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mardi 20 avril 2010

Madeleine Rossi interroge GL Moracchini et JP Arrio sur... les mazzeri !


Ce billet pour rappeler que vendredi prochain (23 avril 2010 / 17 h 30 - 19 h 30 / Librairie All Books and Co, rue Cabassol, Aix-en-Provence) aura lieu le dernier Club de lecture corse de la saison sur le thème "Des mazzeri, pour quoi faire ?" (voir ici pour précisions).

Mais aussi ce billet pour donner à lire un article de Madeleine Rossi, journaliste, traductrice, sans cesse en voyage entre la Suisse, l'Italie et la Corse (voir son site, pour découvrir aussi tout un travail photographique en Corse, en Italie, en Egypte, ailleurs encore). Cet article est issu d'une enquête radiophonique pour la Radio Suisse Romande (émission "Hautes Fréquences" : "l'émission qui n'a pas froid aux cieux") qui s'intitule : "Le retour du sorcier corse".

Je reproduis ici cet article avec l'autorisation de son auteur. (Lors du Club de lecture, nous écouterons quelques passages de l'émission radio (qui pourra être gravée sur CD à la demande), émission qui dure une bonne demi-heure et qui est très intéressante ; notamment, je trouve, le moment où Jean-Pierre Arrio révèle - à son grand étonnement - "voir" à quoi ressemble un mazzeru ! Et il n'y a aucune moquerie de ma part dans cette dernière phrase : je consacrerai d'ailleurs un billet à ce passage de l'émission, avec transcription des propos de JP Arrio et enquête sur les origines potentielles de sa "vision" !)

Bonne lecture ! Et un très grand merci à Madeleine Rossi pour l'accès à cet ensemble écrit, parlé et photographié (voir image au début de ce billet) autour du personnage du mazzeru !

(Pour poursuivre l'exploration des métamorphoses de cette figure majeure - peut-être trop présente ? c'est du moins l'avis d'un lecteur du blog - de l'imaginaire corse, je vous engage à lire le beau texte de Nadine Manzagol : "A casa di l'Orcu").


LES MAZZERI CORSES, SORCIERS OU ESPRITS FRAPPEURS

Il est des personnages de légendes qui connaissent de meilleurs destins que d’autres. Et de destin, il en est question dans les rêves des mazzeri en Corse. Si le mazzeru n’est qu’un être humain comme vous et moi le jour, il fait d’étranges rêves de chasse la nuit, qui peuvent faire basculer les vies…

Madeleine Rossi

Figure maléfique ou passeur ?

Etymologiquement, le mazzeru est celui qui frappe, car armé de la mazza, un bois très lourd. Stricto sensu, il est un esprit frappeur, mais sa particularité est d’avoir des visions, des rêves prémonitoires, et de voir ce que les autres ne peuvent pas voir. Il est un simple mortel pendant la journée, mais la nuit, son sommeil est agité. Il galope en songe dans la nature, et tue le premier animal qui se présente à lui, retourne l’animal sur le dos et voit à la place d’un museau le visage d’une personne qu’il connaît. Lorsqu’il se réveille, il sait que la personne qu’il a vue en rêve va mourir, et qu’il devra l’aider à passer de l’autre côté.

Le mazzeru est le pendant masculin de la strega, la sorcière, et il faut chercher ses origines à l’époque pré-catholique, comme l’explique Jean-Louis Moracchini, sociologue et auteur: “On dit qu’il ne fait pas partie de la communauté car il aurait été mal baptisé, ce qui le place en dehors du groupe. Certains ont demandé à être rebaptisés, et les prêtres acceptaient cette demande. Quant à la strega, c’est l’héritière de la stryx, que l’on retrouve dans la Rome antique sous la figure d’un oiseau comme une chouette – un stygidé – dont la particularité est de s’attaquer aux enfants, que l’on doit protéger. Voilà le fond culturel de toutes ces légendes, qui n’a toutefois jamais été consigné sous forme ethnologique ou scientifique. Ce qui est dû à la tradition orale de la Corse“.

