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vendredi 28 décembre 2012

Manere di fà / Diversité poétique en Corse

Norbert Paganelli vient de publier un entretien très intéressant sur son site Invistita. Il évoque ses différentes lectures du recueil poétique de Ghjuvan Micheli Weber, "A meza via" et il interroge l'auteur sur sa manière d'écrire de la poésie. GM Weber, tout en acceptant les innovations formelles chez les autres poètes, est un tenant de la tradition poétique insulaire.

Sur Facebook, je "partage" son "statut" mentionnant cet entretien avec une petite présentation et une brève discussion s'engage ; je reporte ici l'ensemble (car tout ce qui s'inscrit sur Facebook est promis à disparaître, puisqu'il n'y a pas de fonction "recherche", me semble-t-il) :


François-Xavier Renucci a partagé la photo de Norbert Paganelli.
mercredi
dernier news: Entretien avec Ghjuvan Micheli Weber...http://invistita.fr/news-invistita/
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  • Norbert Paganelli Oui François c'est aussi cet aspect des choses qui m'a touché dans les écrits de Ghj.M. Weber...En Corse on est souvent de plusieurs lieux à la fois et notre manière de parler n'a rien de chimiquement pure...cela devrait plaire à Jean Chiorboli...
  • François-Xavier Renucci Et ce qui me plaît c'est que ces mélanges et variétés sont aussi bien linguistiques que littéraires, esthétiques. La culture vit de ces options différentes, parfois contradictoires, et des espaces que cela crée entre elles, espaces dans lesquels certains s'infiltrent pour créer les mélanges. J'ai moi aussi des préférences (comme toi ou GM Weber) mais j'aime surtout que nous n'ayons pas tous les mêmes, ni les mêmes façons d'en parler.
  • Norbert Paganelli Je t'approuve à 200% mon cher ami, cela nous met à l'abri des certitudes cancérigènes et mutilantes ! Amitié...



Alors, ce matin devant l'ordinateur, à Campile, afin de célébrer le plaisir de cette diversité dans l'écriture poétique corse, je regarde les livres rangés sur ma droite, et je finis par choisir le recueil poétique "La halte blanche" de Ghjacumu Thiers (Albiana, 2004), traduit du corse par François-Michel Durazzo. Je feuillette à nouveau l'ouvrage, rapidement, je voudrais citer un poème, peut-être "Ceux qui sont vivants", peut-être "Fontaines"... (Ùn aghju micca u libru in corsu, seremu dunque ubligati à leghje Thiers in francese, ma ghjè ancu un piacè tamantu, no ?)

Bon, scrivu quì i dui puemi ; u primu mi pare une versione umoristica è critica di a chjama di i morti (è di u passatu), u sicondu ci dà l'occasione di ramintà issu capu d'opera, u rumanzu "A funtana d'Altea" è tutti i persunagi di a zitellina, dolci quant'è crudeli :

CEUX QUI SONT VIVANTS

Ce soir il vaudrait mieux fermer les fenêtres,
avec ce sirocco les siècles s'amoncellent
et les ardoises suent
de souvenirs errants.
Peut-être fais-je erreur,
mais tous ces craquements
sont ceux d'âmes en peine
qui reviennent :
- une minute, l'ami, après je m'en irai !

Comment devons-nous faire
pour contenir le flot
de ceux qui ne sont plus, et restent insatisfaits ?

J'allume la télévision,
je regarde mon match.
Et, s'ils sonnent, tant pis...
je n'entendrai rien,
ce soir je n'entends pas,
demain je suis absent,
et ensuite on verra.
Mais à leur place,

j'accepterais
de me taire
et de laisser parler
- s'ils le veulent bien ! -
les vivants.

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FONTAINES

Un enfant qui jouait au cerceau
avec une pièce de cinq francs trouée de soleil,
dans les rues sèches du passé,
s'est arrêté
à l'ombre d'un portail crasseux,
nu, éraflé par la blessure des briques,
baisers âpres
comme les visages de vieilles honteuses en fin de mois.

Et les îles de mai sont autant de bancs de sable gorgés d'eau,
entre les roches humides
ces soirs d'inondation,
l'eau se joue à railler
les vieux seaux qui attendent la Semaine sainte,
quelle catastrophe de châteaux de carton,
les coups de libeccio
jettent à terre les vendanges de nos glycines
on voit surgir des treilles, seulement entrevues,
de vieilles filles si noires et de jeunes filles blanches si peu
derrière les hauts volets.

Notre bande bourdonne à l'assaut
de Montepiano où sont les cafards,
nous chauffons les vitres de la boutique profonde
comme ses bocaux à épices verdâtres,
oh vos yeux, filles qui couriez !
nous attendons les Feux de Saint-Jean, on fait cercle
sous les poutres moisies de la Maison bombardée
et des courses aux pierrettes
César passe en traînant un air d'opéra
et la voix de Victor sonne dans ses tonneaux,
Irma se retire sous sa voûte
Quelques bambins en sucre fondent
dans le rire fumeux de la grand-mère infirme.

Un soir on a entendu un dauphin pétrifié
qui s'est mis à ricaner,
la foudre s'est abattue.

Ce n'est ni mémoire sèche
ni le temps retrouvé
dans un dialogue
entre la Fontaine Neuve
et l'autre
La vieille fontaine
au bout d'une petite route
qui sent la menthe sauvage.



mardi 9 octobre 2012

Un point de vue de Madame Arlette Santelli : Femmes et Littérature

Un grand merci à Madame Arlette Santelli pour l'expression de son point de vue sur ce blog et sur trois ouvrages : "Les Lettres de Toussainte" de Nadia Fischer, "La fuite aux Agriates" de Marie Ferranti et "Regards de Femmes" de Jérôme Camilly.

