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dimanche 24 janvier 2010

Une fin de nouvelle (en ce jour anniversaire)

Nous sommes le 24 janvier 2010, un dimanche matin.
Le premier billet de ce blog fut écrit un samedi matin, le 24 janvier 2009.
Poursuivons.

Voici la deuxième et dernière partie de la nouvelle, "L'oued", de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, évoquée dans un précédent billet (du samedi 16 janvier 2010 : où se trouve la première partie ; je me dis maintenant que ce serait une expérience intéressante de lire ainsi ce texte, d'abord la fin et ensuite le début... ou encore ne lire que la seconde partie...). Bonne lecture (et parlons-en ! Me frappe le motif de l'indistinct - comme dans la nouvelle "La confession du solstice" dans le même recueil "L'île intérieure" - l'indistinct, l'emmêlé, l'ensemble mou contre quoi il faut lutter pour être humain.)


Il était quatre heures de l'après-midi, ou bien seulement trois, peut-être. Le soleil, un soleil d'octobre, chaud, aveuglant, brutal, entrait jusqu'au lit. Accroupi par terre, Masino jouait avec sa petite soeur. Elle tirait les boucles brunes de son frère qui se laissait faire, il ne s'occupait qu'à éloigner les mouches obstinées à se poser sur ses paupières malades.
Depuis le départ du père sa mère était restée immobile. Voilà qu'elle reprenait soudain conscience, elle avait cessé sa plainte, elle rejetait d'un brusque mouvement des jambes l'amas de couvertures.
Un froid humide inondait Caterina, depuis son front où collaient les mèches jusqu'à ses reins ligotés par le drap. La fièvre lâchait sa victime. Elle émergeait de l'inconscience, le poids des couvertures s'était fait intolérable.
Péniblement elle regarda ; elle vit les deux enfants dans le poudroiement d'un rayon de soleil, la porte grande ouverte, le vert presque noir du caroubier et le rouge du sang sur l'oreiller.
Elle vit du sang sur l'oreiller et du sang sur ses mains, et elle sentit qu'elle en avait sur l'épaule et que le sang avait ruisselé entre ses seins... Elle porta les mains à ses narines et un nouveau jet rouge colora ses paumes.
Une peur panique la submergea et d'une voix terrifiée qu'elle n'avait jamais eue depuis son enfance elle se mit à appeler au secours, à appeler l'homme qui aurait dû être là et dont l'absence inexplicable était presque aussi angoissante que le spectacle de tout ce sang.
Interdits, les enfants avaient arrêté leur vague jeu. La petite se mit à pleurer. Masino regardait, inerte, lent, terrifié.
- "Papa est parti, finit-il par dire, il est allé chercher le toubib." Mais Caterina ne comprit pas. Elle ne voyait qu'une chose : elle saignait, elle allait mourir, et Piero n'était pas là, Piero l'avait abandonnée. Eperdue, elle continuait ses cris, ses appels, ses mains souillées levées à la hauteur des yeux.
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Masino se mit à courir dans les labours, le sol était encore humide, frais et élastique ; de grands chaumes qui restaient à la lisière des sillons lui griffaient les jambes et de temps à autre des vols de corbeaux tournoyaient au-dessus de la clôture d'aloès du domaine. Masino allait droit vers l'oued, entraîné par la pente. De temps en temps il se tordait un peu la cheville et ralentissait, mais bientôt la pente l'entraînait de nouveau. Il faisait très doux, un parfum sucré de lavande sauvage et une fumée de feu de bois arrivait jusqu'à lui. Il reconnaissait les bruits familiers et peu à peu se rassurait ; dans le domaine d'en face un laboureur arabe, Saïd sans doute, encourageait de la voix le chameau qui tirait sa charrue.
Au flanc de la colline qui borde l'oued il aperçut toute une plaque de pâquerettes et sortit du sentier pour aller les cueillir. C'étaient de ces grosses pâquerettes d'automne, comme on en trouve sur les flancs du Ressass et qui s'égarent en bordure des fertiles champs de la Mornaghia, des pâquerettes à haute tige et à pétales étroits, différentes des marguerites blanches et jaunes du printemps.
Masino en fit une hâtive provision dans son mouchoir, puis il tira une ficelle de sa poche et s'assit par terre pour se confectionner un collier. En rentrant il le donnerait à sa mère ou à sa soeur, ça leur ferait plaisir.
La ficelle était enfilée sur une grosse aiguille à matelas tout épointée, ce n'était pas facile de percer les fragiles calices et souvent Masino abîmait la fleur en l'enfilant. Il passa beaucoup de temps sans arriver à dépasser quatre ou cinq centimètres de collier, et encore, les pâquerettes étaient refermées, grisâtres... Il pensa de nouveau à sa mère, fourra pêle-mêle dans sa poche les fleurs et la ficelle et se remit à dévaler la pente.
Il arriva enfin à l'oued. Depuis midi le torrent s'était enflé, l'eau arrivait maintenant presque au niveau des terres labourées, on ne pouvait plus voir ou était le sentier du gué. Un sifflement continu montait de ce conglomérat visqueux d'où émergeaient, oscillant au caprice du vent, quelques branches tordues, quelques ceps de vigne, quelques blocs de pierre.
Toutes ces choses qui voguaient, se rapprochant ou s'éloignant les unes des autres, avaient une couleur et une forme étranges : on ne savait si c'était de simples choses ou bien des êtres vivants.
Masino regardait et ne comprenait pas. Sa mémoire de sept ans n'avait enregistré à cet endroit qu'un filet d'eau coulant maigrement entre des touffes d'alfa et de genêts. Soudain l'enfant ne reconnut plus rien de ce paysage familier, pas même les plantes, pas même le ciel. La colline derrière lui était immense, traîtreusement glissante. Elle palpitait comme une bête couchée, une vapeur montait, comme une respiration, de sa terre : rouge de chair, rouge de sang. Et l'oued était un flot gluant de menaces, couleur de caca, couleur de pipi, une chose infecte qui monterait peut-être jusqu'à lui, pour l'attraper, le manger, l'avaler... Et la ferme était loin, derrière ; et dans la ferme il y avait sa mère qui saignait, rouge comme la terre, coulant comme l'oued... Désespéré il se mit à crier Babbo ! Babbo ! Puis comme sa faible voix angoissée restait sans réponse il perdit tout à fait courage, il se jeta par terre et se mit à pleurer en appelant sa mère.
C'est alors qu'il aperçut la casquette de son père, accrochée à une haute touffe, au milieu de l'oued, et il la reconnut à ce qu'elle était rouge, avec une visière noire.
Alors Masino fut rassuré : Papa allait revenir, il serait bientôt là, il soignerait Maman et tout serait comme d'habitude. Le paysage cessait d'être menaçant ; il s'assit calmement, tira son mouchoir de sa poche et recommença à essayer de faire son collier de pâquerettes tout en attendant son père.