Le mazzeru est donc victime de son “don“, car il ne choisit pas d’endosser ce rôle. Il souffre mais s’il n’accomplit pas sa tâche, il sera tué par ses confrères, dans un combat de fantômes. D’Anubis à Caron, en passant par les divinités qui punissaient ou récompensaient les hommes, toutes les sociétés antiques ont eu des passeurs. Or, en Corse, le passeur n’est pas appelé par la société. “Le poids de la religion catholique est très fort en Corse, et l’on ne pourrait pas permettre à une personne humaine, même dotée de pouvoirs magiques, de jouer le rôle de Dieu, ce serait un blasphème“, explique Jean-Pierre Arrio, romancier – dont l’un des personnages littéraires est un commissaire-mazzeru. “Peut-être que, justement, on peut croire que quelqu’un peut rêver – le rêve est permis, mais qu’au fond il n’a pas de pouvoir… alors qu’un passeur est doté de pouvoirs, il peut prendre quelqu’un sur sa barque, revenir en arrière s’il est soudoyé… le mazzeru ne le peut pas. Et donc, il souffre“. Jean-Pierre Arrio, comme beaucoup de Corses, a été bercé par les légendes et les contes de son île. Les pouvoirs surnaturels sont perçus comme une chose normale, comme un fait sociétal presque banal, ce dont les continentaux n’ont plus l’habitude. Il est certain que ces histoires de chasses mortelles pouvaient fortifier l’âme des petits enfants. “J’ai été élevé par des parents qui sont nés avant les années 1930. Mon père m’a raconté que souvent, sa mère lui demandait d’aller chercher mon grand-père en pleine montagne… c’était plus d’une heure de marche sur des sentiers perdus, balisés de petits cairns indiquant que quelqu’un avait été tué ici… il fallait y aller pieds nus… Et mon père, qui devait avoir dix ans tout au plus, s’enfonçait dans la montagne, en pleine nuit. Je ne pourrais pas demander cela à mon fils de dix ans, par exemple. Ces histoires, que l’on racontait aux enfants de la génération de mon père ne pouvaient pas avoir la même destination, le même but, que celles que l’on pourrait raconter aujourd’hui. Il fallait avoir une solide éducation culturelle pour le faire. Voilà où résidait la force de ces histoires.“

C’est une autre particularité corse que celle du poids culturel: si, jusque dans les années 1950, les légendes autour des mazzeri, des sorcières et autres signadore avaient clairement un but d’explication au monde, elles ont participé au riacquistu nationaliste des années 1975. Il était important à cette époque de retrouver tout ce qui pouvait expliquer “ce que nous sommes, et comment nous le sommes devenus“, dit un militant clandestin, qui ajoute encore: “comprendre les mazzeri, c’est comprendre un tout petit peu de l’âme corse“. Plus récemment, la figure du sorcier-chasseur a refait son apparition dans la littérature, que ce soit en BD, dans des romans ou même dans des essais d’ordre ethnologique.

Le mazzeru est profondément ancré dans les mentalités, qu’on y croie ou non. Il y a ceux qui en rejettent fermement l’idée, mettant un terme à la conversation en disant sèchement “je n’ai rien à vous dire, ça n’existe pas“. Et ceux qui, étonnés ou charmés de l’intérêt que l’on porte – de l’extérieur – à un trait si particulier de l’histoire de l’île, ouvrent leurs portes et aiment à explorer avec nous les pistes mythiques, religieuses, ou chamaniques. Nombreux sont les Corses qui ont connu un mazzeru, ou entendu parler d’une femme qui s’était rendue malade après en avoir rencontré un… Tel homme, dans le village de Veru, fonctionnaire à l’EDF, aurait eu des pouvoirs surnaturels. Et tout le monde le savait, cela fait partie de la vie traditionnelle insulaire, tout comme cette femme qui sait enlever le mauvais œil dans un autre village.

Le mazzeru est une figure multiple, et le modèle n’est pas évident à défendre comme modèle unique. “Le besoin du mazzeru a toujours existé, d’une manière ou d’une autre. L’aspect le plus étonnant de la croyance, c’est que l’on regroupe sous le nom de mazzeri des figures différentes selon l’endroit de la Corse où l’on se trouve. Certains, au lieu de rêver, sortent réellement la nuit… dans ma région, les mazzeri étaient des êtres malfaisants, alors que ceux qui voyaient la mort n’étaient pas considérés comme des mazzeri“, précise Jean-Louis Moracchini. La Corse est très attachée à sa mythologie, qu’elle conjugue très bien avec la religion catholique. Même si le mazzeru, en un sens, prend la place de Dieu dans ses visions, il est un annonciateur de destin, rien de plus. Il ne met pas son rêve au service d’une vengeance, et il ne peut jamais être influencé. Créature étrange, intemporelle, il continuera encore longtemps d’effleurer les cimes et les plaines de l’île de Beauté, et c’est aussi bien.

jeudi 14 janvier 2010

Où donner de la tête ? Que faire de tous ces textes ?

