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mardi 8 décembre 2009

Littératures (notamment corse) sur la Grenouille (et Zibeline)

Vous devez être assez peu nombreux à connaître ce canal audio... : Radio Grenouille (et ce canal écrit... : Zibeline). Et pourtant, là aussi la littérature corse vit...

Petit historique : voir ici, pour les étapes essentielles de Radio Grenouille, radio marseillaise et mondiale (naissance en 1981 au Théâtre Toursky, par Richard Martin ; 1991 migration à La Friche Belle de Mai ; projets foisonnants dans les années 2000 qui en font un lieu de débats, de musiques, de créations sonores : la radio comme lien social et comme art !).

Historique petit : il me souvient d'un temps, pas si lointain (quelques années), où André Mariaggi et moi-même eûmes l'idée de descendre voir l'équipe de cette radio dont nous avions l'habitude d'écouter l'émission littéraire (son nom m'échappe maintenant, désolé). Cette émission avait disparu ; nous nous en étonnions ; le plus simple fut finalement de proposer nos services ! Ainsi est né l'émission "Périscope" (en janvier 2003, tout de même, comme le temps passe...).

Aujourd'hui : aujourd'hui l'équipe de Périscope - regroupée dans une association que nous avons nommée "Le Nador" (dont le site internet est mort, mais dont le mail fonctionne encore : lenador@free.fr) repose sur le travail de Valérie Brayda-Brun, Aude Fanlo et moi-même (mais elle est ouverte à tout contributeur potentiel, bien du monde est passé par les micros de la Grenouille dans le cadre de cette petite émission littéraire).

Histoire de présenter la chose brièvement, je cite ici un extrait de la présentation que vous trouverez sur le site de Radio Grenouille :

À l’origine, le périscope a une fonction : regarder sans être vu ; le nôtre au contraire cherche à débusquer ce qui est caché sous la surface. Il s’agit en fait de repérer ici des textes des littératures de Méditerranée anciens et contemporains - parfois oubliés ou méconnus pour diverses raisons. Mais en fait nous accueillons des publications confidentielles aussi bien que renommées, le seul critère étant notre plaisir et notre envie de faire connaître certaines expressions littéraires. Les choix sont dûs au hasard des rencontres et aux obsessions personnelles.
Commentaires dialogués, lectures d’extraits, entretiens avec les auteurs peuvent se mêler. Il s’agit aussi, le plus possible, de faire sonner toutes les langues qui ont traversé la Méditerranée.
Il arrive que l’été, "Périscope" se métamorphose en feuilleton radiophonique pour donner à entendre une longue respiration littéraire.

Les toutes premières émissions sont gravées sur quelques CD, mais 8 sont disponibles sur Internet : rien de plus facile donc que de les écouter comme le voulez (en plus il y a une possibilité de podcast) : voir ici (colonne de droite, il suffit de cliquer les Titres soulignés précédés d'un symbole audio).

Et la Corse dans tout cela ? Eh bien elle est une des expressions littéraires évoquées par notre émission (plusieurs auteurs corses contemporains ont été présentés : Ghjacumu Thiers, Marcu Biancarelli, Jérôme Ferrari, Marie Ferranti) et elle a donné son nom à une des parties de l'émission, intitulée "Minute corse". Il s'agit, lors de cette "minute", de présenter des ouvrages collectifs ou fruits d'une aventure collective (la Corse y est ici utilisée comme Métaphore du collectif, ce que je ressens fortement). Et c'est ainsi que la littérature corse est présente tous les mois sur les Ondes si accueillantes de Radio Grenouille (la radio des trois 8 : 88.8 fm) : tous les deuxièmes mercredi de chaque mois, à 11 heures du matin (tiens, c'est demain la prochaine émission : et figurez-vous que j'y évoque le blog "Pour une littérature corse", la littérature corse en général, et les poèmes de Philippe Stima en particulier ! A vos écouteurs ! Connectez-vous ! Ou bien attendez que l'émission soit écoutable sur le le site de Radio G. !)

Voici la liste détaillée des oeuvres présentées dans les 8 émissions écoutables sur le Web :

- Janvier 2008 : "Palestine", Hubert Haddad / "Paroles sans papiers" (BD collective sous la direction d'Alfred et David Chauvelle (cliquer ici pour écouter)

- Avril 2008 : "Seule la mer", Amos Oz / "Roberto", Edmond Baudoin (cliquer ici pour écouter)

- Octobre 2008 : "Le jour où Nina Simone a cessé de chanter", Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi / Chronique "Stéthoscope" par Benoît Reynaud (cliquer ici pour écouter)

- Novembre 2008 : "Beijing Coma", Ma Jian / "Vir Nemoris", Nobili-Savelli (cliquer ici pour écouter)

- Décembre 2008 : "Don Quichotte", Cervantès (nouvelle traduction de Jean-Raymond Fanlo) / "Protocole de l'expulsion", article in Monde Diplomatique / "Au panier", Nathalie Choux et Henri Meunier / "Tu peux pas rester là", Jean-Paul Nozière / "L'Arbre d'ébène", Fadela Hebbadj / "Zone", Mathias Enard / "Syngué Sabour", Atiq Rahimi (cliquer ici pour écouter)

- Janvier 2009 : "Zone", Mathias Enard / La librairie "Le Lièvre de Mars" à Marseille, présentée par Jean-Roch (cliquer ici pour écouter)

