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vendredi 7 janvier 2011

Un nouveau blog littéraire corse : "Una sì tù"


Wonderful. Tout simplement. Découvert ce matin en ouvrant Facebook un message de Marilena Verheus (déjà animatrice de son propre blog sur la littérature corse : Percorsu ; et grande internaute corsophone sur le Foru Corsu, sur Tarrori è Fantasia, etc.).

Bien évidemment, je clique sur le lien indiqué qui me conduit vers un tout nouveau blog littéraire corse ; bienheureuse abondance !

C'est (peut-être, dites-moi si je me trompe) le premier blog entièrement consacré à une oeuvre littéraire corse bien spécifique (les poèmes chantés de Ghjacumu Fusina). A ce titre, c'est une nouveauté majeure : nous connaissions les blogs d'auteurs parlant de leur oeuvre, les forums parlant de tout, les blogs ouverts aux lecteurs, voici deux lectrices avec un projet très précis :

"Le projet de suivre, dans son opus chanté … (un ensemble de environ 280 textes dont 160 ont été enregistrés et publiés) les traces, les impressions, les sensations et les descriptions-images qui reflètent l’UNITÉ d’une île dans l’UNIVERS d’un poète, de ce poète…"

Les deux lectrices sont Gerda-Marie Kühn et Marilena Verheus qui, en plus d'offrir le texte corse des poèmes-chansons, fournissent la traduction en néerlandais et en allemand (faites par leurs soins) ainsi qu'en français (faite par Ghjacumu Fusina lui-même).

Cela veut dire qu'à terme nous disposerons d'une oeuvre poétique et musicale dont chaque lecteur (corsophone, francophone, néerlandophone, germanophone) pourra interroger l'unité et les variations, les effets et les histoires, les métamorphoses et les plaisirs ! Peut-être même indiquer des préférences, des choix, des changements de point de vue ; voire discuter. Je vois que pour l'instant il n'y a pas de commentaires accrochés aux sept premiers billets, mais je crois qu'il ne faut pas hésiter à révéler les impressions et les pensées qui nous frappent lorsqu'on lit, écoute ou même chante cette oeuvre, limpide et charnelle.

Longue vie à ce blog ; il n'est pas interdit d'espérer que d'autres, du même genre (consacré par des lecteurs à une oeuvre littéraire corse spécifique), verront bientôt le jour !

Pour en savoir plus :
- lisez ici le billet inaugural qui explique le projet de "Una sì tù"
- ici la page Facebook de Marilena Verheus
- là la page consacrée au premier recueil en langue corse de Ghjacumu Fusina, "E sette chjapelle", aux éditions Albiana et qui contient de nombreux poèmes devenus chansons

(la photo)

lundi 6 décembre 2010

Marilena et la méthode Assimil


Je replace ici, en billet, quelques commentaires d'un précédent billet ("De quelques propositions étonnantes"), car il me semble qu'il peut ouvrir une discussion riche et intéressante sur :

- les méthodes d'apprentissage du corse
- ce qu'elles véhiculent comme imaginaire, et notamment comme imaginaire littéraire

- l'immense plaisir de voir la langue corse (comme n'importe quelle autre langue) devenir objet de plaisir et outil de communication pour n'importe quel être humain sur cette planète...


... car il s'agit bien de Marilena, de nationalité néerlandaise, qui s'exprime ici (merci à elle !), à propos de la Méthode Assimil, écrite en son temps, par Pasquale Marchetti et Rinatu Coti.


Je vous laisse à votre lecture, bonne discussion, éventuellement !
Ah oui, une petite précision, tout est parti d'un message que je n'ai quasiment pas compris (car écrit en néerlandais, par Xavier Casanova)... c'est dire, si l'intercompréhension linguistique et le dialogue se nourrissent aussi de beaucoup d'ignorance !


Xavier CASANOVA a dit…

Ik vergiste me. Ik geef het toe. Ik zag de blog Marilena. Zijn blog is echt prachtig en zeer verrassend. Marilena spreekt heel goed de Corsicaanse taal. De grootste boek van de literatuur van Corsica is de Assimil methode! Nooit vergeten.

Clément Renucci (pour le blog sur le Petit Nicolas) et François-Xavier Renucci (pour le blog sur la littérature corse). a dit…

Merci, Xavier pour ce message en néerlandais. Mais je ne suis pas du tout d'accord avec toi sur la méthode Assimil ! (Si mes souvenirs de néerlandais sont toujours bons...)

Marilena a dit…

Te veel eer, meneer Casanova, te veel eer... Maar ik besta echt, quante volte ci vulerà à pruvalla? À ringraziavvi, aghju da nutrì u me bloggu chì l'aghju tralasciatu appena... L'Assimil, o FXR ghjè un capu d'opera ch'e ùn aghju ancu trovu u so paru. Un hè a cima d'a literatura corsa (dimmi ghjà, a cima d'a literatura corsa per tè chì hè?), ma cum'è metudu ùn hà ancu persu un'oncia d'u so valore! Vergeet dat nooit!