Bonne lecture et bonne discussion.
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Comme aurait dit Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme »…


        Si la littérature corse reste encore confidentielle, ou quasiment, n’est-ce pas, parce que nous, Corses, nous la connaissons mal ? Notre mission est donc de lire et de faire découvrir, sans relâche, ceux de nos compatriotes qui écrivent, montrant ainsi notre volonté d’exister en littérature.
A commencer par la littérature féminine qui tient si peu de place sur ce blog. Vieil atavisme ? Misogynie ancestrale ?... ou seulement manque de connaissance, et par conséquent, de reconnaissance ?
J’ai donc délibérément choisi aujourd’hui de ne parler que de la femme corse, et autour de ce thème, de trois œuvres qui lui sont dédiées, d’auteurs insulaires, cela va sans dire, mais pas que…

La plus ancienne, Les lettres de Toussainte (Editions DCL, 1999), a même fait l’objet, il y a quelques années, d’un spectacle joué à l’Aria, ce miraculeux théâtre en plein maquis, inventé par Robin Renucci à Olmi Capella. Certains s’en souviennent peut-être…
C’est un témoignage sur ce que furent nos grands-mères ou nos mères, qui, nées au début du XXe siècle, et découvrant dans un grand écart vertigineux, la vie du continent, après celle, rétrécie de leur île, s’en écartèrent davantage en voyageant plus loin, aux « Colonies ».
L’héroïne part comme institutrice au Maroc dans les années 1920. Au fil des lettres qu’elle va écrire à un frère bien aimé – « Le seul baume que j’ai sur le cœur c’est toi mon frère » (Lettre du 1er juillet 1928)- nous voyageons dans le temps à travers les yeux d’une femme corse, émerveillée souvent par ses découvertes, mais inquiète aussi de l’avenir de son île, s’émancipant peu à peu, pour se libérer d’une société machiste, et s’éveillant, de même, aux problèmes de la colonisation, tout en restant l’exilée caressant « una petra bianca ch’aghju coltu in Piumbattu, nanzu di parte, ben dura e ben liscia » (Lettera di u 21 di settembre di u 1920). Car ce qui fait le charme de ces lettres, c’est qu’elles sont bilingues, et tiennent lieu d’atmosphère qui en est aussi parfumée. Elles sont, évidemment, bien plus que les aventures d’une institutrice corse aux colonies ; elle sont tout ce que nous savons, ressentons sur notre pays, tout ce qui nous a été tellement raconté dans notre enfance, et qu’il n’est pas inutile de « réviser » de temps à autre, nous qui sommes porteurs de la même folie : « Tout détruire plutôt que de perdre une appartenance, une histoire (…) ne pas vendre la terre », car « c’est vendre notre famille » (Lettre du 20 juillet 1970).
Je suis persuadée que ces confidences et cette clairvoyance : « Je vais te dire une chose terrible : revoir… la famille de Guyane fut plus une torture qu’un bonheur… Ils sont de notre famille, mais… et puis ils sont d’un tel racisme, … et d’une telle mauvaise foi… » (Lettre du 4 septembre 1963) trouveront un écho en chacun de ceux qui découvriront E lettere di Santa. L’histoire d’une vie banale, peut-être, mais unique aussi, qui par un lien mystérieux et indestructible rattache une femme corse à sa Corse, et cela quel que soit l’endroit où elle vit.

Si Marie Ferranti, elle aussi, nous plonge dans une société corse repliée sur elle-même, dans La fuite aux Agriates (Gallimard, 2000) elle réussit, par son écriture sobre et sensuelle à la fois, le tour de force de nous en faire ressentir physiquement la violence et la retenue.
Ses personnages sont campés comme des types, ceux de la tragédie. Et la Corse y joue son propre rôle, exacerbant les passions par l’exubérance de ses parfums -lorsque « l’odeur délicate de la mer et celle des pins se mêlaient » (p. 39)- et la beauté écrasante de ses paysages. « Il y avait aussi –et c’était cela que Julius avait trouvé extraordinaire- un autre trou situé à hauteur des yeux, et placé de telle sorte que, si on s’appuyait contre le rocher, on voyait la mer.
De l’extérieur, la mer n’était qu’un point bleu assez lointain enserré entre deux montagnes, mais par le trou de rocher, plus rien n’existait que cette tâche bleue » (p. 81).
L’intrigue pourrait sembler pauvre, il n’en est rien. Située en pleine nature corse, dans la lumière du désert des Agriates, elle s’étoffe et s’alourdit de ce que l’on nomme Le Destin, dans un pays où l’on dit encore « la messe de sortie de deuil » (p. 141), car les rituels y sont intacts : les vieilles femmes y prient encore « le chapelet à la main » (p. 47), et lorsque le quartier du Vieux Port de Bastia est en fête « des cierges et lumignons rouges brûlent sur les rebords des fenêtres » (p. 47).
Les hommes y vivent repliés sur eux-mêmes, mais sont si violents, quelquefois, dans leurs sentiments ou leurs engagements politiques ! « Il était obsédé par la cause qu’il défendait, le reste lui importait peu. Parfois, il sombrait dans de profondes rêveries : il se voyait à la tête d’une armée d’homme purs et dévoués, vivant dans la clandestinité, n’en sortant que pour faire des coups de main audacieux. » (p. 79)
La fuite aux Agriates est le roman d’une romancière corse qui sait rendre le relief de son île, accidenté, aussi sûrement que celui des héros tellement ordinaires qui y vivent, y aiment, y meurent, dans une tragédie moderne, simple, mais digne de l’antique. Là, on peut « tuer un homme, comme ça, de sang froid, pour la politique… » (p.18), mais là aussi, tous les sens sont sollicités en permanence : « Julius avait léché doucement son visage, les paupières, les ailes du nez, le cou. Il sentait le sel sous sa langue » (p.39). Il faut bien le dire, et y insister : la Corse, les Corses, ont une identité forte. Et Francesca, l’héroïne, fait partie de ces femmes, déterminées à aller jusqu’au bout, quoi qu’il leur en coûte.