Iè chì a literatura corsa hè ricca... Mi pare ancu chì sò troppu numerosi i testi corsi (scritti in corsi, o in francese, ecc.) : allora mi pare chì a suluzione è di parlà di i testi chì noi tutti lighjemu parechje volte. Dapoi duie o trè ghjorni mi ne vocu pè issi lochi numerichi chjamati "Terres de femmes",

è leghju, leghju, rileghju issu puema di Angèle Paoli (ùn socu micca perchè mi piace issu puema - è micca altri, aghju da riflette à issu bellu misteru : forse a rilazione trà a Corsica è l'altre "isule" :


Nouvelle Zemble

Barents

Nord (petit et grand)



forse u piacè di u sonniu, a meditazione, marchjendu, attippendu pè i chjassi :


tout en marchant (je) rêve
aux brouillards de Barents
à cette île noyée ― passage du Nord-Est ―
qui depuis des jours vacille
toujours son nom échappe
entre un [k] … et un [v]
le tréma et l'arrondi d'un [o]
placés dans le désordre



Ma ci vole leghje u puema interu chì u so ritimu hè assai impurtante, sin'à l'ultima maghjina di u cacatu di e capre ! Marvelous !

Chì ne pinsate voi di issu testu ?

Je profite de ce billet pour signaler deux autres textes rencontrés sur Internet et qui m'ont tapé dans l'oeil, auxquels je pense, j'y reviendrai dans un autre billet (à moins que ce ne soit vous ?) :

- un texte de Ghjilormu Capirossi que j'appellerai par ses premiers mots : "Je suis né à Bastia un jour de mai". Abrité sur le site de Nadine Manzagol, "Operata Bastia". Texte qui fait écho au "Pesciu Anguilla" de Sebastianu Dalzeto et que je rapproche d'un autre texte de naissance bastiaise : "Brumes réseaux miroirs" (évoqué ailleurs sur ce blog) de Max Caisson.

- une traduction par le même Ghjilormu Capirossi sur son blog "Cursichella" d'un superbe poème Peter Handke : "U puema di a zitellina". (Voir ici pour la version originale en allemand, chantonnée de façon si émouvante au tout début du film de Wim Wenders, "Les ailes du désir", et une version française) :

Quandu era ciucciu u ciucciu

Lorsque l'enfant était enfant

Als das Kind Kind war


(Merveilleux déplacement du verbe "être" entre les trois versions, non ?)

mercredi 24 juin 2009

Un récit de lecture : Nadine Manzagol

Et voici, au gré des conversations numériques, émerger, paré de quelques propos, une forme, extraite du roman "A funtana d'Altea" de Ghjacumu Thiers.

Le filtre est ici le regard d'une lectrice, Nadine Manzagol (mais c'est moi qui fait le lien numérique vers un autre billet de ce blog). Vous aurez peut-être envie d'élire un autre passage, ou de discuter celui-ci ou de discuter le point de vue, n'hésitez pas.

Je préfère nettement le Ghjacumu Thiers de "A Funtana d'Altea" à celui de " A Barca di a Madonna" parce que le premier, sous le prétexte d'une correspondance adressée à une journaliste italienne, ouvre un dialogue "supposé" entre deux continents qui débouche rapidement sur un plurilogue. Bien entendu c'est toujours l'auteur qui parle à travers les divers personnages. La journaliste italienne (qui se confond à d'autres figures féminines du roman) y est évoquée en creux. Cela introduit une perspective "en abyme" très baroque. Ce roman est ainsi construit comme un théâtre de la mémoire irrigué par des altérités virtuelles.
Tout en incarnant la culture corse en ses mythèmes insulaires, c'est à mon avis un des plus modernes des romans corses.
J'avais réalisé une interview de Ghjacumu à ce propos jadis dans "U Ghjurnale di a Messagera" n°2 en juillet 1992.

