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samedi 10 septembre 2011

Une demande pressante !!

Je ne sais pas si vous avez lu le grand entretien croisé que Constant Sbraggia a eu avec Jean-Marie Arrighi et Marcu Biancarelli dans le dernier numéro du magazine Corsica (mois de septembre 2011 donc), à propos de la "langue corse".

Non ? Alors vous pouvez cliquer ici pour le lire (et lorsqu'il aura disparu du site de Corsica, nous nous débrouillerons). C'est vraiment passionnant, car les propos des deux sont précis, informés, mais légèrement différents, voire carrément. Ah quel plaisir de voir les désaccords s'énoncer clairement ! (Je n'épilogue pas).

A un moment donné, Marcu Biancarelli fait état du mépris encore très fréquent qu'un professeur de corse peut ressentir de la part de collègues profs d'autres disciplines, ou de parents d'élèves, etc... Bref, du fait que l'enseignement de cette langue ne va toujours pas de soi, pas vraiment (dans le coeur des gens).

Je fais ici une demande pressante (qui n'aura peut-être pas d'effet sur l'existence de ce mépris, mais sait-on jamais) que je pourrais résumer ainsi : nous avons besoin d'outils très concrets, pour faire en sorte qu'idées, sentiments et désirs naissent et s'expriment pleinement.

Quel outil, par exemple, eh bien un fascicule pédagogique à l'intention des professeurs qui présente de façon vivante et pertinente la littérature corse dans toutes ses langues.

Je replace ici un échange que j'ai eu sur Facebook (je vois circuler des messages sur ce réseau social qui semblent montrer - et pourquoi pas - qu'il est un lieu plus sympathique pour discuter que les sites, blogs et forums... intéressant ; à analyser), échange qui développe cette question :

  • Morwenna Mairin Morgan Cela fait beaucoup déjà mais par contre d'énormes efforts sont à faire dans les contenus des programmes scolaires qui sont parfois affligeants du fait de leur pauvreté culturelle. Toujours les mêmes chansons (alors qu'on en a de si belles !!!), les mêmes poésies, bref, lassant et pas très motivant !!!Qui interpeller pour que cela change ?
    Hier, à 17:00 · · 1 personne
  • François-Xavier Renucci Morwenna, je ne connais pas les contenus précis des programmes de corse (ou d'italien, ou de latin) ; je connais ceux de français (étant prof de français à Aix). Je ne connais pas non plus la réalité de ce qui est travaillé dans les cours de corse, italien, latin, français dans l'île (car il peut y avoir des différences entre programmes et cours réels, ce qui n'est pas une critique puisque la liberté pédagogique des enseignants est bienvenue, dans un cadre commun). Ce que je veux dire, c'est qu'il faudrait solliciter le rectorat de l'académie de Corse pour savoir ce qu'il en est et pour faire des demandes. Par exemple : les livres de littérature en langue corse sont-ils lus dans leur intégralité ? Des classes ont-elles lu "Ghjuventù ghjuventù" de Jureczek, ou "A funtana d'Altea" de Thiers, ou "Prighjuneri" de Biancarelli ? Et puis, ne serait-il pas intéressant de proposer une vue générale de la littérature corse dans un petit fascicule (sur le mode du "Ecrire en corse" de Fusina) à destination des enseignants ? Une sorte de mini-programme qui mettrait en valeur les textes les plus riches de cette littérature (depuis le 15ème siècle jusqu'à aujourd'hui, et dans les quatre langues dans lesquelles elle est lisible : latin, italien, corse, français). Et puis d'engager les profs de français, italien, latin, corse à travailler ensemble autour d'une thématique travaillée dans la littérature corse, par exemple. Je pense à cela aussi d'un point de vue de la diffusion du livre insulaire : il faudrait que les enseignants fassent acheter des livres corses (écrits en français, italien, corse, latin), mais pour cela il faudrait une politique de publication de livres de poche (entre 2 et 6 euros maximum, comme les livres que nous faisons acheter pour le cours de français). Ou alors que les établissements scolaires achètent des séries qui seront prêtés à plusieurs générations d'élèves.
Forse, vi piacerà di participà à issa discussione ? N'hésitez pas à utiliser la langue que vous voulez et à exprimer votre point de vue.

lundi 16 août 2010

Facebook encore : Mika Nomi à propos des historiens corses


Il est vrai que sur Facebook les messages sont très succincts, les discussions assez rares et jamais très longues. Mais il n'empêche qu'au milieu d'un foisonnement de dialogues intimes et de private jokes, on trouve parfois des propositions "publiques", qui appellent à la discussion.

Exemple aujourd'hui, Mika Nomi écrit ceci :

Mika Nomi aime bien le travail de destruction des mythes réalisé par des historiens en Corse : sur la terre des communs, sur le pourquoi des arrêtés Miot, sur l'origine de la noblesse corse..., car on ne peut se projeter véritablement dans l'avenir qu'à partir de la réalité, pas d'une histoire fantasmée !!!

Je clique sur "j'aime" (après deux autres personnes) et je laisse un petit message (mes deux précédents, plus longs, que je vais résumer ici, s'étant effacés malencontreusement...). Un petit message pour savoir de quels historiens Mika Nomi parle.

Et puis voilà le résumé de mes remarques :

Moi aussi je trouve intéressant de démythifier l'Histoire. Mais je me demande si chaque historien qui efface les erreurs passées n'en fabrique pas de nouvelles, si un mythe balayé ne laisse pas la place à un nouveau mythe qu'il faudra balayer.

Comment sortir de ce mouvement ?

Peut-être en énonçant explicitement les principes de travail de chaque historien et en les faisant discuter. Nous manquons, semble-t-il, de dialogues publics laissant des traces entre les historiens de la Corse. Mais vous pouvez éclairer ma lanterne en signalant de telles traces.

Je pense ici à une discussion à propos de la dernière histoire de la Corse en date, celle de Arrighi et Jehasse : voir les billets "De la suite dans les idées ! Jehasse et Arrighi de retour" et "Toutes les réponses sont dans ce billet ! Profitez-en !".

Je pense à une conférence d'Antoine-Marie Graziani, à propos de l'influence de la Révolution corse sur la Révolution américaine, qui commence par énoncer les positions de ses collègues historiens, en signalant que sur ce sujet, "on est dans l'irrationnel". Ici la vidéo (sur TV7 provence) de cette conférence (prononcée à Aix-en-Provence à l'invitation de l'amicale corse et de l'association Paestum).

