Voici une des conséquences du Club de lecture du 23 avril dernier : un récit de lecture de "La chasse de nuit" de Marie Ferranti par Anne Carrols, qui participa à cette rencontre, acheta le livre en question, le lut et m'envoya fort gentiment le message suivant... Bonne lecture ! Peut-être ne serez-vous pas d'accord avec elle ?
Salut François,
je viens de lire le livre de Marie Ferranti, La Chasse de nuit, et je me suis régalée : j'ai tout lu d'un trait avant-hier soir et, depuis, cette histoire me trotte dans la tête. Bon, c'est sans doute mon côté amatrice de sagas romanesques qui m'a tenue ainsi en haleine, avec la rivalité des familles, la passion dévastatrice qui se greffe par-dessus, et l'attente de savoir quand et comment la prédiction va se réaliser. J'ai attendu impatiemment les trois dernières pages dont tu disais qu'elles donnaient rétrospectivement tout son relief et sa valeur au roman. Je ne sais pas ce que tu y as lu, mais c'est vrai que toutes les attentes du lecteur de base dans mon genre, avide de suspense et de révélations, y sont détournées ; et j'ai été confortée, avec ce dénouement, dans l'impression que j'avais eue tout au long de la lecture, à savoir que cette histoire de mazzeru, de chasse et de prédiction n'est qu'un moyen de nous parler d'autre chose, une évolution et une rupture, dont je n'arrive pas à comprendre en fin de compte si elle est positive ou négative.
J'ai l'impression que ça dépend de l'échelle à laquelle on se place : à l'échelle individuelle du personnage, ça ressemble à une ouverture au monde, à la mer et à la joie de vivre aux côtés d'une femme solaire qui l'a finalement extirpé de ses rêves nocturnes, de sa mélancolie, de son attrait obscur pour Lisa, de son obsession de la mort ; il redécouvre son île sous un jour différent, qui n'est plus celui de l'intérieur des terres, du village et du bois, mais de la ville et de la mer, c'est-à-dire l'île insérée dans le monde et raccordée à la modernité, où les croyances n'ont plus cours et la pensée de la mort est complètement évacuée.
Mais à l'échelle de l'île, ça ressemble à la fin d'un monde, une société qui se dépeuple et disparaît, un attachement à la nature et au passé qui se perd, des liens humains qui se défont : c'est le constat que font à plusieurs reprises Agnès ou Mattéo d'une dénaturation, d'une perte de substance au profit d'une modernité qui rime plutôt avec superficialité et même cupidité (le destin de Petru Zanetti est, à cet égard, emblématique : pourfendeur de ce qu'il regarde avec hauteur comme supersitition et ignorance, représentant autoproclamé du progrès, il finit par quitter l'île pour se jeter dans la corruption du monde dans ce qu'elle a de plus dégoûtant, les trafics menés pendant la guerre).