samedi 16 janvier 2010

Marie-Gracieuse Martin-Gistucci : "L'oued" (relecture)

Dans ma mémoire, cette nouvelle, intitulée "L'oued".

C'est la sixième nouvelle du premier recueil de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, "L'île intérieure", qui en compte onze (recueil déjà évoqué sur ce blog). Je ne sais pas quand elle a été écrite ; le recueil a été publié en 1987, à Ajaccio, par La Marge édition. Sur la couverture blanche, la photographie d'une "rose mousse" (cliché de Jean Martin, fait à Bastelica), la rose coupée est dressée dans une bouteille bleue au verre translucide, posée sur un muret de maison dirait-on. Je regarde cette photo aujourd'hui car quelqu'un vient de ramener ce livre à la bibliothèque de l'amicale (corse d'Aix) et ce quelqu'un n'a pas apprécié ce livre : pas original, trop de stéréotypes, de clichés. Intéressant, mais la discussion n'est pas allez beaucoup plus loin, pour l'instant.

(Car, répétons-le ici, il est nécessaire que la vie de la littérature corse se manifeste par la discussion, le débat, le jeu entre les différences d'appréciation - pas forcément contradictoires d'ailleurs : les nuances sont aussi intéressantes que les désaccords radicaux).

Ainsi j'ai le souvenir de nouvelles qui racontent des vies ordinaires, des destins qui se croisent, en Corse et souvent hors de Corse (Algérie, Indochine, Marseille, Tunisie, Provence, Paris, Florence), des histoires qui réutilisent - de façon parfois décalée - des "figures" de l'identité corse (le mazzeru, la voceratrice, l'exilé), une écriture soignée, précise, attentive aux détails, aux fleurs, aux sensations et aux émotions, à leurs subtilités. C'est un souvenir ; peut-être que le fait d'avoir lu cet ouvrage dans mon adolescence m'a rendu moins sensible aux "stéréotypes" et "clichés" vus par le lecteur évoqué précédemment ; une certaine façon un peu lente, un peu attendue de préparer les "chutes" de ses récits (je pense à la deuxième nouvelle, "Délivrez-nous des morts", dans lequel le voceru cache une confession déguisée). Mais je retiens surtout cette attention au quotidien, à la réalité des relations humaines (familiales, sociales), à la prise en charge - tranquille - des réalités variées qui constituent la société corse.

Et je repense à "L'oued" qui met en scène le malheur d'une famille italienne en Tunisie en 1936. (Tiens, comme dans "Stremu Miridianu" de Marcu Biancarelli, cette nouvelle centrale dans le recueil évoque un petit enfant et un événement traumatisant). Pas de personnages corses dans cette nouvelle mais une matière méditerranéenne qui fabrique aussi notre imaginaire (la pauvreté, l'exil, la malaria).

Ce livre est-il encore disponible ? En reste-t-il quelques exemplaires dans les librairies en Corse ? Peut-être. Sur Internet, on peut acheter quelques exemplaires d'occasion (voir ici par exemple). La bibliothèque de l'Amicale corse d'Aix donne la possibilité de l'emprunter. Qu'il est difficile l'accès à la littérature corse !

Alors, voilà un large extrait de la nouvelle (la première moitié) :