        Ce sont ses semblables que Jérôme Camilly avec Regards de Femmes (La Marge, 2001) s’attache à peindre dans une galerie de portraits tous titrés d’un prénom féminin (sauf un !).
Voici un recueil de treize nouvelles qui ouvre nos horizons, balayant les clichés sur la femme corse, ou parfois les confortant ; c’est selon. Car, si leur dénominateur commun est l’Amour, toutes ne le vivent pas de la même façon (amour pour un homme ou pour un enfant), mais toutes vont faire en sorte d’assumer leur choix comme Angèle (6e nouvelle) fidèle à Manu, le caïd auquel elle se sent « liée par le sacrement de la fidélité » (p.76) –bien qu’il ne l’ait jamais épousée !-, et dans le cercueil duquel elle glissera « une photo avec les montagnes corses qui se succédaient à l’infini » (p. 81). Geste si naïf, lorsque l’on songe qu’il s’agit d’un voyou qu’à « Mathausen même les gradés allemands respectaient » ! (p. 79)
Même tempérament, même identité forte chez les héroïnes de Camilly mais, pour Vannina (11e nouvelle), toute en retenue, il faut passer par la lettre pour confier à son fils ses pensées intimes car « une pudeur, un peu raide (les) empêche de (se) livrer » (p. 141) et ils risqueraient de se rater, si la vie les séparait. Or, « pour un regard de toi » dit cette mère à son fils, « je crois que je quitterai tout » (p. 141).
Amour maternel inconditionnel qui a besoin de s’exprimer, maintenant que l’enfant est loin, devenu « désormais un étranger distant, pollué par les manières apprises à Paris » (p. 142). Cette mère touchante force toutes les femmes à s’interroger sur leur propre relation à leur mère, ou à leurs enfants.
Femme effacée, en apparence, Marie-Ange (9e nouvelle) l’est aussi : veuve, dans une Corse occupée, elle survit, seulement tenue debout, après un nouveau deuil la frappant, par son projet de vengeance car « seule une autre mort pourrait apaiser son deuil » (p. 117).
Puisque «  la rebelle dans la famille c’était elle » (p. 117), elle va le prouver, sobre en parole et dans l’action, comme le furent les héroïnes antiques, habitées, dont le destin est tracé par le devoir. Seule, de même, Grisanta (5e nouvelle) élevée sans père, dans un monde qui l’admet mal, par une mère possessive, « qui a sauté la case mariage » (p.61) !
En grandissant, c’est son ambition qui va porter Grisanta –« cela suffisait à occuper sa vie »- (p. 63) et l’étude « tracer sa vie » (p. 65). Elle qui ne sait rien de son père finira par en rencontrer le fantôme, loin de Corse, et apprendra le secret de sa naissance. Portant le prénom de l’homme que sa mère a le plus aimé, et « endurant ce qu’elle a souffert » (p. 70), elle parvient enfin à « se confesser » à une inconnue (p. 70) et à dire qu’elle « ne s’est jamais entendue avec sa mère » (p. 70). Se comprenant enfin elle-même, elle va ainsi pouvoir la comprendre.
Toutes ces femmes sont singulières et universelles. Marie, l’Ajacienne (4e nouvelle) qui assiste, impuissante, à l’agonie de son mari condamné par un cancer, ou Mamma Recco la Proprianaise (3e nouvelle) témoin de la déchéance de sa famille, dont l’existence est un long Chemin de Croix. «  Dans son raccourci, la procession du Vendredi Saint rassemble un faisceau de symboles expiatoires qui sont à l’image de la vie tourmentée » (p. 39) de cette mère de onze enfants au destin tragique.

Toutes ces Méditerranéennes, ont en commun de nous toucher, de nous attacher, parce que nous en faisons partie, comme Corses, évidemment, mais aussi comme êtres humains se colletant avec la Vie : différence assumée et universalité.
Quant au lectorat féminin de ce blog, qui sait s’il ne s’y trouvera pas en connivence, dans un féminisme… décomplexé !

Arlette Santelli

dimanche 30 septembre 2012

Incredibile ! ou De la réécriture ("L'Enfer" de René Beletto)

Cet été, à Campile, je lus enfin "L'Enfer" de René Belletto, je veux dire l'ouvrage original publié en 1986. J'ai évoqué très brièvement cette lecture dans un précédent billet.

Combien de fois, entre 1986 et 2012, ai-je lu la première page sans aller plus avant !? Des dizaines de fois. Et toujours avec un plaisir extrême qui tenait non seulement au propos du personnage qui raconte son histoire étrange de façon directe et mystérieuse mais aussi grâce au langage utilisé, mélange de longue phrase avec chute étonnante, d'un humour décalé, avec une syntaxe tout d'un coup très orale, une rupture de ton très bienvenue qui fait contraste avec l'aspect dramatique des faits racontés. On sent tout de suite que le personnage n'est pas tranquille et que ce qu'il va vivre sera extrêmement troublant (durant ce mois d'août caniculaire à Lyon).

Voici la première phrase (version 1986) :

Chapitre I

J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.

De retour à Aix, il est question de faire lire le livre à des élèves, nous cherchons à savoir si le livre est disponible en édition de poche, c'est le cas, c'est le Folio 4489, depuis 2007. J'ouvre la première page, et que lisons-nous ? :

Chapitre I

J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, écrire cette lettre.

Exit le "je veux dire"... car cette édition de 2007 est une édition "revue par l'auteur". Quelle idée ! René Belletto a enlevé une expression qui pour moi faisait une partie du charme du livre, cette insistance orale qui permet à la fois de lever des malentendus, de faire rire le lecteur dans une complicité moqueuse avec le personnage et en même temps de bien montrer que c'est à cet endroit que se situe le problème, le mystère, l'angoisse (je veux dire le fait qu'on ne sache pas très bien ce qu'on veut dire ni si on le dit exactement comme il faut : vous me suivez ?).

