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dimanche 29 avril 2012

"Vaincus...", un extrait de "Pasquale Paoli" (1860) de Guerrazzi

"Vaincus par la grande force de la dépression, ils se couchèrent les derniers et pourtant leur débâcle fut plus dure que celle des autres. Ils sentirent leurs membres se faire pesants, ils soulevaient leurs mains avec fatigue, exactement comme si elles fussent de plomb ; s'ils étaient tourmentés par la faim, ils les étendaient à peine pour prendre la nourriture ou la boisson et il fallait que quelque autre nécessité se fît impérieuse pour qu'ils se déplaçassent de leur couche. L'air lui-même leur était pesant et, sur leur poitrine, ils sentaient une barre de fer, tout comme on en appliquait anciennement sur celle des traîtres en Angleterre. Au début, le besoin d'étirer les bras, de bâiller, de se détendre, les stimulait en permanence puis il leur parut plus utile de rester recroquevillés sans bouger. Souvent, un creux à l'estomac les taraudait, alors ils prenaient deux ou trois gorgées d'eau à la suite ; bientôt les creux se muèrent en crampe et le dégoût de l'eau en soif ; au fur et à mesure, un sifflement continu et croissant écorcha leurs oreilles et devant leurs yeux tourbillonnaient des nuages d'étincelles. Il en était ainsi pour le corps. La faculté intellectuelle ne sommeillait pas, elle se consumait au contraire en pensées vaines, puisque la lumière, idée ou image, sortait, en s'étendant et s'assombrissant toujours plus, l'obscurité. C'était pour eux comme le tourment de l'enterré vivant, ou d'une âme condamnée à la garde de son corps défunt. À la fin, ce point de venait aussi douloureux qu'une pointe de clou ardent, mais non enflammé. Alors des gémissements variés emplissaient ce lieu déjà misérable du fait de tant de malheurs. Si leur coeur battait, ils ne s'en apercevaient pas ou n'y prêtaient plus attention. Sans doute, si ceux qui les recherchaient à mort fussent montés les dénicher jusque là-haut, se seraient-ils défendus, mus par l'instinct qui domine tout animal pour sa propre conservation, mais eux-mêmes, pour sûr, ils n'auraient pas fait un pas pour aller les attaquer, même avec la certitude de les vaincre. Leur plus mortel ennemi pouvait passer à côté d'eux sans crainte parce qu'ils l'auraient bien regardé s'éloigner aussi longtemps qu'il ne fut pas de fusil dans le dos. Ils étaient comme des feuilles sèches demeurées accrochées, au milieu de décembre, sur l'arbre de la vie.

Un jour pourtant, dans un suprême effort, Altobello se mit sur ses genoux. Il marcha à quatre pattes jusqu'à la sortie de la caverne et rafraîchit son front desséché avec de la neige. Secoués puissamment, les fibres de son corps lui donnèrent la force de se relever en s'appuyant aux rochers puis de faire deux ou trois pas au dehors. L'air vif lui occasionna les vertiges habituels, si bien que s'il ne retomba point à terre, ce ne fut que de peu. Il se maintint toutefois, puis, ayant acquis de la vigueur en se dégourdissant les membres, il s'agita. Le sang reflua vif dans ses veines, sa mémoire et sa pensée revinrent dans leur siège habituel.

Quel siège et où ? Je raconte des histoires, je n'écris pas de traité de métaphysique, par conséquent il suffit au lecteur de savoir que la mémoire et la pensée retournèrent dans leur siège, là où, sans doute, sont la pensée et la mémoire.

Et avec la mémoire revinrent les sentiments également puisqu'à peine Altobello eut-il racheté son âme, pour ainsi dire, qu'il revint en arrière et se présenta devant la caverne où il s'exclama : 

"Qui veut voir le ciel ? Qui veut le voir ?"
Aucune réponse, et lui de nouveau :
"Qui veut voir le ciel ?
- Je voudrais, mais je ne peux", répondit une voix que, bien que rauque, Altobello reconnut pour être celle de Ferrante.

Alors, Altobello se précipita, comme s'il craignait l'influence maligne de l'air ambiant et il tira Ferrante hors de la grotte en le prenant sous les aisselles. Là, il lui frotta la neige sur le visage, lui étira les bras et les jambes, l'aida à se remettre sur pieds, le soutint une fois debout. Il parut pourtant que Ferrante n'en était pas grandement satisfait parce qu'il regardait Altobello de travers et continuait à montrer une apparence bouleversée, comme un homme éveillé de force.