Il pleuvait depuis la veille au soir, une de ces pluies africaines tièdes, lourdes, brutales ; un vrai déluge qui tombait tout droit d'en haut. Des ruisseaux dans toutes les ornières de la route ; pas de vent. Dans la chambre (qui servait aussi de salle à manger et de cuisine) se croisaient des courants d'air presque froids, et pourtant dehors il faisait si chaud qu'on transpirait sous la pluie.
Caterina grelottait, enfoncée dans le grand lit sous l'amas indistinct des couvertures et des vêtements ; son regard brillant s'accrochait à la lumière, une grisaille éblouissante qui filtrait à travers la moustiquaire métallique de la fenêtre.
La crise l'avait prise la veille à midi, avant la pluie ; une de ces attaques de malaria où alternent les visions paradisiaques et les atroces vertiges, où le passé vous saisit, où vos morts vous appellent, où vous voyez l'avenir, mais où vous ne savez plus ni où vous êtes ni ce qui se passe autour de vous.
La malaria... elle l'avait toujours connue, sa mère en était morte, dans cette Maremme d'où elle était venue. Où l'avait-elle prise ? Là-bas, dans la maisonnette rouge que ses parents partageaient avec les deux paires de grands boeufs blancs aux larges cornes noires, ou ici, dans ce coin de Tunisie, dans cette ferme au bord d'une sebkha ? Elle était venue là avec son mari pour s'occuper des terres d'un compatriote, un riche Italien de Catane qui préférait donner du travail à des Italiens plutôt que d'employer les gens du pays ("les indigènes" disait-il avec mépris). Mais le Monsieur de Catane habitait Tunis, il ne venait à la ferme que rarement, au printemps, quand les blés étaient levés et qu'il pouvait supputer la récolte à venir. Il discutait calmement, mais ses opinions étaient sans appel. Ses deux enfants s'égaillaient dans les champs pour cueillir les glaïeuls sauvages, et avant de partir, il laissait sur la table, de la part de son épouse, un paquet de vieux vêtements pour Caterina et pour les deux petits.
Des labours aux récoltes Caterina et son mari travaillaient comme travaillaient dans les autres fermes les Bédouins. La seule différence était que les Bédouins, eux, n'avaient pas de cochon dans leur petite étable. Pour le reste, c'était pareil : une dizaine de moutons, deux chiens, quatre boeufs. Et dans les champs, le blé, les fèves, les caroubiers.
Le médecin de colonisation ne pouvait pas grand-chose pour le paludisme, pourtant on était en 1936 et la médecine avait fait des progrès ; mais tout ce qu'il faisait pour Caterina, c'était de lui fournir de la quinine : de grandes boîtes de pastilles d'un vert jaunâtre.
Piero s'était assis sur le rebord du lit. Il venait de soigner les bêtes et il avait mis de l'eau sur le feu, il ferait un peu de polenta pour midi ; quant à aller dans les champs, il n'en était pas question.
Cette crise était si brutale et si longue que Piero commençait à se demander si sa femme n'allait pas mourir, soudain, sous ses yeux, sans qu'il ait rien pu pour la sauver. Caterina ne pouvait plus avaler, les derniers comprimés de quinine qu'il avait essayé de lui donner, elle les avait rejetés tout de suite. Ce qu'il aurait fallu, c'était la piqûre, comme dix mois avant. Le médecin de Bordj-Gourbeul serait venu, certainement, dans son auto. Mais le tout était de le prévenir. Il pleuvait toujours. Piero frissonna à l'idée de sortir, de sentir sur ses épaules le chox de la pluie, et la lourdeur de ses vêtements détrempés. Il fallait attendre que la pluie s'arrête. Les pluies cessent toujours brusquement, comme elles commencent. Il n'en avait que pour une heure à arriver à Bordj ; il reviendrait avec le médecin, dans son auto.