Je pense à une remise en cause de l'influence des lois douanières sur le mauvais développement économique de la Corse durant le XIXème siècle par Louis Orsini et Jean-Yves Coppolani dans le premier numéro de la revue "Annales méditerranéennes d'économie" (Titre de l'article : "De quelques idées reçues à propos de l'histoire fiscale et douanière de la Corse"). Ce point de vue a-t-il de nouveau été discuté ? Je ne sais pas.

A quand un travail approfondi sur l'historiographie corse ?

(Pour la photo, à propos de "l'ours lutteur" :

Barker at the grounds at the Vermont state fair, Rutland (LOC)

Delano, Jack,, 1914-, photographer.

Barker at the grounds at the Vermont state fair, Rutland

1941 Sept.

1 slide : color.

Notes:
Title from FSA or OWI agency caption.
Transfer from U.S. Office of War Information, 1944.

Subjects:
Vermont State Fair--(1941 :--Rutland, Vt.)
Fairs
Midways
United States--Vermont--Rutland

Format: Slides--Color

Rights Info: No known restrictions on publication.

Repository: Library of Congress, Prints and Photographs Division, Washington, D.C. 20540 USA, hdl.loc.gov/loc.pnp/pp.print

Part Of: Farm Security Administration - Office of War Information Collection 11671-3 (DLC) 93845501

General information about the FSA/OWI Color Photographs is available at hdl.loc.gov/loc.pnp/pp.fsac

Persistent URL: hdl.loc.gov/loc.pnp/fsac.1a33917)



dimanche 13 décembre 2009

Interview de G. Thiers dans le dernier numéro de "Corsica"

C'est Jean-Marie Arrighi qui tient la rubrique "Identité" dans le magazine mensuel "Corsica" (magazine qui est une mine d'informations, avec des pages littérature aussi, par Robert Colonna d'Istria).

Ce mois-ci (décembre 2009), on peut lire son entretien avec Ghjacumu Thiers, à propos :
- de son dernier roman "Septième ciel"
- des rapports langue / littérature
- de la recherche de la vraisemblance
- de la vitalité de la littérature romanesque en langue corse
- des rapports entre collectif et individu dans la production et la "consommation" des livres corses (on pourra même trouver ces propos quelque peu polémiques !... mais ils ont le mérite d'ouvrir une discussion)
- de la pauvreté de la vie littéraire corse (lectures, critique, échanges) (et là encore une discussion intéressante peut s'engager).

Pour lire l'interview, c'est ici.

A bientôt.

mercredi 24 juin 2009

De la suite dans les idées ! Jehasse et Arrighi de retour

C'est avec un grand plaisir que je relaie dans ce billet un message écrit par Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi.

Le duo d'historiens répond point par point aux objections et critiques émises dans les commentaires au billet "Toutes les réponses sont dans ce billet !"...

Le combat (pardon, le débat) continue !

(J'ai simplement ajouté des intertitres en rouge - peut-être en léger décalage avec les propos des auteurs - et souligné en gras les phrases qui ouvrent des pistes de travail, mais l'ensemble est à discuter, bien sûr).

Voici ce que nous pouvons répondre aux différents intervenants du blog :

Un Etat corse au XVIIIème siècle : matière à interprétations
Pour nous il ne s’agit évidemment pas de nier le travail de ceux avec qui nous avons des désaccords. Mais, au contraire d’autres époques que l’on peut envisager de plus loin et plus sereinement, l’histoire du XVIIIIe siècle corse est étroitement liée aux choix politiques et sociaux actuels. C’est l’époque des révolutions et de la formation des nations modernes. La Corse y a disposé d’un Etat jusqu’à la conquête française, c’est un fait admis de tous.
C’est sur l’interprétation de ce fait que les divergences surgissent : s’agissait-il d’un Etat solide, détruit par l’intervention militaire d’une grande puissance, ou d’un Etat non viable, que ses contradictions internes condamnaient à disparaître de toute façon ?. Si on pense que les Corses ont « adhéré » en 1789 à la nation française de manière définitive, on est tenté de monter en épingle les difficultés du régime de Paoli, que nous signalons pour notre part (problèmes financiers, petit nombre de cadres compétents, volonté d’affirmation des notables). Si on pense que la Corse était et reste une nation, on risque de mettre en valeur les seules réussites de Paoli, bien plus évidentes. Dans les deux cas, aucun historien n’invente, mais choisit quels faits mettre en valeur. S’il est de surcroît membre d’un parti politique, et même de sa direction, ce qui est le cas pour Rovere et Casanova, mais pas nous, il peut difficilement s’en abstraire. On trouve parfois ce qu’on ne cherchait pas, mais bien plus souvent ce que l’on espérait trouver.
Nous pouvons ajouter que, dans le cas du XVIIIe siècle corse, l’analyse communiste traditionnelle présente des blocages qui sont liés à l’histoire du marxisme français (survalorisation du peuple nécessairement de gauche, sous valorisation de la nation nécessairement de droite) malgré un texte de Staline sur les nations qu’il faudrait réétudier mais qui était occulté par la direction intellectuelle du PCF dans ses revues théoriques et dans ses productions historiques : l’époque révolutionnaire avait été prise en main par Soboul qui de la Sorbonne mandarinait toutes les problématiques historiques (j’ai été son étudiant - parenthèse d'Olivier Jehasse) au nom du peuple souverain ce qui l’enfermait dans une vision très hostile aux mouvements nationalitaires (à l’époque ils n’étaient que régionalistes d’ailleurs) et suprême drôlerie au nom de l’internationalisme prolétarien, ce qui était très beau intellectuellement mais complètement décalé par rapport aux aspirations de la jeunesse des années 70 qui était entrée dans une production théorique beaucoup plus libertaire. Il faudrait avoir le temps de raconter tout ça, parce que ce fut un grand moment. En Corse le PCF et ses historiens ont ressenti le développement du mouvement corse comme une attaque frontale contre lui (ce qui n’était pas faux) et sa production intellectuelle s’en est ressentie car les premiers autonomistes faisaient fort : ils piquaient Jean Nicoli au panthéon de la Résistance, parce que cela contrariait l’histoire officielle de la résistance écrite par Choury qui était la bible du PC. Ils s’étaient saisi du concept de peuple et les productions explicatives (elles n’étaient pas encore de la théorie, quoique !) réalisées par des idéologues de formation marxiste qui hésitaient entre antistalinisme et neostalinisme (c’est beau l’histoire intellectuelle de la revendication corse, elle mériterait une enquête sérieuse tant elle est foisonnante !) donnaient des boutons au PC qui défendait toujours une ligne ouvriériste, alors qu’avec Mao qui, avec la Révolution culturelle était devenu la nouvelle référence de la jeunesse politisée, c’était l’idée du peuple paysan qui prenait le dessus. D’où des débats forts et fermes (nous nous souvenons de quelques fêtes de Terre Corse à Ajaccio et Bastia en 76-77 où on avait bien ri mais sacrément discuté avec de bons dirigeants locaux). Bref nous nous connaissons bien, nous nous affrontons idéologiquement mais pas humainement et en 2009 le débat continue toujours et pourtant la roue à tourné et les conditions historiques sont totalement nouvelles.