"Allons, dit alors Altobello, allons voir si les grottes qu'habitèrent nos prédécesseurs étaient plus agréables que les nôtres parce que nous devons quitter cette caverne pour toujours. Il semble qu'elle exhale de la mélancolie, du plafond comme des parois."

Ce sont les pages 525 et 526 du "Pasquale Paoli, ou La déroute de Pontenovu", traduction de l'italien par Petr'Antò Scolca, publié aux éditions Albiana (2011).

J'aime beaucoup dans ce passage l'association d'un désir constant de lutter (ne pas se rendre) et du désir de vivre (seulement présent chez Altobello). Altobello engage ses camarades à reprendre courage avec une question... non avec un ordre ou un discours argumenté, sans en appeler à la haine, à la vengeance... avec une simple question répétée trois fois : "Qui veut... ?" Il en appelle au désir de vie : "voir le ciel". Je trouve que c'est une très belle scène d'amour (amitié) ; évidemment elle fait plus d'effet quand on a lu les pages précédentes (elle est une étape dans la vie terrible des "proscrits"). Et la première fois que je l'ai lue, emporté par le parcours tragique des jeunes héros, j'ai été surpris, croyant que là peut-être s'ouvrait un horizon plus heureux - un moment lumineux (même si Guerrazzi ne se laisse pas aller à des descriptions qui auraient pu fixer encore plus cette image dans la mémoire - couleurs du ciel par exemple, détails des corps, etc.).

vendredi 27 avril 2012

"Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu", de F.D. Guerrazzi

Non, ce ne sera pas une présentation en bonne et due forme de ce roman historique écrit en italien, publié en 1860, traduit pour la première fois en français par Petr'Antò Scolca et publié par les éditions Albiana en 2011 : "Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu. Roman corse du XVIIIème siècle".

L'auteur (Francesco Domenico GUERRAZZI) est italien, citoyen de Livourne, un homme engagé dans le Risorgimento, condamné à l'exil en 1853, après une révolution ratée dans sa ville natale. Il choisit la Corse comme lieu d'arrivée (en face de chez lui, finalement). Visiblement son obsession est de parvenir à réussir cette révolution et, pour ce faire, l'écriture est un des moyens pour y parvenir : d'où un livre où vont s'entremêler sans cesse deux "voix" :

- la voix de l'auteur Guerrazzi pour appeler à la révolution, à un idéal républicain ; régulièrement l'auteur va interrompre le récit des aventures de ses personnages pour distribuer les bons et mauvais points, pointer du doigt ce que le lecteur doit retenir...

- la voix du narrateur Guerrazzi, qui raconte une histoire où s'entremêlent personnages réels (Pasquale Paoli, James Boswell, et bien d'autres) et de fiction (Santi Giacomini, Altobello, Giovan Brando, Lella, Serena, etc...)...

Et ce sur 560 pages !! Que j'ai lues !! Une à une !!

Certes, je n'ai pas encore lu les poèmes qui encadrent le livre, cela viendra, car ce livre, je vais le relire, pour mon plaisir personnel d'abord mais aussi pour picorer ici et là des pages que je citerai sur ce blog...

Car ce livre (au même titre que le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli) est ABSOLUMENT EXTRAORDINAIRE et désormais INCONTOURNABLE. Je le dis calmement.

Un résumé ? Impossible, ou alors dans les grandes lignes cela donne : une évocation follement romanesque des derniers jours de la Corse indépendante sous le généralat de Pasquale Paoli, et ce à travers des figures à la fois extrêmement singulières et représentatives des vertus républicaines et populaires (le souci de justice, l'amour de la patrie, de la liberté...).

J'ai été frappé par ce mélange d'un discours anti-tyrannique parfois très manichéen (le portrait des officiers de l'armée française ou des Corses qui ont refusé de soutenir Paoli est toujours une charge très violente) et d'un récit qui enchaîne, certes de façon parfois décousue (mais les travaux de couture ne semblaient pas être le premier souci de Guerrazzi) les épisodes d'une tragédie aux tonalités et aux scènes d'une folle inventivité.

Je pense à la première fois où Boswell arrive à Corte et voit Pasquale Paoli en action : il enquête comme une sorte de super Sherlock Holmes ! Il devine tout, comprend tout, prend tout le monde de vitesse ; puis se transforme en un extraordinaire juge de paix, qui arrive à persuader la famille du coupable de la nécessité de la punition la plus grave (la mort) !

