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jeudi 8 novembre 2012

"Le sermon sur la chute de Rome", de Jérôme Ferrari obtient le prix Goncourt 2012 !

Que vient-il de se passer, très concrètement ?

Le mercredi 7 novembre 2012, à 12 h 45, le secrétaire général de l'Académie Goncourt, Didier Decoin, a annoncé publiquement que le prix Goncourt (le prix littéraire français le plus prestigieux, qui récompense depuis 1903 le "meilleur ouvrage d'imagination en prose, paru dans l'année") était attribué au roman de Jérôme Ferrari, "Le sermon sur la montagne de Rome"... Oui "sur la montagne"... Lapsus très amusant qui fait sourdre une critique sur un livre qu'effectivement Didier Decoin n'a pas eu l'air d'aimer. Cette année le jury comptait neuf membres, me semble-t-il, et au deuxième tour, le roman de Ferrari a obtenu 5 voix contre 4 au "Peste et choléra" (Seuil) de Patrick Deville (qui avait obtenu précédemment les prix Roman Fnac et Femina). C'est la deuxième fois que les éditions Actes Sud obtiennent ce prix (après "Le soleil des Scorta", de Laurent Gaudé, en 2004). Dans le journal Le Monde du 6 novembre on lit un article sur le jury Goncourt, justement, qui insiste sur le fait qu'il serait maintenant à l'abri des pressions commerciales, éditoriales, des conflits d'intérêt et que le choix des membres de l'Académie ne porte que sur des textes, et peu importe les éditeurs. Lorsque j'interviewai Pierre Assouline, à Ajaccio en septembre dernier, dans le cadre du festival Racines de ciel, c'est ce qu'il énonça très clairement : le jury Goncourt est indépendant et ne pense qu'à la littérature.

C'est pourquoi, je suis très heureux qu'un tel roman, qu'un tel auteur, qu'un tel éditeur aient obtenu un prix qui assure une reconnaissance, une médiatisation et de très nombreuses lectures !

Ce prix Goncourt au "Sermon sur la chute de Rome" est-il un "acte fondateur pour la Corse" au même titre que l'épopée du Sporting en 1978 ? Cette opinion est celle de Sébastien Bonifay, libraire de la Librairie des Deux Mondes à Bastia, chroniqueur littéraire à l'émission Via Cultura sur France 3 Corse Via Stella.

Ce n'est pas la première fois qu'un auteur corse reçoit un prix prestigieux :
- Angelo Rinaldi, "La Maison des Atlantes" (éditions Denoël), prix Femina en 1971
- Jean-Noël Pancrazi, "Les Quartiers d'hiver" (éditions Gallimard), prix Médicis en 1990
- Marie Ferranti, "La Princesse de Mantoue" (éditions Gallimard), Grand prix du roman de l'Académie française en 2002
- Jean-Noël Pancrazi, "Tout est passé si vite" (éditions Gallimard), Grand prix du roman de l'Académie française en 2003

Il y a d'autres livres et auteurs corses qui ont reçu des prix littéraires, je me contente ici de citer les plus connus parmi ces prix.

Mais il est vrai que c'est la première fois qu'un auteur corse obtient le prix Goncourt. Qui plus est pour un roman dont le sujet est profondément insulaire (vie et mort d'un bar de village en Corse) tout en liant cette matière à celle du monde entier (notamment via Saint-Augustin, la guerre de 14-18, l'histoire coloniale française, la société médiatique d'aujourd'hui, etc.). En ce sens, je suis d'accord pour voir dans cet événement un moment très important de la vie de la littérature corse.

Avec quelles conséquences ?

1. Faire lire et relire ce roman en particulier, "Le sermon sur la chute de Rome" (qui n'est pas mon préféré dans l'oeuvre de Ferrari, nous y reviendrons), en voir les beautés et les caractéristiques.

2. Faire lire et relire l'ensemble des livres de Jérôme Ferrari qui, c'est d'autant plus clair avec ce dernier opus, forme une oeuvre cohérente présentant les différentes facettes d'un monde romanesque magnifique. Donc relire "Variétés de la mort" (Albiana, 2001), "Aleph zéro" (Albiana, 2002), "Dans le secret" (Actes Sud, 2007), "Balco Atlantico" (Actes Sud, 2008), "Un dieu un animal" (Actes Sud, 2009), "Où j'ai laissé mon âme" (Actes Sud, 2010) et maintenant "Le sermon sur la chute de Rome" (Actes Sud, 2012).