Ah...

Allons à la dernière page (que ceux qui n'ont pas lu le livre s'arrêtent là, nous allons révéler des choses qu'il importe tout de même un peu de ne pas connaître si l'on veut que le livre manifeste toute sa force à la première lecture) :

Version 1986 :

(...)

Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 août au soir, le livre achevé et rangé dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait été ma compagne, ne l'était plus et ne le serait jamais plus, le 31 août au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'être guéri, je me trouvai seul dans Lyon désert.

(... Il reste encore 5 petits paragraphes après celui-ci).

Version 2007 :

Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 août au soir, le livre achevé et rangé dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait été ma compagne, le 31 août au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'être guéri, je me découvris seul dans Lyon désert.

Vous avez vu ? L'expression insistante "ne l'était plus et ne le serait jamais plus" a disparu (et qui justifiait un peu plus la reprise du "31 août") et le verbe "trouvai" a été remplacé par le plus soutenu et symbolique "découvris". Le lecteur que je suis ressent un étrange sentiment, comme si je me trouvais exclu d'un livre que j'adore, le texte est poli et repoli à mon insu et semble finalement me laisser moins de place, il n'a plus cette force hirsute que je cherche dans les livres. (Bon, pas de psychodrame non plus, je n'écrirai pas à l'auteur pour lui faire part de ma déception et je suis sûr que les lecteurs de la version 2007 auront beaucoup ri et frémi à la lecture de ce roman extraordinaire.)

Ah, oui, qu'est-ce que je voulais dire ?...

Oui ce petit billet pour dire combien une oeuvre littéraire est un mixte inséparable de propos croisés, noués dans une forme unique et que l'action du lecteur est vraiment la condition sine qua non pour que le texte vive (je n'invente rien, bien sûr). D'où la justification de ce blog (et de quelques autres, bien sûr, je ne vous oublie pas !).

Une dernière chose : ce petit billet est un préambule avant un prochain qui sera consacré aux "Trois balles perdues" de Sylvana Périgot (puisqu'un des lecteurs de ce roman a évoqué aussi Belletto).

Vous avez maintenant le droit d'intervenir à la suite de mes propos, sè vo site sempre d'accunsentu ! (Qui se souvient du nom du journaliste qui finissait toujours son émission avec cette expression ?)

mercredi 26 septembre 2012

Un poème de Jacques Fusina / Une chanson de A Filetta

J'ai écouté, très souvent, avec une cassette audio, puis maintenant sur Internet, grâce au site "Una sì tù" tenu magnifiquement par Gerda-Marie Kühn et Marilena Verheus, une chanson d'A Filetta qui est aussi un poème de Jacques Fusina :

c'est "Ma dì ciò ch'è tu voli".

J'ai aimé ce texte et cette chanson depuis la première écoute, et encore plus aujourd'hui. Pourquoi ? Alors qu'on pourrait trouver le texte trop "gentil" de prime abord. "Tu peux dire ce que tu veux, mais elle est belle la Corse, non ?"... je caricature le propos du poème.

En fait l'union de la voix de Jean-Claude Acquaviva, de la mélodie et du texte de Fusina crée pour moi une harmonie et une douceur telles que le texte peut révéler sa puissance, et la violence qu'il contient. C'est un poème d'après la violence. (C'est étrange, je cite ce texte le jour du grand pardon, la fête de Yom Kippour.)

Oui c'est ce qui me frappe et me charme lorsque j'écoute le chant et le sens de ce texte : une façon d'exprimer une émotion individuelle (quelqu'un parle à quelqu'un d'autre) qui semble pouvoir s'épanouir en un choeur collectif (les derniers vers de chaque strophe sont aussi chantés par les autres voix du groupe, les basses). Une façon de dire que nous savons tous bien combien nous nous sommes entre déchirés, à quel point nous avons détruit, et gâché mais que désormais (ou alors que plus tard, ou que déjà depuis longtemps) nous pouvons assumer tout cela et imaginer de vivre autrement.

Ce poème évoque ce que nous pourrions faire juste après la guerre, la solitude, les peines et la haine, mais comme dans un murmure et dans des images dont la simplicité et la bonté - pour moi - ne tournent jamais à la naïveté (parce que justement, elles émergent d'un fond de néant et de mort ; elles sont gagnées sur la mort, qui n'est ni niée, ni minimisée, ni oubliée). De même, ce texte est une adresse à quelqu'un qui visiblement répète sans cesse (voir le titre et le premier vers de chaque strophe) son désespoir, les cinq vers suivants venant le contredire.

Je me permets de placer ici le texte corse et la traduction française produite par Jacques Fusina lui-même (intéressant de voir les changements d'image d'une langue à l'autre, je vous laisse voir cela, nous pourrons en discuter), mais pour écouter la chanson et lire le poème en allemand et en néerlandais, c'est sur le site "Una sì tù" !

MA DÌ CIÒ CH'È TÙ VOLI (1983)

Ma dì ciò ch'è tù voli
hè bella a nostra terra
da e so cime à i moli
in centu riturnelli
ci cantanu l'acelli
hè finita la guerra (bis)

Ma di ciò chè tù voli
chì si stà bè in paese
quand'ellu ùn s'hè più soli (bis)
è ch'omu s'addunisce
in amicizie lisce
à bandere palese
à bandere palese.
Ma di ciò chè tù voli
li farà pro' l'avvene
à i lochi muntagnoli (bis)
si quellu chì ci spera
face girà la sfiera
di e so inghjuste pene
di e so inghjuste pene.

Ma di ciò chè tù voli
chì d'oddiu ùn si capace
un ghjornu ti cunsoli (bis)
è ti vene à u core
un surrisu d'amore
dolce quanti a pace,
dolce quanti a pace.

