Très belle soirée, très agréable : les neuf participants du club de lecture corse se sont retrouvés à la librairie All Books and Co, à Aix. Un grand merci à tous. Voici quelques mots signalant les livres présentés :
- Par Madame Kessler :
* "Les vents de l'oubli. Souvenirs d'une enfance corse", de Pierre Soavi (Albin Michel). Ecrit très simplement, relate une enfance corse qui est aussi celle de la lectrice, d'où le plaisir de l'identification et de la reconnaissance. Madame Kessler nous demande de lire un paragraphe de la page 35 consacré à la vertu de l'honnêteté.
* "Monuments de Corse", de Franck Leandri et Laurent Chabot (Edisud).
* "Almanach de la mémoire et des coutumes", Lucie Desideri et Claire Tiévant (Albin Michel). Y retrouver ici aussi les moments de la Corse passée est un grand plaisir. Madame Kessler utilise ce livre pour raconter la Corse à ses petites-filles : les berceuses, la "merendella" de Pâques, le "catenacciu" de Sartène par exemple. Souvenirs : le pénitent marche entre 20 h 30 et minuit accompagné par la mélopée "Perdono mio Dio", beaucoup d'émotion et de recueillement.
- Par Jéromine Rossi :
*"Lettre aux femmes corses", de Edmond Simeoni (DCL/Sammarcelli). Une critique : l'auteur indique que "la" femme corse était confinée au foyer, l'homme ramenant l'argent à la maison. Jéromine insiste pour signaler que les femmes en Corse ont au contraire beaucoup travaillé à l'extérieur de la maison, aux champs, ramenant de l'argent dans la famille ; argent utilisé pour financer les études des jeunes garçons. Ainsi pour Jéromine, en appeler à un métissage pour rénover les mentalités n'est pas la priorité ; ce qu'il faut c'est changer la mentalité qui a contraint beaucoup des femmes corses à limiter ses ambitions et à éprouver la "peur d'avancer".
- Par moi-même :
* "Gabriel Diana ou Le travail sur soi", de Marie-Jean Vinciguerra (inclus dans le magnifique coffret initulé "DIANA", consacré au travail du sculpteur et peintre Gabriel Diana). J'ai mis l'accent sur le fait que le texte de Marie-Jean Vinciguerra est un assemblage de textes très variés (poèmes, prose philosophique, récits), tous marqués par une vision spirituelle de l'érotisme et du plaisir sexuel : la Beauté comme voie vers la "véritable extase". Important aussi : la thématique sexuelle, érotique est assez rare dans la littérature corse ; il est bon qu'elle soit développée dans des styles très variés, notamment comme chez Marcu Biancarelli (voir ainsi dans le recueil "Stremu Miridianu"). Je lis la page 106, qui présente un dialogue réflexif sur le rapport entre érotisme et nature, érotisme et mort.
- Par Emmanuelle Caminade :
* "Un sel d'argent. Mimoria arghjintina", de Norbert Paganelli et Joseph Nicolaï (coédition A Fior di Carta et La Gare). Emmanuelle dit tout son plaisir devant un livre original qui combine le "regard intrigué" du photographe et le "regard oblique" du poète pour interroger le cliché (des photos des années 70 à 90 à Sartène). Emmanuelle évoque alors Janus, le dieu des portes, des passages et des seuils, qui regarde avant et après, l'intérieur et l'extérieur : fonctionnement qui se retrouve dans la mise en page de Xavier Casanova qui met en regard la photo entière et un de ses détails ainsi qu'un poème en corse et un autre en français. Un beau livre d'art de poche. Nous apprenons que ce livre se vend très bien en ce moment et qu'une réédition est envisageable : nous en profitons pour espérer que le livre connaîtra un format légèrement plus grand ! (A signaler, qu'Emmanuelle Caminade a aussi écrit un billet à propos de ce livre : à lire ici).
Encore un grand merci à l'équipe d'All Books and Co, obligée de nous expulser de la librairie à 19 h 10...
N'oublions pas que le petit rayon littéraire corse d'All Books and Co est un des rares lieux sur le Continent à proposer à la vente, en permanence, un ensemble de livres corses (en corse et en français) ; pour tous les autres livres, n'hésitez pas à passer commande, les libraires connaissent les éditions corses.
