Passà u tempu... sò tante e manere di passà lu ! Pudemu cuntà i ghjorni... 57 ghjorni trà l'assassiniu di u ghjudice Falcone è quellu di u so amicu Borsellino. Hè un esempiu sicilianu.
Ma ramintemu ci chì Stendhal hà scrittu "La Chartreuse de Parme" in 52 ghjorni !
Eccu un testu di Madeleine Rossi, ghjurnalista (eccu un altru travagliu nant'à i mazzeri). A ringraziemu pè l'autorisazione di publicazione nant'à issu blog !
IL VINO, IL SOLE, IL SANGUE: CORSICA-SICILIA.
La Corse et la Sicile ont en commun une langue maternelle, le silence. Une manière de ne pas dire, une manière de nourrir les codes. La violence souterraine et l’âpreté de la question criminelle ont sur les deux îles de semblables racines, celles du destin, du clan et du sentiment d’appartenance à quelque chose que les autres ne possèdent pas.
Car ce n’est pas tout d’être une île. Après tout, ses habitants ne peuvent se comporter qu’en fonction de la couleur et du degré d’hostilité de la mer qui les entoure. La réalité de l’histoire sicilienne et corse est faite de rivalités, de conquêtes et de passages. Quelques moments de répit, des temps de révolution et d’indépendance, et les hommes devenus pères de nations impossibles. Par Garibaldi ou Paoli, c’est le théâtre de ce monde-là qui s’est installé au cours des siècles.
La stratégie de survie d’une société se trouve parfois résumée à un seul être, ou deux, ou une poignée d’hommes. Ainsi en Sicile, l’incarnation du courage et de la vraie justice se nomme Paolo Borsellino & Giovanni Falcone. Amis et boucliers l’un de l’autre, meurtris pour avoir ouvertement annoncé qu’ils résisteraient aux Léviathans de la violence légale et illégale.
Essendo Stato.
Un double sens déjà, dans le titre de ce livre. Essendo Stato : ayant vécu. Essendo Stato : représentant de l’Etat. Ce livre poignant, profond et brûlant est le monologue d’un Paolo Borsellino qui sait n’avoir plus que quelques secondes à vivre. Lui, ses hommes, les voitures, la rue: déchiquetés. C’est la fin, dit-il. C’est la fin. Et Borsellino, en cet ultime instant de sa vie, nous parle de ses rêves, de l’abandon, de la peur et de l’Etat. «Les cinquante-sept jours pendant lesquels vit Borsellino, après la mort de Falcone, font du juge un homme seul. Il est encerclé par des éléments dérivés de l’Etat et de la politique, de Cosa Nostra. Il est seul, dans l’indifférence générale, ce produit culturel hautement raffiné, fait pour enterrer la vérité». C’est par cette métaphore que Ruggero Cappuccio (1) présente sa pièce de théâtre. Mais ce théâtre-là se décalque parfaitement sur du granit. Combien, loin de la Sicile, ont-ils également élaboré leur propre fin, contraints de l’évoquer auprès d’intimes?
Ce n’est pas tant l’acte de guerre en soi qui peut résonner ici, non, mais ses causes et conséquences, soit le conditionnement du fait criminel. L’Etat ne serait-il “une mafia avec un passeport“ qu’en Sicile, comme le dit un capo à Borsellino?
«Sono le sedici e cinquantotto…
È il diciannove del mese di luglio. È il millenovecentonovantadue. Sono per terra. Sono finito. Forse sono finito. Sapevo che sarei finito.
Il est seize heures cinquante-huit. Il est le dix-neuf juillet. Mille neuf cent quatre-vingt douze. Il y a eu une explosion, suivie d’une étrange sensation de silence. À Palerme, les explosions et les mots ne connaissent comme fin absolue que le silence. Je suis à terre. Je ne vois rien d'autre que le ciel à travers un voile de poussière. C'en est fini de moi. Peut-être que c’en est fini de moi. Je savais que je mourrais. Depuis longtemps, je voyais arriver ma fin, et je la voyais déjà passée, dépassée. L'avant et l'après formaient un amalgame dans ma vie, depuis longtemps. Tout était clair depuis longtemps, comme la cendre de cette insolite déflagration de silence. Je suis à terre. C’en est fini de moi. Peut-être qu'il me reste encore quatre secondes. Cinq. Six. Peut-être qu'il ne m'en reste qu'une seule, si petite, ténue, invisible. Mais cet instant est tellement immense».
