J'ai été émerveillé par les peintures d'Alechinsky, vues au Musée Granet, à Aix, hier. Très ému par son usage d'un noir profond troué des taches blanches des étoiles, notamment dans la toile nommée "La mer noire" (attention ce tableau fait 303 sur 238 !).
Je l'ai maintenant en carte postale. Sur ma porte d'entrée.
Mais j'ai aussi - et encore sous les yeux tandis que j'écris ces quelques mots - le texte écrit par Yves Bonnefoy à propos de la série des "traversées", publié en 2009 chez Fata Morgana.
J'en ai ouvert les pages avec un couteau (Laguiole) qui m'avait été offert, il y a déjà quelques années (j'étais à Ajaccio, me semble-t-il, hébergé comme en famille, chez Lucie et Marie-Jeanne, que j'embrasse).
Et ma mère me disant, "Mais il faut que tu envoies une pièce de monnaie !"
Un couteau ouvre les pages d'un livre mais peut couper le lien d'amitié.
Il y a toujours des risques à couper quoi que ce soit. Ou un intérêt.
Enfin, à la toute dernière page du livre de Bonnefoy, il y a un dernier paragraphe, que je vais citer ici ; j'aime que l'auteur convoque son passé le plus intime pour le mettre en balance avec la singularité d'un art, et d'un artiste ; j'aime ce "Mais ce ne sont pas..." suivi d'un "mais bientôt le temps...", et d'un "Quant aux tableaux..." prolongé par une série émouvante de minuscules chevilles : "Et je les voyais... et je crois... et des nuits... et entrant... et pour notre bien..." ; j'aime ce regard ami cherchant à dire ce que contient de courage la trace laissée par le peintre.
Et puis dans cette nuit trouée de blancs je vois le voyage paternel vers la ligne de front du 38ème parallèle. Et d'ailleurs Alechinsky a dédié ce tableau à la mémoire de son propre père.
Et puis je pense à tous ces fragments, tous ces ossements littéraires corses, assemblés ici en un cortège improbable et mal fagoté (car enfin, tous ces livres méritent une toute autre attention ; mais quand donc profiterons-nous d'une critique enfin digne de ce nom dans ce pays !?)... Ce n'est certainement pas en vain, comme dit Stevenson (quelque part).
Voici les derniers mots d'Yves Bonnefoy :
Je me souviens d'une après-midi dans l'atelier d'Alechinsky. Nous regardions les Traversées ; et à cause de la nuit d'encre, de cette vague et de ces étoiles également effrayantes, de tant de solitude pour le frêle petit navire au sommet ou au creux de l'eau, penché, luttant, je pensais à un livre que je voyais de loin - d'en bas - quand j'étais enfant dans l'étroite bibliothèque vitrée, fermée, de mon grand-père : l'Histoire des naufrages, dix volumes ! Mais ce ne sont pas des naufrages qu'Alechinsky représente, ou s'il en évoque, ce n'est pas plus souvent que l'histoire de la navigation ne le veut. Le steamer dont il suit le voyage dans le Volturno est tout de suite ou presque dans la tempête, mais bientôt le temps s'améliore, avant de revenir à nouveau à des jours assez terribles, et aux dernières nouvelles la traversée continue. Quant aux tableaux, à ces grands tableaux des années récentes, il y en avait donc plusieurs, ce jour-là, devant nous, sur des chevalets à roulettes, que Pierre Alechinsky faisait avancer un à un, les autres restant à proximité, une vraie flottille. Et je les voyais, et je crois qu'on peut bien les voir, comme eux-mêmes des navires se rassemblant, après des jours et des nuits de mer violente ou étale, et entrant enfin, et pour notre bien, à bon port.
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
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