La pluie finit en effet par s'arrêter, vers midi, juste comme il venait de remplir les assiettes des enfants et d'avaler lui aussi deux cuillérées de polenta. Le ciel redevint d'un bleu intense et la terre sembla plus foncée. La verdure autour de la maisonnette était lavée, engraissée, rajeunie. Une sorte de joie physique s'empara de Piero : allons, tout allait s'arranger maintenant !
Du lit partait un gémissement douc, continu, tantôt aigu et tantôt grave : Caterina rêvait, un de ces délires où l'on revoit sa mère et le pays de son enfance et d'autres pays qu'on n'a jamais vus et qui existent peut-être, et de grosses bêtes qui vous lient les jambes et vous baîllonnent.
Puis Caterina se mit à saigner du nez, une tache rose sur l'oreiller, qui s'agrandit, puis devient plus foncée. Jamais Piero ne l'avait vue saigner. Il fut pris d'une peur soudaine : elle allait se vider de sa vie, sa vie allait couler, rouge, sur le sol... Il prit sa casquette, cria en direction du lit qu'il allait chercher le docteur, et sortit en laissant la porte grande ouverte sur le soleil revenu.
Il s'enfonça dans les terres labourées. Le sol avait déjà bu presque tout l'eau qu'il avait reçue, de grandes crevasses dessinaient des damiers irréguliers entre les sillons droits ; par endroits une grand flaque tremblait encore et on y voyait le bleu du ciel criblé de ces petits nuages ronds qu'on appelait dans son pays des agneaux.
Piero marchait vite. Passé le troisième champs de fèves, il arriva au bord de l'oued.
L'oued était d'habitude un ruisseau jaunâtre qu'on passait à gué, parfois même il était complètement à sec. Il avait grossi : large, il avait l'air d'une vraie rivière. Il s'étalait sur le fond plat de son lit et de larges plaques d'écume blanche venaient éclater en bulles à la surface.
Piero hésita un instant, du regard il mesura le niveau de l'eau en se repérant sur la rive : il en aurait jusqu'aux genoux, jusqu'aux cuisses peut-être... Il valait mieux se dépêcher, l'oued risquait de grossir encore, s'il avait plu au-delà du Ressass. Pour le retour il n'y avait pas trop de souci à se faire. Avec l'auto, le docteur ferait une détour par le pont.
Il descendit en glissant sur l'argile humide la berge en pente douce et entra avec précaution dans l'eau épaisse et hostile.
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samedi 12 septembre 2009

Prenons les choses à l'envers : cummenti (5) - Couvertures bariolées, ciseaux dorés, gâteaux en forme de roue...

Marie-Gracieuse Martin-Gistucci est-elle un auteur oublié ? Est-ce à juste titre ? Qui a lu ses livres ? Qui voudrait parler de ses lectures ?

Voilà quelques questions absolument capitales !

Il y a longtemps - du temps d'Ajaccio - j'ai lu ses nouvelles (surtout son premier recueil, "L'île intétieure", et puis le second, "Le miroir fantasque" ; je ne me souviens pas vraiment de "Jours ajacciens") mais pas ses deux romans, "Port de la lumière" et "La mère inconnue". Elle a aussi écrit différents articles sur la culture corse dans la revue "Etudes corses", était spécialiste de littérature italienne et a notamment traduit les oeuvres d'Antonio Gramsci.