La violence illégale, en ce jour de juillet 1992, vient de détruire un symbole de l’Etat. En cause: la mafia, bien sûr. Cosa Nostra, qui d’autre. Des meurtres d’une rare brutalité commis par une institution obéissant à une autre institution. De tels actes ne peuvent être commis sans un accord conclu entre les assassins et les commanditaires. Chacune des parties contractuelles s’observe en silence et nettoie sa propre scène de crime, élimine les témoins, procède à l’évacuation sanitaire des nervis. Les procès et les interrogatoires s’enchaînent, laissant planer les mots sybillins et les menaces. La question, pour ceux qui luttent contre cela, c’est le temps. Le temps de dissimuler les derniers indices et les dernières preuves, avant qu’un autre ne s’en empare. Le temps de se cacher, de fuir, pour ne pas subir d’autres tortures. La question, pour ceux qui survivent et qui à leur tour ne peuvent se défendre vraiment, c’est de devoir affronter la violence des institutions. L’Etat ne peut se satisfaire de détruire ses opposants, il lui faut aussi se coucher devant ses intermédiaires. Il faut que les preuves disparaissent, car ni les uns ni les autres ne doivent être impliqués. Le seraient-ils qu’ils ne seraient pas même châtiés. La question, c’est que ceux qui veulent votre mort ne vous toucheront pas. Ils attendront, repus, le moment exact où donner l’ordre.
«La scienza dei rumori è stata la mia scienza…
…Sapevo che un attimo prima della fine avrei sentito il passo di un faccendiere, la portiera di un auto che si chiude, un motorino di avviamento che si collega alla morte.
La science des bruits a été ma science. Je savais qu’un instant avant la fin, j’aurais entendu le pas d’un intermédiaire, la portière d’une voiture qui se ferme, un démarreur qui se connecte à la mort. La fin aurait été annoncée par un bruit. Et ce bruit, un instant avant la fin, aurait été le point final de cette phrase qu’est ma vie».
Quels qu’aient pu être leur bord et leur camp, ils ont tous su que ce bruit-là était le bon, que c’était le bruit qui annoncerait leur mort. Peu à peu, ils se sont habitués à l’idée que chaque son, chaque bruit, pouvait devenir le dernier. À leur tour, ceux qui les ont remplacés et qui ont été formés par eux vivent dans la métaphore de ce qui est, et de ce qu’ils font. Ils ont une conscience illimitée de ce qu’ils sont. Ils ne voient rien d’extraordinaire dans leur action ni dans leur vie. Ni les magistrats, ni les ragazzi d’escorte; ni les leaders, ni leurs amis.
Un problème se pose. S’ils sont juges et donc représentants de l’Etat, ils n’en connaissent que mieux les arrière-pensées très personnelles et pas très nettes. Et c’est là toute l’amertume de la condamnation. L’intimidation parvient de l’Etat, demandes de prudence officielles. L’intimidation arrive d’ailleurs, demandes de prudence au nom de la mafia. Deux fois au nom de la mort. L’Etat démontre son impuissance lorsqu’il leur demande d’ignorer ce qu’ils savent devoir ignorer. Cette limite est précisément une condamnation à mort.
Il arrive que l’Etat crée ses chimères insulaires, et en perde le contrôle. Il n’est dès lors plus possible d’admettre l’erreur commise ou de négocier, il n’est temps que de faire abattre, de désigner et d’écraser la créature. Combien de niveaux d’intermédiaires, de faccendieri, utiles à l’art de ne pas dire. La science des bruits et des grondements les accompagne sans cesse. Certains ont eu le temps de percevoir que leur voiture se consumait. D’autres ont eu le temps de voir les visages découverts de leurs assassins, en cette ultime seconde de leur vie.
Les choses les plus difficiles à dire, lorsque l’idée chaude et solaire de la terre vient apaiser les humeurs nocturnes ou bleues, sont toujours simples et solennelles. C’est ainsi. Le caractère mélancolique et archaïque de la Sicile/Corse rend si difficile l’expression de l’inconditionnel.
«E penso spesso una cosa: quando rivediamo una persona che non vedevamo da tempo, diciamo facilmente: “da quanto tempo non ci vediamo?“…
…Moi, par contre, je voudrais toujours dire: “pendant combien de temps ne nous reverrons-nous plus?“.
Note (1)
Ruggero Cappuccio est écrivain et metteur en scène Napolitain, vit à Rome et à Palerme. La pièce Essendo Stato a été jouée pour la première fois à Benevento en septembre 2004, avec Massimo de Francovich dans le rôle de Paolo Borsellino (Scritture Segrete editore, Rome 2006 – traduction française de M.Rossi, en attente de publication).