Dans ce récit, ce qui me frappe c'est l'association de scènes extrêmement mélodramatiques (qu'on pourrait regarder comme frisant le ridicule par excès de sentiments et de situations contrastées) et de visions extrêmement vivantes, prenantes, enthousiasmantes : comme lorsqu'on lit des récits mythiques (ou les "Misérables" de Hugo ou qu'on voit un film comme "Avengers", si je puis me permettre ce lien...).

J'ai dans l'esprit de nombreuses scènes : dans le bateau français au large de la Corse ; la rencontre entre Boswell et Giacomini à Livourne juste avant ; les discussions entre le mari et la femme, Mariano et Lucia, couple infernal, vénal, traître, mesquin, radin ; Paoli marchant seul près du Pontenovu quelques heures avant la bataille ; l'évasion d'Altobello ; toutes les scènes finales - que je ne dévoile pas ici et maintenant - dans la montagne au-dessus de Corte, qui atteignent au sublime (et prolongent et développent, par variation, celles racontées dans le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli).

Bref, je citerai dans d'autres billets, notamment le chemin parcouru par Boswell pour rencontrer son contact corse à Livourne, Santi Giacomini (deux extraordinaires petites portes pour parvenir à un gardien digne de Cerbère avant d'arriver dans une pièce où s'entremêlent la vie et la mort...). Dans un précédent billet, j'ai cité les pages consacrées au portrait de ce Santi Giacomini :

- A la recherche d'une parole.

Je parlerais volontiers avec qui aura eu le courage de lire ces 560 pages !!! Il faut vraiment le faire, on ne peut plus lire la littérature corse sans cet ouvrage écrit en italien par un exilé du Risorgimento. Ce roman, qu'on peut considérer comme anachronique (au moment de son écriture et au moment de sa traduction en français) contient un nombre considérable d'images, de scènes, de personnages et d'attitudes propres à nourrir l'imaginaire corse contemporain... Ces images, ces scènes, ces personnages et attitudes sont à la fois assez puissamment épiques et lyriques pour s'imprimer dans la mémoire et la sensibilité et assez complexes, étranges, délirantes, dérangeantes pour titiller notre envie de les questionner. Non ?

Bonne lecture, et à bientôt pour discuter !

(Soyons plus clair encore, soyons prescripteur sans honte aucune : IL FAUT ABSOLUMENT LIRE CE ROMAN DE GUERRAZZI !)

(Une information : sont à venir, après ce billet, d'autres billets où j'évoquerai "La Montagne" de Jean-Noël Pancrazi, des nouvelles neuves de notre enquête sur "Ode à la Corse" et Saint-Exupéry, le signalement d'une évocation d'une chanson de Pierre Gambini dans un entretien paru dans la Revue littéraire (éditions Léo Scheer, numéro 53, avril-mai 2012), etc. etc. Et tout ce que vous voudrez bien évoquer vous-même ici, n'hésitez pas à envoyer vos récits de lecture...)

samedi 7 janvier 2012

A la recherche d'une parole...

Ces derniers jours, lecture simultanée de plusieurs textes (de nature et de forme très différentes) :

- "Pasquale Paoli, ou la déroute de Pontenovu", Francesco Domenico Guerrazzi. Roman corse par un Italien du Risorgimento, publié en 1860, première traduction en français (enfin !!) par Petr'Antò Scolca aux éditions Albiana (2011).

- "Première pierre", Annie Drimaracci (éditions Colonna, 2011). Enquête personnelle sur un ancêtre oublié, César Drimaraki-Servò (né et mort à Cargese), auteur d'un recueil de poèmes, "Algues et fleurs" (publié chez Alphonse Lemerre en 1897, republié par les éditions Colonna en 2011)

- "Mutant cinématographique en liberté", article d'Elisabeth Milleliri. Présentation approfondie du film "Sleepwalkers" et entretien avec le cinéaste, Thierry de Peretti (publié dans le numéro de janvier 2012 du mensuel Corsica)

- "Le procès Colonna", par Tignous et Paganelli. Page du "30 novembre" publiée dans le numéro 333 de l'hebdomadaire "24 ore" (du jeudi 5 au mercredi 11 janvier 2012)

Une parole de vérité est-elle possible ? Qui dira la vérité ? A quelles conditions ? Cette vérité sera-t-elle utile ?