Le "parti français" en Corse : combien de divisions ?
Concernant l’existence d’un « parti français » au XVIIIe, sa présence est certaine, même si le mot parti apparaît trop fort par rapport à l’état idéologique des Corses. Le mot parti recouvre le corse partitu et ce système d’allégeance ancien (il date du Moyen Age, voire plus tôt) ne correspond pas exactement à l’intérêt que les élites corses pouvaient porter à l’histoire et au pouvoir français dont les aventures italiennes ne les avaient pas laissées ignorantes de son poids naissant en Méditerranée. Son importance a cependant été très exagérée. Antonio Colonna, souvent cité à ce sujet, est à peu près de tous les « partis » autres que génois. Il existe une politique française consciente à partir de la création du Royal Corse, mais elle ne concerne qu’une petite minorité de Corses.

Le ralliement des notables après la conquête pose un autre problème. Pour beaucoup de ceux-ci, la cause de la révolte était l’impossibilité de toute promotion dans le cadre génois. Une fois Gênes chassée, toute solution qui garantit aux Corses des emplois et des titres est bonne à prendre : un Etat corse, ou bien une grande puissance, la France mais aussi l’Angleterre un peu plus tard, sans oublier les Etats italiens auxquels beaucoup sont liés par leur histoire familiale (cf Vergé-Franceschi).
Après la Révolution française, on a non pas un mais deux « partis français » : un monarchique, celui des ralliés de 1769 ; un républicain composé d’anciens patriotes qui ont quitté Paoli (qu’on pense à Antoine Gentili, ancien compagnon d’exil, à Abbatucci, etc.).

Paoli face à l'Angleterre
Concernant la dépendance envers l’Angleterre on ne peut totalement suivre le point de vue exprimé : Paoli est un politique et justement il est en rupture avec la tradition corse du mercenariat, et il ouvre un nouveau système d’alliance stratégique reposant sur une pensée totalement neuve : transformer les structures communautaires traditionnelles corses, en proto démocratie (nous disons proto parce que cette démocratie du XVIIIe ne correspond pas à notre vision post seconde guerre mondiale. Quant à sa liberté vis-à-vis de la couronne elle est totale, la royauté anglaise ne fonctionne pas comme l’état français, elle garde toujours plusieurs solutions sous la main et ne manipule pas. Enfin là encore il faudrait développer… car nous ne sommes pas atteint d’angélisme ni d’anglophilie….
L’appel de Paoli aux Anglais en 1793 va de soi dans une situation qu’on peut considérer comme de guerre mondiale. Si on rompt violemment avec un des camps, on est condamné à s’allier à l’autre pour survivre, surtout quand on n’a pas seul les moyens militaires de conquérir les ports tenus par l’adversaire. Paoli le fait sans renoncer à ses idées démocratiques et à son estime pour la révolution française, comme Elliot le constate avec surprise. Mais la guillotine, c’est désagréable. Napoléon fera suggérer plus tard à Paoli de dire qu’il a rompu non avec la France mais avec la Terreur.
La situation de Paoli au moment de la révolution américaine est du même genre (affrontement mondial entre deux grandes puissances, l’une alliée et l’autre ennemie). Il est pensionné de l’Angleterre, comme nombre des siens, et en espère le rétablissement de l’indépendance corse quand la conjoncture le permettra. Ses partisans sont des exilés embauchés dans l’armée britannique, pas explicitement pour combattre les Américains. Dans la guerre d’Amérique, comme plus tard dans les guerres napoléoniennes, il y a des Corses des deux côtés. L’histoire consiste aussi à accepter de se placer dans les situations concrètes de l’époque concernée plutôt que de s’en tenir à un point de vue de principe atemporel.
Paoli à Londres ne s’exprime pas sur la politique anglaise en général, ni sur la révolution américaine, sauf par le vague « non posso voler male agli Americani ». Les affinités idéologiques des deux révolutions sont évidentes même si le « remember Paoli » fait allusion en effet au massacre par les Anglais de troupes américaines près de la « General Paoli’s tavern » dont le nom montre bien la diffusion du mythe.

De la Nation, une nouvelle fois
Le terme de nation a un sens ancien, celui d’origine commune. Depuis la révolution française, il peut se définir soit sur des bases politiques (choix de vivre ensemble dans le même cadre, de créer ensemble un Etat), soit sur des bases « objectives », linguistiques, historiques, géographiques, etc.. L’accord est loin d’être total même aujourd’hui « en droit et en sciences politiques », notamment d’un pays à un autre. La première définition, dominante en France, présente le risque de confondre nation et Etat. Que dire de la Pologne qui de 1795 à 1918 n’a plus d’Etat ? Cesse-t-elle d’être une nation ? La seconde, de tradition allemande mais aussi ensuite marxiste et léniniste, risque d’interdire le libre choix des populations. En Corse les trois sens sont présents au XVIIIe : « nation » peut indiquer les Corses en général, ceux de l’intérieur par rapport aux villes contrôlées par Gênes, ou seulement ceux qui participent à la lutte patriotique.

Paoli, un ange ?
Sur le fait qu’il n’y ait pas à « angéliser » Paoli, ni aucun autre homme politique, c’est bien évident. Tout ce qu’on peut dire c’est que son régime doit être évalué par rapport à son temps et aux autres révolutions de l’époque, et qu’il apparaît nettement moins dictatorial et moins sanguinaire que ce qu’on connaît alors en Europe.

Et le "paolisme" ?
Etre paoliste pour nous, en résumé, cela veut dire défendre des valeurs universelles sans transiger, dans le cadre d’une société donnée dont on respecte l’identité. Ce n’est pas contradictoire.

mercredi 10 juin 2009

Toutes les réponses sont dans ce billet ! Profitez-en !

Grâces soient rendues à Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi pour avoir pris la peine de répondre aux quelques interrogations présentées dans le billet du lundi 25 mai 2009, intitulé "Ou bien explose-t-il ? (Langston Hugues)".

Marcu Biancarelli et moi-même y formulions quelques questions sur l'"Histoire de la Corse et des Corses" de ces deux auteurs.

Les voici de nouveau, accompagnées de leurs réponses, écrites à quatre mains. N'hésitez pas à formuler de nouveaux commentaires et de nouvelles questions. Il est temps qu'un débat historiographique précise tout cela.