- Février 2009 : "Zibeline", le mensuel culturel gratuit en Provence (voir leur site ici, un travail incroyablement riche, foisonnant, critique, avec des articles consacrés à la version théâtrale de "51 PEGASI" de Biancarelli (numéro 13, page 16), à l'oeuvre poétique de Jacques Fusina (numéro 19, page 60, par Maryvonne Colombani) et au "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli (numéro 17, page 53, par Maryvonne Colombani) ; en plus tous les numéros sont téléchargeables gratuitement en PDF !), interview avec Agnès Freschel / Un DVD : "L'incinérateur de cadavres", Juaj Herz / Naissance du blog "Pour une littérature corse" (cliquer ici pour écouter)

- Avril 2009 : "Le guide de Mongolie", Svetislav Basara / "Dans le secret", Jérôme Ferrari (cliquer ici pour écouter)

- Mai 2009 : "La piste mongole", Christian Garcin / "Septième ciel", Ghjacumu Thiers / "Il me sera difficile de venir te voir" (ouvrage collectif) (cliquer ici pour écouter)

Bonne écoute, et bonnes lectures !

(Et n'hésitez pas à faire des commentaires : des critiques sur le fond, la forme et le reste ; ou bien encore à proposer des livres, des auteurs ; ou bien enfin à venir enregistrer une émission avec nous !)

(Une dernière info, sous forme de proposition : l'équipe de Périscope a réalisé - pour l'été ou pour l'hiver - des feuilletons radiophoniques. Trois. Nous nous amusons à mettre en sons textes, voix et musiques, en amateurs ! Nous avons ainsi lus des extraits de "Tristram Shandy" de Laurence Sterne, "L'autre côté du miroir" de Lewis Carroll, "La neige n'existe pas" de Michel Mori (celui-là est un peu moins connu, certes, mais il gagne à l'être). Pourquoi pas une prochaine fois, une mise en son d'une oeuvre corse ? Laquelle s'y prêterait le mieux selon vous ?)

mardi 2 juin 2009

– U U | – U U | – U U | – U U | – U U | – U

Dans le billet du 22 mars 2009 rendant compte du café littéraire du 30 janvier 2009 consacré au "Vir Nemoris" de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli en présence de François-Michel Durazzo et Jean-Louis Charlet,

je signalais ceci :

Jean-Louis Charlet évoque les trois raisons qui l’ont fait s’intéresser à ce texte :
1. C’est une épopée politique dans laquelle l’auteur est personnellement engagé. Il choisit le latin parce qu’il veut toucher tout le monde, toute l’intelligentsia européenne et pas seulement l’Italie.
2. D’un point de vue technique d’écriture, une de ses étudiantes, Mademoiselle Gareddu-Delfini, travaillera sur les influences (Ovide, Virgile ?) dans l’écriture latine de Nobili-Savelli : le texte contient de beaux vers, l’auteur a le sens du vers latin. Il s’agira de placer l’auteur dans la tradition et l’histoire de l’hexamètre.
3. Certaines descriptions de paysage sont stupéfiantes. L’auteur a le sens de la nature (qui n’est pas un simple décor symbolique) : montagne, forêt, cascades, grottes. Un peu à la manière d’un auteur contemporain, Bernardin de Saint-Pierre décrivant les paysages exotiques de l’île de France (future île Maurice) en 1787.

Alors, ce soir, je meublerai ce blog avec une nouvelle citation (illustrant le point 3) de cet incroyable poème épique corse en latin inachevé de 1770-1771. Jean-Louis Charlet avait scandé ces vers devant l'assistance ravie : nous entendions la voix d'un Paoliste qui avait combattu à Ponte Novu... (je suis désolé - rapport au premier commentaire du billet précédent - il s'agit d'une lamentation ! mais je suis obligé de retenir ce passage, pour sa beauté - que je n'avais pas "remarquée" à la première lecture -, et du fait de son élection par un lecteur : ce qui est l'objet propre de ce blog, souvenez-vous en chers lecteurs !)

Version française (puis texte latin, vers 42 à 54 : écoutez le travail du poète dans les vers 48 à 50 dont les sonorités cherchent à faire entendre le bruit de l'eau - J.-L. Charlet insista sur ces sonorités) :

Ici, tout excite ma complainte et mes cris lamentables, tout porte au deuil. Ici, l'immense et sombre bois sacré aux vieux troncs, au bruit terrible et plein d'effroi, le silence nocturne et l'horreur de l'ombre, qui recouvre et enveloppe tout, célèbrent les âmes de nos morts qui hantent la nuit, selon un rite funèbre. Ici, l'eau précipitée du haut des rochers s'écoule en retentissant, car elle se brise dans un violent fracas, et elle jaillit haut, tout écumante, crépitant aux oreilles et gorgeant la terre d'humidité. Un vent glacial, calme et frémissant, annonce une inquiétante journée du haut de la montagne, l'humide Aurore dépose des gouttelettes de rosée, le rossignol pleure, l'herbe des cimes bruit, le funèbre hibou rappelle de tristes événements.

