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mercredi 26 octobre 2016

Littérature corse à la télé / Mémorial de Sainte-Hélène

Au village. Une édition en deux volumes du Mémorial de Sainte-Hélène, éditions Famot de Genève, 1979. Y lire par morceaux, des paragraphes. En 2016, ces mots de... quand, déjà ?... Je regarde : des mots du mardi 5 novembre 1816 (je n'ai pas fait exprès !!)... Je connaissais un collègue qui utilisait la Bible comme oracle, comme guide lorsqu'il se sentait égaré ; vieux comme le monde, ça, laisser les grandes oeuvres au hasard (pas de hasard pense-t-on alors) donner la clé (après on façonne la serrure autour de la clé, c'est bien connu... the keys are on... sur la porte, donc la page de couverture, le titre c'est la clé... Ulysses...) ; on s'égare ?

Le titre, donc ? Le Mémorial de Sainte-Hélène. Le souffle sacré de la mémoire ? Pourquoi pas. Je n'y crois pas trop... Le souffle, plutôt, donc presque rien... les derniers souffles. Que nous souffle-t-il ? Que nous chante-t-il là ? Allons... allons...

Par exemple ceci (mardi 5 novembre 1816, tapé ici le mercredi 26 octobre 2016) :

L'Empereur continuait de demeurer enfermé chez lui. A l'heure de son bain il m'a fait appeler comme les jours précédents. La guérison de sa bouche avançait; mais ses dents demeuraient encore fort sensibles. Il a repris la conversation de la veille sur la contexture des parties du globe, c'était en ce moment, de la part de l'Empereur, une véritable veine de passion géographique. Il a pris ma Mappemonde et parcourait la distribution irrégulière des terres et des mers; il s'arrêtait sur le grand plateau de l'Asie, passait à l'étendue de la mer Pacifique, au resserrement de l'Atlantique; il se posait des questions sur les vents variables et les vents alizés, les moussons de l'Inde, le calme de la mer Pacifique, les ouragans des Antilles, etc., et trouvait sur la carte, aux lieux mêmes, les solutions physiques et spéculatives que la science donne en ce moment sur ces objets. Cet à-propos le ravissait; il comparait, méditait, objectait, prononçait et disait : "Ce n'est vraiment qu'avec des tableaux que l'on peut faire des rapprochements: ils éveillent les idées et les provoquent. Que vous avez bien fait de mettre en tableaux l'histoire, la géographie, leurs circonstances remarquables, leurs difficultés, leurs phénomènes, etc., etc. Votre livre m'attache chaque jour davantage."
L'Empereur a terminé par faire demander les plus anciens voyageurs. On lui a apporté le moine Rubruquis, l'Italien Marco Polo: il les a parcourus, se plaignant qu'on y trouvât à peine quelque chose; ils n'avaient plus d'autre prix, disait-il, que leur vieillesse.

Ah, rêver et réfléchir sur une mappemonde... Les mouvements de la croûte terrestre, la dérive des continents, la tectonique des plaques... Le regard de Napoléon Bonaparte sur l'Atlas du Comte de Las Cases, sur l'île de Sainte-Hélène; mon frère et moi reliant les points des différentes villes de nos voyages rêvés sur la mappemonde punaisée au mur de notre chambre, à Ajaccio dans les années 1980; le personnage joué par Gérard Guerrieri dans son film Fin de règne et donnant une leçon de géomorphologie : à voir ici (Réplique culte de Fanfan : "Nous, de ce côté-là, on est tranquille.")

Par ailleurs, je vois avec plaisir une série de petits reportages sur des écrivains corses (Jean-Yves Acquaviva lundi, Jo Antonetti hier) sur la chaîne France 3 Corse Via Stella ! Excellent ! Ce sont des reportages de Sébastien Bonifay.

Ainsi, nos médias s'enrichissent de nouveaux objets pour faire connaître cette littérature. Espérons qu'il sera possible de les revoir, et diffuser en cours (par exemple).

Et puis, à quand des "tableaux" de Littérature Corse comme ceux de l'Atlas du Comte de Las Cases, afin de nous permettre de mieux "comparer, méditer, objecter" ?

Je ne sais pas. Les vieux rêves.

Vieux comme le monde.

