Je ne sais pas si c'est de voir renaître le blog de Marcu Biancarelli, avec ses articles astronomiques, philosophiques, littéraires (sur Lovecraft et le "nature writing"), mais je regarde les quelques livres corses de ma bibliothèque, en cherchant ce que j'aimerais citer sur ce blog, et je tombe finalement sur "Anges de la désolation", traduction française par Pierre Guglielmina, aux éditions Denoël (1998) d'un roman de Jack Kerouac, écrit en anglais et publié en 1965, dont la première page (qui m'impressionna fort la première fois que je la lus, et qui m'impressionne toujours autant, au point que je prends un plaisir extrême à la lire à voix haute, encore, et encore - il faut vraiment que j'achète la version en anglais ! pour voir si...), la première page (car je n'ai jamais que lu que les premières pages de ce livre que je chéris comme un des livres les plus désirables au monde, et que j'ai placé dans l'étagère des livres désirables encore à lire...), la première page, donc, dit ceci :
Ces après-midi, ces après-midi de paresse, quand j'allais m'asseoir, ou m'allonger, sur le pic de la Désolation, parfois dans l'herbe des alpages, kilomètres de roc couvert de neige alentour, menaçant mont Hozomeen au nord, vaste étendue neigeuse du Jack au sud, image charmante du lac au-dessous à l'ouest et bosse enneigée du mont Baker au-delà, et à l'est les monstruosités striées et rainurées ployant sur la crête de la Cascade, et après la première fois comprenant tout à coup que "C'est moi qui ai changé, fait tout ça, suis allé et venu, me suis plaint, ai souffert, me suis réjoui, ai hurlé, et pas le Vide" et ainsi chaque fois que je pensais au vide j'étais en train de regarder le mont Hozomeen (puisque chaise et lit et pâturage font face au nord) jusqu'à ce que j'aie compris que "Hozomeen est le Vide - du moins Hozomeen est le Vide à mes yeux" - rocher nu, sommets et trois cents mètres en saillie de muscles bosselés, encore trois cents mètres en saillie d'immenses épaules boisées, et le serpent vert pointu comme un sapin sur ma propre chaîne de montagnes (Privation) se tortillant dans sa direction, vers le surplomb de l'horrible rocher bleu comme la fumée, et au-delà les "nuages de l'espoir" traînant au-dessus du Canada avec leurs visages minuscules et les alignements de rondeurs, les sourires méprisants, les grimaces, les blancs moutonneux, les grognements et les plaisanteries miaulées l'air de dire "Salut ! Salut la terre !" - ultimes sommets ricanants et abominables du noir rocher d'Hozomeen que je ne vois plus seulement quand soufflent les tempêtes, tout ce qu'ils font ces sommets, c'est retourner dent par dent et arracher à une imperturbable hauteur une averse de brume - Hozomeen qui dans le vent ne craque pas comme un gréement, telle ma cabane, qui vu à l'envers (quand je fais le poirier dans le champ) n'est qu'une goutte suspendue à l'océan sans limite de l'espace -
Une littérature (corse en l'occurrence) c'est aussi tout ce qu'on y trouve pas (et qu'on aimerait y trouver), non ?