soit en vie. Lui dont la mère n'a pas eu cette chance. Les enfants meurent souvent à la naissance ou peu de temps après. C'est dans l'ordre des choses, c'est douloureux, mais on veut se persuader que le petit être n'est pas encore totalement une personne. Il faut bien trouver le moyen d'atténuer le malheur. Ce qui est plus révoltant, c'est que la mère s'en aille car, de toute façon, sans sa mère, le petit être ne sera jamais totalement heureux. L'injustice dès lors est double : l'injustice d'une jeune femme qui meurt et l'injustice d'un enfant privé de sa mère. Un enfant qui ne pourra peut-être jamais plus dépasser le manque de ce vide insupportable. Tito avait tenté de le surmonter en idéalisant la femme absente et inaccessible et en évitant de lier sa vie à celle des femmes accessibles. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des aventures et des maîtresses si l'on en croit ses amis Mérimée et Stoffel qui se plaisent à glisser des allusions grivoises dans les courriers qu'ils échangent avec lui."

Oh, j'aurais aimé en savoir plus : "des aventures et des maîtresses", "ses amis Mérimée et Stoffel"... Les auteurs auront voulu rester pudiques sur ce sujet, pourtant considérable. Maîtrise du coeur et de la sexualité... pour aller où ? Finir par être enterré à côté de son Empereur...

Puis j'ai lu Les mauvais sujets, écrit là aussi par un couple d'auteurs, Michèle Corrotti et Philippe Peretti. Lecture très agréable pour moi : plaisir du pastiche du roman libertin du XVIIIème siècle, plaisir de l'entremêlement des intrigues et des trajectoires de divers personnages, tous liés par la vie bastiaise des années 1768 à 1770 si j'ai bien compris. Mais ces plaisirs ne me portèrent pas forcément à relire l'ouvrage. Comme si les scènes et actions avaient trop peu de consistance pour mon regard... je les voyais défiler sans heurts pour, me semble-t-il, servir surtout d'illustration aux différents aspects de la vie bastiaise de l'époque (politique, religion, amour). C'est évidemment une sensation bien singulière, et une opinion subjective, je les énonce ici pour rendre justice à la vérité de ma lecture, non pour blesser quiconque. Donc, l'intérêt pour moi fut surtout historique (plutôt que romanesque) : dans la mise en avant de personnages non paolistes, comme Orlando Questa, le Bastiais, qui espionne pour le compte de Gênes ; les commerçants et notables bastiais regardent surtout leurs intérêts économiques en travaillant avec les nouveaux maîtres français ; Mirabeau joue en Corse une partition personnelle d'émancipation de la tyrannie et de la haine de son père ; les amoureux jouissent de leurs corps tant que cela est possible, les soldats cherchent à tuer le temps ou gagner une gloire sur le champ de bataille qu'ils pourront monnayer plus tard dans leur carrière. Cela pour moi est très important pour la littérature corse : mettre en scène toute cette complexité des sentiments ambivalents, changeants, où les soucis personnels et les attentes collectives passent sans cesse les uns devant les autres. Mais encore une fois, j'aurais aimé plus de chair, c'est paradoxal. Chaque chapitre commence par une voix qu'on prêtera à un narrateur d'aujourd'hui et brise ainsi trop souvent les deux piliers de la magie du romanesque (le suspense et l'identification), pour mon goût. Mais peut-être ne suis-je pas fait pour ce type de roman ?

Au final, trois lectures consécutives de trois ouvrages de littérature corse. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vécu cela. Et ce fut si fort que cela me détermina enfin à rouvrir ce blog !

La discussion est ouverte bien sûr !

dimanche 31 juillet 2016

Divin juillet

(Le titre est une citation, mais ce sera difficile de l'identifier...)

Cher journal "extime" (selon l'expression de Tournier), lieu appelant à la discussion collective courtoise même entre anonymes, sorte d'agencements d'anthologies ultra-subjectives, paradis ou enfer de la critique de livres corses, agent - avec bien d'autres - de la vie de l'imaginaire corse contemporain (d'une complexité encore bien méconnue), appel à regarder avec enthousiasme la production littéraire (et artistique au sens large) insulaire, etc. etc., je te retrouve.

Trois ans, jour pour jour, après avoir mis en sommeil ce blog, je le rouvre. Je n'y reviendrai qu'à mes heures perdues, qui sont devenues rares. Je me suis longuement demandé si je laissais la possibilité d'envoyer des commentaires ou si, suite aux expériences riches mais parfois malheureuses du blog première époque (2009-2013), je ne ferais pas mieux de laisser d'éventuels commentaires fleurir ailleurs, surtout sur Facebook. Mais finalement, je trouve que le blog est un lieu qui rend plus accessible les propos et les discussions, qui pourront ainsi être lus bien plus tard, différemment.