J'ai raconté dans un autre billet ma rencontre avec elle, la lettre qu'elle m'envoya, et l'importance pour moi de la nouvelle intitulée "La confession du solstice".

Voici - déterré, au même titre que le Muscone d'Avretu, "pour voir" - un cummentu écrit il y a quelques années et placé sur le site Interromania. Peut-être rencontrera-t-il un écho, ou suscitera-t-il l'envie de lire, et de relire, les oeuvres de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci (écrivain corse et ajaccien ; mais je ne crois pas l'avoir trouvée dans le "Dictionnaire égoïste d'Ajaccio" de Constant Sbraggia, ouvrage que je lis avec un certain plaisir ! j'y reviendrai). Elles ont été éditées par La Marge et Jean-Jacques Colonna d'Istria.

En 2002, le cummentu disait donc ceci :

Marie-Gracieuse Martin-Gistucci est l’auteur de trois recueils de nouvelles et de deux romans en langue française, tous publiés aux éditions La Marge. Elle a aussi écrit en langue italienne et en langue corse. Son oeuvre, importante, survit pour notre bonheur à sa récente disparition. Le commentaire qui va suivre voudrait être un hommage à sa mémoire.

La dernière nouvelle, « Encore sur ce navire... », du premier recueil de nouvelles, L’île intérieure (1987), commence ainsi...


Mais les rêves...

Mais les rêves reviennent ; les mêmes ou d'autres ? D'autres, mais les mêmes, et parfois ils me surprennent, mais souvent je les reconnais.

Le bateau glisse, se déchire un passage en pleine terre. Je sais que cette terre est la Sardaigne, je le sais même si rien ne le dit. C’est une rue pavée de dalles qui se ressoudent derrière la poupe, à peine passée. Et le navire est haut, noir, hissant sa fumée aux cimes de ses deux cheminées, et du navire on peut descendre pour acheter des choses dans les boutiques qui bordent la rue. Mais après, même si on a trouvé l’argent pour payer, les lires qu’on n’a jamais, et acheter quoi ? Des couvertures bariolées, des ciseaux dorés, des gâteaux en forme de roues, il faut pouvoir rattraper le navire qui se sauve, et on ne le peut pas toujours et alors le navire s’en va, inexorable ; il abandonne le voyageur dans la nuit de la rue, lumineuse et surpeuplée l’instant d’avant et qui s’est faite soudain déserte, un désert uni de pavés, sans la moindre trace du passage d’un aussi grand navire... Et c’est la solitude et hors de portée est la chaleur des cabines, le refuge dans la lumière ; le grand navire s’est effacé à l’horizon de la rue vide. Il n’y a plus personne, plus rien.

Et ce même navire, si on est resté à bord, il va, dans l’aube, aborder des rives attendues, une terre bleue par la distance qui se précipite. Et l’on n’a pas le temps de se préparer, de rassembler les bagages ; il faut s’en aller, vite ; déjà tout le monde est parti.

Et le navire encore, mais cette fois je sais où il va, il va vers l’Afrique ; il glisse dans un liquide froissement de satin ; il n’a pas eu besoin de s’étrangler à travers les rues sardes, il est en haute mer. Et la mer se fait verte, presque jaune, moirée de volutes roussâtres. J’approche alors de cette autre terre vers qui la nuit je m’essouffle, on approche de Tunis. Et voilà que le navire enfile l’étroit chenal, l’interminable chenal d’eau de mer à travers l’eau basse et stagnante du Bahira, eau presque terre. Au bout, au bout (si on arrive au bout) je sais qu’il y a la maison de mon père, que je serai chez moi, dans ma ville. »


Commentaire


Un personnage prend la parole et nous fait part de son intimité. Quoi de plus intime en effet qu’un rêve, ce réseau d’images oscillant entre la transformation du passé et le fantasme de l’avenir ?