En réalité, il m'est difficile de choisir un passage précis de "A Funtana d'Altea" car c'est la structure même du roman qui en fait la modernité, et singulièrement quand c'est la mémoire et le passé enfoui qui y sont évoqués. Par exemple un paragraphe ce matin a retenu mon attention, en ce qu'il fait affleurer le non-dit au bord des fractures qui traversent notre culture. Et l'expression de l'indicible au coeur même de notre imaginaire. Ce passage se trouve page 141 de la version corse :

Una frizzione amara chì a memoria ci si arrena. Dicianu chì per noi altri a strada era fatta, diritta è fatata. Sbrullati sin'à l'ultimu, è cincina ver di e terre viote, vicinu à e cunfine trà mare è morte. A barbara furtuna hà lampatu i vascelli ed esiliati tetri ingutuppanu l'isula. Per sopra à issi marosuli quenciani, affacca un populu natu à l'albore anticu di i Tempi. Anticu quant'è l'acqua, quant'è l'aria è a terra mora di stu locu. Anticu di più chè e lastre scritte, di più chè e petre arritte, e stantare portaferru chì miranu u tempu cù a so aria gioconda, cù a so aria arcana. Un populu di pastori, cheti, fieri è pocu parullaghji. Liberi, fermi è chì pascenu e so pecure nasognule nantu à issa terra benedetta attente à rispinghje u mare, sempre. E' giganti chì li sfrumbuleghjanu calanche à dossu, da impetracci a burriana. L'acqua salita frighje è, spaventata si accheta, è posa pè qualchì tradimentu. Un' vi l'anu piattate, e calanche di i nostri miti. E' site ghjunti da fora, stupiti di pettu à e fronte di u granitu rossu, alte mezu chilometru, curve, castigate, insanguinate, ma vi ne site fatti figure di fantesia vostra. Diciate di monachi arritti cum'è sprupositi. Un vescu calatu, cù mitria è pasturale. Un lione pusoni à a cansa di u stradone, a donna chì dà da sughje è l'Erdiavule immensu è versighjente. Un' ci avete capitu nunda nè niente, è e stantare ridenu, fisse cum'è quelli chì sanu. U tempu, quì, si hè vulsutu firmà, à l'essezza di e petre. Un' ci avete capitu nulla. Vi pudia dì quessa, vi pudia. Ma ùn vi aghju contu chè di mè è di Funtana Nò.

E' u mare si affacca, di un colpu, spaventosu. Hè un dragone orrendu chì si lampa à l'assaltu di e nostre coste, atteppa pè e terre alte è si sparghje in tutte e foce. E ciccone battenu à strappera di battagliolu. Aiutu ! aiutu ! Sò ghjunti batelli fini cum'è cultelli o gonfii di velenu veloce. Dopu, sò seculi di ferru chì mena, di ferru chì strippa. E' di cori accuzzati cum'è lame. A voce furestera face alzà e forche, è si face à impicca impicca. I lumi, i ferri, u focu chì corre in ogni locu. I fiumi impauriti fughjenu à la surgente. Anu circatu l'agrottu sottu à e cote spaventate. Tuttu scompie, tuttu. Hè tempu di scumpiimenti. Crepa u cele chì ne fala una spiscia tamanta di spade lucciche è di piombu infiaratu. In l'aria insischita schjattanu rise chì mettenu u fretu à dossu. E' suldati maneschi passanu, à buleghju à preti, magistrati, turchi o cristiani, furesteri di tutte e sterpe lampati à fragassi a terra, iè, a terra. Incendiu. Assassinii. E case sprufundate. Ghjente stirpata. U cultellu chì mughja nantu à e carne impaurite. Sò tempi di zerga fiera è tempi di rivolta. Vene l'epica di a libertà, è po quella di e catene, sempre. Ci ghjimbemu sottu à bandere bugiarde chì cantanu l'assassinii. Lochi arrubati. Anima arrubata. Quantu costa ? Li licchemu i pedi. E' perdimu a parolla. I furesteri ùn sò più fora. I furesteri sò quì. I furesteri simu noi.

Un' aghju avutu asgiu à parlavvi di noi. Vi aghju dettu A Funtana Nova, è basta.