Questions de moi-même :

1. Y a-t-il en ce moment quelqu'un qui écrive une Histoire des livres intitulés "Histoire de la Corse" (ou "des Corses" ou "du peuple Corse" ou "de la Corse et des Corses" ou "de Corse" ; déjà, cette multiplicité de titre est à interroger...) ?
Ecrire l'histoire d'un peuple, d'une région, d'un ensemble de personnes... quelle ambition !
La réponse est non à ma connaissance, mais il faudrait chercher l’info. Faut-il rêver du LIVRE unique où tout le savoir historique serait concentré ? Nous avons déjà trop le rêve DU roman qui d’emblée hisserait la Corse au niveau de Kadaré ou Sciascia dans la littérature universelle DU dictionnaire où la langue corse serait totalement décrite. Accumulons les briques, chacun selon ses capacités et ses centres d’intérêt, en sachant que le mur ne sera jamais tout-à-fait fini.

2. Mais voici une formulation différente de ma première question : pourquoi n'y a-t-il pas de débats organisés entre les Historiens de la Corse qui, visiblement, usent de projets, de méthodes et d'écritures très différentes ? Quelle commune mesure (et quelles différences) entre les travaux d'un Robert Colonna d'Istria, d'un Antoine-Marie Graziani, d'un Jehasse/Arrighi, d'un Michel Vergé-Franceschi, d'un Ghjacumu Gregorj, d'un Andria Fazi, d'un Fernand Ettori, d'un Ange Rovere, d'un Francis Pomponi, d'un Pierre Antonetti, etc. ? Sans parler des écrits de Jureczek ou de Valli, et de bien d'autres, que je ne connais pas.
Pas de débats parce que souvent les débats sont rares comme les critiques littéraires d’ailleurs. La commune mesure entre tous c’est que l’histoire est d’abord une science en rapport étroit avec l’idéologie au sens marxiste du terme, à savoir un discours de représentation du monde inscrit au cœur d’une société à un moment précis d’élaboration et de fonctionnement d’un système de production. Cette idéologie fait de l’histoire une science humaine à part, car c’est une science dialectique :
- elle repose sur des critères stricts d’analyse et de reconnaissance des faits qui méritent d’être considérés comme des faits historiques, elle les organise suivant les règles d’un discours maîtrisé reposant sur la logique démonstrative proprement fille de Descartes.
-Mais elle est écriture et donc l’angle d’attaque, le lexique, le style, l’objet de l’histoire en deviennent différents suivant l’époque, l’expérience, l’habileté de l’auteur. C’est pourquoi Olivier Jehasse étudie l’histoire de Rome de façon polyglotte (chaque langue porte un regard spécifique sur le même évènement) et travaille beaucoup sur le lexique analytique des textes politiques, administratifs, religieux, mais aussi sur les œuvres littéraires et philosophiques car les mots sont vivants l’ont toujours été et dans notre espace linguistique d’aujourd’hui, ici et maintenant ils ont une longue histoire et une richesse de sens rare et belle.
Tous les auteurs cités sont de statuts différents qui sont tous légitimes pour écrire de l’histoire. En premier lieu l’angle de visée historique varie entre un journaliste essayiste, des universitaires, des militants culturels. Ensuite il y a le temps où l’histoire est produite et les générations d’historiens ont une certaine importance. Dans la liste il y a au moins deux groupes, ceux des années 70, ceux des années 2000, et il faut savoir que Graziani, Vergé, et nous-mêmes sommes de cette deuxième génération, et clairement opposés à la génération Pomponi, Rovere, pour des raisons politiques et proches pour des raisons extrêmement nombreuses des regards d’Antonetti mais surtout d’Ettori. Ce qui n’a pas empêché à l’époque quelques débats et rencontres riches entre ces deux groupes (je pense aux Universités d’Eté de Corti et aux discussions informelles qui se sont déroulées tout au long de ces années). Il faut ajouter que pour les années 1970, les débats entre Pomponi, Ettori, Antonetti étaient liés à leur position chronologique et idéologique devant leur objet. Les autres sont beaucoup inscrits dans le même espace, quel que soit ou fut leur degré d’implication dans l’histoire régionaliste, autonomiste, nationaliste. Ce qui montre qu’il y a les clivages proprement politiques entre les individus et leurs engagements respectifs à partir des années 1970. Cela explique déjà beaucoup les différences d’approche sur le sujet historique dénommé Corse.
Le travail par exemple de Rovere et Casanova sur la période de la révolution corse repose clairement sur une affirmation de départ : le peuple corse a adhéré à la nation française en 1789, et dès lors il ne pouvait pas, même avant, exister de nation corse. Dès lors les contradictions internes de la révolution corse sont, non pas inventées, mais montées en épingle et la moindre hésitation d’un notable est érigée en preuve. Quels que soient nos propres points de vue, nous partons du travail historique pour tirer des conclusions, et non l’inverse.
Pour qu’il y ait débat intéressant il faudrait de toute façon des thèmes précis de débats (et non « l’histoire de la Corse » en général), sur les sujets qui « fâchent » : XVIIIe ou époque contemporaine.

3. A quand cette "oeuvre colossale" d'histoire sociale et populaire de la Corse à la manière d'Howard Zinn, réclamé par Marcu Biancarelli ?
Première réponse : quand un travail de définition d’une histoire sociale sera refait en fonction des données de notre présent. Quant à l’histoire populaire je crois que nous avons tenté d’y apporter une attention forte. Pour les temps médiévaux, modernes et contemporains l’affaire nécessite l’apparition d’une méthode totalement nouvelle dépassant les cadres établis de ce que les communistes du XXe siècle (nous pensons à Soboul et Lefebvre ou encore à l’Ecole de la Revue Annales Economie Sociétés Cultures) définissaient comme telle.

4. A quand une thèse sur l'évolution de l'historiographie corse contemporaine ? (Il me semble qu'Eugène Gherardi a travaillé sur celle du XIXème siècle). Y a-t-il un doctorant dans l'avion ?
Pour Eugène Gherardi je confirme et il y a déjà des livres disponibles. Pour le reste nous ne sommes pas sûrs que l’avion soit construit… et prêt à décoller !!