Hic querulas uoces et lamentabile carmen
cuncta cient tristemque inducunt omnia luctum.
Hic nemus umbriferum truncis immane uetustis,
horrisonumque fremens noctisque silentia et horror
umbrae claudentis circum lateque cubantis
funereo celebrant nocturna Lemuria ritu.
Rupibus hic acqua praecipitans delabitur, acri
fracta fragore strepens et spumans emicat alte,
auribus increpitans terramque uligine complens.
Frigidulum celso cliui de culmine flamen
lene fremens lucem infestam monet, humida rorat
lacrimulis Aurora comas, luscinia plorat,
mussitat herba iugi, Stygius fert tristia bubo.

samedi 16 mai 2009

Du football corse

Quelques éléments de compte rendu du café littéraire d'hier, à l'amicale corse d'Aix-en-Provence :

Présents : une quinzaine de personnes, des membres de l'amicale, et nos invités :
- Victor Sinet
- Pascal Génot
et André de Rocca (le journaliste sportif, à France Bleu Provence, vieil ami de Victor Sinet) qui nous a fait la bonne surprise de venir ce soir-là. Voir ici son blog.

Nous avons regardé le documentaire de Jacques Tati et Sophie Tatischeff, "Forza Bastia". Vous pouvez voir ces étonnantes et très vivantes 25 minutes 42 secondes sur Internet, ici par exemple.

Puis Victor Sinet, André de Rocca, Bastien (jeune supporter passionné du SCB), Pascal Génot, Pierre-Paul Calendini (vieux supporter passionné du SCB), Madame Kessler, Claude Tomasini, Antoinette Rossi, Pierre-Paul Muzy, Pierre Moretti ont pris la parole pour évoquer leurs souvenirs (trois d'entre eux, devinez lesquels, étaient présents au stade de Furiani ce soir d'avril 1978), leur vision du football et de la Corse, l'histoire du dernier film de Tati et leur réactions à celui-ci, etc.

Ah oui, une dernière chose : nous n'avons pas regardé le 6 minutes sur Chaouki Ben Saada (je n'avais pas remis la main dessus, ce sera pour une autre fois) et je n'ai pas évoqué les liens improbables et pourtant flagrants selon moi entre le film de Tati et l'épopée latine de Nobili-Savelli (cela je l'ajouterai à la fin de ce billet

Donc voici, en vrac (dans l'ordre chronologique), dans cette discussion à bâtons rompus, vous trouverez peut-être des éléments intéressants ? :

V. Sinet : "Les lions de Furiani" était sorti en janvier 1978, avec un éditeur marseillais. Pour la finale d'avril, on avait sorti le livre avec une nouvelle jacquette (bleue) mais du fait des conditions climatiques, on en a vendu que 100 ! Mais en tout, l'ouvrage s'est vendu à presque 18 000 exemplaires, ce qui est exceptionnel.
Le match s'est déroulé dans des conditions titanesques. Jamais on n'avait vu ça.

Le plus grand match de cette épopée européenne : Torino, match retour : 3 à 2 pour Bastia ; avemu vintu.

Mais après chaque match à Furiani, on disait "avà basta", c'est fini, mais ensuite il y avait une victoire à l'extérieur. 7 victoires d'affilée en coupe d'Europe, c'est un record (partagé avec la Juventus de Turin, le Real Madrid, l'Ajax), seulement battu par le Mönchengladbach avec 9 victoires d'affilée).

La victoire contre le Torino, à Turin, 3 à 2 au Stadio Comunale, grâce à Krimau venant de nulle part qui marque deux buts. Plein de mecs se sont perdus sur la route du retour vers la Corse. Il neigeait.

André de Rocca : le film de Tati montre bien l'ambiance de liesse chez les gens. A l'OM aussi c'était comme ça, mais l'époque à changé. Par exemple, les contacts avec les joueurs étaient beaucoup plus faciles, les discussions étaient possibles, durant de longues heures. Donc les journalistes pouvaient commenter le match puis après les discussions avec les joueurs, qui expliquaient leur tactique, les articles pouvaient revenir sur ces questions de techniques, de tactiques et expliquer plus précisément la déroulement d'un match, les comportements d'un joueur.

Tous : les tribunes du stade de Furiani filmées en 1978 n'ont pas beaucoup changé.

Bastien : je regrette de n'avoir pas vécu ces moments. Le film rend bien la vie des Bastiais.

André de Rocca : les joueurs de Bastia eux-mêmes étaient étonnés par leur parcours en coupe d'Europe. L'inattendu est que cette année-là, trois joueurs - Papi, Larios et Lacuesta - ont éclaté, se sont révélés ; cela associé à une qualité insulaire, identitaire (tacles rudes) a donné cette aventure de 1978.
C'était l'époque où les joueurs ne gagnaient pas les sommes folles d'aujourd'hui.

Victor Sinet : l'engouement était général en Corse. 2 à 3000 Ajacciens montaient régulièrement à Bastia pour le Sporting.

Madame Kessler : je veux parler du "Sceubeu" - je le dis toujours comme ça aujourd'hui - de 1947 -1948. Cela représentait quelque chose pour nous. Les filles étaient amoureuses de certains joueurs, prenaient des photos.

Pascal Génot : et les supporters, y avait-il des figures particulières ?
Victor Sinet : ça allait loin, c'était extraodinaire, rien de constructif, mais alors ! Bah, bon.
Claude Tomasini : la tribune Est était la plus virulente, c'est là qu'étaient les Bastiais (du Marché, de la Citadelle).
Victor Sinet : une anecdote ; en 1934 ou 36, au stade Miniconi, finale entre l'équipe du FCA (Le Bistrot) et le SCB (avec François Natali) : Natali dribble même le goal et envoie doucement le ballon vers les cages vides ; un supporter ajaccien a sorti un calibre, a tiré et le ballon est venu mourir sur la ligne !