3. Lire et discuter les points de vue des différents lecteurs de cette oeuvre : non seulement les critiques journalistiques (et bientôt les critiques de la recherche universitaire, à moins qu'elle n'ait déjà commencé) de la presse littéraire (ou pas), mais aussi les avis des "simples" lecteurs, bénévoles, qui s'expriment sur les réseaux sociaux, dans les cafés littéraires, sur les sites et forums, sur les blogs personnels ou collectifs. J'engage donc les lecteurs à fureter notamment sur les sites "L'or des livres", "Terres de femmes", "Invistita", "Musanostra", "Isularama", "The Old Pievan Chronicle", "Corsicapolar", "Pour une littérature corse", et je vais encore en oublier, vous pouvez compléter la liste en commentaires.

4. Faire connaître la vitalité et la diversité de l'expression littéraire corse, donner envie de découvrir avec bienveillance et regard critique la "littérature corse". Oui, bien sûr le jury Goncourt a primé le meilleur roman francophone de l'année et rien d'autre. Mais ce choix est subjectif, bien sûr, et surtout la force d'une oeuvre se mesure aussi à la variété des lectures qu'elle permet, et clairement (je rappelle que Jérôme Ferrari a répété publiquement qu'il avait notamment pour dessein de faire accéder la Corse à la dignité littéraire), l'oeuvre ainsi primée médiatise indirectement toute la littérature corse. Rappelons enfin que Jérôme Ferrari est aussi partie prenante de la littérature corse de langue corse, puisqu'il a traduit en français nombre des textes de Marcu Biancarelli ("Prighjuneri/Prisonnier", 2000, Albiana ; ou encore le sublime "Murtoriu", traduction française publiée chez Actes Sud en 2012, avec le concours de deux autres traducteurs, Marc-Olivier Ferrari et Jean-François Rosecchi).

Je voulais faire un billet avec une tonalité beaucoup plus détendue et joyeuse, voire délirante et affranchie de toute bienséance, mais l'heure est grave : Jérôme Ferrari vient d'obtenir le prix Goncourt !!!!!!!!!!!! Yiiiiiiiiiipiiiiiiiiii !

dimanche 1 avril 2012

Un récit de lecture sur les romans d'Angelo Rinaldi

Un immense merci à Gérard Paganelli, qui a bien voulu répondre notre sollicitation concernant ses lectures des romans d'Angelo Rinaldi.

Je profite de l'occasion pour rappeler que ce blog est originellement fait pour cela : accueillir des "récits de lecture", dévoilant les façons singulières des lecteurs que nous sommes.

Afin de faciliter la prise de parole, et l'écriture du récit, j'ai réfléchi à un certain nombre de questions, et avec l'aide précieuse de Xavier Casanova, cela a donné ceci :

1. Situation : dans quelles circonstances avez-vous pris connaissance puis rencontré (placer ici le roman en question) ?
2. Attentes : avant de le lire, qu'en attendiez-vous ?
3. Ressenti : au cours de votre lecture, qu'avez-vous ressenti et pensé ?
4. Effets : après l'avoir lu, qu'avez-vous fait et pensé de ce livre ?
5. Partage : aujourd'hui, comment en parleriez-vous à vos amis ?
6. Focalisation : quels moments du livre hantent votre mémoire ?
7. Généralisation : que diriez-vous de ce livre à propos de sa relation à la Corse et sa littérature ?

Voici donc les réponses de Gérard Paganelli ; bonne lecture, en espérant que d'autres échos suivront ? :

Vous me proposez un programme ambitieux (en termes de mobilisation de mes faibles capacités !), mais je vais m'efforcer de vous répondre.
Tout d'abord, je suis d'accord avec vous sur le fait qu'un auteur qui parle de la Corse et qui de plus y est né, appartient, quoi qu'il en ait, à la littérature corse (ou bretonne ou provençale, etc. dans des conditions similaires pour ces territoires culturels).

Je vais suivre l'ordre que vous me proposez. Je me focaliserai sur la Maison des Atlantes, premier roman de Rinaldi que j'ai lu.