Madeleine Rossi // Journaliste indépendante et traductrice, travaille sur les mécaniques du crime organisé.
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
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mercredi 20 octobre 2010
mardi 20 avril 2010
Madeleine Rossi interroge GL Moracchini et JP Arrio sur... les mazzeri !
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Ce billet pour rappeler que vendredi prochain (23 avril 2010 / 17 h 30 - 19 h 30 / Librairie All Books and Co, rue Cabassol, Aix-en-Provence) aura lieu le dernier Club de lecture corse de la saison sur le thème "Des mazzeri, pour quoi faire ?" (voir ici pour précisions).
Mais aussi ce billet pour donner à lire un article de Madeleine Rossi, journaliste, traductrice, sans cesse en voyage entre la Suisse, l'Italie et la Corse (voir son site, pour découvrir aussi tout un travail photographique en Corse, en Italie, en Egypte, ailleurs encore). Cet article est issu d'une enquête radiophonique pour la Radio Suisse Romande (émission "Hautes Fréquences" : "l'émission qui n'a pas froid aux cieux") qui s'intitule : "Le retour du sorcier corse".
Je reproduis ici cet article avec l'autorisation de son auteur. (Lors du Club de lecture, nous écouterons quelques passages de l'émission radio (qui pourra être gravée sur CD à la demande), émission qui dure une bonne demi-heure et qui est très intéressante ; notamment, je trouve, le moment où Jean-Pierre Arrio révèle - à son grand étonnement - "voir" à quoi ressemble un mazzeru ! Et il n'y a aucune moquerie de ma part dans cette dernière phrase : je consacrerai d'ailleurs un billet à ce passage de l'émission, avec transcription des propos de JP Arrio et enquête sur les origines potentielles de sa "vision" !)
Bonne lecture ! Et un très grand merci à Madeleine Rossi pour l'accès à cet ensemble écrit, parlé et photographié (voir image au début de ce billet) autour du personnage du mazzeru !
(Pour poursuivre l'exploration des métamorphoses de cette figure majeure - peut-être trop présente ? c'est du moins l'avis d'un lecteur du blog - de l'imaginaire corse, je vous engage à lire le beau texte de Nadine Manzagol : "A casa di l'Orcu").
LES MAZZERI CORSES, SORCIERS OU ESPRITS FRAPPEURS
Il est des personnages de légendes qui connaissent de meilleurs destins que d’autres. Et de destin, il en est question dans les rêves des mazzeri en Corse. Si le mazzeru n’est qu’un être humain comme vous et moi le jour, il fait d’étranges rêves de chasse la nuit, qui peuvent faire basculer les vies…
Madeleine Rossi
Figure maléfique ou passeur ?
Etymologiquement, le mazzeru est celui qui frappe, car armé de la mazza, un bois très lourd. Stricto sensu, il est un esprit frappeur, mais sa particularité est d’avoir des visions, des rêves prémonitoires, et de voir ce que les autres ne peuvent pas voir. Il est un simple mortel pendant la journée, mais la nuit, son sommeil est agité. Il galope en songe dans la nature, et tue le premier animal qui se présente à lui, retourne l’animal sur le dos et voit à la place d’un museau le visage d’une personne qu’il connaît. Lorsqu’il se réveille, il sait que la personne qu’il a vue en rêve va mourir, et qu’il devra l’aider à passer de l’autre côté.
Le mazzeru est le pendant masculin de la strega, la sorcière, et il faut chercher ses origines à l’époque pré-catholique, comme l’explique Jean-Louis Moracchini, sociologue et auteur: “On dit qu’il ne fait pas partie de la communauté car il aurait été mal baptisé, ce qui le place en dehors du groupe. Certains ont demandé à être rebaptisés, et les prêtres acceptaient cette demande. Quant à la strega, c’est l’héritière de la stryx, que l’on retrouve dans la Rome antique sous la figure d’un oiseau comme une chouette – un stygidé – dont la particularité est de s’attaquer aux enfants, que l’on doit protéger. Voilà le fond culturel de toutes ces légendes, qui n’a toutefois jamais été consigné sous forme ethnologique ou scientifique. Ce qui est dû à la tradition orale de la Corse“.