Nous voici donc sur un navire qui nous transporte dans une géographie personnelle à la fois connue ou explicite et étrange ou implicite. Un triangle méditerranéen se dessine : la Sardaigne, la Corse (« des rives attendues ») et la Tunisie. Mais rien n’est simple ! La littérature est là pour le dire. La relation entre l’origine corse et l’enfance tunisienne est entravée par la présence de la terre sarde, d’où l’image paradoxale sur laquelle s’ouvre la nouvelle : « Le bateau glisse, se déchire un passage en pleine terre. » L’esprit déchiré du personnage prend ainsi la forme d’un navire qui tente difficilement, douloureusement, de relier entre eux des pans d’enfance (comme la méditerranée relie - ou ne relie pas - une île occidentale et une rive africaine). Cette douleur se ressent même quelquefois dans la syntaxe du discours du personnage : l’abondance des conjonctions de coordination « et » et « mais » précipite le rythme et produit un effet d’accumulation et de juxtaposition étranges d’événements divers qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus.

Marie-Gracieuse Martin-Gistucci nous propose une ouverture où les éléments du réel enfantin sont retravaillés par les rêves angoissés de l’adulte, encore et encore, comme l’indique le titre. Et c’est peut-être là une des voies d’une littérature corse, ici et maintenant : une littérature où la hantise donne forme à des thèmes majeurs comme l’enfance, le souvenir, l’ici et l’ailleurs, l’identité. Le mot hanter, en effet, associe ce qui est le moins familier (le fantôme qui vient nous effrayer, un navire qu’on voit « s’étrangler à travers les rues ») à ce qui l’est le plus (le lieu que l’on fréquente habituellement, « la maison de mon père »). Bien souvent dans les nouvelles de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci une sourde culpabilité est la cause des hantises et obsessions des personnages. Leur prise de parole se veut alors enquête pour expliquer cette culpabilité, matière même de l’enquête (puisque les souvenirs sont aussi des mots) et remède. Car une fois dite, la hantise peut devenir une part assumée de l’identité et de l’imaginaire personnels.

Mais ce que nous rappellent le titre comme la première phrase de cette nouvelle est que cette prise de parole est à renouveler sans cesse : « ...les rêves reviennent... » C’est bien que le métier à tisser, littéraire ou non, de l’identité, individuelle ou collective, ne s’interrompt jamais.

dimanche 5 avril 2009

Une des origines de ce blog

C'était en octobre 1995, à Ajaccio.

Dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", plusieurs écrivains avaient été invités, Zoé Valdès, Kenneth White, Aris Fakinos, Jean-François Samlong ; quelques événements particuliers étaient consacrés à l'évocation émue de Marie Susini. C'est dans ce cadre (mais je ne sais plus précisément comment j'étais arrivé là) que j'ai pris la parole une fin d'après-midi, dans la cave du théâtre Point (dans une ruelle qui donne sur la rue Fesch).

Ce qui m'avait amené là ? Une double lecture et le désir d'en faire part.

J'avais été frappé par le fait que dans deux textes littéraires corses un même motif apparaissait et, sans être central, avait son importance dans les histoires racontées. Ce motif est celui du "texte brûlé". Ce jour-là, je pense que je suis véritablement devenu un lecteur amoureux de littérature corse. Ce jour-là, j'ai trouvé mon Graal (dont on nous rappelle sur Wikipédia qu'il n'en est pas fait mention dans le Nouveau Testament...). C'est-à-dire l'objet qui me permettrait de faire accéder les livres que j'aimais au paradis des significations infinies.

Il paraît (et je crois me souvenir, car je l'ai lu, mais il faut que j'y retourne) qu'au Paradis (celui de Dante tout au moins) tout est en mouvement, tout vole, tout est flammes et lumières, chaleur et tourbillons de joie, extase et pâmoison physique et psychique. Vous vous souvenez, à la fin, Dante ne peut même plus concevoir ce qui s'offre à son regard ébahi, son esprit est frappé par un éclair qui l'empêchera de "voir comment se joint l'image au cercle, comme elle s'y noue" :

veder voleva come si convene
l'imago al cerchio e come vi s'indova (Paradiso XXXIII 137-138)

Voilà, c'est ce que j'ai vécu en tant que lecteur de "La confession du solstice" et de "A funtana d'Altea". J'étais parvenu au lieu adoré qui offre la clé des songes mais laisse chacun imaginer les portes qui pourraient lui correspondre...

Le premier texte est la première nouvelle du premier recueil de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, ce recueil est intitulé "L'île intérieure" (publié chez La Marge, mais j'ai l'impression qu'il est maintenant impossible de le trouver).

le deuxième texte est le premier roman de Ghjacumu Thiers, publié chez Albiana (mais l'ouvrage est noté comme "épuisé", ainsi que sa traduction française !)