5. Car l'on sent bien (mais vous n'êtes peut-être pas d'accord) que l'Histoire corse de Jehasse/Arrighi se rapproche d'une visée "nationale" et "populaire" (je ne dis pas "nationaliste", ni "populiste"). Est-ce un signe des temps ?
Cela ne mérite-t-il pas des études, des débats ?
Visée nationale oui au sens latin du mot, mais il va falloir développer cette réponse. Visée nationaliste pourquoi pas, cela ne gêne aucun des deux auteurs, même si il y a un refus de toute transgression des règles de la méthode. En fait nous pourrions plutôt définir notre enracinement comme étant celui de deux « naziunali », au sens de Pasquale Paoli, car profondément nous sommes tous les deux des paolistes. D’un autre côté notre livre voulait s’appeler Nouvelle histoire des Corses, car il paraissait essentiel de sortir de l’histoire d’un territoire et entamer une nouvelle approche du point de vue des acteurs qui ont choisi (il y a fort longtemps) de s’appeler ainsi et d’être reconnus comme tels par tous les autres acteurs historiques les environnant, de manière proche ou lointaine d’ailleurs, ce qui est et reste une grande originalité dans l’histoire des peuples.
Visée populaire, essentiellement oui, car aucun évènement ne laisse les peuples en dehors du chemin, et souvent pour ne pas dire toujours ce sont eux qui sont créateurs d’histoire et bien évidemment pas uniquement en Corse. Avec en plus un enracinement dans le passé qu’il convenait de valoriser : le mot peuple est ancien, il a 3000 ans, il a une origine étrusque certaine, il a un sens précis d’homme en action par le travail et le combat et ce avant Rome qui va lui donner un statut politique pour la première fois de l’histoire des sociétés. C’est un mot central dans notre appréhension du monde, et nous assumons d’être reconnus comme des « Popolari corsi ».

Questions de Marcu Biancarelli :

1. Pour ce qui est du livre de Jehasse et Arrighi, je l'ai trouvé très bon, même si à mon sens il n'atteint pas ce livre qui n'existe pas encore et qui serait la grande histoire sociale dont nous parlons.
C’est exact, mais ce n’était pas son but.

2. Comme j'ai bien plus de qualités que de reproches à mettre en exergue concernant cette publication, je me permettrai donc les deux critiques suivantes :
- il m'a semblé que l'Italie était vue (encore et toujours) comme une entité trop souvent étrangère à l'île. Sans doute y aurait-il aujourd'hui moyen, en tout cas avant 1850, de parler sereinement aujourd'hui de l'Italianité de l'île sans prendre les mille détours stylistiques d'usage que la peur d'être taxés d'irrédentistes nous impose.
Il me semble que nous disons clairement — peut-être faut-il le dire encore plus nettement —que les Corses se sont toujours considérés comme italiens tant que l’Italie a été une notion géographique, linguistique et culturelle. Ils n’ont pas majoritairement voulu entrer dans l’Italie politique quand elle a existé ni au XIXe siècle (voir le chapitre sur le Second Empire) ni en 1940 où l’Italie c’est aussi le fascisme. Nous sommes les premiers à dire nettement que le 30 novembre 1789 n’a aucune importance que symbolique dans le rattachement à la France, que l’on ne peut dater réellement que du Second Empire. Les aspects linguistiques sont aussi soulignés : détachement progressif de l’italien induit au départ par le succès de la politique française.

3. - L'autre critique (mais je la veux bien sûr constructive) est que les fluxs migratoires restent abordés de façon marginale, et que la part n'est pas encore faite des apports des différentes émigrations tant en matière culturelle que sociologique.
C’est vrai mais c’est rude à développer, on manque de travaux et surtout d’informations dépassant soit les livres de souvenirs, soit les articles vraiment solides tout au long des siècles. On la piste tout le temps au moins depuis la Préhistoire mais la mettre en évidence demande un travail d’exploration que les limites de rédaction du livre n’ont pas permis de faire. Nous savons qu’un travail a été initié par Didier Rey et Philippe Pesteil, mais il semble que c’est sur l’immigration en Corse ici et maintenant. A voir. Mais nous ajouterons que pour bien saisir l’histoire sociale il convient de lire les écrivains, ce que l’on appelle les littérateurs, les créateurs. Il est certain que ce sont les œuvres littéraires qui montrent quelquefois, quand elles sont bonnes, cette réalité beaucoup mieux que les historiens ne peuvent le faire. A cet égard les œuvres des écrivains contemporains de Corse, ceux cités par MB, mais aussi les siennes et celles de Jérôme Ferrari sont plus expressives et significatives que ne le seront jamais les œuvres des historiens. Souvent la vérité d’une société se découvre mieux dans une fiction que dans une analyse objective de données qui oublient toujours la dimension culturelle, spirituelle, psychologique et mentale des acteurs du monde social.
Rajoutons qu’il faut distinguer évidemment les émigrations corses et les immigrations en Corse, avec leur poids spécifique. Le nom même d’Histoire des Corses correspond à la volonté d’intégrer ces mouvements de recherche d’argent ou de pouvoir, ou simplement d’une vie moins dure, mais où la Corse reste toujours un centre symbolique.

4. Pour le reste, je ne suis pas historien moi-même et je reste humble face à ce travail. Je le répète c'est une des Histoires de l'île que j'ai lu avec le plus de plaisir et en partageant en général les analyses des auteurs.
Merci MB a sapiami…

mardi 31 mars 2009

G. G. Franchi, la poésie et la façon de la présenter

J'ai toujours été hésitant à propos de l'expression "faire ... de tout bois"... S'agit-il de "flèche" ou de "feu" ? Pour répondre je pourrais questionner autour de moi, taper l'expression dans "Google" ou feuilleter dans un dictionnaire d'expressions, mais je vais rester quelques instants dans l'incertitude, et profiter encore des deux possibilités, apparemment différentes voire contradictoires : mais que le bois devienne flèche ou feu, l'important est peut-être qu'il devienne...

Ainsi de la littérature corse et des chemins pour y arriver.

Ils sont encore peu nombreux, mais ils sont variés ; certains ne parlent qu'une langue, d'autres deux, voire trois, quatre, ou plus ? ; d'autres se découvrent sous un frontispice imposant et avancent des noms d'auteurs ; d'autres, plus rares, présentent d'abord des dates et des époques, ou bien des genres et des thèmes ; d'autres encore sont toujours en friche...

Je voudrais m'arrêter sur une des voies d'accès à cette littérature : la voie pédagogique.

C'est celle qu'a choisie le poète Ghjuvan Ghjaseppiu Franchi. Je ne dis pas le professeur de lettres ou documentaliste Franchi, ni le coordinateur de langue et culture corse ou l'auteur de manuels de littérature corse (ce qu'il a été comme je l'apprends dans la présentation qui est faite de lui dans l'anthologie "A Filetta / La Fougère. Onze poètes corses contemporains" (éditions Phi, 2005).

Non, je dis bien "le poète" Franchi.