1. J'ai dû lire ce roman vers 1978 (?). Je me souvenais, en tant que Corse de Marseille, de la petite émotion qu'avait suscitée en 1971 (j'étais à l'époque en seconde, ce qui vous donne approximativement mon âge), l'obtention du prix Femina à un auteur corse, et c'est assez naturellement que quelques années après, j'eus envie de lire ce livre, dont le titre m'évoquait à vrai dire plus Aix-en-Provence ou Toulon (il y a cours Mirabeau un hôtel particulier avec des atlantes et à Toulon, des atlantes dus à Puget) que la Corse...
Néanmoins déjà le choix du titre évoquait un univers culturel baroque (au sens précis du mot en histoire de l'art) un monde dominé par le passé en quelque sorte (c'est ainsi que je ressens le titre).

2. Attentes : j'en attendais (et je n'ai pas été déçu) un regard particulier sur la Corse (ou tout du moins le morceau de Corse que l'auteur a choisi parce qu'il le connait) ou plutôt sur la personnalité, la psychologie, l'identité, l'esprit (choisissez le mot) de ceux qui habitent (ou habitaient) ce morceau de Corse, tout en sachant qu'aucun écrivain de fiction ne peut être considéré comme un ethnologue, et que ce regard dirait plus sur l'auteur que sur la réalité supposée décrite par lui...

3. Ressenti : beaucoup d'émotion devant la finesse des réflexions, de l'analyse des personnages, le style soutenu, finalement en accord avec le baroque du titre (majesté et pourriture en quelque sorte)...

4. Effets : malgré le charme (on peut utiliser le mot) du livre, l'impression finale est d'agacement. Non pour l'image mitigée qu'il donne de la Corse, mais pour une certaine complaisance dans la noirceur (mot exagéré sans doute), il vaudrait mieux dire la grisaille et la désespérance accompagnée de veulerie, qui caractérisent aussi bien les lieux que les personnages et leur destin ; cette complaisance à parler (est-ce dans ce livre-là ou un autre ?) du pays où les plus belles maisons sont des tombeaux...
Non que cela me choque pour l'image de la Corse, mais cette complaisance dans l'affliction et le côté sombre de la vie n'est pas ce que j'apprécie vraiment dans la littérature, ou alors il faut l'exprimer avec une forme d'humour qui hélas, n'est pas le fond de commerce de notre auteur (ni des Corses ?).

5. Partage : dirai-je qu'il faut lire Rinaldi pour avoir une vision de ce qu'est la Corse ou de ce que sont les Corses (même réduits à la bourgeoisie bastiaise) ?
Au passage, Les Corses sont, bien entendu, inséparables de la Corse, milieu naturel et culturel, si bien que parler des uns se confond avec parler de l'autre.
A vrai dire, n'ayant aucune entrée dans la bourgeoisie bastiaise, j'ignore si la description a quelque chose d'exact, y compris sur le passé, car en gros l'action commence vers 1935 - il s'agit d'un retour en arrière, le narrateur, avocat, issu d'un milieu très modeste (ou même bâtard, je ne m'en souviens plus) qui a réussi à entrer dans la bourgeoisie par son mariage, se remémore son passé (donc depuis les années 30) et ne voit que des ruines dans sa vie, malgré sa réussite apparente.
Je dirai : lisez-le pour le talent de l'auteur, pour la nostalgie peut-être imaginaire qui s'en détache, ne le lisez pas comme un témoignage sur quoi que ce soit de véridique...

6. Passages du livre :
Ce qui me revient de ce livre n'est pas forcément ce qu'il y a de plus remarquable, loin de là, et pourtant cela contribue à la petite musique de l'histoire (au sens d'historique) ou du passé qui fait la trame de l'existence des personnages : dans une cuisine, une femme modeste (la mère du narrateur ?) qui veut prendre sa revanche (il me semble qu'il y a ce thème dans le livre) par la réussite de son fils, chantonne une comptine en langue corse (permanence d'une culture populaire et aussi infériorisée ; Rinaldi précise-t-il, ou cela tombe-t-il sous le sens, que les bourgeois parlent français?) ; dans un salon (ou dans un jardin ?) des étudiants en droit prétentieux (dont le narrateur, toujours intérieurement poursuivi par la tare de sa naissance modeste) chantonnent à une jolie fille de la bourgeoisie un refrain à la mode en ce temps de Tino Rossi, "ce soir Nina" (allusion aux moeurs faciles de la jeune fille ?).