Je lis ceci, ce sont les mots d'un des membres du commando qui assassina le préfet Claude Erignac en 1998 : "Vous croyez que je me suis rendu à cette action la fleur au fusil ? Bien sûr que j'avais peur. L'assassinat du préfet est un acte de patriotisme. J'ai surmonté la peur, pour mon peuple qui vit une situation d'injustice. La peur peut vous faire commettre l'irréparable." Et aussi, en réponse à la question si la mort de Claude Erignac a servi le peuple corse : "Hélas ça n'a servi à rien, ça n'a pas réveillé les consciences ! C'est un constat d'échec, un cri de désespoir. La souffrance, c'est que, derrière le symbole de l'Etat, il y a un homme."

Je lis ceci (j'ai déjà vu le film "Sleepwalkers" quand je lis cet article d'Elisabeth Milleliri) :"Autour de deux personnages assez "mutiques" - (il s'agit du brancardier Pascal et de Mustapha, employé clandestin) - un choeur de jeunes gens qui refont le monde. Ou plutôt qui veulent s'imaginer le refaire. Ils sont lucides - en tout cas lorsqu'ils ne sont pas ivres - critiques, mais inertes. Ce sont des causeurs sans cause. La seule parole puissante, susceptible de conduire à une action, fût-elle désespérée qu'ils soient capables de vivre, c'est celle de Camus dans "Les Justes". Du théâtre ! "On voit les choses (paroles de Thierry de Peretti), mais on n'arrive pas à les transformer, à mobiliser des forces, à passer à un autre état que celui de la parole."

Je lis ceci : "Il n'avait sans doute pas tort, puisqu'une nouvelle fois revenue sur mes pas, sur ces traces bien plus qu'à demi effacées, et même si j'ai pu en une semaine glaner quelques bribes encore, je vois bien que l'énigme de mon poète oublié, le secret de sa vie, resteront enfouis à jamais sous les décombres de son tombeau. Il me reste pour tout legs ces quelques mots de lui enfin retrouvés, son recueil en piteux état "Algues et fleurs", donc, sous-titré "poèmes corses", et que j'ai fait restaurer et relier au printemps. En demi-chagrin pour être précise, je ne l'ai pas fait exprès, mais la précision technique prend naturellement un autre sens quand on connaît un peu l'histoire. J'ai choisi pour le dos un cuir bleu outremer sur lequel le relieur a gravé le nom, le titre, le sous-titre et la date en lettres dorées, et un très joli papier moiré aux dominantes vert pâle soutenues du même bleu que le bord. Je suis très heureuse de ce choix en écho au titre du recueil. De mon dialogue secret avec lui, je sais qu'il l'approuve et aurait lieu d'en être fier. Le fait d'avoir fini par trouver ce recueil alors que je n'y croyais plus - même si le bouquiniste à chaque conversation au téléphone m'exhortait à la patience - m'apparaît comme une sorte de petit miracle. Le deuxième étape, celle de la reliure, est rétrospectivement déterminante : un acte symbolique, première pierre, premier pas dans le travail de réparation. Le livre existe - bien que le relieur m'ait avertie de l'état du papier, selon lui trop acide pour se conserver au-delà de quelques années - il redonne vie aux mots et légitimité au poète. Sa présence me communique le désir et la volonté de poursuivre l'aventure." (page 36, "Première pierre").