Clément Renucci (pour le blog sur le Petit Nicolas) et François-Xavier Renucci (pour le blog sur la littérature corse). a dit…

A ringrazià ti, Marilena. POssu dì lu avà : ùn aghju micca capitu tuttu ind'è l'ultimi cumenti in neerlandese. Ma ghjè un piacè tamantu di "leghje" li quì. Ah... Assimil (hè statu scrittu da Rinatu Coti è Pasquale Marchetti, mi pare, no ?) : seria passiunante di leghje u to parè nant'à issu libru, cumu l'hai lettu, cumu u leghji oghje : ma quale hè a più bella pagina di l'Assimil corsu ? A cima di a literatura corsa ? Ùn possu risponde chì ùn aghju micca lettu tutti i libri ! Ma possu sceglie trà e mo letture : A FUNTANA D'ALTEA, di Ghjacumu Thiers. Per l'eternità : l'incendiu di Bastia.

Marilena a dit…

Dilla puru o FXR, u neerlandese ùn hè micca una lingua faciule cum'è u corsu;)! Ùn sì pò micca parlà di Assimil cum'è d'un libru nurmale di fizzione. Hè un veru metudu di lingua. Un metudu assai bonu, a dicu è a ripetu. Ancu oghje ùn passa manc'un ghjornu ch'e ùn ne leghji qualchì pagina. Ghjè a me bibbia! Hè statu scrittu da Pasquale Marchetti, è e lezzione 50 à 70 sò state scritte da Rinatu Coti. In cumpagnia d'una coppia corsa femu u giru di a Corsica, scuntrendu per strada a ghjente, i lochi, l'usi, e tradizione è i parlà di a Corsica sana (di l'anni sessanta... o nustalgia!). Ci hè dinù qualchì strattu di libri famosi, di puesia è di canzone corse (Michele Poli, Don Petru de Mari, Ghjuvan Teramu Rocchi ed altri). A pagina più bella? Ci n'hè parechje. Dui testi in particulare mi fermeranu impressi in core: u testu di GT Rocchi "si sëntia l'aschime" è quellu di Poli, "Hè ghjornu in piaghja". Forse perchè fù a prima volta ch'e scoprii a vera putenza, a magia è a ricchezza d'a lingua corsa, 'ssa magia chì face ch'una frasa semplice d'un colpu diventa puesia... (è ùn mi scurderaghju mai di quessa a frasa, bella quant'è inutile: "O mà, ne voli scaccia? Iè, s'ella hè bella umule chì sò sdinticata"...) Ma ùn l'aghju lettu. L'aghju manghjatu, divuratu, mi sò tichjata di lingua corsa: ti possu mustrà u me veru tesoru: un librucciu induv'è aghju nutatu ogni parulla ch'è aghju circatu nant'à Infcor cù a definizione in corsu (aghju dunque amparatu u corsu "in corsu", è micca tantu appughjendumi nant'à u francese). U libru di Thiers ùn si vende più... - ci hè da scimisce: bibliuteca corsa ùn ci n'hè quì in u nordu ;) è quasgi ogni libru chì vale appena a pena hè esauritu...

(la photo.)

lundi 29 novembre 2010

De quelques propositions étonnantes


Que voici :

- une jeune femme néerlandaise écrit un texte de fiction en langue corse : et tout le monde peut le lire en se rendant sur le blog survitaminé bien connu des internautes amoureux de la littérature corse : Tarrori è Fantasia.

- une demande insistante se fait jour et qui dit ceci : il serait bon - extrêmement bon - de pouvoir lire toutes les semaines, dans un des deux quotidiens insulaires (Corse-Matin et 24 ore), une double page consacrée à la littérature corse sous toutes ses formes.

- je viens de lire intégralement le recueil "Vae Victis", de Marc Biancarelli, et à l'applaudimètre (personnel et portatif qui est le mien), le texte intitulé "Guerre civile" remporte la Palme d'or du texte de littérature corse le plus original publié cette année 2010 (certes le texte original écrit en corse fut publié en 2009 dans la revue A Pian d'Avretu). (Bravo.) (Evidemment, ne me demandez pas depuis quand existe ce prix littéraire, ni son objectif, ni ses critères, ni même si le jury a délibéré en toute indépendance après avoir lu la totalité de la production littéraire corse de l'année, par pitié ne me le demandez pas !). Ce texte : ou comment la sensibilité et la vision d'un écrivain parmi les plus talentueux dans l'île relit l'histoire de la Corse à la fois comme une affaire personnelle et collective, absolument catastrophique. Cela commence par : "Quand la guerre a-t-elle commencé ?" et cela se termine par "Et personne ne sait ce que sera l'avenir des orphelins." Tout cela est évidemment discutable.