Est-ce aussi dans ce livre que l'auteur évoque le cardinal Merry del Val, que tout le monde a oublié (il était le secrétaire d'Etat du Vatican avant la guerre de 14 et on le disait homosexuel) en disant qu'en parlant de lui, c'est comme s'il essuyait un peu la poussière sur son chapeau cardinalice (car le chapeau de Mgr Merry del Val est suspendu dans une église de Rome selon une tradition propre à certains cardinaux) : le passé et le temps qui passe... Evidemment Rinaldi regarde du côté de chez Proust - c'est facile, mais c'est cela ; mais au rebours de Proust, le passé ne mérite pas d'être sauvé et sa résurrection n'apporte aucune idée d'éternité, qu'une remontée d'amertume ...

En fait, je me souviens de peu de choses 30 ans et plus après avoir lu ce livre et j'ai peut-être retenu ce qui correspond à mes centres d'intérêt (ou ma psychologie, dit autrement)...

7. Généralisation :
Je ne prétends malheureusement à aucune connaissance de la littérature corse, n'ayant lu aucun des écrivains contemporains (eh oui...) qui la représentent (d'autant que certains écrivent en corse et je ne pratique pas, à mon grand regret, le corse). Je n'ai non plus jamais été tenté par des auteurs comme Marie Susini...
A dire vrai, je suis plus lecteur d'essais ou de livres d'histoire que de romans.
Néanmoins, je pense que Rinaldi, à sa manière, a touché une idée juste en faisant de son univers romanesque un univers où on sent le poids des siècles, un poids un peu étouffant...
J'ai à peu près lu tout (?) de Rinaldi, sauf la Confession dans les collines et le premier, la Loge du gouverneur (sans doute introuvable aujourd'hui sauf coup de chance chez un bouquiniste - ou sur e-bay).
Certains livres sont de très faible intérêt, à mon sens, (Les jardins du consulat) ;
la thématique de la tristesse et de la solitude de l'homosexuel prédominent dans les plus récents (il y a sans doute déjà quelques allusions voilées à ce thème autobiographique dans la Maison des atlantes, voir l'allusion à Merry del Val)...
Le roman le plus récent de Rinaldi (pas le dernier, que j'ai lu et dont j'ai même oublié le titre) qui retrouve beaucoup des thèmes et du traitement talentueux de la Maison des atlantes (et toujours la noirceur de la vie) est Les roses de Pline (dont le titre là encore évoque le poids des siècles... et de la culture méditerranéenne classique...
Il me semble que ces roses sont évoquées par un vieux professeur corse "irrédentiste" (pro-italien et profasciste durant la guerre) ami du narrateur à un moment de sa vie.
Je crois que c'est dans les Roses de Pline que Rinaldi parle pour la première fois, explicitement, de la Corse (très vite), dans ses autres livres on parle de l'île, du retour dans l'île, etc. (évidemment on comprend que c'est la Corse, ne serait-ce que les patronymes, les allusions, mais elle n'est pas nommée).

dimanche 25 mars 2012

Continuons dans le n'importe quoi...

Oui, la "littérature corse" - ainsi que les autres domaines artistiques insulaires (et ce blog, par la même occasion), c'est vraiment n'importe quoi !

(C'est pourquoi je signale à Zazi Cazzimoddu que je censure son message avec un immense plaisir !)

Profitons-en, de ce n'importe quoi.

Ainsi : impossible d'avancer à grandes enjambées dans ma lecture du "Pasquale Paoli" de Guerrazzi (personne ne l'a lu ? quelqu'un veut en parler ?), donc, je me dis, mais que faire ? Que dire dans le 6ème billet du mois (je crois que je vais essayer de tenir ce rythme de croisière, six billets par mois...) ?

Eh bien, je vais dire ceci :

j'ai une envie puissante de lire "La maison des Atlantes" d'Angelo Rinaldi. Le deuxième roman de ce très grand auteur corse. Qui a reçu le prix Fémina. C'est donc (mais peut-être me détromperez-vous) le livre corse qui a obtenu la plus haute distinction littéraire française ! Cela en fait donc l'alpha et l'oméga de cette littérature !! Et en plus, cela se passe à Aix-en-Provence !!! Et cela commence avec une phrase génialissime (je trouve), je la citerai à la fin de ce billet.

Or, je n'ai toujours pas lu ce roman (publié en 1971, éditions Denoël ; je suis donc né juste après que la littérature corse a été officiellement reconnue !)... Non je ne l'ai pas lu. Pas encore. Enfin, cela fait vingt fois que je lis les dix premières pages. Et pourtant j'aime ce livre. Je le chéris. Comme un coffre secret.