Pierre-Paul Muzy : il me semble que les drapeaux corses (blanc à tête de Maure) ont peu à peu été supplantés par les drapeaux bleus et blancs du Sporting, non ?
Victor Sinet : oui, c'est vrai. Le football, cette épopée bastiaise, ont représenté un "éveil", à tous les points de vue. Le football était un développement de l'âme corse.

Antoinette Rossi : Jacques Tati filme très bien les mouvements des gens. Dans un autre de ses films, il montre des touristes qui ont des geste maladroits, saccadés, car ils sont hors de leur milieu. Dans "Forza Bastia", il montre bien les gens dans la rue, aux fenêtres qui sont dans leur rythme propre, à l'unisson, et ça monte comme des vagues qui grandissent.

Pascal Génot : l'histoire du film est complexe. Jacques Tati était un passionné de football, il rêvait de faire un documentaire sur le football. Gilbert Trigano (Club Méditerranée), sponsor du SCB, demande à Tati de filmer la finale du Sporting. Il vient avec trois cadreurs et trois chefs opérateurs, dont Yves Agostini (qui est dans l'équipe présente sur la place Saint-Nicolas tandis que Tati doit être au stade, sans doute). Mais comme Bastia perd, que Jacques Tati est pris dans des difficultés financières, les presque 5 heures de rushes tombent dans l'oubli pendant plus de 20 ans. Yves Agostini et l'équipe de la Cinémathèque de Corse évoquent alors l'existence de ces bobines et décident d'en faire quelque chose. La fille de Jacques Tati, Sophie Tatischeff, finit par retrouver ces bobines et en fait un montage de 25 minutes (en 1999, le film sort en 2000, et est diffusé pour la première mondiale en Corse ; la Corse a donc participé à rajouter un film à la filmographie d'un des plus grands cinéastes). Les bobines appartiennent maintenant à Jérôme Deschamps, neveu du cinéaste. Il a d'ailleurs monté une version très légèrement différente de "Forza Bastia". Il faudrait pouvoir voir ces bobines et voir s'il n'y aurait pas matière à d'autres films !

André de Rocca : Un commentateur radio de football qui était extraordinaire c'était Didier Beaune, sur RMC : un passionné, très bon connaisseur, totalement libre. Certains regardaient le match à la télé, coupaient le son et écoutaient en même temps les commentaires de Didier Beaune à la radio. C'était du temps où les médias n'étaient pas tenus par l'argent de la publicité et des annonceurs. Aujourd'hui, les commentateurs sont tenus et font des commentaires positifs parce qu'il faut un retour sur investissement pour les annonceurs. Cela a des conséquences sur la profession de journaliste.

Pascal Génot : il existe des films amateurs concernant le football en Corse mais pas à ma connaissance pour les grands matchs. On ne connaît pas de film amateur des matchs du Sporting en 1978.
Claude Tomasini : notre instituteur nous filmait en super 8 quand nous faisions des matchs, et projetait ensuite le film sur une toile blanche, pour nous faire plaisir.
Victor Sinet : non, ce n'était pas dans les moeurs !

Victor Sinet : j'ai organisé l'équipe de la sélection corse pour le match contre l'équipe de France en 1967 (voir ici ce reportage d'époque plus quelques propos de Victor Sinet). L'idée de cette confrontation venait de Just Fontaine et Dumè Colonna. Par une série d'articles dans "L'Équipe", j'ai insisté pour que l'équipe corse soit constituée de joueurs avec du sang corse. Le match fut extraordinaire, à la fin, le public scandait : "Laissez-les marquer ! Laissez-les marquer !"

FXR : les dernières images du film de Tati montrent les gradins par en-dessous, on ne peut que penser à la catastrophe de Furiani à ce moment-là.
Tous : oui, ça a été quelque chose d'abominable.

Je voulais faire un parallèle entre "Forza Bastia" (1978-2000) de Jacques Tati et Sophie Tatischeff et "Vir Nemoris" (1771-2008) de Nobili-Savelli (déjà évoqué sur ce blog, voir ce nom dans les libellés).

Deux oeuvres originales (documentaire sportif, épopée en latin),

inachevées par leurs auteurs, laissées de côté de nombreuses années, ressorties grâce à une volonté collective,

travaillant de façon artistique des événements historiques réels,

mettant en scène des combats dans un contexte de future "défaite" (mais l'épopée, selon Édouard Glissant se fonde sur une défaite ou au moins sur une victoire ambigüe),

propres à nourrir l'imaginaire collectif en travaillant un enthousiasme populaire "guerrier" (des révoltés de Circinellu aux Lions de Furiani : il y a d'ailleurs un plan (le 40ème, au bout de 5 minutes 4 secondes), comique, sur un chien en laisse qui aboie, un caniche habillé aux couleurs du Sporting qui prend la suite de l'évocation des chiens de Circinellu et de ses amis (voir le texte page 112 :

Pendant ce temps, comme de coutume, un sifflement a rameuté les chiens. Vite, ils arrivent tous, agitant leur queue nerveuse, souple et mobile, et se frottent pêle-mêle les flancs, les uns contre les autres. Alors, le plus vieux d'entre nous, qui, au fil de nombreuses années, a appris à interpréter leurs réactions d'après leurs yeux, leurs dents et leur pelage, en désigne quatre parmi la meute poilue : Paganu, le chien berger, Filicone aux aboiements terribles, Orsone, pour sa truffe vigoureuse, Dracone pour ses crocs. Dès qu'un collier leur serre le cou et qu'ils sont attachés par des chaînes, en bons gardiens et vigiles de la grotte, ils surveillent nos Pénates, deux par deux, de chaque côté de l'entrée.