Il va sans dire que la suite de ces paragraphes, qui en développe le propos, est aussi remarquable.
Et j'aime particulièrement la grande poésie de cette prose où le grain même de la voix du narrateur est perceptible.
L'oralité s'y conjuge à l'écrit.

samedi 13 juin 2009

Il s'endort en regardant les images

Et la question est : quelles images ?...

Je vais lier dans ce billet trois oeuvres : "Repérages" de Nadine Manzagol (éditions A Fior di Carta, 2008), "Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi (éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2009) et le court-métrage "2001 II" de Gérard Guerrieri (déjà évoqué dans le billet "De quoi rire").

(A ce propos si des lecteurs de ces billets - qu'ils soient tous remerciés publiquement ici - trouvent que certains noms de créateurs ou d'oeuvres reviennent trop souvent, je répète humblement que ce blog n'en est qu'à ses débuts et qu'il ne tient qu'aux autres que moi-même de signaler les oeuvres corses qu'ils aiment et qui n'ont encore jamais été citées ou commentées ici : ce sera avec un immense plaisir, et si cela est déjà arrivé plusieurs fois, cela n'est pas encore assez à mon goût ; d'ici-là, je dois m'excuser d'exposer un imaginaire personnel qui repose en effet sur quelques noms, et quelques oeuvres, souvent remâchés, revus, relus...)

"Le voyage en Corse" de Michel Vergé-Franceschi
Revenant au sujet de ce billet, je dois d'abord faire part de mon émotion lorsque j'ai appris (via le blog de Xavier Casanova) que Michel Vergé-Franceschi venait de publier une "anthologie de voyageurs de l'Antiquité à nos jours" (c'est le sous-titre). Je me suis dit, à la fois ravi (un peu) et navré (surtout) : "Encore !"
Ravi parce qu'un livre qui évoque la Corse d'une façon ou d'une autre, dans une collection de grande diffusion nationale est toujours pour moi, au minimum, une belle occasion de remettre sur la table publique la question d'une "littérature corse" (comme définie dans le premier billet de ce blog).
Navré parce que voir revenir, en 2009, dans toutes les librairies de France et de Navarre toute la série des images, clichés, stéréotypes produits sur la Corse par le regard des "Voyageurs" extérieurs à l'île, c'est presque désespérant. Je fais part ici d'un sentiment personnel que vous ne partagerez peut-être pas, n'hésitez pas à me contredire. Car ce qui me désolerait encore plus, ce serait que ce livre (qui a certainement bien des mérites) paraisse sans qu'il en soit rien dit, ou qu'on le feuillette et le lise comme s'il n'apportait rien de neuf ou n'était pas susceptible d'être débattu.

Je ne remets pas en cause le fait d'avoir un oeil sur l'oeil du Voyageur... En attestent les billets évoquant ici Balzac et Mérimée (qui ont donné lieu à des débats : voir les commentaires).
Je ne remets pas en cause l'intérêt du travail considérable fourni par l'auteur pour prendre connaissance, classer, citer tous les extraits de textes très divers réunis dans l'ouvrage (1248 pages !).
Ce que je remets en cause c'est le fait de présenter une nouvelle fois la Corse d'abord comme une "matière" (le "voyageur", nous explique bien l'auteur, vient chercher un site géostratégique, des ressources naturelles, ou des émotions, en ce qui concerne les écrivains romantiques) plutôt que comme un "Sujet". Il me semblait pourtant que les Corses avaient pris la parole et la plume depuis longtemps.

D'ailleurs (c'est peut-être une des faiblesses méthodologiques du livre), l'auteur signale que très peu de voyageurs sont venus en Corse durant la période médiévale et il a donc recours à d'autres textes pour pouvoir évoquer la "description de la Corse" de cette époque, et ces auteurs sont corses ! : "De fait, ce sont les chroniqueurs indigènes qui, plus que les voyageurs, nourrissent alors la littérature insulaire" (page 11). Donc l'ouvrage de Vergé-Franceschi participe de deux genres distincts : l'anthologie des récits de voyageurs extérieurs à la Corse et les descriptions générales de la Corse (parfois écrites par des Corses). Ce flou entretient peut-être la confusion et finit par corroborer l'idée que le regard des Voyageurs est le paradigme d'un discours global sur la Corse, d'un discours qui tend vers le "vrai". Sinon pourquoi inclure les extraits des Chroniqueurs corses ?
De même, d'autres que moi, pourront s'étonner de l'absence des auteurs italiens du XIXème siècle, comme Niccolò Tommaseo. Pourquoi cette absence ? Alors que les travaux se sont multipliés ces dernières années sur les rapports intellectuels et autres entre les Corses et les Toscans (notamment par Marco Cini). Ces regards-là sont eux aussi très importants.