TU PEUX DIRE CE QUE TU VEUX

Tu peux dire ce que tu veux
notre terre est bien belle
de ses sommets jusqu’aux moles marins
les oiseaux y chantent
leurs refrains
la guerre est terminée (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
on vit bien au village
lorsque l’on n’est plus seul
que les hommes se lient
de franche amitié
en parfaite sincérité (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
l’avenir sera bénéfique
aux villages de montagne
si celui qui l’espère
tourne la page
de ses injustes peines (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
tu n’es pas homme de haine :
un jour tu te consoles
et coule alors en ton cœur
la liqueur d’un sourire
aussi doux que la paix (bis)

----------JF----------

mercredi 25 juillet 2012

Les lectures d'un lecteur (Joseph Pollini)

Merci beaucoup à Joseph Pollini pour nous avoir envoyé les propos suivants, qui évoquent des livres lus et aimés. Vous le savez, ce blog entremêle trois fils (un journal de lectures, une série de citations qui s'apparente à une anthologie et un certain nombre de discussions et débats). Ces trois fils sont collectifs : et je suis toujours heureux lorsque le "journal de lectures" accueille les points de vue de lecteurs autres que moi.

Voici donc le message de Joseph Pollini (bonnes lecture et éventuelle discussion !) : 


Parmi mes récentes lectures et/ou découvertes, un livre magnifique, mais plutôt ancien, que j’ai acheté au mois de mai dernier chez une vieille libraire très originale,  en Bourgogne, à Cluny.
 - Son titre est « Corse », son auteur se nomme Lorenzi De Bradi, dont j’ignorais le nom (Éditions Alpina - Paris mais imprimé en Italie, en 1936, donc avant la 2ème guerre mondiale !). Il s’agit d’un livre présentant la Corse, ses régions, et très partiellement son histoire, avec de belles photos en noir et blanc, ayant pu faire office de guide pour l’époque,  passionnant malgré son côté un peu vieillot et de nombreuses insuffisances (160 pages épaisses, format 17/23).
 - Il se termine par un chapitre sur la « femme corse », pas très féministe il est vrai, car « leur unique folie était celle de la famille » et « leur pensée avait pour régulateurs : la prière, l’abnégation, le culte de la famille, l’honneur, le travail » et « bien plus que l’homme elles créèrent, élevèrent, fortifièrent l’âme corse »… Cela ne me paraît pas tellement inexact ! Et tout de suite après  deux courtes pages sur « histoires de superstitions corses », où il est fait état de sorcellerie et de mazzeri, sans même que ce terme y soit rapporté ! L’auteur n’avait pas encore pu lire, en 1936, les études de Dorothy Carrington sur ces croyances en ces « chasseurs d’âmes », parues 50 ans, environ, après !
 - Le texte est bien sûr en français et le style de l’auteur, que j’ai apprécié, dont certains passages pourraient cependant paraître à certains un peu trop emphatiques, témoigne d’un amour passionné, indéniable, de la Corse.
Ce livre a retenu toute mon attention, et ce malgré les imperfections signalées (il y en a d’autres) et la forme dithyrambique, quasi excessive parfois !
- C’est à lire, à mon avis, ne serait-ce que la préface, surtout dans les périodes où il peut nous arriver de douter de toutes les vertus dont sont habituellement parés les Corses et la Corse…
- Je le conserve précieusement et envisage de le relier moi-même.
- Autres exemples tirés du texte de  la préface, rédigée par l’auteur :
-en guise d’épigraphe,
 « Étranger, te voici dans le plus délicieux séjour de la terre… », dixit (?) Sophocle ! 
- et plus loin «  Je ne pense pas qu’il y ait eu race plus pauvre que la race corse , où il n’y eut jamais de mercanti. Elle enfantait des héros. Ainsi fut elle une sorte de Prométhée dans son île. » et encore, « Depuis les premiers âges, elle exerça le sacerdoce de la Liberté. Les faits de son histoire, avant son annexion à la France, le prouvent. »
- et enfin (la préface couvre les 25 premières pages !),
«  L’île se dépeuple. La race se disperse, s’émiette, perd peu à peu sa vitalité puissante, se perd dans les ivresses et les couleurs fallacieuses des civilisations corrompues. Il est temps encore. Les circonstances sont graves. Que les Corses ne se dépensent plus en de vaines discussions. Qu’ils concentrent leur volonté ! Qu’ils ne s’épuisent plus dans de sombres susceptibilités ! Qu’ils reprennent l’esprit de sacrifice du Corse antique ! Qu’ils rejettent l’esprit des clans, qu’ils relisent leur histoire où certains faits surpassent les plus beaux de l’Antiquité, qu’ils se souviennent que leurs ancêtres étaient des hommes d’action qui ne sortaient jamais d’une vie droite, juste, héroïque. »
- De tels propos vous paraissent-ils tellement démodés ? Pas pour moi… 