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
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jeudi 21 janvier 2010
dimanche 24 mai 2009
Du style laconique
Voici l'un des textes les plus connus de la littérature corse :
COLONS FORA - COLONS TUTTI FORA - A TERRA CORSA A I CORSI - COLONS ESCROCS FORA
Ces mots ont été peints le 24 août 1975 sur les murs de la cave Depeille à Aleria, lieu des fameux "événements". Les inclure ici, sur ce blog, pourrait paraître déplacé, je m'en rends compte.
Mais c'est le travail de Pierre Bertoncini sur les graffiti en Corse qui me conduit à évoquer ici ces inscriptions. Le livre de Bertoncini s'appelle : "L'art du graffiti en Corse. Contribution aux méthodes d'analyse du phénomène graffitaire en Corse", éditions La Marge, en 2001. Issu d'un travail de recherche universitaire commencé en 1996, le livre m'a immédiatement attiré (malgré ses trop nombreuses coquilles !) parce qu'il dirige son regard sur un objet à la fois sensible (la plupart des graffiti sont nationalistes) et difficile à définir (où commence et où s'arrête un graffiti ?). De même, ce travail est à la fois sujet à dénigrement et à moquerie (à quoi bon s'attarder sur des expressions utilitaires aussi pauvres et dérisoires, voire détestables pour certaines ?).
Mais tout de même, écrire (peindre des lettres) sur le "grand corps primitif" qu'est la Corse selon José Gil, c'est un peu du tatouage et c'est dire l'importance que l'on accorde à la qualité expressive des mots !
Voici comment Pierre Bertoncini évoque les graffitis de la cave à Aleria :
Le "drame" d'Aleria est une césure importante de l'histoire contemporaine corse. Paradoxalement, durant la commémoration des 20 ans de ces événements, nous n'avons recensé aucun graffiti les évoquant. Pourtant, nous verrons comment cette "tragédie" a été un événement graffitique de premier ordre.
Dans les jours qui ont précédé l'occupation de la cave Depeille, un graffiti peint à l'aérosol près du local de l'ARC a attiré l'attention des chroniqueurs. Cette inscription, "la canne à pêche ou le fusil", est passé du statut d'inscription interne au mouvement nationaliste (il s'agissait d'une interpellation s'adressant au leader de l'ARC) à celui de pièce historique. Pourquoi ?
Le style laconique des graffiti qui n'a de correspondant que les titres à la "une" des journaux explique la séduction qu'ils peuvent exercer sur des narrateurs, surtout s'ils sont journalistes de profession. De plus, ce qui est écrit, même s'il s'agit d'un graffiti (étant vérifiable suivant les méthodes de critique interne et externe des documents chers aux historiens) avait plus de chance d'être évoqué que nombre de conversations traitant alors du même sujet : "Les paroles s'envolent, les écrits restent".
Le 21 août 1975, un commando de l'ARC engage un bras de fer avec le pouvoir. Des graffiti sont peints sur les murs des bâtiments occupés :
"COLONS FORA - COLONS TUTTI FORA - A TERRA CORSA A I CORSI - COLONS ESCROCS FORA".
Ces graffiti figurent aujourd'hui comme les plus célèbres de l'histoire corse. C'est par différentes ondes chronologiquement espacées que ces inscriptions vont émerger en tant de lieux de mémoire de l'île.
Nous tenterons d'analyser comment ces inscriptions ont peu à peu occupé la position de la partie visible de l'iceberg de l'affaire d'Aleria. Ils n'étaient à l'origine que des éléments parmi d'autres de l'arsenal de propagande de l'ARC que les chroniqueurs et les photographes de ce temps ont remarqué et signalé. En effet, d'autres graffiti avaient déjà été bombés. Des têtes de Maures étaient diffusées sur des bandeaux frontaux, les drapeaux corses tapissaient les lieux où se tenaient les meetings autonomistes. Des tee-shirts, frappés du sigle de l'ARC comme celui que portait E. Simeoni à Aleria participaient à une stratégie de "communication".
Dès le 24 août 1975, la rédaction du quotidien régional "Nice Matin" montre des graffiti dans ses colonnes. Ceux-ci résument synthétiquement le contenu des revendications nationalistes. Un élément dramatique est rajouté dans les photos où une partie de la cave est en feu.