Conclusion : voici la dernière page (le narrateur est un ancien avocat, malade, qui écrit ses mémoires, décousues, à l'attention de son fils, qu'il méprise, où il évoque son enfance en Corse, à Bastia) :

"J'avoue que j'ai eu du mal à grimper les étages, tout à l'heure, et que la peur d'une rechute cardiaque je ne la chasse pas de mon esprit. Pour me rassurer, je me dis que, somme toute, ce ne sont que mes jambes qui, maintenant, me trahissent. Elles sont devenues lourdes, enflées, et il me semble, en outre, que mes doigts tâtent un énorme caillou au niveau du foie. J'aurai trop marché aujourd'hui et, de fait, je me suis levé plus tôt qu'un paysan ; je me serais déjà couché si je n'avais le sentiment, en regardant ces feuillets épars sur mon bureau, que toute heure distraite à cette tâche est perdue à jamais, qu'elle marque un glissement vers l'abdication, vers le renoncement à la compréhension de ce que je fus, et qui m'apparaîtra bien, à force de patience, si je me fouette pour avancer, dominer ma fatigue et ma paresse.

Cependant, mon malaise est trop fort pour que je travaille avec profit dans cette voie.
J'ai envie d'une solitude où mon corps ne serait plus que la béatitude d'un présent sans mémoire, délivré de toute douleur physique, de tout souvenir.

Je vais me reposer, étendre mes jambes, qui pèsent de plus en plus, sur le canapé, et puis les masser ; en faisant ce geste, je penserai à Saveria qui m'attendait dans la cour de récréation. Malgré les lourdeurs dont elle se plaignait, elle n'a jamais, que je sache, souffert du coeur. Voilà ce que je me répète, en tout cas, pour me retenir de téléphoner à mon médecin. Puisque je n'ai pas le goût d'écrire, ce soir, je me tournerai vers ma mère ; je tenterai de la retenir, comme lorsqu'elle passait devant l'église Saint-Roch en sortant du lycée où je l'avais reniée, mais je crains qu'elle ne m'écarte à nouveau de son chemin et ne m'abandonne à mon univers de remords - le plus stérile de tous car, enfin, le remords, que change-t-il au passé ?
"

Je suis vraiment ému par cette simplicité, les mots sincères, les douleurs physiques et morales dites si sobrement, la mort en sourdine qui attaque, les petites marques d'oralité dans la confession écrite, le présent, illusoire éternité, des derniers verbes, etc.

A mettre en relation avec le ton ironique, cruel du début du livre :

"Je tente ici de tenir la promesse que je me dis à moi-même quand j'avais un urinal entre les jambes, et guère d'autre distraction que de diriger précautionneusement entre les plis des draps, mes pets intimes vers la sortie."

Tiens, tiens, cette première phrase de la "Maison des Atlantes", elle me fait penser un petit peu au travail du blogueur...

jeudi 23 avril 2009

Angelo Rinaldi, bien sûr

Je me souviens bien sûr des propos critiques d'Angelo Rinaldi sur la Corse, la langue corse, etc. Propos très désagréables et finalement assez mystérieux.

Je me souviens aussi que des gens comme Ghjacumu Thiers, Marie-Jean Vinciguerra, Paulu Michele Filippi, Nicou Maraninchi (Teatru Mascone) - bien d'autres sûrement - ont déclaré que l'oeuvre d'Angelo Rinaldi était une de leurs préférées...

Alors ? Alors, lisons les romans de Rinaldi, ils nourrissent l'imaginaire corse au moins aussi bien que la littérature française et l'histoire universelle des arts !

Qu'ai-je lu ? Deux de ses romans, c'est bien peu.