Laquelle de ces propositions (en caractères gras italiques rouges) est la plus étonnante, le plus riche de promesses, la plus propre à titiller zygomatiques, récriminations ou enthousiasmes ?

Pour lire :

- le texte de Marilena Verheus, voir ici.
- la demande de double page, voir les derniers commentaires au billet "Bona notte" (la discussion peut se poursuivre là, ou bien ici, comme vous le souhaitez).
- le recueil "Vae Victis" : ici, chez Materia Scritta

Pour finir, je cite la page qui me bouleverse (évocation de la catastrophe de Furiani du 5 mai 1992, peut-être un des moments les plus vertigineux et horribles de notre histoire : tarrori è fantasia) et que je relis, dans "Guerre civile", que j'ai déjà citée en partie autrefois, que je reprends donc ici, car il me semble que ces années 1990 en Corse attendent encore d'être traitées à nouveau par les écrivains et les artistes (tiens, il faudrait que je fasse une recherche, qu'est-ce qui a été publié au cours de l'été 1995, alors que se multipliaient les tracés rouges autour des corps d'hommes jeunes et moins jeunes, embringués dans un des très malheureux épisodes de cette guerre civile ?) :

Mais nous étions un peu déboussolés, il faut le dire. Une tribune nous était tombée sur la tête.

J'étais là, ils s'apprêtaient à chanter le Dio vi Salvi Regina, les gens frappaient avec les pieds, et une femme m'a demandé "vous croyez que ça va tenir ?" J'ai répondu que oui, j'ai dit "quand même, ils savent ce qu'ils font..." et j'ai pas fini ma phrase, la vague de fer et de gens enchevêtrés est venue sur moi, elle m'a évité, elle m'est passée juste derrière, à un mètre, elle a dit que pour cette fois elle m'épargnait, et juste au-dessus de moi, où s'étaient trouvés des milliers de personnes, et des rangées de fer, il y avait le vide. Un homme qui tombait courait dans le vide. J'ai vu cette image, irréelle. La tribune venait de tomber. Un type s'est approché et a dit "mon dieu les gens morts en bas !" Moi je me suis pas approché, je suis descendu le plus que je pouvais, je ne voulais pas que mon morceau de tribune s'effondre lui aussi.

Sous la tribune c'était comme s'il y avait eu un bombardement. Je suis passé là au milieu comme un fantôme. J'ai pensé à la guerre. J'ai entendu les premiers cris de vengeance, après il a été dit que les gens étaient restés étrangement calmes. Ça n'est pas vrai, il y avait un père qui cherchait son fils et qui maudissait la moitié du monde, il criait et il disait "maintenant si mon fils est mort qu'est-ce qui va se passer ?" et c'était du désespoir et des menaces en même temps. Deux personnes portaient une gamine, elle avait la tête en sang, peut-être un oeil crevé, la gosse ne pleurait pas, elle devait être à moitié assommée. Ça courait dans tous les sens, dans un mélange abstrait de terre et de tubulaires, de planches cassées et de poussière. Il y avait des gens allongés et alignés, immobiles, dans une espèce de baraque qui me fit penser à une porcherie, ils ne bougeaient plus, ils ne semblaient plus respirer, j'ai pensé qu'ils étaient morts, j'ai erré sans but au milieu de la zone bombardée, j'ai mis les pieds sur une planche en acier et j'ai glissé, sur la planche il y avait un mélange de sang et de merde, j'ai senti l'odeur du sang et de la merde, j'ai pensé que quelqu'un avait dû se faire transpercer le ventre.

Au milieu des hurlements de souffrance, j'ai entendu les cris de guerre.

Ça n'était pas un accident, c'était ce qui devait arriver. Je me suis senti coupable, toute notre Histoire se résumait là, dans ce désastre, dans cette automutilation de notre corps collectif. Nous n'étions foutus que de ça, semer ce carnage, déjà nous cherchions nos ennemis, déjà nous voulions laver le sang, déjà nous pensions à choisir notre camp, et le sang, et la haine, et la peur de nous regarder dans ce miroir aveuglant. Et ce sentiment insupportable d'être bien l'engeance maudite qu'évoquait la marâtre. Ce besoin qui s'affirmait de nous détruire nous-mêmes, d'en finir avec notre destinée obscure, de nous achever dans un dernier tremblement, cette pulsion infernale à nous exterminer afin de ne plus exister, et exister insatisfait, toujours, et incompris, et incapables d'expliquer quoi que ce soit.

Alors il y a eu la guerre civile.


(la photo)