Je n'ai fait que feuilleter l'ouvrage, pour l'instant : j'ai lu l'introduction de François Moureau, universitaire spécialiste des littératures de voyage (voir ici une interview intéressante qui finit sur un éloge de la littérature de voyage d'aujourd'hui), l'avant-propos et la note de Michel Vergé-Franceschi et quelques unes des nombreuses pages introductives de l'auteur (en italique dans l'ouvrage) qui présentent les extraits classés en différentes catégories (Première partie, "Coups d'oeil et vues d'ensemble" : et notamment, "la traversée", "les deux ports principaux", "une île carrefour", "les bains et eaux thermales", "le peuple corse", "la langue corse", "l'hospitalité", "les ressources de la mer", "la société corse", etc. ; Deuxième partie, "Le sites" : et notamment, outres les villes, villages et sites naturels, "château", "cimetières", "églises", "urnes funéraires", etc.)

Un autre point qui m'a posé problème : l'auteur cite, au chapitre "Hospitalité", la nouvelle de Mérimée, "Mateo Falcone" ; hors, c'est une fiction, non un récit de voyage... Combien d'autres fictions aurions-nous pu intégrer alors ! Une proposition : une fiction écrite par un Corse, en latin, le "Vir Nemoris" ; il se trouve qu'il y est notamment raconté une sorte de "voyage en Corse", accompli par Circinellu traversant l'île d'Ouest en Est, fuyant les armées françaises et parcourant les hauts lieux historiques...

Me reste donc cette impression d'un travail incomplet, peu clair dans son projet et ne problématisant pas assez son sujet. Mais qui suis-je pour ainsi exprimer une opinion si fragile ? Je demande à être détrompé ! Je reconnaîtrai mes torts et mes erreurs sans difficulté...

"Repérages" de Nadine Manzagol
Il se trouve que je viens de lire un tout petit livre de Nadine Manzagol : "Repérages". Il s'agit d'un scénario pour création audiovisuelle, le texte est donc la description d'une suite de 20 scènes (intérieur nuit, extérieur jour, etc.). Le scénario est suivi d'une sorte de postface explicative qui dit l'essentiel du projet : "Désirant mettre en scène le travail des collecteurs de traditions et de témoignages d'existence (qui oeuvrent pour une mémoire revivifiée et contemporaine, intergénérationnelle et multiculturelle en Corse) ; j'ai choisi un thème qui évoque une forme de spatialisation ludique, bien connue sur l'île, pour figurer un certain rapport au lieu." Cette forme est une "figure géométrique carrée" que je vous laisse découvrir.

Dois-je commencer par ce qui ne m'a pas emballé ? Un aspect parfois très explicatif, un peu plat, des propos des différents "personnages" du scénario, aspect qui leur enlève toute singularité ; comme si chaque nom renvoyait en fait à un seul et même narrateur un peu impersonnel.

Ce qui m'a plu au plus haut point, c'est justement les métamorphoses de cette figure géométrique dans le temps et dans l'espace, dans ses usages aussi : figure pour jeu d'enfants, figure religieuse propre à la méditation, figure initiatique pythagoricienne, etc. Mais dans tous les cas, une figure faite pour habiter le monde réel et construire un monde mental. Une figure d'institution.

Autre point qui m'a sauté aux yeux, l'auteur prend acte de l'évolution culturelle de la Corse actuelle (elle l'appelle "déculturation") et met en scène, donc, des "collecteurs de traditions", c'est-à-dire des personnes, d'une façon ou d'une autre, qui sont à la fois incluses dans ces traditions (héritage) et extérieures à celles-ci (l'héritage a été perdu).