Les chroniqueurs d'alors évoquent ces graffiti dans leurs articles. Ils ne disposent pas, dans le cadre où ils s'expriment, de possibilité d'illustrer leurs discours par des photographies. Evoquer les graffiti permet une écriture descriptive très efficace. Les lettres imprimées rendent très bien la réalité des lettres bombées. Avec très peu de moyens, une ambiance est ainsi rendue."
Ainsi, les lettres bombées deviennent des lettres photographiées (voire filmées) et imprimées. La propagande partisane devient document historique et monument collectif. Le style laconique (il semble que les habitants de la Laconie parlaient brièvement) fait son travail dans notre imaginaire. A preuve : le mot le plus réutilisé - Fora - a connu au moins deux détournements :
- "Arabi forZa" (que l'on peut voir dans le petit reportage qu'André Mariaggi et moi-même avons consacré à Chaouki Ben Saada - voir mon commentaire de 22:13 au billet "Du football corse")
- "Fora ! La Corse vers le monde", titre de la revue menée par Vanina Bernard-Leoni
Je sais que Pierre Bertoncini a terminé et soutenu une thèse sur le même sujet ; à quand sa publication (après une relecture très attentive) ?
Et puisque vous voudrez certainement voir les lettres bombées : voici un document audiovisuel disponible sur le site de l'INA (document qui semble brut, sans montage réel car laissant beaucoup de silences généralement coupés dans une version finale et où l'on voit d'abord un journaliste ouvrir le document par les mots "Une ! Première !" avant d'interviewer Edmond Simeoni le 22 août 1975 puis plusieurs minutes d'images muettes comprenant notamment les lettres bombées sur les murs et aussi - plans incroyables - des centaines de feuilles et de dossiers qui jonchent le sol : image d'une littérature corse allant voir dehors si elle y est...) (AJOUT DU 24 octobre 2009 : désolé, le lien vers le document de l'INA ne fonctionne plus ! Cette vidéo n'existe-t-elle plus que dans quelques mémoires et dans les quelques mots qui la décrivent ici ? Eternelle disparition des formes... Vous pouvez toujours trouver d'autres documents audiovisuels sur ce sujet sur le site de l'INA, mais beaucoup plus formatés, peaufinés, avec une charge poétique moindre.)
Que pensez-vous de tout cela ?
COLONS FORA - COLONS TUTTI FORA - A TERRA CORSA A I CORSI - COLONS ESCROCS FORA
Ces mots ont été peints le 24 août 1975 sur les murs de la cave Depeille à Aleria, lieu des fameux "événements". Les inclure ici, sur ce blog, pourrait paraître déplacé, je m'en rends compte.
Mais c'est le travail de Pierre Bertoncini sur les graffiti en Corse qui me conduit à évoquer ici ces inscriptions. Le livre de Bertoncini s'appelle : "L'art du graffiti en Corse. Contribution aux méthodes d'analyse du phénomène graffitaire en Corse", éditions La Marge, en 2001. Issu d'un travail de recherche universitaire commencé en 1996, le livre m'a immédiatement attiré (malgré ses trop nombreuses coquilles !) parce qu'il dirige son regard sur un objet à la fois sensible (la plupart des graffiti sont nationalistes) et difficile à définir (où commence et où s'arrête un graffiti ?). De même, ce travail est à la fois sujet à dénigrement et à moquerie (à quoi bon s'attarder sur des expressions utilitaires aussi pauvres et dérisoires, voire détestables pour certaines ?).
Mais tout de même, écrire (peindre des lettres) sur le "grand corps primitif" qu'est la Corse selon José Gil, c'est un peu du tatouage et c'est dire l'importance que l'on accorde à la qualité expressive des mots !
Voici comment Pierre Bertoncini évoque les graffitis de la cave à Aleria :
Le "drame" d'Aleria est une césure importante de l'histoire contemporaine corse. Paradoxalement, durant la commémoration des 20 ans de ces événements, nous n'avons recensé aucun graffiti les évoquant. Pourtant, nous verrons comment cette "tragédie" a été un événement graffitique de premier ordre.
Dans les jours qui ont précédé l'occupation de la cave Depeille, un graffiti peint à l'aérosol près du local de l'ARC a attiré l'attention des chroniqueurs. Cette inscription, "la canne à pêche ou le fusil", est passé du statut d'inscription interne au mouvement nationaliste (il s'agissait d'une interpellation s'adressant au leader de l'ARC) à celui de pièce historique. Pourquoi ?