Et dans la langue de Nobili-Savelli :

Sibilus interea arcessit de more molossos.
Hi cito conueniunt alacres tremulamque uolutant
multiuago caudam flexu et latera undique miscent.
Tunc nostrum senior, multis expertus in annis,
ingenium nouisse canum uariosque peritus
perlegere ex oculis rictuque et uellere mores,
quatuor e turba uilloso corpore legat :
Paganum uigilem, Filiconem dira latrantem,
naribus Vrsonem ualidis et dente Draconem.
Et circum stricto nexis collare catenis,
tanquam custodes antri uigilisque penates,
uestibuli binos utraque ex parte seruant.)

Globalement, je trouve donc que Tati a capté, avec sa sensibilité, alors qu'il n'était pas forcément venu pour ça, une épopée "politique" mais en mineur (avec de l'humour, du burlesque, presque du dérisoire) par rapport à l'épopée du XVIIIème siècle. L'expression de soi, d'une vitalité, d'un combat se fait via le match de football (mais n'oublions pas que les événements d'Aleria ont eu lieu en 1975 et que le FLNC est né en 1976) avec tous les éléments et indices épars d'une expression politique.

Comme dit la voix-off au début du documentaire de Tati, il s'agit de filmer un "événement qui va bien au-delà d'une simple partie de football." Qu'en pensez-vous ?

dimanche 22 mars 2009

VIR NEMORIS (2)

Comme promis, voici un essai de compte rendu du café littéraire qui a eu lieu le vendredi 30 janvier 2009 à l'amicale corse d'Aix-en-Provence (un grand merci à François-Michel Durazzo pour les corrections apportées).

Il s'agissait d'évoquer les beautés de l'épopée de Giuseppe-Ottaviano Nobili-Savelli, intitulée Vir Nemoris, déjà mentionnée ici sur ce blog.

Etaient présents une vingtaine de personnnes dans le public face à François-Michel Durazzo, professeur de latin, traducteur de l'ouvrage et Jean-Louis Charlet, professeur de littérature latine à l'Université de Provence, faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, accompagné de son étudiante, Mademoiselle Gareddu-Delfini.

Excusez le caractère un peu brut de ce compte rendu, et bonne lecture quand même. Et surtout, allez lire le Vir Nemoris, il en vaut largement la peine ! Qu'en pensez-vous ? (Vous pouvez tout à fait penser le contraire !)

Signalons enfin, avant de commencer, que Maryvonne Colombani était présente et a ensuite écrit un petit article pertinent sur l'ouvrage de Savelli dans le mensuel gratuit Zibeline : ici (numéro 17 en téléchargement, page 53).

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Compte rendu du café littéraire du vendredi 30 janvier 2009.

Introduction

F.-M. Durazzo commence par expliquer qu’il n’est pas un spécialiste de la littérature latine du XVIIIe siècle et que sa traduction constitue un « travail d’approche d’un travail scientifique ».
Suite à la commande qui lui a été faite de traduire cette épopée latine en français, il s’est rendu compte que le texte publié en 1846 par Tommaseo et traduit en italien en 1930 avait été amputé de la moitié de ses vers et modifié dans une grande partie des vers restants (seuls 200 vers étaient restés intacts !). Les raisons de cette modification du texte original par Tommaseo étaient idéologiques : il s’agissait de christianiser et de lisser un texte trop païen et parfois inconvenant pour l’esprit bourgeois.
Avec l’aide de Marco Cini, spécialiste des relations entre la Corse et la péninsule italienne durant cette période (XVIIIe siècle – XIXe siècle), le texte original (copié d’un manuscrit premier qu’on n’a pas encore retrouvé, avis aux amateurs !…) a finalement servi de base à la traduction de F.-M. Durazzo.

Contexte historique

Giuseppe Ottavio Savelli naît en 1742. Contrairement à son père ou son grand-père, il fait ses études en Corse et non en Italie. Etudes en latin. Un bon père lui apprend cette langue et à écrire des vers latins. Il poursuit ses études en latin chez les Frères mineurs d’Aregno et devient enfin un des premiers étudiants de la jeune université de Corte (où les études sont toutes en latin).
Il n’accepte pas la défaite de Ponte Novu, par amour de la libertas (qui en latin signifie à la fois liberté, indépendance et démocratie) et choisit l’exil. En Toscane, il fréquente les plus grands lettrés, Lampredi, Métastase qui forment un cercle passionné par Horace. Il sera regardé comme un excellent traducteur des œuvres d’Horace en toscan.
Sans distance temporelle, il écrit « à chaud » une épopée qui est aussi l’autobiographie d’un ami, Domenico Leca, dit Circinellu. Ce Leca était d’une grande famille, un homme politique, un général, un soutien fervent de Pascal Paoli et qui refusa de se soumettre. Il prit le maquis, partit en montagne, dans une sorte d’exil intérieur. Savelli a des nouvelles constantes de Circinellu. Et plein de fureur et de colère, il écrit son épopée, dans le souvenir de Lucain (La Pharsale).