Mes impressions : fascination pour l'entremêlement des faits (l'art du détail - une trousse de toilette - occupant toute la fin d'un paragraphe commencé avec un élément d'importance générale - une aversion), difficulté de lecture (s'accrocher, s'accrocher encore, relire, reprendre, passer outre, continuer). Et puis l'intuition d'être en présence d'une oeuvre qui, depuis 1969, creuse son sillon, toujours un peu plus, un sillon qui touche profondément à ce qu'était la Corse, à ce qu'elle est devenue (avant et après la seconde Guerre Mondiale, à travers les personnages gravitant autour ou issus de la bourgeoisie bastiaise). Le regard braqué sur l'Italie ou sur Paris. Avec des moyens éminemment artistiques, des formes romanesques sûres d'elles-mêmes, sûres de leur puissance (la littérature comme vraie vie, comme voie du seul salut possible), formes complexes, exigeantes, réclamant un lecteur obstiné désireux d'accepter les allusions, les ellipses, les attentes, les retours. Mais peut-être n'avez-vous pas la même expérience de lecture ? (Voir par exemple un article d'un certain Daniel Garcia, du magazine "Lire" rapportant une critique du style de Rinaldi).

Donc, ce soir, voici la première "partie" du premier roman ("La Loge du Gouverneur", 1969), la porte d'entrée de cette oeuvre littéraire corse :

Avant même d'y être allé, le narrateur n'aimait pas Bordighera que gonfle la prétention d'être encore une station à la mode, et qui n'a gardé, au milieu des H.L.M., que les pourritures architecturales de se fastes du temps de Victor-Emmanuel.
Maintenant qu'il y habitait, il était vain d'espérer que diminue son aversion. Il considérait que, s'il parvenait seulement à la stabiliser, c'eût été déjà une manière de victoire. Cette aversion, Marthe la partageait pour des raisons issues de leur fond commun qui, à bien les examiner, n'avaient rien que de subjectif. Dès que les circonstances leur interdisaient de se séparer sans ménagements d'un raseur, ils demandaient à celui-ci, qui en était parfois désorienté lorsque la question ne se rattachait ni de près ni de loin à la conversation en cours, ne découlait d'aucune association d'idées discernable par des développements logiques, s'il avait jamais vécu là-bas, dans la "ville des palmiers", comme disait le prospectus que Livia, respectueuse de la consigne qui tendait à inculquer aux pensionnaires du Dr Corazzini qu'ils étaient dans un hôtel - une pensione, d'un genre relevé -, déposa sur la table de nuit au moment où il éparpillait ses vêtements à travers la chambre. Il ne s'était pas rasé depuis la veille de son départ, il craignait d'avoir laissé sa trousse de toilette au Belvédère. Soulagé, il la palpa à travers le linge : Clélia, dont la manie de rangement aboutissait toujours à un désordre plus grand que celui de la négligence, l'avait calée dans l'angle d'une valise, sous les tricots.
- Il n'y a pas la liste des cinémas, dit l'infirmière qui était entrée comme un voleur.
Elle devait l'observer depuis un bon quart d'heure. Sans doute le classait-elle parmi les agités, les maniaques ; il la toisa pour qu'elle comprenne qu'elle le dérangeait, et ne répondit pas. Il la voyait de profil, elle était devant la fenêtre. La coiffure remontait haut sur la nuque où des poils, échappés de la torsade, frisottaient, aussi fins que le duvet qui recouvre le crâne d'un bébé, ou celui de la baronne Morandini.
Lorsque, étant arrivée en avance pour le bridge et ne voulant pas rester dans les jardins où il faisait encore trop chaud, elle monta à la salle de bains et surprit son amie qui s'examinait dans le miroir, Rita eut du mal à conserver son naturel, si prévenue qu'elle fût. Elle déclara à Laetizia, oubliant à qui elle s'adressait, qu'une femme tondue était une créature proche du singe.
- Pour que ce soit un singe, il faut aussi qu'on efface les sourcils, j'ai vu ça, figurez-vous, avait dit Laetizia.
Livia désigna le rectangle de papier cartonné, dont il se servit ensuite en guise de signet - de fétiche, s'imaginait-elle, car tout ce qui se rapportait à leur première rencontre avait, pour elle, un caractère sacré - et qu'illustrait une photo aérienne du littoral, du Cap San Ampelio à la pointe Migliarese.
Pour le dépliant que le syndicat intercommunal, fondé après tant de palabres avec l'accord du sénateur Baldini, distribuait aux agences de tourisme, on avait préféré à une vue de Borgo, laquelle n'aurait pu être que partielle, les maisons étant disséminées le long de la crête, celles du lotissement de la Marine dont Sandro était, sur le papier, propriétaire, et où s'élevaient des villas de style provençal, dominées par la carcasse du futur hôtel Thalassa dont la construction traînerait encore si les promoteurs immobiliers de Nice, avec lesquels Santini s'était abouché, ne tenaient par leurs promesses.