Parmi mes plus anciennes lectures, je n’hésite pas à conseiller la lecture  des livres cités dans ce qui suit, en vrac, et cette liste n’est pas exhaustive et comporte sans doute des erreurs car je n’ai pas tout vérifié :
-                       Pour la cuisine corse :, Marie Ceccaldi,  et La cuisine Corse de Maria Nunzia Filippini (Édit.Sérena Ajaccio 1978), sans oublier le plus récent, de la grand-mère de Jean-Claude Rogliano, très beau livre illustré,
-                       Pour les polars Orsi Jean- Pierre, avec en particulier «  La chèvre de Coti-Chiavari », " Les croisés du Casone ", « Le retour de Don Giovanni », parmi ceux que j’ai lu avec plaisir,
-                       -Pour les poèmes,
-                         Patrizia Gattacecca, ses chansons et son petit recueil original influencé par le Japon «  Mosaïcu-Haiku »,
-                         Les textes et les chansons de mon ami Jacques Fusina,
-                        Pour les histoires, fictions et romans :
-                          Marie-Hélene Ferrari « Un goût amer et sucré comme le silence »,
-                          Marie Ferranti avec, « La chasse de nuit », « La fuite aux Agriates » et « la Princesse de Mantoue »…
-                          Jacques Thiers, avec « La vierge à la Barque » et « Le ventre de Bastia », qui existent aussi en langue corse…,
-                          Jean-Claude Rogliano, avec surtout « Le berger des morts » l’un de mes premiers livres lus, de cet auteur, découvert lors de sa première édition. Jean-Claude est un autre ami, et voisin de Felce !, puis « Mille et une vies de Théodore, roi de Corse », puis « Visa pour un miroir » (paru avant le précédent), toujours du même auteur…
-                       Pour plus sérieux, pour philosopher et pour  devenir un peu plus « savant » !
-                         Avant tout ( pour moi du moins) : José Gil «  La Corse : entre la liberté et la terreur », fondamental.
-                       Michel Vergé-Franceschi : toujours très denses et de gros pavés !
-                           "Histoire de la Corse "
-                            « Pascal Paoli : un Corse des Lumières »
-                          «  Voyage en Corse, de l’antiquité à nos jours », plus récent,
-                          Avec Antoine Marie Graziani « Sampiero Corso »
-                       Antoine-Marie Graziani «  Histoire de Gênes », acheté il y a environ un an après a parution, non encore assimilé (très dense, excellent pour les passionnés d’histoire !
-                       Nicolas Giudici «  Le crépuscule des corses », livre courageux...
-                        Jacques Fusina : « Corsica , une île en chansons », « L’enseignement du Corse », « Retour sur images » , et bien d’autres…
-                       Edmond Simeoni , «  Corse : la volonté d’être » et « Lettre aux femmes » plus récemment.

vendredi 15 juin 2012

DESOLATION ANGELS

Je ne sais pas si c'est de voir renaître le blog de Marcu Biancarelli, avec ses articles astronomiques, philosophiques, littéraires (sur Lovecraft et le "nature writing"), mais je regarde les quelques livres corses de ma bibliothèque, en cherchant ce que j'aimerais citer sur ce blog, et je tombe finalement sur "Anges de la désolation", traduction française par Pierre Guglielmina, aux éditions Denoël (1998) d'un roman de Jack Kerouac, écrit en anglais et publié en 1965, dont la première page (qui m'impressionna fort la première fois que je la lus, et qui m'impressionne toujours autant, au point que je prends un plaisir extrême à la lire à voix haute, encore, et encore - il faut vraiment que j'achète la version en anglais ! pour voir si...), la première page (car je n'ai jamais que lu que les premières pages de ce livre que je chéris comme un des livres les plus désirables au monde, et que j'ai placé dans l'étagère des livres désirables encore à lire...), la première page, donc, dit ceci : 

Ces après-midi, ces après-midi de paresse, quand j'allais m'asseoir, ou m'allonger, sur le pic de la Désolation, parfois dans l'herbe des alpages, kilomètres de roc couvert de neige alentour, menaçant mont Hozomeen au nord, vaste étendue neigeuse du Jack au sud, image charmante du lac au-dessous à l'ouest et bosse enneigée du mont Baker au-delà, et à l'est les monstruosités striées et rainurées ployant sur la crête de la Cascade, et après la première fois comprenant tout à coup que "C'est moi qui ai changé, fait tout ça, suis allé et venu, me suis plaint, ai souffert, me suis réjoui, ai hurlé, et pas le Vide" et ainsi chaque fois que je pensais au vide j'étais en train de regarder le mont Hozomeen (puisque chaise et lit et pâturage font face au nord) jusqu'à ce que j'aie compris que "Hozomeen est le Vide - du moins Hozomeen est le Vide à mes yeux" - rocher nu, sommets et trois cents mètres en saillie de muscles bosselés, encore trois cents mètres en saillie d'immenses épaules boisées, et le serpent vert pointu comme un sapin sur ma propre chaîne de montagnes (Privation) se tortillant dans sa direction, vers le surplomb de l'horrible rocher bleu comme la fumée, et au-delà les "nuages de l'espoir" traînant au-dessus du Canada avec leurs visages minuscules et les alignements de rondeurs, les sourires méprisants, les grimaces, les blancs moutonneux, les grognements et les plaisanteries miaulées l'air de dire "Salut ! Salut la terre !" - ultimes sommets ricanants et abominables du noir rocher d'Hozomeen que je ne vois plus seulement quand soufflent les tempêtes, tout ce qu'ils font ces sommets, c'est retourner dent par dent et arracher à une imperturbable hauteur une averse de brume - Hozomeen qui dans le vent ne craque pas comme un gréement, telle ma cabane, qui vu à l'envers (quand je fais le poirier dans le champ) n'est qu'une goutte suspendue à l'océan sans limite de l'espace -

Hozomeen, Hozomeen, la plus belle montagne que j'aie jamais vue, tel un tigre parfois avec ses rayures, stries délavées et serpentins d'ombre escarpés au Grand Jour, sillons verticaux et bosses et bouh ! crevasses, boum, pure magnificence du mont Prudential, personne n'en a même entendu parler, et il n'a que 2 400 mètres de haut, mais quelle horreur quand j'ai vu pour la première fois ce vide la première nuit de mon séjour au pic de la Désolation émergeant de 20 heures d'épais brouillard dans une nuit étoilée tout à coup j'ai vu surgir les deux pointes aiguisées d'Hozomeen, au milieu de ma fenêtre noire - le Vide, chaque fois que je pensais au Vide je voyais Hozomeen et comprenais - J'avais eu plus de 70 jours pour le contempler.

Une littérature (corse en l'occurrence) c'est aussi tout ce qu'on y trouve pas (et qu'on aimerait y trouver), non ?

mardi 22 mai 2012

Ghjè cusì !... "L'ode à la Corse" di Saint-Exupéry ùn hè micca di Paul Barboni !

J'y ai cru pendant un temps pourtant...