L’épopée latine

Jean-Louis Charlet s’emploie à montrer qu’une épopée latine au XVIIIe siècle, n’a rien d’exceptionnel. Après Claudien, dernier grand poète épique païen, deux traditions perdurent : l’épopée mythologique et l’épopée politique. Et de citer notamment à la Renaissance, le filon d’épopées historiques et politiques : les princes étaient des mécènes qui finançaient des poètes de cour (il existe donc une Sforziade (1454), d’Antonio Cornazzano, une Borgiade, etc.)
Au XVIIIe siècle, on trouve les épopées de Marie-Thérèse d’Autriche (relatant des événements de 1741-1745). Il y a aussi le filon de la découverte de l’Amérique : au moins cinq épopées en latin (écrites par des Italiens, des Allemands ou des Tchèques) justifient la conquête de l’Amérique par les Espagnols (c’est écrit dans le contexte de la Guerre de succession d’Espagne). D’autres épopées toujours en latin racontent les expéditions hollandaises au Brésil et portugaises en Afrique.

Pourquoi écrites en latin ? Parce que le latin est la langue de culture dominante en Europe, la langue de l’enseignement, la langue d’écriture dans la République des Lettres, au moins dans le domaine des Sciences, de la Médecine, du Droit. Même si les langues vernaculaires commencent à investir ces domaines à partir de la Renaissance, le latin perdure au moins jusqu’au XIXe siècle (il sera par exemple la langue officielle de l’Empire hongrois jusqu’en 1844).

Nobili-Savelli pouvait écrire son épopée en toscan puisqu’il a été un excellent traducteur en toscan des vers lyriques d’Horace. S’il a choisi le latin c’est vraisemblablement pour deux raisons : une raison littéraire personnelle, car écrire une épopée (le grand genre littéraire) en latin est un fait de gloire ; une raison politique, car il s’agissait d’être lu par le plus grand nombre et le latin était la langue des lettrés européens.

Il existe trois formats d’épopées :
– les très grandes (Homère, Virgile)
– les épopées en minitatures (environ 600 vers)
– les épopées moyennes (comme le Rapt de Proserpine de Claudien, 395 ap. J.-C.
L’hypothèse partagée par Durazzo et Charlet est que le Vir Nemoris (dont nous avons les deux premiers chants) serait devenu, une fois achevé, une épopée moyenne en quatre chants, au lieu des deux chants dont nous disposons. Ce qui aurait donné le plan suivant :
F.-M. Durazzo imagine le schéma suivant en s’appuyant sur les effets d’annonce dans les deux premiers chants :
– I. Serment de défendre la liberté, bataille contre les Français et fuite dans la montagne.
– II. Hiver et retour du printemps. Rencontre avec l’émissaire français, à qui le héros raconte l’histoire de la Corse.
– III. Poursuite de la résistance et échauffourées avec les Français.
– IV. Retour en gloire de Pascal Paoli, grâce à l’aide des Anglais et retour de la Liberté.

Les raisons de s’intéresser au Vir Nemoris

L’originalité du Vir Nemoris, dans ce tableau littéraire, est qu’il n’est pas une épopée courtisane, qu’il rapporte des faits tragiques contemporains de l’auteur et qu’il y a une forte implication personnelle de l’auteur. Cela en fait un texte unique dans l’histoire littéraire des épopées latines.

Jean-Louis Charlet évoque les trois raisons qui l’ont fait s’intéresser à ce texte :
1. C’est une épopée politique dans laquelle l’auteur est personnellement engagé. Il choisit le latin parce qu’il veut toucher tout le monde, toute l’intelligentsia européenne et pas seulement l’Italie.
2. D’un point de vue technique d’écriture, une de ses étudiantes, Mademoiselle Gareddu-Delfini, travaillera sur les influences (Ovide, Virgile ?)dans l’écriture latine de Nobili-Savelli : le texte contient de beaux vers, l’auteur a le sens du vers latin. Il s’agira de placer l’auteur dans la tradition et l’histoire de l’hexamètre.
3. Certaines descriptions de paysage sont stupéfiantes. L’auteur a le sens de la nature (qui n’est pas un simple décor symbolique) : montagne, forêt, cascades, grottes. Un peu à la manière d’un auteur contemporain, Bernardin de Saint-Pierre décrivant les paysages exotiques de l’île de France (future île Maurice) en 1787.

F.-M. Durazzo met en garde l’étudiante de M. Charlet contre sa traduction du Vir Nemoris. C’est la première en langue française, le texte est parfois difficile et nous n’avons pas les manuscrits originaux ; il y a donc des possibilités d’erreur dans la traduction de F.-M. Durazzo.

L’histoire du texte

L’hypothèse de Durazzo est que le texte a été écrit entre 1771 et 1772, d’un seul tenant, et non entre 1771 et 1774 comme le pensaient Viale et Savelli, en s’appuyant sur un passage où ils croyaient voir une allusion à la politique de Narbonne ; en 1790, Paoli demande à Savelli d’écrire sur son retour en Corse (l’a-t-il fait ?) ; Savelli meurt en 1807 en ayant renoncé à achever et publier son poème épique ; son petit-fils remet le manuscrit inachevé à Salvatore Viale, dans les années 1830-1840 qui après l’avoir copié et corrigé (manuscrits dont nous disposons) le confie à Niccolò Tommaseo, le patriote et écrivain italien qui prépare son édition en amputant largement le texte de Savelli. Le Vir Nemoris est inclus en 1846 dans l’édition des Lettres de Pascal Paoli. Mais Tommaseo a gommé les passages émouvants, païens, sensuels afin de rendre le texte plus catholique, bourgeois, moins choquant pour l’esprit de l’époque.
Alors que le Vir Nemoris est l’œuvre d’un homme jeune (29 ans), bouillant, qui utilise la référence latine et mythologique pour proposer un éloge de la Liberté dans des scènes fortes : la nièce de Circinellu qui se jette à ses pieds en le suppliant de l’accepter dans son « armée », les marches dans la neige, etc. C’est un texte juvénile, émouvant.