Le style laconique des graffiti qui n'a de correspondant que les titres à la "une" des journaux explique la séduction qu'ils peuvent exercer sur des narrateurs, surtout s'ils sont journalistes de profession. De plus, ce qui est écrit, même s'il s'agit d'un graffiti (étant vérifiable suivant les méthodes de critique interne et externe des documents chers aux historiens) avait plus de chance d'être évoqué que nombre de conversations traitant alors du même sujet : "Les paroles s'envolent, les écrits restent".
Le 21 août 1975, un commando de l'ARC engage un bras de fer avec le pouvoir. Des graffiti sont peints sur les murs des bâtiments occupés :
"COLONS FORA - COLONS TUTTI FORA - A TERRA CORSA A I CORSI - COLONS ESCROCS FORA".
Ces graffiti figurent aujourd'hui comme les plus célèbres de l'histoire corse. C'est par différentes ondes chronologiquement espacées que ces inscriptions vont émerger en tant de lieux de mémoire de l'île.
Nous tenterons d'analyser comment ces inscriptions ont peu à peu occupé la position de la partie visible de l'iceberg de l'affaire d'Aleria. Ils n'étaient à l'origine que des éléments parmi d'autres de l'arsenal de propagande de l'ARC que les chroniqueurs et les photographes de ce temps ont remarqué et signalé. En effet, d'autres graffiti avaient déjà été bombés. Des têtes de Maures étaient diffusées sur des bandeaux frontaux, les drapeaux corses tapissaient les lieux où se tenaient les meetings autonomistes. Des tee-shirts, frappés du sigle de l'ARC comme celui que portait E. Simeoni à Aleria participaient à une stratégie de "communication".
Dès le 24 août 1975, la rédaction du quotidien régional "Nice Matin" montre des graffiti dans ses colonnes. Ceux-ci résument synthétiquement le contenu des revendications nationalistes. Un élément dramatique est rajouté dans les photos où une partie de la cave est en feu.
Les chroniqueurs d'alors évoquent ces graffiti dans leurs articles. Ils ne disposent pas, dans le cadre où ils s'expriment, de possibilité d'illustrer leurs discours par des photographies. Evoquer les graffiti permet une écriture descriptive très efficace. Les lettres imprimées rendent très bien la réalité des lettres bombées. Avec très peu de moyens, une ambiance est ainsi rendue."
Ainsi, les lettres bombées deviennent des lettres photographiées (voire filmées) et imprimées. La propagande partisane devient document historique et monument collectif. Le style laconique (il semble que les habitants de la Laconie parlaient brièvement) fait son travail dans notre imaginaire. A preuve : le mot le plus réutilisé - Fora - a connu au moins deux détournements :
- "Arabi forZa" (que l'on peut voir dans le petit reportage qu'André Mariaggi et moi-même avons consacré à Chaouki Ben Saada - voir mon commentaire de 22:13 au billet "Du football corse")
- "Fora ! La Corse vers le monde", titre de la revue menée par Vanina Bernard-Leoni
Je sais que Pierre Bertoncini a terminé et soutenu une thèse sur le même sujet ; à quand sa publication (après une relecture très attentive) ?
Et puisque vous voudrez certainement voir les lettres bombées : voici un document audiovisuel disponible sur le site de l'INA (document qui semble brut, sans montage réel car laissant beaucoup de silences généralement coupés dans une version finale et où l'on voit d'abord un journaliste ouvrir le document par les mots "Une ! Première !" avant d'interviewer Edmond Simeoni le 22 août 1975 puis plusieurs minutes d'images muettes comprenant notamment les lettres bombées sur les murs et aussi - plans incroyables - des centaines de feuilles et de dossiers qui jonchent le sol : image d'une littérature corse allant voir dehors si elle y est...) (AJOUT DU 24 octobre 2009 : désolé, le lien vers le document de l'INA ne fonctionne plus ! Cette vidéo n'existe-t-elle plus que dans quelques mémoires et dans les quelques mots qui la décrivent ici ? Eternelle disparition des formes... Vous pouvez toujours trouver d'autres documents audiovisuels sur ce sujet sur le site de l'INA, mais beaucoup plus formatés, peaufinés, avec une charge poétique moindre.)
Que pensez-vous de tout cela ?
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