Je lis ceci : "Santi Giacomini, Corse de Centuri, était assis sur une chaise haute de cuir noir. Bien que nous fussions entrés en avril, il avait le corps enveloppé d'une couverture de laine. Derrière les épaules et aux côtés, plusieurs oreillers du lit le soutenaient. Il toussait continuellement, tantôt doucement, tantôt à s'en rompre la poitrine ; il expectorait avec douleur. On ne pouvait guère connaître son apparence, parce qu'un béret en maille de soie noire, un chapeau et un voile de taffetas vert recouvraient sa tête et une bonne partie de son visage. Et comme si tout cela ne suffisait pas, il protégeait sa vue avec des lunettes vertes, la partie inférieure du visage presque enfouie dans le repli de son col.
On ne pouvait savoir au juste son âge mais, jeune ou vieux, on lisait clairement que la mort était tout prêt d'en solder le compte. La peau de son nez était tellement tendue que l'on pouvait voir les os montrant leurs angles aigus. Ses narines amincies étaient parsemées de tant de croûtes que l'on eût cru un ragoût d'os hachés. Sa peau, moite de sueur, prenait la couleur de la cire rancie et une rayure vermeille balafrait le sommet de ses joues, comme les rayons extrêmes du soleil sur les hauteurs lorsqu'ils appellent les cloches à la complainte de l'Ave Maria. Comment pouvait-il vivre en un tel état, on ne le comprenait pas. L'amour de la patrie le tenait attaché à la vie et c'était justement cela le miracle, et non le seul, de l'amour de la patrie. Cela et rien d'autre, avec une ténacité à stupéfier les médecins, combattait en lui la mort et, depuis un an, il repoussait chaque jour dans sa gorge la bouffée que celle-ci soufflait déjà pour l'éteindre. Ainsi, au milieu de l'hiver, la feuille persiste-t-elle, bien que changée de couleur, à trembler dans le vent grâce à l'une de ses mille fibres qui un jour la tinrent accrochée à l'arbre ; elle ne veut point mourir si elle n'a vue auparavant poindre sur la branche sa joyeuse héritière.
Ce miracle de volonté obstinée tenait dans la main droite un paquet de papiers et dans la main gauche un canif. En parcourant les documents, il laissait parfois sa tête sur les épaules, tellement convulsé que si la mort était venue en cet instant, elle eût alors passé son chemin sans le toucher, en disant : "Le travail est accompli pour celui-ci". Puis l'instant d'après, ses pupilles s'enflammaient sous les lentilles vertes, ses lèvres frémissaient de paroles indistinctes et il tailladait les feuilles de la pointe de son canif avec la férocité que montre le Corse lorsqu'il se jette à corps perdu sur l'ennemi odieux." (pages 41 et 42 du "Pasquale Paoli" de Guerrazzi).

Voilà ce qui me plaît : cette tension que tous ces mots faibles (poèmes perdus, conversations sans but, réponses lors d'un procès, paroles indistinctes d'un mourant) peuvent entretenir avec les "grands" discours qui les ont précédés ou finalement intégrés, sauvés (les discours sur les valeurs, sur la Corse, son Histoire, son Identité). En tant que lecteur, je n'aime pas sacrifier telle ou telle partie de la "parole littéraire corse" ; je préfère les faire jouer entre elles. Imaginer des rapprochements qui peuvent paraître incongrus ou choquants (le commerçant paoliste de Guerrazzi et le membre du commando des Anonymes ; les poèmes mineurs d'un amoureux des Lettres fin 19ème et les mots de Camus dans "Les Justes" ; les conversations "sans cause" de quelques jeunes gens et le passage à l'acte inutile des "patriotes" condamnés par la justice ; etc.).

Je lis avec plaisir, parfois avec un plaisir fou, tous ces textes : j'ai l'impression qu'ils "disent" vraiment quelque chose, que ce quelque chose est de l'ordre de l'imaginaire, où les fables, les formes, les figures se recomposent sans cesse. Pour dire à la fois

l'horreur de la violence,

et l'enthousiasme de l'amour - la virulence de l'amour patriotique -,

la joie de prendre de la distance avec cette adhésion patriotique, avec humour, avec le sourire (en lisant Guerrazzi, c'est ce que je ressens : j'aime son amour sincère de la Corse indépendante et je souris à la mise en forme qu'il lui donne, l'excès de ses images),

l'angoisse de voir représenter les impasses de la société insulaire (voyez cette scène hallucinante - pour moi, mais je sais que d'autres n'ont pas aimé ce film - de l'autopsie dans "Sleepwalkers"),

et la confiance renouvelée dans les forces de la création artistique : mettre en film l'errance et le silence, mettre en récit ce qui était dispersé entre tombeau et livre en ruine, raconter la "déroute" et ce qui lui survit,

etc.

etc.

(Bon, je sais que ce billet ne ressemble pas à grand chose, mais ne comptez pas sur moi pour des présentations claires des oeuvres et textes - vous pouvez en parler autrement, bien sûr, ici ou là : si un blog est à ce point précieux c'est qu'il n'y a pas de contrainte économique et éditoriale. Certes le pire et le meilleur peuvent surgir, mais bon, voyons le meilleur, lisons le pire et discutons-en !

Vous avez peut-être d'autres avis sur tout ce qui vient d'être dit ??)