Mes principes sont les mêmes : définition maximaliste de la littérature corse (écrite en toutes langues, brassant l'imaginaire insulaire), appel à la discussion sur les lectures réelles des ouvrages littéraires corses, liberté absolue dans la façon d'évoquer nos lectures (quelques mots, dix pages, en prose ou en vers, etc.), possibilité d'évoquer des films, des travaux d'arts plastiques, des chansons, etc..., appel à la courtoisie dans les échanges et à la sincérité la plus grande possible (je considère les critiques négatives comme normales et bienvenues, je ne considère pas que pointer ce qui nous a déplu ou paru mauvais dans un livre serait inutile ou équivaudrait à agresser son auteur).

***************************

Un auteur écrit (en réponse à deux journalistes) :

"La littérature n'a aucun devoir. Elle n'est là que pour le plaisir intense que nous prenons à la faire, et pour la sorte bien différente de plaisir que l'on prend à lire quelque chose qui a du corps, quelque qui a été conçu pour résister au temps, en plus de la beauté qui en est l'essence même. Quelque chose qui jette encore des étincelles - une braise dont la lueur, pour sourde qu'elle soit, n'en est pas moins opiniâtre."

***************************

J'ai été frappé par une chose : les trois livres que je venais de lire à la suite (lors de cette dernière semaine de juillet, divin juillet, entre la rue Maglioli à Ajaccio et le quartier Scubettu à Campile) avaient un point commun, un climat commun : un climat crépusculaire.

Je corrige tout de suite mon impression, parce que je n'aime pas quand ça se finit, je n'aime pas les fins tragiques... je veux me souvenir qu'après le sang, il y a une famille... qu'une fois Hippolyte et Phèdre déchirés, Thésée adopte Aricie. Et la lumière se fait dans la salle.

Disons donc plutôt, un moment crépusculaire traversé d'aube.

Les trois livres sont :

- Chutes ou Les mésaventures de Monsieur Durand, Gilles Zerlini, 2016, éditions Materia Scritta
- Tito Franceschini Pietri. Les dernières braises de l'Empire, Elisabeth et Sampiero Sanguinetti, 2015, édition Albiana
- Les mauvais sujets, Michèle Corrotti et Philippe Peretti, 2016, éditions Alain Piazzola

J'ai aimé lire les trois.
J'ai préféré de loin le premier, le premier roman de Zerlini, dont j'avais adoré les Mauvaises nouvelles. Pourquoi ? Parce que j'ai eu la sensation de vivre avec l'histoire. Des scènes, des expressions me restent dans la tête et le coeur. Tout ne me plaît pas dans le roman de Zerlini, je trouve que la première moitié du livre (récit de la crise vécue par un homme qui n'en peut plus du monde qui l'entoure, monde aseptisé et hypocrite de l'entreprise libérale, monde disparu de son Toulon natal, monde familial et personnel en déshérence) est un peu attendue. Le déclin, le déclin... même si je trouve l'entremêlement des étapes de ce déclin avec les remémorations du personnage assez réussi, renouvelant régulièrement mon attention. Remémorations dont j'ai senti la force de chose vue (vécue). J'ai aimé sentir la vie de Zerlini dans ces remémorations.
Et puis est venu pour moi le chapitre du "Dernier conseil d'administration" que la grenade en couverture du livre préfigure (grenade qui remplace le taureau en couverture des Mauvaises nouvelles...). A partir de ce moment, mais je ne révèle rien de l'histoire, l'histoire pour moi devient primordiale, je suis en attente, je veux savoir. J'ausculte chaque détail. Monsieur Durand a pris un autre chemin, c'est le deuxième moment du livre, jusqu'au tout dernier chapitre qui nous réserve une troisième surprise, géniale, très belle (aussi forte, pour moi, que la séquence finale de Tree of life de Terence Malick).
Y repensant, plusieurs jours après, me vient l'idée que je n'avais pas compris l'évidence ! Le court roman de Zerlini, mine de rien (d'ailleurs le roman commence ainsi : "Un drôle de type comme on dit, un type simple, une face ordinaire, sans beaucoup de charisme."), mime les trois moments de la Divine comédie. Bien joué ! Le livre refermé, je suis emballé. J'ai envie de le relire. Je le relirai.

(Il faudra aussi que nous parlions de la préface de François de Negroni, un des rares textes d'aujourd'hui à regarder la littérature corse contemporaine avec point de vue ample et critique, propre à susciter la discussion, comme les analyses de Kevin Petroni, nous y reviendrons).

Bien voilà. Il est 19:16. On me somme de lâcher l'ordinateur. J'obtempère. Je reviendrai mardi ou plus tard sur mes lectures des Sanguinetti et des Corrotti/Peretti !