Bon, sinon, cette figure du mazzeru reste encore mystérieuse pour moi : par exemple, je n'ai pas réussi à comprendre pourquoi la confession publique transformait Mattéo en paria au lieu de le réintégrer dans la communauté alors qu'il renonçait à ses pouvoirs inquiétants. Mais c'est vrai que c'est une figure intéressante, au croisement d'une foule d'interrogations sur le rêve et la réalité, la culpabilité et l'innocence, la vie et la mort. J'ai bien aimé la tonalité qu'utilise le mazzeru pour faire son récit, tout en mélancolie discrète, avec cette préoccupation constante de la mort, du souvenir des morts, du lien qu'on continue à entretenir avec eux, que ce soit par les affaires qu'ils ont laissées, les habitudes qu'on garde après leur mort, les carnets paternels, les échanges que Memmu continue à avoir avec sa femme, les anciens dont les noms et la vie ont marqué durablement la communauté ; et puis, en même temps, cette conscience que ce qui reste d'eux est dérisoire. Tellement dérisoire qu'à la fin, c'est la conscience de l'absence irrémédiable qui l'emporte sur la sensation d'une présence qui se perpétuait sous la forme surnaturelle des esprits ; et cette absence totale et définitive dont Mattéo prend conscience remet en cause la réalité même de son existence. C'est à la fin, lors de la chasse de printemps qui n'a finalement pas lieu parce qu'il n'est plus mazzeru : il attend en vain les âmes errantes, il se souvient des paroles d'Agnès, "ils sont tous morts", et il a alors l'impression que toute sa vie n'est qu'un songe. Ca c'est un passage fort, qui aide à comprendre que, dans cette histoire, le fait d'être mazzeru est avant tout une certaine façon d'exister en lien étroit avec le souvenir des morts, avec la menace constante de la mort, et aussi avec les rythmes de la terre et la compagnie des animaux, que ce soit les chevaux ou le gibier. C'est un mode de vie à la fois apaisant et austère, sain et angoissant. C'est avec tout ça que rompt Mattéo, et comme ça se fait finalement sous l'égide de Caterina, (et non plus sous le prétexte trouble de reconquérir Lisa) ça s'apparente à un retour à la vie. Mais pour la communauté qui, elle aussi, a voulu rompre avec son mazzeru et ce qu'il incarnait, ça n'est pas si simple.
Bref, voilà, tu voulais un "avis extérieur" et voici une avalanche d'impressions. Désolée pour la longueur ! Merci beaucoup de m'avoir fait découvrir cette figure passionnante et aussi cet auteur. Du coup j'ai commandé un autre ouvrage d'elle, qui n'a plus rien à voir avec la Corse cette fois et qui me ramène plutôt à la Renaissance ("La Princesse de Mantoue").
Voici les références du passage que je retiendrais, vers la fin du roman, après la mort de la vieille Agnès, une fois que Mattéo a renoncé publiquement à ses fonctions de mazzeru : p. 178 "Je ne garderai pas cette maison" jusqu'à la p. 180 "Je la haïssais" :
- Je ne garderai pas cette maison ; je la donne à Dorothéa, ce qui la mettra à l'abri du besoin s'il m'arrivait malheur.
- Tu n'as que ce mot à la bouche, dit Petru. J'en ai assez de ce pays de sauvages. Ici, les gens sont tous comme toi, fatalistes, résignés, superstitieux. Je m'en vais. Nous partons cet été pour le continent. J'ai acheté un cabinet à Marseille. J'ai été stupide de revenir. À propos, je vends Goloso, si ça peut t'intéresser.
- Que veux-tu que j'en fasse ?
- Je n'en sais rien. Je te le dis à tout hasard."
La mort d'Agnès m'avait lavé de la honte. Je ne songeais plus à me cacher. J'errais dans le village pendant des heures. je connaissais chaque maison, me disais à voix basse le nom ou le surnom de ceux qui les avaient habitées : "Jean, fils de Jules, fils lui-même de Jean le sourd ; Marcu le beau, époux d'Ignazia la folle..." En ressassant cette litanie de noms perdus, tout un monde me revenait à la mémoire et les volets cassés, les portes branlantes, les façades décrépies s'effaçaient. La rue s'animait. Je me rappelais les femmes, au printemps, armées d'un gros pinceau, qui badigeonnait à la chaux l'encadrement des portes, et les jours de grand vent, les draps qui claquaient, étendus sur une corde à linge le long du mur, sous les fenêtres du premier étage, les meubles noirs polis qui embaumaient la cire, les petits pains fourrés d'anchois que les femmes partageaient, à midi, sur le pas de la porte. Je rentrais à Torra nera la tête pleine de bruits et de fantômes.
Dorothéa me servait le dîner et s'éclipsait. Je ne supportais pas de rester seul, j'allais voir Memmu.
"Je ne fais rien de bon, disait-il.
- Il y a les chevaux et la chasse.