Car c'est un choix étrange pour un poète de choisir une collection pédagogique pour offrir son oeuvre poétique, pour la première fois rassemblée en un seul petit volume. Ce livre - "Canzone di ciò chì passa" - a été édité en 1997 par le CRDP de Corse. Et les 34 poèmes, répartis en 5 chapitres thématiques, sont préfacés, présentés, expliqués et commentés à la manière d'un manuel scolaire. Même la traduction en français est faite dans un esprit pédagogique : "La traduction proposée vise uniquement à apporter une aide pour la compréhension aux lecteurs qui auraient rencontré des difficultés [c'est mon cas]. Le parti choisi a été celui du mot-à-mot ou de la périphrase, et lon n'y cherchera donc pas d'intention littéraire." Le responsable de tout cet appareil critique est un Inspecteur pédagogique régional (Ghjuvan Maria Arrighi).

C'est un peu comme si l'on avait accès à "Alcools" d'Apollinaire uniquement par l'intermédiaire d'un Lagarde et Michard.

J'imagine plus volontiers qu'un poète voudrait d'abord offrir son oeuvre "nue". Elle n'aurait besoin d'aucune présentation. Sa force et sa valeur seraient d'autant plus importantes qu'elle réclamerait du lecteur qu'il se perde dans un labyrinthe des sens, sans boussole, sans repères. La poésie, même la plus simple, n'est-elle pas toujours difficile ?

Mais non, Ghjuvan Ghjaseppiu Franchi a décidé de donner à la fois l'oeuvre poétique et tous les moyens de la comprendre. Ainsi, tel poème ("Partenza" par exemple) sera - comme les autres -

présenté :

Tema di sempri di a literatura corsa, l'esiliu hè vistu quì cù tutti i so formi cuncreti, è ùn si tratta solu di lagnà si ni ma forsa di fà altri scelti.


paré d'un lexique (où s'égare même une consigne de commentaire) :

- TAMBARUNÀ : cum'è stamburizà. Ghjustificheti a maghjina.
- SBAGIURNITU : abbambanatu.
- SCURRUZULÀ : furmatu nantu à u verbu corra. Chì significheghjanu i suffissi ?

et enfin proprement questionné en vue d'un commentaire scolaire :

- Aghjumpatu, si ne achjuculisce. Parchì ?
- Spiicheti "acillacciu carafunutu". Parchì issu suffissu acciu ?
- Ciambuttone : spiicheti issu nomi. Chì hè issu rughju ch'ellu cappia ?

Je n'ai absolument rien contre tout l'environnement explicatif pédagogique, bien au contraire, je pense même qu'il n'est pas forcément un ennemi de notre relation à la poésie, s'il n'est pas présenté comme la seule voie d'accès possible. Mais il me paraît étrange de ne donner vie à cette oeuvre dans son ensemble que dans ce cadre-là. J'imagine que la poésie devrait se montrer plus rétive...

Et bien sûr, final de compte (comme disent les Antillais), elle l'est toujours. Ainsi, on peut prendre M. Arrighi en flagrant délit de pudeur, réfrénant ses ardeurs explicatives à propos d'un poème de Franchi consacré à sa femme.

Le voici :

À la mio moglia

For di rimusciu cuttidianu
Voghi tranquilla
Cum'è le nave alte chì vanu
Voltu le ville

Tù soda quant'è mè diversu
U bastimentu assulanatu
Tù sè lu mare è l'universu
È lu portu duv'e' sò natu

J'allais écrire encore beaucoup de choses à propos de ce poème, mais je me surprends à ne plus vouloir rien en dire, après l'avoir copié - sinon que je le trouve vraiment très beau (mais ce n'est qu'un sentiment personnel, quel est le vôtre ?) - sur cet écran numérique, de peur de verser moi aussi dans un excès d'explications inutiles !

Alors, continuons cette approche du poème de Franchi dans les commentaires ! Pourquoi d'après vous, M. Arrighi se contente-t-il d'écrire : Issu puema d'ispirazioni parsunali assai sviluppa a metafura di u battellu chì si trova à spessu ind'è l'autori ?

Alors, pour la route, revoici ce poème, mais en langue française cette fois-ci :

À ma femme

Loin de l'agitation du quotidien
tu vogues tranquille
comme les hauts navires qui vont
vers les villes

Solide autant que je suis divers,
toi, le bâtiment de plein soleil,
tu es la mer et l'univers
et le port où je suis né.

dimanche 22 mars 2009

VIR NEMORIS (2)

Comme promis, voici un essai de compte rendu du café littéraire qui a eu lieu le vendredi 30 janvier 2009 à l'amicale corse d'Aix-en-Provence (un grand merci à François-Michel Durazzo pour les corrections apportées).

Il s'agissait d'évoquer les beautés de l'épopée de Giuseppe-Ottaviano Nobili-Savelli, intitulée Vir Nemoris, déjà mentionnée ici sur ce blog.

Etaient présents une vingtaine de personnnes dans le public face à François-Michel Durazzo, professeur de latin, traducteur de l'ouvrage et Jean-Louis Charlet, professeur de littérature latine à l'Université de Provence, faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, accompagné de son étudiante, Mademoiselle Gareddu-Delfini.

Excusez le caractère un peu brut de ce compte rendu, et bonne lecture quand même. Et surtout, allez lire le Vir Nemoris, il en vaut largement la peine ! Qu'en pensez-vous ? (Vous pouvez tout à fait penser le contraire !)

Signalons enfin, avant de commencer, que Maryvonne Colombani était présente et a ensuite écrit un petit article pertinent sur l'ouvrage de Savelli dans le mensuel gratuit Zibeline : ici (numéro 17 en téléchargement, page 53).

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Compte rendu du café littéraire du vendredi 30 janvier 2009.

Introduction

F.-M. Durazzo commence par expliquer qu’il n’est pas un spécialiste de la littérature latine du XVIIIe siècle et que sa traduction constitue un « travail d’approche d’un travail scientifique ».
Suite à la commande qui lui a été faite de traduire cette épopée latine en français, il s’est rendu compte que le texte publié en 1846 par Tommaseo et traduit en italien en 1930 avait été amputé de la moitié de ses vers et modifié dans une grande partie des vers restants (seuls 200 vers étaient restés intacts !). Les raisons de cette modification du texte original par Tommaseo étaient idéologiques : il s’agissait de christianiser et de lisser un texte trop païen et parfois inconvenant pour l’esprit bourgeois.
Avec l’aide de Marco Cini, spécialiste des relations entre la Corse et la péninsule italienne durant cette période (XVIIIe siècle – XIXe siècle), le texte original (copié d’un manuscrit premier qu’on n’a pas encore retrouvé, avis aux amateurs !…) a finalement servi de base à la traduction de F.-M. Durazzo.