Le mazzeru est donc victime de son “don“, car il ne choisit pas d’endosser ce rôle. Il souffre mais s’il n’accomplit pas sa tâche, il sera tué par ses confrères, dans un combat de fantômes. D’Anubis à Caron, en passant par les divinités qui punissaient ou récompensaient les hommes, toutes les sociétés antiques ont eu des passeurs. Or, en Corse, le passeur n’est pas appelé par la société. “Le poids de la religion catholique est très fort en Corse, et l’on ne pourrait pas permettre à une personne humaine, même dotée de pouvoirs magiques, de jouer le rôle de Dieu, ce serait un blasphème“, explique Jean-Pierre Arrio, romancier – dont l’un des personnages littéraires est un commissaire-mazzeru. “Peut-être que, justement, on peut croire que quelqu’un peut rêver – le rêve est permis, mais qu’au fond il n’a pas de pouvoir… alors qu’un passeur est doté de pouvoirs, il peut prendre quelqu’un sur sa barque, revenir en arrière s’il est soudoyé… le mazzeru ne le peut pas. Et donc, il souffre“. Jean-Pierre Arrio, comme beaucoup de Corses, a été bercé par les légendes et les contes de son île. Les pouvoirs surnaturels sont perçus comme une chose normale, comme un fait sociétal presque banal, ce dont les continentaux n’ont plus l’habitude. Il est certain que ces histoires de chasses mortelles pouvaient fortifier l’âme des petits enfants. “J’ai été élevé par des parents qui sont nés avant les années 1930. Mon père m’a raconté que souvent, sa mère lui demandait d’aller chercher mon grand-père en pleine montagne… c’était plus d’une heure de marche sur des sentiers perdus, balisés de petits cairns indiquant que quelqu’un avait été tué ici… il fallait y aller pieds nus… Et mon père, qui devait avoir dix ans tout au plus, s’enfonçait dans la montagne, en pleine nuit. Je ne pourrais pas demander cela à mon fils de dix ans, par exemple. Ces histoires, que l’on racontait aux enfants de la génération de mon père ne pouvaient pas avoir la même destination, le même but, que celles que l’on pourrait raconter aujourd’hui. Il fallait avoir une solide éducation culturelle pour le faire. Voilà où résidait la force de ces histoires.“
C’est une autre particularité corse que celle du poids culturel: si, jusque dans les années 1950, les légendes autour des mazzeri, des sorcières et autres signadore avaient clairement un but d’explication au monde, elles ont participé au riacquistu nationaliste des années 1975. Il était important à cette époque de retrouver tout ce qui pouvait expliquer “ce que nous sommes, et comment nous le sommes devenus“, dit un militant clandestin, qui ajoute encore: “comprendre les mazzeri, c’est comprendre un tout petit peu de l’âme corse“. Plus récemment, la figure du sorcier-chasseur a refait son apparition dans la littérature, que ce soit en BD, dans des romans ou même dans des essais d’ordre ethnologique.
Le mazzeru est profondément ancré dans les mentalités, qu’on y croie ou non. Il y a ceux qui en rejettent fermement l’idée, mettant un terme à la conversation en disant sèchement “je n’ai rien à vous dire, ça n’existe pas“. Et ceux qui, étonnés ou charmés de l’intérêt que l’on porte – de l’extérieur – à un trait si particulier de l’histoire de l’île, ouvrent leurs portes et aiment à explorer avec nous les pistes mythiques, religieuses, ou chamaniques. Nombreux sont les Corses qui ont connu un mazzeru, ou entendu parler d’une femme qui s’était rendue malade après en avoir rencontré un… Tel homme, dans le village de Veru, fonctionnaire à l’EDF, aurait eu des pouvoirs surnaturels. Et tout le monde le savait, cela fait partie de la vie traditionnelle insulaire, tout comme cette femme qui sait enlever le mauvais œil dans un autre village.
Le mazzeru est une figure multiple, et le modèle n’est pas évident à défendre comme modèle unique. “Le besoin du mazzeru a toujours existé, d’une manière ou d’une autre. L’aspect le plus étonnant de la croyance, c’est que l’on regroupe sous le nom de mazzeri des figures différentes selon l’endroit de la Corse où l’on se trouve. Certains, au lieu de rêver, sortent réellement la nuit… dans ma région, les mazzeri étaient des êtres malfaisants, alors que ceux qui voyaient la mort n’étaient pas considérés comme des mazzeri“, précise Jean-Louis Moracchini. La Corse est très attachée à sa mythologie, qu’elle conjugue très bien avec la religion catholique. Même si le mazzeru, en un sens, prend la place de Dieu dans ses visions, il est un annonciateur de destin, rien de plus. Il ne met pas son rêve au service d’une vengeance, et il ne peut jamais être influencé. Créature étrange, intemporelle, il continuera encore longtemps d’effleurer les cimes et les plaines de l’île de Beauté, et c’est aussi bien.
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