Je me souviens avoir appris sur le site d'Angèle Paoli l'existence de ce journal toujours inédit : un vrai fantôme.
Je me souviens de mon émotion, lorsque, en 1990 ou plus sûrement 1991, à Bastia, j'achetai la cassette audio intitulée "Miroirs de la mort", au libraire Ernest Centofanti, lorsque sa librairie se trouvait en bas du boulevard Paoli je crois.
On y entend (j'entends encore) la voix de Ghjacumu Gregorj dire : "La critique est aisée, l'art est un labyrinthe."
Je chéris le volume de ses "Chroniques irrespectueuses sur l'Histoire des Corses" (edizione di L'Accademia di i Vagabondi).
Et dernièrement, on m'a offert sa "Nouvelle Histoire de la Corse" (Jérôme Martineau éditeur), achevé d'imprimer le 31 juillet 1967... Evidemment, l'historiographie corse a fait des progrès depuis quarante ans, mais la valeur du travail historique de Gregorj me paraît être à la fois celle d'un contradicteur qui assume sa subjectivité (et un travail stylistique d'écrivain, qui introduit des raccourcis, des bons mots, des métaphores, des dialogues et des anecdotes dans son récit historique) ainsi que d'un révolté, toujours du côté des opprimés (donc avec un point de vue social et pas seulement identitaire). Un exemple d'Histoire engagée et sensible.
Ainsi, c'est l'être singulier que fut Ghjacumu Gregorj qu'il me plairait de découvrir grâce à la lecture de son "journal" ; la singularité de son regard et de sa sensibilité ; ce que cette singularité fait avec l'imaginaire corse (comme il le fait en parlant d'amour, de désir, de mort, de littérature, et de l'odeur de la nepita, notamment, dans "Miroirs de la mort" : d'ailleurs, qui d'autre a cette cassette et l'a écoutée ou l'écoute encore ? Qu'en pensez-vous ? Est-ce que ce n'est pas une oeuvre unique dans la littérature corse ?).
Donc, sur le site d'Angèle Paoli ("Terres de femmes"), j'ai appris ceci :
"Je (= Angèle Paoli) profite de cet événement (un homage rendu à l'écrivain) pour annoncer officiellement aux amis de Ghjacumu Gregorj que je dispose d’un des manuscrits inédits de l’écrivain (dont j’ai mis en ligne ci-dessus un extrait). Un manuscrit que, peu avant sa mort, celui-ci avait remis en mains propres à l’un de ses amis éditeurs en vue d’une publication. Un manuscrit en attente d’une prochaine édition donc, quand aura été réglée la question des ayants droit."
Ceci fut écrit le 5 novembre 2006 !
Et depuis, pas de nouvelles d'une éventuelle publication : ni de son fils Orfeu Vittoriu, ni de l'association des amis de Ghjacumu Gregorj qu'il préside (quelqu'un sait-il comment les retrouver ?)
Si ce texte mérite publication, pourquoi attendre ?
Pour finir, voici un extrait de sa "Nouvelle Histoire de la Corse" (tiré du chapitre "La mort de Pascal Paoli") :
"Ah ! combien Paoli avait eu raison d'écrire jadis, à la lumière de cette histoire romaine dont il avait communiqué le culte au nouveau César (= Napoléon Bonaparte) :
"Les guerres civiles sont le suicide des peuples, le tombeau de la liberté et souvent l'école des grands caractères ; il est rare qu'elles n'aboutissent au despotisme du plus habile, et voilà par quels motifs elles sont des époques de deuil dans l'histoire."
Quelques jours après la mort du Babbu, sur le champ de bataille d'Eylau, devant les 25 000 cadavres russes et les 18 000 cadavres français, Napoléon pense, peut-être, à ce deuil dans l'histoire lorsqu'il dicte pour un bulletin de la Grande Armée :
"Ce spectacle est fait pour inspirer aux Princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.""
La bataille d'Eylau comme champ de bataille de l'imaginaire corse, et de sa littérature... Voilà qui me fait aimer les libertés historiques de Gregorj !
(La bataille d'Eylau vue par Balzac, c'est dans "Le colonel Chabert" : "Le colonel Chabert ? Celui qui est mort à Eylau ? Lui-même monsieur !"... La littérature et les fantômes...)
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
Affichage des articles dont le libellé est Honoré de Balzac. Afficher tous les articles
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samedi 12 décembre 2009
mercredi 28 janvier 2009
Est-ce bien de la littérature corse ?
Vous le savez, ma conviction est faite, et pourtant j'estime qu'elle est absolument discutable.
Oui, la page que je vais citer me semble tout à fait abonder l'ensemble mouvant et très hétéroclite que j'appelle ici "littérature corse". Puisque cette page joue un rôle dans l'imaginaire corse (à discuter là aussi).
Certes, on a beaucoup parlé du miroir déformant de la littérature romantique française, miroir dans lequel la Corse aurait été figée, mais d'une façon ou d'une autre nous avons participé à la fabrication de ce miroir (voir les analyses éclairantes d'Eugène Gherardi sur les sources du "Colomba" de Mérimée, autre livre corse d'importance, dans son étude publiée chez Albiana, "Esprit corse et Romantisme" (2004), particulièrement les pages 248 à 261).