- Oui, les chevaux, il faudrait les monter, et la chasse, je n'ai plus envie d'y aller, mais vous-même ne faites plus rien et n'y allez plus.
- Il n'y a plus de chasse, Memmu. Je ne vois plus rien."
Nous disions toujours la même chose. Un soir, Memmu me dit qu'il n'était pas utile de voir quelque chose pour aimer chasser. Nous cessâmes d'en parler.
Memmu me demanda la permission de vendre les chevaux : "Je ne suis plus capable de m'occuper de rien, ni d'eux ni de moi-même", dit-il.
Je ne voulus pas de l'argent qu'il en tira : "Donne-le à Dorothéa. Donne-lui aussi les clés de la maison d'Agnès. Qu'elle s'en aille. Cette fois, je suis résolu à ne plus la voir."
Dorothéa demanda à Memmu de lui laisser un peu de temps. Je le lui accordai. Je ne retournai pas dans la maison d'Agnès et, plus tard, quand Dorothéa l'habita, j'évitais de passer devant.
La grande chasse de nuit du printemps approchait. Comme chaque année, je me préparai et, à la nuit tombée, allai sous le grand chêne blanc, près de la rivière. Il n'y eut pas de chasse cette nuit-là. J'attendis pendant des heures aux aguets, surveillant le ciel, guettant les signes, à l'affût du moindre bruit. En vain. À l'aube, j'entrai dans la rivière jusqu'à la ceinture. Je tapai l'eau de toutes mes forces avec la mazza pour en éloigner les âmes errantes. J'étais trempé. Je m'assis sur la berge, transi de froid. Je regardai l'eau grise ; la rivière semblait se refermer sur elle-même. Je me rappelai les paroles d'Agnès : ils sont tous morts, Mattéo. Ma vie entière m'apparut alors comme un songe. Je fus pris de vertige et perdis connaissance. Ce fut l'eau glacée qui me fit revenir à moi. Je n'étais plus mazzeru. Autour de moi, il y avait le silence de l'aube et ce silence me bouleversa plus que des cris des sorcières de Foscolo. Je n'étais plus moi-même. Je n'existais plus. J'enrageais contre Lisa. Tout était sa faute. Je la haïssais.
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
Affichage des articles dont le libellé est Anne Carrols. Afficher tous les articles
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dimanche 2 mai 2010
samedi 24 avril 2010
Dernier club de lecture : premier compte rendu
Qui dit "premier compte rendu", dit qu'il y en aura d'autres...
Eh oui, car lors de ce premier Club de lecture consacré aux "Mazzeri" les deux membres de l'amicale qui devaient venir présenter des ouvrages (ceux de Dorothy Carrington et d'André-Jean Bonelli) ont eu chacun un empêchement...
...et le public, tout en étant de très grande qualité, fut maigre : nous étions trois ! (moi y compris).
Nous organiserons donc, en automne sûrement, un nouveau Club de lecture sur le thème des "Mazzeri" !
Malgré tout, la discussion fut très intéressante (au point que nous n'avons pas eu le temps d'écouter l'émission de Madeleine Rossi dont il a été question dans un billet précédent, j'en suis bien désolé) :
Pascal Génot :
- présenta la conférence de Jean-Louis Moracchini, publiée dans le numéro 13 de la revue "Strade", et avec laquelle il était globalement d'accord (la figure du Mazzeru apparaissant surtout comme une construction récente - années 1970 - de la part d'intellectuels ; figure assez souple dans ses aspects pour pouvoir être utilisée, voire formée, par différentes idéologies politiques, identitaires, religieuses ; figure finalement proposée comme symbole de l'identité originelle corse, au détriment d'autres éléments de l'imaginaire magico-religieux insulaire ; figure peut-être fabriquée dans le but de distinguer la Corse parmi tous les imaginaires des peuples méditerranéens ou européens).