Et c'est là que nous pouvons établir un lien avec l'ouvrage de Michel Vergé-Franceschi. Voici l'extrait qui m'a frappé :

Un promeneur : Venez voir cette petite église, là au creux de la place entourée d'un muraillet. Une piévanie ancienne sans doute ! C'est comme un abri naturel pour ces enfants qui en ont fait leur aire de récréation. On imagine que tant de générations, ici ont dû venir y jouer, y bavarder, y prier, s'y recueillir, s'y rassembler au gré des jours, de coutumes collectives et de solitude. regardez ce détail sculpté dans le portique, que d'heures n'a-t-il pas fallu à l'artisan qui l'a gravé ! Il en a acquis une force d'expression très singulière. Oui, elle paraît hors du temps cette chapelle ! Hors de notre temps contemporain, secrète et un peu magique comme si elle s'ouvrait sur un théâtre antique et agreste de gestes et de rituels dont nous avons perdu le sens. Ce dont nous cherchons la trace pour recomposer l'histoire et en restituer quelques fragments oubliés. Heureux si nous y parvenons ! Mais ce qu'il me semble le plus énigmatique parfois c'est de découvrir un espace mêlé de nature et d'architecture qui révèle, tel équilibre singulier d'existences qui est l'empreinte même de ce lieu, et qui se prolonge dans notre imaginaire...

Une femme : Quel lyrisme, Jérôme ! Tu as l'air d'un voyageur en pays étranger !

Jérôme : Mais nous le sommes tous, d'une certaine façon ici même, en redécouvrant des strates de temps successifs qui nous révèlent d'autres réalités, à la fois si proches et si ignorées...

Sur une aire de terre battue, à quelques mètres de là, les petites filles, en riant, se tenant par les mains, tournent très rapidement sur elles-mêmes, pieds joints près des cartons maintenant défoncés. Elles chantent :

"Casa aperta, spalancata ! Ci entre u sole à lume offertu ! E' ci piglia à mani sparte. Surisi è ciotta scaccani in i lavi di l'ochji crosci" (Ghjacumu Thiers)

La vivacité de leur rire fait se retourner les promeneurs dont l'attention est bientôt attirée par les enfants qui jouent à "U Tre". Ils s'approchent d'eux, qui, un instant distraits, se provoquent l'un l'autre quelques instants pour se donner contenance devant les visiteurs. Puis, Carlu, dépité de perdre devant une telle assistance, balaye tous les cailloux d'un revers de la main et s'enfuit en défiant son adversaire. Mais celui-ci, loin de se fâcher, s'en va de son côté près des petites filles et fait la roue sur les cartons pour les amuser, comme en une pirouette de salutation.

Voilà une scène qui convient à mon coeur (mais le vôtre est certainement fait différemment) : des personnages de Corses se revêtent eux-mêmes de l'apparence du Voyageur dont parle Vergé-Franceschi. La remarque ironique de la "femme", la réponse paradoxale de "Jérôme", la petite scène des enfants pour finir par les cailloux balayés d'un revers de main et cette "pirouette de salutation", je trouve que tout concourt à poser avec gravité les enjeux de l'imaginaire corse aujourd'hui tout en s'accordant la mise à distance du second degré, de la mise en fiction et des gestes simples et mystérieux de l'enfance. Cela me paraît une façon plus riche de poser la question de l'Oeil du Voyageur.

La question pourrait donc être la suivante : quel(s) regard(s) la Corse produit-elle sur elle-même et sur le monde ? et non plus seulement et toujours "quels regards Sénèque, Monseigneur Giustiniani, Mérimée et consorts ont porté sur la Corse ?" Les oeuvres qui répondent à la première question (ou la mettent en scène) devraient avoir au moins autant d'espace sur les tables des librairies de Corse ou de toute autre terre émergée sur notre planète que ceux qui s'attelent à la deuxième question, non ?

"2001 II" de Gérard Guerrieri
Dans "Repérages", il est question à un moment donné de la Libération de la Corse en octobre 1943 et de la participation des Goumiers marocains. Cela m'a aussitôt fait penser au court-métrage de Guerrieri qui met justement en scène l'oncle Augustin décidé à emporter chez lui la grande stèle du monuments aux morts au col de Teghime. Pourquoi ce désir ? Parce que cette stèle cache en fait le monolithe noir envoyé aux Grands Singes puis aux Hommes par les Extraterrestres afin de leur donner "la faculté d'évolution cognivite" (sic), comme il est montré dans "2001 l'Odyssée de l'espace" de Stanley "Cubique" (comme dit l'oncle : voyez le film ici).

Vous voyez le lien avec le travail de Michel Vergé-Franceschi et le scénario de Nadine Manzagol !