O chì piacè ! (Je me demande si ce Mémorial de Sainte-Hélène ne représente pas l'alpha et l'oméga de la littérature corse. Sans rire. Voir ici un autre billet s'en inspirant.)

lundi 16 juillet 2012

Café littéraire Musanostra du 15 juillet 2012 : un compte rendu personnel et discutable

C'est avec un grand plaisir que j'ai assisté hier au café littéraire organisé par l'association Musanostra. C'était sur la terrasse de "Sandwiches-Land", sur la route de San Lorenzo, entre Ponte Leccia et Francardo. Un coin sympathique, ombragé, une trentaine de participants, une grande variété d'interventions, qui donnent envie de lire, de découvrir, plus quelques livres à acheter, proposés par Françoise de la librairie Le Point de Rencontre (Bastia) ou par l'auteur lui-même (Antoine Périgot pour "Opera Umana").
On gagne toujours à sortir de chez soi pour aller à la rencontre des autres (qui souvent à peu de choses près nous ressemblent furieusement, d'où la belle idée difficile qu'est le dialogue, la discussion, le temps passé ensemble, pour mieux distinguer, à un moment donné, ce qui nous singularise).

C'était la première fois que je pouvais assister à un de ces fameux cafés littéraires animés de façon très détendue et cordiale par Marie-France Bereni. Je n'allais donc pas me priver du plaisir de rencontrer et d'écouter des amoureux des livres et des arts !

Plusieurs livres furent présentés : "A défaut d'Amérique" et "Mort et vie de Lili Riviera" de Carole Zalberg, la traduction française de "Murtoriu" de Marc Biancarelli, "Le Sermon sur la chute de Rome" de Jérôme Ferrari, "U minimu gestu/Le moindre geste" de Stefanu Cesari, "Voxpoesi" de Henri Etienne Dayssol, "Un philosophe en Corse" de messieurs Marchi et Establet, une dizaine d'ouvrages concernant le personnage historique de Théodore de Neuhoff (roi de Corse durant sept mois, au XVIIIème siècle), la traduction en corse du "Projet de constitution pour la Corse" de Rousseau (traduction de Stefanu Cesari), "Cent'annu centu mesi" et "Ombre di guerra" de Jean-Yves Acquaviva, "Opera Umana" d'Antoine Périgot, "3 balles perdues" de Sylvana Périgot, un recueil de recettes de cuisine corse traditionnelle par Christelle aux éditions du Cursinu, l'autobiographie de Pablo Neruda, "J'avoue que j'ai vécu" et "En attendant Robert Capa" de Susana Fortes, il fut aussi question de la prochaine création d'une maison d'édition juridique.

J'ai acheté trois livres (je me restreins, c'est difficile, mais il faut, et puis, je retournerai à la librairie prochainement !) : "Mémoire(s) de Corse" aux éditions Colonna, "A défaut d'Amérique" de C. Zalberg (éditions Actes Sud) et "3 balles perdues" de Sylvana Périgot (édition Eolienne).

Et maintenant quelques remarques qui ont traversé mon esprit, ici reprises, en vrac :

Du lien entre les lectures
Une même personne a évoqué les ouvrages de Neruda et sur Capa, et elle a notamment mis l'accent sur deux faits similaires racontés dans ces ouvrages, à savoir la mort d'une personne proche (Lorca pour Neruda, la photographe Taro pour Capa). Cela m'a frappé. Je me suis dit, que cherche-t-on quand on lit ? Que retient-on ? Ce qui nous convient, construit, hante, ronge ? Dans tous les cas, la prochaine fois que j'aurai "J'avoue que j'ai vécu" entre les mains, je chercherai d'abord et tout de suite le passage où Neruda évoque Lorca racontant un cauchemar atroce.

Un acte fabuleux : éditer un livre, rééditer un livre
Carole Zalberg a annoncé que "Mort et vie de Lili Riviera" reparaîtrait bientôt chez Babel, la collection poche d'Actes Sud. J'en suis très heureux, je pourrai conseiller cette lecture, notamment à mes élèves (club lecture du Lycée Vauvenargues à Aix-en-Provence). J'avais adoré ce livre, parmi tous ceux de cet auteur que j'avais lus pour les rencontres littéraires de "Racines de ciel" en 2011. Et Marie-France Bereni aussi l'a beaucoup apprécié. Un livre qui vit ! Magnifique ! Histoire fabuleuse et construite de façon astucieuse (Carole Zalberg, présente, a judicieusement rappelé l'entrecroisement des deux fils chronologiques - du présent au passé et du passé au présent), histoire extrêmement émouvante, et drôle aussi, d'un personnage inspiré de Lolo Ferrari, de son "calvaire" (dixit Zalberg) et en même temps (en tout cas dans mon souvenir) de sa puissance de vie, de volonté de vie personnelle. Le personnage du père (qui vivra ou croira vivre sa propre liberation sexuelle) faisant un contrepoint étrange et drôlatique à ce parcours tragique.
A été présentée la parution par la maison d'édition corse Eolienne d'un premier roman, écrit par Sylvana Périgot (soeur d'Antoine) : couverture noire et jaune, hisoire de faire comprendre aux Français et au Italiens qu'il s'agit bien d'un polar, ou du moins que cela prend cette forme ; une histoire de forêt, de rapport entre les hommes et les femmes et peut-être plus encore entre les hommes et la nature. A peine feuilleté l'ouvrage, aperçu l'originalité de l'écriture, bien envie de trouver les deux heures qui me permettront d'y aller plus en détail !