- indiqua sa déception devant l'argumentation, publiée dans le même numéro de "Strade", proposée par Georges Ravis-Giordani qui, en réponse à l'analyse de Jean-Louis Moracchini, insistait sur les signes d'une évocation ancienne de la figure du mazzeru (notamment dans un texte de 1881) et sur son importance dans l'imaginaire corse (en complément et en opposition à la figure de la strega - la sorcière).
- en vint à demander qu'une étude ethnologique de grande ampleur soit lancée pour essayer de faire scientifiquement le point sur cet élément finalement extrêmement présent dans les discours, les essais et les fictions.
- signala qu'une telle perspective correspondait aux réflexions de Philippe Pesteil, maître de conférences en anthropologie et en ethnologie à l'Université de Corse ; cita un extrait de son article paru dans le numéro de la revue Ethnologie française (déjà citée sur ce blog), "L'ethnologie au risque de la tutelle. Une discipline sous le couvert de la société civile." :
"Le Mazzeru prend les trait d'un rebelle à la religion dominante : il est le véhicule des modes d'expression populaires et le guide privilégié vers une culture authentique.
Le Mazzerisme puis le chamanisme dont on qualifie hardiment la religion primitive corse et qui devient une doxa incontournable demeurent peu sensibles au débat disciplinaire que ces options impliquent.
Cett optique touche à l'ethnologie, à l'histoire des religions mais surtout à un positionnement ésotérique.
L'engagement des recherches vers le religieux et le traitement ... du monde ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence d'un choix où le rationnalisme et la coupure epistémologique sont clairement étiquetés comme extérieurs à un mode de pensée autochtone."
- il signala enfin l'existence d'un autre article de Philippe Pesteil, portant sur le sujet du Mazzeru : "Une reconstitution identitaire séductive : le mazzeru corse", in "La ricerca folklorica", n° 43, 2001).
Anne Carrols :
- évoqua son propre rapport aux légendes populaires dans le Rouergue et dans le Languedoc ; le Drac notamment et aussi le Diable ; ainsi que le rapport de sa famille (grands-parents, parents) avec la langue occitane (langue de l'intimité, du rire, uniquement orale, véhicule des légendes). Elle signala la rupture de transmission de la langue et de cet imaginaire légendaire entre la génération de ses parents et la sienne.
Moi-même, je :
- m'étonnai que personne sur le blog ne signale l'absence de deux textes importants dans la bibliographie proposée sur le sujet des Mazzeri : "Mal'Cunciliu" de Jean-Claude Rogliano et "Intornu à l'essezza" de Rinatu Coti. Je les présentai brièvement ainsi que "La fuite aux Agriates" de Marie Ferranti, "Cosu Nostru" de Jean-Pierre Arrio et "La confession du solstice" (in "L'île intérieure") de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci afin d'insister sur la plasticité de la figure du Mazzeru : figure assez ambigüe (entre bien et mal, féminité et masculinité, culpabilité et irresponsabilité, liberté et destin, jour et nuit, vie et mort, individu et collectivité, puissance et impuissance, secret et révélation, ordre et désordre) pour donner lieu à de multiples variations. Je signalai ma préférence pour le traitement de Marie Ferranti et celui de Martin-Gistucci et renvoyai à ma critique assez négative du "Mal'Cunciliu" de Rogliano (livre que je trouve toutefois très intéressant pour comprendre l'évolution de l'imaginaire corse contemporain ; tout cela étant absolument discutable, bien sûr, et ne cherchant à faire aucun tort à quiconque ; je rappelle qu'il me semble important que ce que pensent et ressentent réellement les lecteurs de littérature corse puisse se dire et se discuter de la façon la plus fructueuse pour l'évolution de cette même littérature. Non ?).
- signalai une des métamorphoses, selon moi, du mazzeru, dans un de mes romans corses préférés : "A funtana d'Altea" de Ghjacumu Thiers. Le personnage du jardinier, ancienne terreur de Bastia du temps de son enfance, devenant un incendiaire, un monstre de feu, vengeur, esprit battant la campagne, sanglier, bête énorme.