Mais notre agent spécial a pu consulter à la BNF le recueil "Bonifacio, ville morte" (Ajaccio, 1951), de Paul Barboni et voici ses conclusions, formelles et définitives :

"J'ai pu consulter la brochure Bonifacio, ville morte de P. Barboni. Le recueil s'ouvre, en effet, par une ode à la Corse. Mais ce n'est pas notre texte : il s'agit d'un éloge de la race corse, des paysages, et des valeurs guerrières des Corses. La partie principale du recueil rassemble des pièces épiques sur le siège de Bonifacio par les troupes d'Aragon."

Alors, voilà, nous sommes au point mort...

Nous ne savons pas de façon sûre et définitive qui a écrit ce poème "Ode à la Corse" (commençant par "Galet posé sur la Méditerranée...").

Depuis longtemps il est attribué à Antoine de Saint-Exupéry mais impossible d'en trouver la preuve (voir les précédents billets consacrés à cette enquête).

Alors je formule ici trois hypothèses :

1. le poème est bien de Saint-Exupéry (mais qui pourra en apporter la preuve ? Vous le savez comme moi, il se trouve que plusieurs personnes ont pu lire ce poème dans un ouvrage publié, mais nous ne savons pas lequel ! Mais quel suspense, quel suspense !! A côté de cela, je vous rappelle encore que les responsables de la Fondation Saint-Exupéry n'ont jamais entendu parler de ce poème et n'en trouvent pas trace dans les documents de l'auteur du "Petit Prince"...)

2. le poème n'est pas de Saint-Exupéry et cette attribution erronée est involontaire : nous aurons peut-être une chance de trouver le véritable auteur (auteur méconnu resté dans l'ombre, la quête sera donc difficile, mais pas forcément infructueuse). 

3. le poème n'est pas de Saint-Exupéry et cette attribution erronée est volontaire : quelqu'un (le vrai auteur ou quelqu'un d'autre) tient à ce que tout le monde pense qu'il est de Saint-Exupéry. Dans ce cas, les recherches seront beaucoup plus difficiles et devront passer à un rythme supérieur (avec les moyens de la DCRI, ou du FSB, ou de la CIA, je ne sais pas, mais je pense que ce ne sera plus de notre ressort...)

D'après vous quelle est la bonne hypothèse ?

Quelqu'un apportera-t-il la solution ?

Est-ce bientôt la fin du monde ?

Où sont les amoureux du Beau, du Vrai, et du Souverain Bien ?

dimanche 1 avril 2012

Un récit de lecture sur les romans d'Angelo Rinaldi

Un immense merci à Gérard Paganelli, qui a bien voulu répondre notre sollicitation concernant ses lectures des romans d'Angelo Rinaldi.

Je profite de l'occasion pour rappeler que ce blog est originellement fait pour cela : accueillir des "récits de lecture", dévoilant les façons singulières des lecteurs que nous sommes.

Afin de faciliter la prise de parole, et l'écriture du récit, j'ai réfléchi à un certain nombre de questions, et avec l'aide précieuse de Xavier Casanova, cela a donné ceci :

1. Situation : dans quelles circonstances avez-vous pris connaissance puis rencontré (placer ici le roman en question) ?
2. Attentes : avant de le lire, qu'en attendiez-vous ?
3. Ressenti : au cours de votre lecture, qu'avez-vous ressenti et pensé ?
4. Effets : après l'avoir lu, qu'avez-vous fait et pensé de ce livre ?
5. Partage : aujourd'hui, comment en parleriez-vous à vos amis ?
6. Focalisation : quels moments du livre hantent votre mémoire ?
7. Généralisation : que diriez-vous de ce livre à propos de sa relation à la Corse et sa littérature ?

Voici donc les réponses de Gérard Paganelli ; bonne lecture, en espérant que d'autres échos suivront ? :

Vous me proposez un programme ambitieux (en termes de mobilisation de mes faibles capacités !), mais je vais m'efforcer de vous répondre.
Tout d'abord, je suis d'accord avec vous sur le fait qu'un auteur qui parle de la Corse et qui de plus y est né, appartient, quoi qu'il en ait, à la littérature corse (ou bretonne ou provençale, etc. dans des conditions similaires pour ces territoires culturels).

Je vais suivre l'ordre que vous me proposez. Je me focaliserai sur la Maison des Atlantes, premier roman de Rinaldi que j'ai lu.

1. J'ai dû lire ce roman vers 1978 (?). Je me souvenais, en tant que Corse de Marseille, de la petite émotion qu'avait suscitée en 1971 (j'étais à l'époque en seconde, ce qui vous donne approximativement mon âge), l'obtention du prix Femina à un auteur corse, et c'est assez naturellement que quelques années après, j'eus envie de lire ce livre, dont le titre m'évoquait à vrai dire plus Aix-en-Provence ou Toulon (il y a cours Mirabeau un hôtel particulier avec des atlantes et à Toulon, des atlantes dus à Puget) que la Corse...
Néanmoins déjà le choix du titre évoquait un univers culturel baroque (au sens précis du mot en histoire de l'art) un monde dominé par le passé en quelque sorte (c'est ainsi que je ressens le titre).

2. Attentes : j'en attendais (et je n'ai pas été déçu) un regard particulier sur la Corse (ou tout du moins le morceau de Corse que l'auteur a choisi parce qu'il le connait) ou plutôt sur la personnalité, la psychologie, l'identité, l'esprit (choisissez le mot) de ceux qui habitent (ou habitaient) ce morceau de Corse, tout en sachant qu'aucun écrivain de fiction ne peut être considéré comme un ethnologue, et que ce regard dirait plus sur l'auteur que sur la réalité supposée décrite par lui...

3. Ressenti : beaucoup d'émotion devant la finesse des réflexions, de l'analyse des personnages, le style soutenu, finalement en accord avec le baroque du titre (majesté et pourriture en quelque sorte)...