Il va sans dire qu'une telle page joue aussi, bien évidemment, un rôle dans l'oeuvre complète de l'auteur, dans l'histoire littéraire du roman européen et dans la littérature française du XIXème siècle.
Je n'ai pas encore lu ce livre en entier, je ne suis pas allé plus loin que les vingt premières pages, et pourtant, je ne me lasse pas de relire les premières lignes : elles sont occupées par une famille corse, dont le père - qualifié par l'auteur "d'étranger" - cherche à rencontrer Bonaparte, afin de lui demander de l'aide.
Voici les mots de Balzac :
En 1800, vers la fin du mois d'octobre, un étranger, accompagné d'une femme et d'une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez longtemps auprès des décombres d'une maison récemment démolie, à l'endroit où s'élève aujourdh'ui l'aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois. Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour regarder alternativement le palais consulaire et sa femme assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue parût ne s'occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l'amour, unissait ces deux êtres, et animait d'une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il semblait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait, elle s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l'expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après être demeuré longtemps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : - Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous.
Cela a été écrit en 1830, le texte s'intitule "La vendetta" et même si j'ai parfois l'impression de lire "Astérix en Corse" en moins drôle (l'"air farouche" sera repésenté chez Goscinny et Uderzo par des éclairs jaillissant des yeux), je me dis qu'il est bien vu - puisque notre peuple a notamment le génie de la fabrication des ruines - de placer cette famille "auprès des décombres d'une maison récemment démolie".
Cette famille, cette maison. Elles forment ensemble une figure. Et si je la complète avec la présence encore invisible de Bonaparte qui se trouve à l'intérieur des Tuileries, alors Destruction et Construction se trouvent intimement liées : à cette époque Napoléon est consul et remet en chantier l'aile nord du Louvre, mais la famille corse qui vient se rappeler à son souvenir apporte avec elle une histoire pleine de dévastation et de meurtre.
Dans une petite littérature comme la littérature corse (dont les conditions de naissance et de vie sont difficiles), il est peut-être intéressant de suivre les métamorphoses de ce thème ambivalent de la "maison récemment démolie"...
Qu'en pensez-vous ?
Oui, la page que je vais citer me semble tout à fait abonder l'ensemble mouvant et très hétéroclite que j'appelle ici "littérature corse". Puisque cette page joue un rôle dans l'imaginaire corse (à discuter là aussi).
Certes, on a beaucoup parlé du miroir déformant de la littérature romantique française, miroir dans lequel la Corse aurait été figée, mais d'une façon ou d'une autre nous avons participé à la fabrication de ce miroir (voir les analyses éclairantes d'Eugène Gherardi sur les sources du "Colomba" de Mérimée, autre livre corse d'importance, dans son étude publiée chez Albiana, "Esprit corse et Romantisme" (2004), particulièrement les pages 248 à 261).
Il va sans dire qu'une telle page joue aussi, bien évidemment, un rôle dans l'oeuvre complète de l'auteur, dans l'histoire littéraire du roman européen et dans la littérature française du XIXème siècle.
Je n'ai pas encore lu ce livre en entier, je ne suis pas allé plus loin que les vingt premières pages, et pourtant, je ne me lasse pas de relire les premières lignes : elles sont occupées par une famille corse, dont le père - qualifié par l'auteur "d'étranger" - cherche à rencontrer Bonaparte, afin de lui demander de l'aide.
Voici les mots de Balzac :
En 1800, vers la fin du mois d'octobre, un étranger, accompagné d'une femme et d'une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez longtemps auprès des décombres d'une maison récemment démolie, à l'endroit où s'élève aujourdh'ui l'aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois. Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour regarder alternativement le palais consulaire et sa femme assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue parût ne s'occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l'amour, unissait ces deux êtres, et animait d'une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il semblait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait, elle s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l'expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après être demeuré longtemps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : - Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous.
Cela a été écrit en 1830, le texte s'intitule "La vendetta" et même si j'ai parfois l'impression de lire "Astérix en Corse" en moins drôle (l'"air farouche" sera repésenté chez Goscinny et Uderzo par des éclairs jaillissant des yeux), je me dis qu'il est bien vu - puisque notre peuple a notamment le génie de la fabrication des ruines - de placer cette famille "auprès des décombres d'une maison récemment démolie".
Cette famille, cette maison. Elles forment ensemble une figure. Et si je la complète avec la présence encore invisible de Bonaparte qui se trouve à l'intérieur des Tuileries, alors Destruction et Construction se trouvent intimement liées : à cette époque Napoléon est consul et remet en chantier l'aile nord du Louvre, mais la famille corse qui vient se rappeler à son souvenir apporte avec elle une histoire pleine de dévastation et de meurtre.
Dans une petite littérature comme la littérature corse (dont les conditions de naissance et de vie sont difficiles), il est peut-être intéressant de suivre les métamorphoses de ce thème ambivalent de la "maison récemment démolie"...
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