- lus un passage de l'essai de Rinatu Coti utilisant le Mazzeru pour expliquer la fonction du Poète en Corse :
"Ma comu pudarà essa ditta oghji issa parola viva, purtata da a tradizioni nustrali, chì ci s'apparteni, è chì ci arriguarda ? Ùn sò micca uni pochi chì paralani, chì tandu saria propiu spatrunà u populu, innò mancu appena, parla eddu è tocca à stallu à senta. È issu populu parla in bocca à u pueta, in bocca à u mazzeri. È d'infatti, l'unu è l'altru, veni ad uguali. Nisciunu dici una parola parsunali, faci prisenti u cumunu chì li veni da i radichi di a mimoria. Ed hè par ciò, ch'eddi sò stati à senta, unu quant'è quidd'altru. A so parola ùn hè nè nova nè antica, hè, è basta. Ùn hè micca una parola falata calza è vistuta da un puteri supranu chì a imponi di praputenza, hè, è ùn hè altru cà una parola isciuta da u populu è chì volta ad eddu par figliassi dinò in a propia surgenti di a so nascita.
Eddu, u pueta dici di ghjornu ciò chì nimu dici, ciò chì si taci, ma chì tuttu ognunu brama di senta è di dì. (...)
Eddu, u mazzeri, vedi di notti ciò chì nimu vedi, ciò chì si piatta ma chì tuttu ognunu brama di veda è di fà."
(Traduction de Paul-Dalmas Alfonsi :
"Mais comment pourrait être dite aujourd'hui cette parole vive, portée par notre tradition, qui nous appartient et qui nous concerne ? Ce ne sont pas quelques-uns qui parlent car ce serait alors déposséder le peuple ; non, pas du tout, c'est lui qui parle et il convient de l'écouter. Et, de fait, l'un ou l'autre, cela revient au même. Nul ne formule une parole personnelle mais on actualise ce qui est commun et qui vient des racines de la mémoire. C'est pourquoi ils ont écouté, l'un tout autant que l'autre. Leur parole n'est ni nouvelle ni ancienne, elle existe, et cela suffit. Il ne s'agit poas d'une parole descendue dans tous ses atours d'un pouvoir supérieur qui l'impose d'autorité, elle existe. Et elle n'est rien d'autre que la parole issue du peuple et qui retourne à lui pour se réengendrer dans la propre source de sa naissance.
Le poète, lui, dit de jour ce que nul ne dit, ce qui se tait, mais que tout un chacun désire entendre et dire. (...)
Le mazzeri, lui, voit de nuit ce que nul ne voit, ce qui se cache mais que tout un chacun désire voir et faire."
(Je rappelle que ce texte de Rinatu Coti a fait l'objet d'un débat stimulant sur ce blog).
Puis cette discussion prit fin et, après la fermeture de la librairie All Books and Co qui accueillait ce troisième club de lecture corse de la saison 2009-2010 - encore merci ! -, nous poursuivîmes nos échanges aux Deux garçons, sur le Cours Mirabeau ; l'air du soir était encore agréable (enfin !)...
Eh oui, car lors de ce premier Club de lecture consacré aux "Mazzeri" les deux membres de l'amicale qui devaient venir présenter des ouvrages (ceux de Dorothy Carrington et d'André-Jean Bonelli) ont eu chacun un empêchement...
...et le public, tout en étant de très grande qualité, fut maigre : nous étions trois ! (moi y compris).
Nous organiserons donc, en automne sûrement, un nouveau Club de lecture sur le thème des "Mazzeri" !