4. Effets : malgré le charme (on peut utiliser le mot) du livre, l'impression finale est d'agacement. Non pour l'image mitigée qu'il donne de la Corse, mais pour une certaine complaisance dans la noirceur (mot exagéré sans doute), il vaudrait mieux dire la grisaille et la désespérance accompagnée de veulerie, qui caractérisent aussi bien les lieux que les personnages et leur destin ; cette complaisance à parler (est-ce dans ce livre-là ou un autre ?) du pays où les plus belles maisons sont des tombeaux...
Non que cela me choque pour l'image de la Corse, mais cette complaisance dans l'affliction et le côté sombre de la vie n'est pas ce que j'apprécie vraiment dans la littérature, ou alors il faut l'exprimer avec une forme d'humour qui hélas, n'est pas le fond de commerce de notre auteur (ni des Corses ?).

5. Partage : dirai-je qu'il faut lire Rinaldi pour avoir une vision de ce qu'est la Corse ou de ce que sont les Corses (même réduits à la bourgeoisie bastiaise) ?
Au passage, Les Corses sont, bien entendu, inséparables de la Corse, milieu naturel et culturel, si bien que parler des uns se confond avec parler de l'autre.
A vrai dire, n'ayant aucune entrée dans la bourgeoisie bastiaise, j'ignore si la description a quelque chose d'exact, y compris sur le passé, car en gros l'action commence vers 1935 - il s'agit d'un retour en arrière, le narrateur, avocat, issu d'un milieu très modeste (ou même bâtard, je ne m'en souviens plus) qui a réussi à entrer dans la bourgeoisie par son mariage, se remémore son passé (donc depuis les années 30) et ne voit que des ruines dans sa vie, malgré sa réussite apparente.
Je dirai : lisez-le pour le talent de l'auteur, pour la nostalgie peut-être imaginaire qui s'en détache, ne le lisez pas comme un témoignage sur quoi que ce soit de véridique...

6. Passages du livre :
Ce qui me revient de ce livre n'est pas forcément ce qu'il y a de plus remarquable, loin de là, et pourtant cela contribue à la petite musique de l'histoire (au sens d'historique) ou du passé qui fait la trame de l'existence des personnages : dans une cuisine, une femme modeste (la mère du narrateur ?) qui veut prendre sa revanche (il me semble qu'il y a ce thème dans le livre) par la réussite de son fils, chantonne une comptine en langue corse (permanence d'une culture populaire et aussi infériorisée ; Rinaldi précise-t-il, ou cela tombe-t-il sous le sens, que les bourgeois parlent français?) ; dans un salon (ou dans un jardin ?) des étudiants en droit prétentieux (dont le narrateur, toujours intérieurement poursuivi par la tare de sa naissance modeste) chantonnent à une jolie fille de la bourgeoisie un refrain à la mode en ce temps de Tino Rossi, "ce soir Nina" (allusion aux moeurs faciles de la jeune fille ?).

Est-ce aussi dans ce livre que l'auteur évoque le cardinal Merry del Val, que tout le monde a oublié (il était le secrétaire d'Etat du Vatican avant la guerre de 14 et on le disait homosexuel) en disant qu'en parlant de lui, c'est comme s'il essuyait un peu la poussière sur son chapeau cardinalice (car le chapeau de Mgr Merry del Val est suspendu dans une église de Rome selon une tradition propre à certains cardinaux) : le passé et le temps qui passe... Evidemment Rinaldi regarde du côté de chez Proust - c'est facile, mais c'est cela ; mais au rebours de Proust, le passé ne mérite pas d'être sauvé et sa résurrection n'apporte aucune idée d'éternité, qu'une remontée d'amertume ...

En fait, je me souviens de peu de choses 30 ans et plus après avoir lu ce livre et j'ai peut-être retenu ce qui correspond à mes centres d'intérêt (ou ma psychologie, dit autrement)...

7. Généralisation :
Je ne prétends malheureusement à aucune connaissance de la littérature corse, n'ayant lu aucun des écrivains contemporains (eh oui...) qui la représentent (d'autant que certains écrivent en corse et je ne pratique pas, à mon grand regret, le corse). Je n'ai non plus jamais été tenté par des auteurs comme Marie Susini...
A dire vrai, je suis plus lecteur d'essais ou de livres d'histoire que de romans.
Néanmoins, je pense que Rinaldi, à sa manière, a touché une idée juste en faisant de son univers romanesque un univers où on sent le poids des siècles, un poids un peu étouffant...
J'ai à peu près lu tout (?) de Rinaldi, sauf la Confession dans les collines et le premier, la Loge du gouverneur (sans doute introuvable aujourd'hui sauf coup de chance chez un bouquiniste - ou sur e-bay).
Certains livres sont de très faible intérêt, à mon sens, (Les jardins du consulat) ;
la thématique de la tristesse et de la solitude de l'homosexuel prédominent dans les plus récents (il y a sans doute déjà quelques allusions voilées à ce thème autobiographique dans la Maison des atlantes, voir l'allusion à Merry del Val)...
Le roman le plus récent de Rinaldi (pas le dernier, que j'ai lu et dont j'ai même oublié le titre) qui retrouve beaucoup des thèmes et du traitement talentueux de la Maison des atlantes (et toujours la noirceur de la vie) est Les roses de Pline (dont le titre là encore évoque le poids des siècles... et de la culture méditerranéenne classique...
Il me semble que ces roses sont évoquées par un vieux professeur corse "irrédentiste" (pro-italien et profasciste durant la guerre) ami du narrateur à un moment de sa vie.
Je crois que c'est dans les Roses de Pline que Rinaldi parle pour la première fois, explicitement, de la Corse (très vite), dans ses autres livres on parle de l'île, du retour dans l'île, etc. (évidemment on comprend que c'est la Corse, ne serait-ce que les patronymes, les allusions, mais elle n'est pas nommée).