En 1930 et en 1931, deux traductions en italien (dont une en hexamètres dactyliques) paraissent, avec l’intention de prouver l’italianité de la Corse, dans le cadre de l’irrédentisme. Cette récupération d’un texte du XVIIIe siècle par Tommaseo puis par l’irrédentisme italien montre que, selon F.-M. Durazzo, le Vir Nemoris, doit d’abord susciter un intérêt historiographique et littéraire (et ne doit pas être récupéré politiquement, par exemple par le nationalisme corse actuel).

En effet, Nobili-Savelli, au moment où il écrit, croit dur comme fer au retour de Paoli et de la République corse ; il fait un pari sur l’avenir que l’avenir démentira (Circinellu meurt en 1772, la République Corse ne revient pas). Or l’une des caractéristiques de l’épopée classique est de relater des faits anciens et ancrés dans la mémoire collective, où le merveilleux reste possible. Ecrire une épopée moderne, comme l’a fait avant Savelli Lucain, racontant la guerre civile entre Pompée et César, survenue un siècle avant lui rend difficile la présence du merveilleux. Savelli va plus loin que Lucain en s’attachant à des faits contemporains et à un Héros (Domenico Leca) vivant. Il remplace le merveilleux par les croyances traditionnelles aux esprits, encore bien vivantes en Corse à son époque.

Suite à l'annonce de ce café littéraire sur la liste de diffusion de "cuurdinazione corsa", les questions suivantes ont été envoyées par mail, puis posées aux invités le soir du café :

"La présence féminine de la nièce dans une épopée"

Elle n’est pas originale ni étonnante. On peut citer la reine Camille dans l’Enéide, la tradition des Amazones, Jeanne d’Arc et l’évocation liminaire dans le Vir Nemoris à la déesse Diane, la chasseresse.

"Quelle a été la motivation profonde de F.-M. Durazzo pour écrire cette traduction ?"

F.-M. Durazzo déclare aimer les projets impossibles, le défi. Puis il indique qu’il a été captivé par le texte de Savelli, il s’est laissé entraîner par la beauté des vers, il a ressenti une émotion littéraire devant le texte latin. Enfin, il y avait le désir d’attirer l’attention publique sur cet ouvrage.

"Un tel texte était-il destiné à la lecture à haute voix ?"

M. Charlet indique que toute poésie est toujours musique. Ensuite, il existait l’exercice des recitationes, lectures publiques dans la culture européenne. Dans l’enseignement en latin, chaque élève apprenait par cœur des milliers de vers (Virgile, Ovide, Horace) qui étaient récités en faisant attention à la scansion. Hugo connaît l’Énéide par cœur ; Baudelaire et Rimbaud écrivent des vers en latin. De plus on parle latin, il existe entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle des manuels de latin parlé pour les voyageurs se déplaçant en Europe (latin commercial et juridique). Donc l’aspect oral d’un tel texte est tout à fait banal.

"Pourquoi Savelli a-t-il placé le nom de sa femme (Nobili) à côté du sien et même avant le sien ?"

Un tel ajout n’est pas absolument original selon F.-M. Durazzo. Selon un des participants au café littéraire, il serait possible que ce soit pour manifester encore plus fortement un lien familial avec Pascal Paoli, Savelli tout comme sa femme née Nobili étant cousins du Général de la Nation.

La question suivante, reçue par mail là aussi, a été posée à Jean-Marie Arrighi, auteur de nombreux ouvrages sur la Corse et la langue corse qui a répondu par mail :

"J'aimerais avoir plus de renseignements sur ce prêtre résistant. Je n'ai rien trouvé, y compris dans l'Encyclopaedia Corsicae (Editions Dumane ) Faisait-il parti d'un mouvement politique ? Etait-il Paoliste ? A-t-il entraîné d'autres curés dans cette résistance ainsi que des laïcs ? De quel côté penchait le clergé à cette époque ? Merci de bien vouloir éclairer ma lanterne."

Sur Circinellu on ne sait pas tant de choses. Il s'appelait Domenico Leca, Son surnom doit être en rapport avec une tonsure (circinà = couper les cheveux en rond), Il a fait des études à Gênes puis à Rome avant d'être curé dans son village de Guagno. Après Ponte Novu il a juré pendant la messe de ne pas déposer les armes et a fait prêter le même serment à ses paroissiens. Il a gagné Vivario avec eux et participé à la défense du Pont du Vecchio avec Abbatucci. Il tient ensuite le maquis et refuse les propositions de Marbeuf disant "vouloir soutenir la patrie et mourir libres, et avoir leur cef en exil mais non soumis, et la force ne vaincra pas la raison". Il se comporte à la fois en combattant et en prêtre (aide aux ennemis blessés). Il bénéficie visiblement de l'estime de l'adversaire.
Après avoir gagné le Fiumorbo, il y est trouvé mort en 1771 dans une grotte à Ania. Mirabeau prétend l'avoir rencontré au maquis, et même avoir été l'amant d'une de ses nièces qui l'accompagnait, mais il a une tendance à la mythomanie...