Malgré tout, la discussion fut très intéressante (au point que nous n'avons pas eu le temps d'écouter l'émission de Madeleine Rossi dont il a été question dans un billet précédent, j'en suis bien désolé) :
Pascal Génot :
- présenta la conférence de Jean-Louis Moracchini, publiée dans le numéro 13 de la revue "Strade", et avec laquelle il était globalement d'accord (la figure du Mazzeru apparaissant surtout comme une construction récente - années 1970 - de la part d'intellectuels ; figure assez souple dans ses aspects pour pouvoir être utilisée, voire formée, par différentes idéologies politiques, identitaires, religieuses ; figure finalement proposée comme symbole de l'identité originelle corse, au détriment d'autres éléments de l'imaginaire magico-religieux insulaire ; figure peut-être fabriquée dans le but de distinguer la Corse parmi tous les imaginaires des peuples méditerranéens ou européens).
- indiqua sa déception devant l'argumentation, publiée dans le même numéro de "Strade", proposée par Georges Ravis-Giordani qui, en réponse à l'analyse de Jean-Louis Moracchini, insistait sur les signes d'une évocation ancienne de la figure du mazzeru (notamment dans un texte de 1881) et sur son importance dans l'imaginaire corse (en complément et en opposition à la figure de la strega - la sorcière).
- en vint à demander qu'une étude ethnologique de grande ampleur soit lancée pour essayer de faire scientifiquement le point sur cet élément finalement extrêmement présent dans les discours, les essais et les fictions.
- signala qu'une telle perspective correspondait aux réflexions de Philippe Pesteil, maître de conférences en anthropologie et en ethnologie à l'Université de Corse ; cita un extrait de son article paru dans le numéro de la revue Ethnologie française (déjà citée sur ce blog), "L'ethnologie au risque de la tutelle. Une discipline sous le couvert de la société civile." :
"Le Mazzeru prend les trait d'un rebelle à la religion dominante : il est le véhicule des modes d'expression populaires et le guide privilégié vers une culture authentique.
Le Mazzerisme puis le chamanisme dont on qualifie hardiment la religion primitive corse et qui devient une doxa incontournable demeurent peu sensibles au débat disciplinaire que ces options impliquent.
Cett optique touche à l'ethnologie, à l'histoire des religions mais surtout à un positionnement ésotérique.
L'engagement des recherches vers le religieux et le traitement ... du monde ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence d'un choix où le rationnalisme et la coupure epistémologique sont clairement étiquetés comme extérieurs à un mode de pensée autochtone."
- il signala enfin l'existence d'un autre article de Philippe Pesteil, portant sur le sujet du Mazzeru : "Une reconstitution identitaire séductive : le mazzeru corse", in "La ricerca folklorica", n° 43, 2001).
Anne Carrols :
- évoqua son propre rapport aux légendes populaires dans le Rouergue et dans le Languedoc ; le Drac notamment et aussi le Diable ; ainsi que le rapport de sa famille (grands-parents, parents) avec la langue occitane (langue de l'intimité, du rire, uniquement orale, véhicule des légendes). Elle signala la rupture de transmission de la langue et de cet imaginaire légendaire entre la génération de ses parents et la sienne.
Moi-même, je :
- m'étonnai que personne sur le blog ne signale l'absence de deux textes importants dans la bibliographie proposée sur le sujet des Mazzeri : "Mal'Cunciliu" de Jean-Claude Rogliano et "Intornu à l'essezza" de Rinatu Coti. Je les présentai brièvement ainsi que "La fuite aux Agriates" de Marie Ferranti, "Cosu Nostru" de Jean-Pierre Arrio et "La confession du solstice" (in "L'île intérieure") de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci afin d'insister sur la plasticité de la figure du Mazzeru : figure assez ambigüe (entre bien et mal, féminité et masculinité, culpabilité et irresponsabilité, liberté et destin, jour et nuit, vie et mort, individu et collectivité, puissance et impuissance, secret et révélation, ordre et désordre) pour donner lieu à de multiples variations. Je signalai ma préférence pour le traitement de Marie Ferranti et celui de Martin-Gistucci et renvoyai à ma critique assez négative du "Mal'Cunciliu" de Rogliano (livre que je trouve toutefois très intéressant pour comprendre l'évolution de l'imaginaire corse contemporain ; tout cela étant absolument discutable, bien sûr, et ne cherchant à faire aucun tort à quiconque ; je rappelle qu'il me semble important que ce que pensent et ressentent réellement les lecteurs de littérature corse puisse se dire et se discuter de la façon la plus fructueuse pour l'évolution de cette même littérature. Non ?).