Contexte historique

Giuseppe Ottavio Savelli naît en 1742. Contrairement à son père ou son grand-père, il fait ses études en Corse et non en Italie. Etudes en latin. Un bon père lui apprend cette langue et à écrire des vers latins. Il poursuit ses études en latin chez les Frères mineurs d’Aregno et devient enfin un des premiers étudiants de la jeune université de Corte (où les études sont toutes en latin).
Il n’accepte pas la défaite de Ponte Novu, par amour de la libertas (qui en latin signifie à la fois liberté, indépendance et démocratie) et choisit l’exil. En Toscane, il fréquente les plus grands lettrés, Lampredi, Métastase qui forment un cercle passionné par Horace. Il sera regardé comme un excellent traducteur des œuvres d’Horace en toscan.
Sans distance temporelle, il écrit « à chaud » une épopée qui est aussi l’autobiographie d’un ami, Domenico Leca, dit Circinellu. Ce Leca était d’une grande famille, un homme politique, un général, un soutien fervent de Pascal Paoli et qui refusa de se soumettre. Il prit le maquis, partit en montagne, dans une sorte d’exil intérieur. Savelli a des nouvelles constantes de Circinellu. Et plein de fureur et de colère, il écrit son épopée, dans le souvenir de Lucain (La Pharsale).

L’épopée latine

Jean-Louis Charlet s’emploie à montrer qu’une épopée latine au XVIIIe siècle, n’a rien d’exceptionnel. Après Claudien, dernier grand poète épique païen, deux traditions perdurent : l’épopée mythologique et l’épopée politique. Et de citer notamment à la Renaissance, le filon d’épopées historiques et politiques : les princes étaient des mécènes qui finançaient des poètes de cour (il existe donc une Sforziade (1454), d’Antonio Cornazzano, une Borgiade, etc.)
Au XVIIIe siècle, on trouve les épopées de Marie-Thérèse d’Autriche (relatant des événements de 1741-1745). Il y a aussi le filon de la découverte de l’Amérique : au moins cinq épopées en latin (écrites par des Italiens, des Allemands ou des Tchèques) justifient la conquête de l’Amérique par les Espagnols (c’est écrit dans le contexte de la Guerre de succession d’Espagne). D’autres épopées toujours en latin racontent les expéditions hollandaises au Brésil et portugaises en Afrique.

Pourquoi écrites en latin ? Parce que le latin est la langue de culture dominante en Europe, la langue de l’enseignement, la langue d’écriture dans la République des Lettres, au moins dans le domaine des Sciences, de la Médecine, du Droit. Même si les langues vernaculaires commencent à investir ces domaines à partir de la Renaissance, le latin perdure au moins jusqu’au XIXe siècle (il sera par exemple la langue officielle de l’Empire hongrois jusqu’en 1844).

Nobili-Savelli pouvait écrire son épopée en toscan puisqu’il a été un excellent traducteur en toscan des vers lyriques d’Horace. S’il a choisi le latin c’est vraisemblablement pour deux raisons : une raison littéraire personnelle, car écrire une épopée (le grand genre littéraire) en latin est un fait de gloire ; une raison politique, car il s’agissait d’être lu par le plus grand nombre et le latin était la langue des lettrés européens.

Il existe trois formats d’épopées :
– les très grandes (Homère, Virgile)
– les épopées en minitatures (environ 600 vers)
– les épopées moyennes (comme le Rapt de Proserpine de Claudien, 395 ap. J.-C.
L’hypothèse partagée par Durazzo et Charlet est que le Vir Nemoris (dont nous avons les deux premiers chants) serait devenu, une fois achevé, une épopée moyenne en quatre chants, au lieu des deux chants dont nous disposons. Ce qui aurait donné le plan suivant :
F.-M. Durazzo imagine le schéma suivant en s’appuyant sur les effets d’annonce dans les deux premiers chants :
– I. Serment de défendre la liberté, bataille contre les Français et fuite dans la montagne.
– II. Hiver et retour du printemps. Rencontre avec l’émissaire français, à qui le héros raconte l’histoire de la Corse.
– III. Poursuite de la résistance et échauffourées avec les Français.
– IV. Retour en gloire de Pascal Paoli, grâce à l’aide des Anglais et retour de la Liberté.

Les raisons de s’intéresser au Vir Nemoris

L’originalité du Vir Nemoris, dans ce tableau littéraire, est qu’il n’est pas une épopée courtisane, qu’il rapporte des faits tragiques contemporains de l’auteur et qu’il y a une forte implication personnelle de l’auteur. Cela en fait un texte unique dans l’histoire littéraire des épopées latines.

Jean-Louis Charlet évoque les trois raisons qui l’ont fait s’intéresser à ce texte :
1. C’est une épopée politique dans laquelle l’auteur est personnellement engagé. Il choisit le latin parce qu’il veut toucher tout le monde, toute l’intelligentsia européenne et pas seulement l’Italie.
2. D’un point de vue technique d’écriture, une de ses étudiantes, Mademoiselle Gareddu-Delfini, travaillera sur les influences (Ovide, Virgile ?)dans l’écriture latine de Nobili-Savelli : le texte contient de beaux vers, l’auteur a le sens du vers latin. Il s’agira de placer l’auteur dans la tradition et l’histoire de l’hexamètre.
3. Certaines descriptions de paysage sont stupéfiantes. L’auteur a le sens de la nature (qui n’est pas un simple décor symbolique) : montagne, forêt, cascades, grottes. Un peu à la manière d’un auteur contemporain, Bernardin de Saint-Pierre décrivant les paysages exotiques de l’île de France (future île Maurice) en 1787.

F.-M. Durazzo met en garde l’étudiante de M. Charlet contre sa traduction du Vir Nemoris. C’est la première en langue française, le texte est parfois difficile et nous n’avons pas les manuscrits originaux ; il y a donc des possibilités d’erreur dans la traduction de F.-M. Durazzo.

L’histoire du texte

L’hypothèse de Durazzo est que le texte a été écrit entre 1771 et 1772, d’un seul tenant, et non entre 1771 et 1774 comme le pensaient Viale et Savelli, en s’appuyant sur un passage où ils croyaient voir une allusion à la politique de Narbonne ; en 1790, Paoli demande à Savelli d’écrire sur son retour en Corse (l’a-t-il fait ?) ; Savelli meurt en 1807 en ayant renoncé à achever et publier son poème épique ; son petit-fils remet le manuscrit inachevé à Salvatore Viale, dans les années 1830-1840 qui après l’avoir copié et corrigé (manuscrits dont nous disposons) le confie à Niccolò Tommaseo, le patriote et écrivain italien qui prépare son édition en amputant largement le texte de Savelli. Le Vir Nemoris est inclus en 1846 dans l’édition des Lettres de Pascal Paoli. Mais Tommaseo a gommé les passages émouvants, païens, sensuels afin de rendre le texte plus catholique, bourgeois, moins choquant pour l’esprit de l’époque.
Alors que le Vir Nemoris est l’œuvre d’un homme jeune (29 ans), bouillant, qui utilise la référence latine et mythologique pour proposer un éloge de la Liberté dans des scènes fortes : la nièce de Circinellu qui se jette à ses pieds en le suppliant de l’accepter dans son « armée », les marches dans la neige, etc. C’est un texte juvénile, émouvant.