Sur la question religieuse dans la révolution corse, il y a quelques pages dans mon Histoire des Corses. A p art les évêques génois, les prêtres et moines participent à la lutte. Il faut voir aussi qu'à part Paoli lui-même, les gens de plus haute culture dans la Corse d'alors (Natali, Salvini, les professeurs de l'Université) sont tous des religieux, et les cadres politiques aussi (Guelfucci, Rostini). Je pense que Circinellu est le seul cependant à s'être battu les armes à la main après la conquête. L'abbé Rostini, d'ailleurs ancien aumônier du Royal Corse, est en assez bons termes avec les Français et assassiné peut-être pour cette raison (mais peut-être pour d'autres).

L'intérêt de Circinellu est qu'il résiste clairement au nom de l'Etat corse détruit, alors que beaucoup de résistants de l'époque tournent au "banditisme" micro-local, avec des groupes composés de leurs parents et amis, et sont dès lors pris dans des affrontements claniques locaux (Pace Maria Falconetti, Marzu Acquaviva).

Merci à tous les participants !

La discussion reste ouverte.

lundi 26 janvier 2009

VIR NEMORIS (1)

Très rapidement (trop), vous dire que j'ai lu et que je relis (par petits bouts), très régulièrement, un ouvrage incroyable à bien des égards : le "Vir Nemoris" (écrit entre 1770 et 1771 ?) de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli.

Allez voir l'ouvrage sur le site de l'éditeur, Albiana, et d'une façon ou d'une autre découvrez l'histoire de ce manuscrit, de ses traductions mais aussi des récupérations de son "message" par le Risorgimento au XIXème siècle et par le Fascisme au XXème, jusqu'à cette édition enfin intégrale, aujourd'hui.
Il s'agit d'une épopée inachevée (deux chants), écrite en latin. Il s'y exprime la lamentation et la colère de Circinellu, le prêtre rebelle, figure historique réelle à la légende bien connue, devant "l'anéantissement" du jeune Etat corse indépendant après la défaite de Ponte Novu.
Nous reviendrons longuement sur ce texte. Nous devons l'établissement du texte latin et sa traduction en français à François-Michel Durazzo : qu'il soit longuement remercié pour avoir redonné vie (bien longue j'en suis sûr) à cet incroyable ouvrage, à la fois document historique, monument littéraire et événement pour notre imaginaire.

Qu'un texte en latin (une langue "morte") puisse à ce point avoir de l'importance pour notre imaginaire corse actuel me laisse rêveur ; j'en suis positivement enchanté.

Une question : y a-t-il d'autres textes latins qui aient cette valeur pour notre littérature ?
Je crois me souvenir que Monseigneur de la Foata a aussi publié des oeuvres en latin mais je ne les connais pas ; que certaines chroniques historiques (le premier genre littéraire de notre littérature) ont été écrites en latin (le "De rebus Corsicis" de Petrus Cyrnaeus, mais je ne le connais pas et existe-t-il une traduction en français ?). Autre signe : deux chansons dans l'album du groupe Manât ont été écrites en latin par Rinatu Coti ("Petrae sicut" notamment) !

Question subsidiaire : y a-t-il d'autres littératures qui mettent à l'honneur et présentent comme susceptibles d'une lecture actuelle des textes écrits en latins ?

Donc, voici les premiers mots latins (dans ce blog) de la littérature corse :

Astrorum terraeque decus, soror incluta Phoebi,
tu, dea, quae ualles crispato lumine adumbras :
grandia corda uirum tu tollis ad ardua, tentant
perficiuntque tuo sublimia numine coepta.
Tu, dea, tu praesens (quoniam nimus aurea fratris
Lux inimica mihi, patrios ubi fraude penates
Gallia subripuit), nostro sucurre labori.
Te duce, magna peto, duce te quoque magna canendo,
nec prius ausa tegam nectenda murmure conchae.

Que M. Durazzo redit ici avec ses mots :

Honneur des astres et de la Terre, illustre soeur de Phébus,
toi, déesse, qui plonges les vallées dans l'ombre de ta lumière ondoyante,
toi qui portes les grands coeurs à de rudes entreprises,
sous ta protection ils tentent et accomplissent des exploits.
Toi, déesse, qui m'assistes, - puisque la lumière trop dorée
de ton frère m'est hostile, depuis que la France s'est sournoisement emparée
des pénates de ma Patrie -, secours-moi dans cette tâche.
Sous ta conduite, je veux évoquer des faits importants, sous ta conduite aussi, je veux le faire en vers,
et je ne cacherai pas les crimes accomplis, qui ont fait résonner le cor marin.

Plus tard, avec l'autorisation du traducteur, je vous raconterai l'histoire de la traduction des vers 8 et 9 ; elle est superbe et me soulève d'un contentement ultramarin (je ne sais plus qui utilisait cette expression...).

Plus tard encore, j'offrirai à votre regard la lecture par un ami de ce même texte, avec sa permission.

Cela fait beaucoup de promesses, mais je me demande s'il n'est pas dans la nature des blogs d'être d'abord les réceptacles de toutes les velléités, propositions, souhaits et promesses.

A 19:08 il n'y a plus, dans le ciel qui m'environne, que le noir de la nuit et quelques lumières de la ville (Aix), mais c'est tout de même avec cette imaginaire "crispato lumine" ("ondoyante lumière") de la Lune que je termine ce texte.

Quelles sont vos lectures de ce texte ?