- signalai une des métamorphoses, selon moi, du mazzeru, dans un de mes romans corses préférés : "A funtana d'Altea" de Ghjacumu Thiers. Le personnage du jardinier, ancienne terreur de Bastia du temps de son enfance, devenant un incendiaire, un monstre de feu, vengeur, esprit battant la campagne, sanglier, bête énorme.
- lus un passage de l'essai de Rinatu Coti utilisant le Mazzeru pour expliquer la fonction du Poète en Corse :
"Ma comu pudarà essa ditta oghji issa parola viva, purtata da a tradizioni nustrali, chì ci s'apparteni, è chì ci arriguarda ? Ùn sò micca uni pochi chì paralani, chì tandu saria propiu spatrunà u populu, innò mancu appena, parla eddu è tocca à stallu à senta. È issu populu parla in bocca à u pueta, in bocca à u mazzeri. È d'infatti, l'unu è l'altru, veni ad uguali. Nisciunu dici una parola parsunali, faci prisenti u cumunu chì li veni da i radichi di a mimoria. Ed hè par ciò, ch'eddi sò stati à senta, unu quant'è quidd'altru. A so parola ùn hè nè nova nè antica, hè, è basta. Ùn hè micca una parola falata calza è vistuta da un puteri supranu chì a imponi di praputenza, hè, è ùn hè altru cà una parola isciuta da u populu è chì volta ad eddu par figliassi dinò in a propia surgenti di a so nascita.
Eddu, u pueta dici di ghjornu ciò chì nimu dici, ciò chì si taci, ma chì tuttu ognunu brama di senta è di dì. (...)
Eddu, u mazzeri, vedi di notti ciò chì nimu vedi, ciò chì si piatta ma chì tuttu ognunu brama di veda è di fà."
(Traduction de Paul-Dalmas Alfonsi :
"Mais comment pourrait être dite aujourd'hui cette parole vive, portée par notre tradition, qui nous appartient et qui nous concerne ? Ce ne sont pas quelques-uns qui parlent car ce serait alors déposséder le peuple ; non, pas du tout, c'est lui qui parle et il convient de l'écouter. Et, de fait, l'un ou l'autre, cela revient au même. Nul ne formule une parole personnelle mais on actualise ce qui est commun et qui vient des racines de la mémoire. C'est pourquoi ils ont écouté, l'un tout autant que l'autre. Leur parole n'est ni nouvelle ni ancienne, elle existe, et cela suffit. Il ne s'agit poas d'une parole descendue dans tous ses atours d'un pouvoir supérieur qui l'impose d'autorité, elle existe. Et elle n'est rien d'autre que la parole issue du peuple et qui retourne à lui pour se réengendrer dans la propre source de sa naissance.
Le poète, lui, dit de jour ce que nul ne dit, ce qui se tait, mais que tout un chacun désire entendre et dire. (...)
Le mazzeri, lui, voit de nuit ce que nul ne voit, ce qui se cache mais que tout un chacun désire voir et faire."
(Je rappelle que ce texte de Rinatu Coti a fait l'objet d'un débat stimulant sur ce blog).
Puis cette discussion prit fin et, après la fermeture de la librairie All Books and Co qui accueillait ce troisième club de lecture corse de la saison 2009-2010 - encore merci ! -, nous poursuivîmes nos échanges aux Deux garçons, sur le Cours Mirabeau ; l'air du soir était encore agréable (enfin !)...
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