En 1930 et en 1931, deux traductions en italien (dont une en hexamètres dactyliques) paraissent, avec l’intention de prouver l’italianité de la Corse, dans le cadre de l’irrédentisme. Cette récupération d’un texte du XVIIIe siècle par Tommaseo puis par l’irrédentisme italien montre que, selon F.-M. Durazzo, le Vir Nemoris, doit d’abord susciter un intérêt historiographique et littéraire (et ne doit pas être récupéré politiquement, par exemple par le nationalisme corse actuel).

En effet, Nobili-Savelli, au moment où il écrit, croit dur comme fer au retour de Paoli et de la République corse ; il fait un pari sur l’avenir que l’avenir démentira (Circinellu meurt en 1772, la République Corse ne revient pas). Or l’une des caractéristiques de l’épopée classique est de relater des faits anciens et ancrés dans la mémoire collective, où le merveilleux reste possible. Ecrire une épopée moderne, comme l’a fait avant Savelli Lucain, racontant la guerre civile entre Pompée et César, survenue un siècle avant lui rend difficile la présence du merveilleux. Savelli va plus loin que Lucain en s’attachant à des faits contemporains et à un Héros (Domenico Leca) vivant. Il remplace le merveilleux par les croyances traditionnelles aux esprits, encore bien vivantes en Corse à son époque.

Suite à l'annonce de ce café littéraire sur la liste de diffusion de "cuurdinazione corsa", les questions suivantes ont été envoyées par mail, puis posées aux invités le soir du café :

"La présence féminine de la nièce dans une épopée"

Elle n’est pas originale ni étonnante. On peut citer la reine Camille dans l’Enéide, la tradition des Amazones, Jeanne d’Arc et l’évocation liminaire dans le Vir Nemoris à la déesse Diane, la chasseresse.

"Quelle a été la motivation profonde de F.-M. Durazzo pour écrire cette traduction ?"

F.-M. Durazzo déclare aimer les projets impossibles, le défi. Puis il indique qu’il a été captivé par le texte de Savelli, il s’est laissé entraîner par la beauté des vers, il a ressenti une émotion littéraire devant le texte latin. Enfin, il y avait le désir d’attirer l’attention publique sur cet ouvrage.

"Un tel texte était-il destiné à la lecture à haute voix ?"

M. Charlet indique que toute poésie est toujours musique. Ensuite, il existait l’exercice des recitationes, lectures publiques dans la culture européenne. Dans l’enseignement en latin, chaque élève apprenait par cœur des milliers de vers (Virgile, Ovide, Horace) qui étaient récités en faisant attention à la scansion. Hugo connaît l’Énéide par cœur ; Baudelaire et Rimbaud écrivent des vers en latin. De plus on parle latin, il existe entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle des manuels de latin parlé pour les voyageurs se déplaçant en Europe (latin commercial et juridique). Donc l’aspect oral d’un tel texte est tout à fait banal.

"Pourquoi Savelli a-t-il placé le nom de sa femme (Nobili) à côté du sien et même avant le sien ?"

Un tel ajout n’est pas absolument original selon F.-M. Durazzo. Selon un des participants au café littéraire, il serait possible que ce soit pour manifester encore plus fortement un lien familial avec Pascal Paoli, Savelli tout comme sa femme née Nobili étant cousins du Général de la Nation.

La question suivante, reçue par mail là aussi, a été posée à Jean-Marie Arrighi, auteur de nombreux ouvrages sur la Corse et la langue corse qui a répondu par mail :

"J'aimerais avoir plus de renseignements sur ce prêtre résistant. Je n'ai rien trouvé, y compris dans l'Encyclopaedia Corsicae (Editions Dumane ) Faisait-il parti d'un mouvement politique ? Etait-il Paoliste ? A-t-il entraîné d'autres curés dans cette résistance ainsi que des laïcs ? De quel côté penchait le clergé à cette époque ? Merci de bien vouloir éclairer ma lanterne."

Sur Circinellu on ne sait pas tant de choses. Il s'appelait Domenico Leca, Son surnom doit être en rapport avec une tonsure (circinà = couper les cheveux en rond), Il a fait des études à Gênes puis à Rome avant d'être curé dans son village de Guagno. Après Ponte Novu il a juré pendant la messe de ne pas déposer les armes et a fait prêter le même serment à ses paroissiens. Il a gagné Vivario avec eux et participé à la défense du Pont du Vecchio avec Abbatucci. Il tient ensuite le maquis et refuse les propositions de Marbeuf disant "vouloir soutenir la patrie et mourir libres, et avoir leur cef en exil mais non soumis, et la force ne vaincra pas la raison". Il se comporte à la fois en combattant et en prêtre (aide aux ennemis blessés). Il bénéficie visiblement de l'estime de l'adversaire.
Après avoir gagné le Fiumorbo, il y est trouvé mort en 1771 dans une grotte à Ania. Mirabeau prétend l'avoir rencontré au maquis, et même avoir été l'amant d'une de ses nièces qui l'accompagnait, mais il a une tendance à la mythomanie...

Sur la question religieuse dans la révolution corse, il y a quelques pages dans mon Histoire des Corses. A p art les évêques génois, les prêtres et moines participent à la lutte. Il faut voir aussi qu'à part Paoli lui-même, les gens de plus haute culture dans la Corse d'alors (Natali, Salvini, les professeurs de l'Université) sont tous des religieux, et les cadres politiques aussi (Guelfucci, Rostini). Je pense que Circinellu est le seul cependant à s'être battu les armes à la main après la conquête. L'abbé Rostini, d'ailleurs ancien aumônier du Royal Corse, est en assez bons termes avec les Français et assassiné peut-être pour cette raison (mais peut-être pour d'autres).

L'intérêt de Circinellu est qu'il résiste clairement au nom de l'Etat corse détruit, alors que beaucoup de résistants de l'époque tournent au "banditisme" micro-local, avec des groupes composés de leurs parents et amis, et sont dès lors pris dans des affrontements claniques locaux (Pace Maria Falconetti, Marzu Acquaviva).

Merci à tous les participants !

La discussion reste ouverte.