Or les deux personnages principaux de ces textes bien différents (une nouvelle écrite en français, un roman écrit en langue corse) se piquent d'écrire. Soit par souci d'apparaître comme un écrivain (Brancaziu dans le roman feint d'écrire, ostensiblement, dans les cafés de la place Saint-Nicolas sur un calepin qu'il porte toujours avec lui), soit par besoin de révéler une vérité impossible à dire oralement (Noël Martinucci dans la nouvelle écrit une "confession" - il s'agit de confesser sa nature de "mazzeru" (encore lui !) - qu'il donne à son meilleur ami en vue d'une lecture future).

Dans les deux cas, apparaissent des pages qui finissent par disparaître ; dans les deux cas, les deux textes brûlent dans des flammes plus ou moins criminelles (Bastia ravagée par un feu ou un avion posé en catastrophe sur la piste de Solenzara).

Et voilà, il n'en fallait pas plus.

L'Ajaccienne Martin-Gistucci (maintenant disparue) et le Bastiais Thiers (toujours bien vivace et productif) m'ont fait entrer dans l'aventure de la lecture productive, qui fonctionne par association d'idées, rapprochements plus ou moins incongrus, fabrication de figures, de formes et de fables entre les textes, ou plus précisément encore dans la dialectique personnelle que j'impose aux textes.

Cela m'a permis d'aboutir à cette formule : "La littérature corse (n')existe (pas). La preuve : elle brûle." Elle me paraissait bien dire ce qu'était la "littérature corse" pour moi : un effort, un processus, des métamorphoses plutôt qu'un ensemble de formes et de thématiques figées et bien rangées.

Je me souviens que le journaliste Patrice Antona avait fait une petite chronique sur RCFM le soir où il brocardait l'aspect inutilement compliqué de mes propos ; il devait avoir raison, bien sûr, mais en partie seulement. Il évoqua ses lectures personnelles des deux textes que je rapprochais en utilisant un terme que je n'arrive pas à aimer : "savoureux". Ce doit être une infirmité, mais quand j'entends parler d'une "lecture savoureuse", de "personnages savoureux" ou de "roman savoureux", je vois le livre se réduire à l'état de belle et bonne pâtisserie au chocolat (ce qui me convient encore mais me semble rater la véritable valeur d'une oeuvre d'art : elle n'est pas destinée à une simple consommation agréable pour devenir un bon souvenir ; les oeuvres que nous aimons nous accompagnent longtemps, elles s'accroissent de toutes nos pensées, elles ne sont pas toujours agréables, elles participent à la fabrication permanente de notre imaginaire, de nos désirs et nos désirs ne sont pas toujours agréables). Malgré cela, Patrice Antona devait globalement avoir raison !

Je me souviens aussi que dans les deux textes de Martin-Gistucci et Thiers, j'avais repéré un autre point commun : le personnage du faux mazzeru... Mais c'est une autre histoire.

(Il faudrait (mais je sais que certaines personnes s'y emploient) faire la liste exhaustive et définitive des vrais, des faux et des vrais-faux mazzeri de notre littérature... Hè longa a cumpagnia ! (Mais jusqu'à quand cette figure du mazzeru hantera-t-elle notre littérature ?)

Je me souviens enfin que Marie-Gracieuse et Ghjacumu étaient là ce soir d'octobre 1995, gentiment venus écouter mes élucubrations. Il y a une photo qui l'atteste. Sur celle-ci je regarde Marie-Gracieuse, et Ghjacumu nous regarde. La photo est muette bien sûr mais on voit bien que Marie-Gracieuse me parle.

Elle disait peut-être ce qu'elle m'écrivit par la suite dans une lettre datée du 11 décembre 1996 :

"Evidemment mon personnage ("mazzeru" ou non) est essentiellement pris entre deux "cultures", entre deux engrenages de pensée(s). Et il l'est parce que vulnérable, diminué physiquement. Il cherche donc à "compenser" ses handicaps, et, avant tout le sentiment de culpabilité, cette impression de pouvoir créer le malheur, qui n'est, à tout prendre, qu'une forme de l'orgueil."

Où l'on retrouve l'entre deux, les engrenages, et le mélange de sentiments propre à mettre en forme un aspect essentiel de la réalité corse.

C'est bien dit, non ?