Le plaisir infini des anecdotes
Un véritable plaisir pour le conteur, pour les auditeurs, un art de vivre, que l'on cultive beaucoup en Corse, notamment en le croisant avec cette passion des récits et réseaux généalogiques. Ce plaisir-là nous a été donné par Jean Marchi, co-auteur de "Un philosophe en Corse" (édition Albiana), ouvrage qui analyse sociologiquement la correspondance échangée par ce professeur de philosophie au Lycée de Bastia entre 1882 et 1884. Les lettres ainsi analysées donnent à voir la "réalité" non littéraire de la vie insulaire de cette époque-là. Monsieur Marchi a enchaîné les anecdotes et liens généalogiques de toute une société d'intellectuels et d'universitaires pour expliquer comment il en était arrivé à travailler durant cinq ans à cet ouvrage. Avec beaucoup d'humour, dans un esprit gentiment satirique. Bien envie d'acquérir l'ouvrage, et notamment pour le chapitre qui évoque comment Monsieur Goblot (le philosophe en question) a, avec sa soeur, appris l'italien et le corse, notamment à travers la pratique de traductions (de poèmes de Leopardi, par exemple ; ce qui me fit penser que le grand poète corse Anton Francescu Filippini a lui aussi proposé des recréations en langue corse de poèmes du grand poète italien, traduction analysée par Paulu Desanti dans le recueil sur la traduction "Baratti" (Albiana/CCU).

Ruines : le vide et le plein
C'est Antoine Périgot (je n'ai même pas ouvert son ouvrage, "Opera Umana" ! Honte à moi, la faute sera bientôt réparée) qui a évoqué ses photographies de batiments désertés par les hommes, patrimoine et savoir-faire oubliés éparpillés sur l'île, en parlant d'un mariage du vide et du plein, le plein des mémoires humaines (je pense à cela maintenant : peut-être qu'en Corse nous aimons par-dessus tout les fantômes, que nous pouvons faire jouer à notre guise, dans nos discours et nos images ; Carole Zalberg, écrivain d'origine juive polonaise, dira aussi ce jour-là être attachée à la Corse par cet amour commun des Disparus - les morts, nos fantômes). Antoine Périgot a évoqué ces villages entiers abandonnés pour être recréés à côté (Cambia, Novella - les noms disant bien le changement), souvent, suivant des légendes très similaires, à cause des fourmis ou des mouches, indices concrets de puissances dévastatrices comme la peste et autres fléaux. Et c'est alors - forte émotion pour moi - qu'il évoqua le site archéologique de l'âge du bronze (au lieu-dit Rusuminu, me semble-t-il) qui se trouvait à dix minutes de notre tablée littéraire : émotion car j'avais participé, avec mon frère aussi, à plusieurs années de campagnes de fouille sur ce site, passionné d'archéologie que j'étais alors, avec, notamment Messieurs Magdeleine, Ottaviani, Nebbia. Nous avions mis à jour deux torre, des murs, des foyers, et c'est le dernier jour de la dernière campagne, après des centaines de tessons qui n'étaient même pas des bords (Howard Carter et Lord Carnavon étaient bien loin, maintenant, de mon esprit...), que nous trouvâmes le trésor : une fibule !

Corps de femmes/Femmes de corps
Bon les expressions ci-dessus ne sont pas très heureuses mais c'est ce qui me vient à l'instant, quand je repense aux prises de parole de Carole Zalberg évoquant son dernier roman, "A défaut d'Amérique" (troisième volet de sa trilogie sur les rapports difficiles mère/fille lorsque la mère est une "mauvaise mère", expression refusée par l'auteur, à quoi elle préfère le plus doux et plus douloureux "mère empêchée"), ou "Murtoriu" de Biancarelli, ou encore "Mort et vie de Lili Riviera". Cette puissance parfois hostile de femmes qui durent se montrer fortes, parfois au détriment des autres, des proches, ou d'elles-mêmes. Il faut maintenant que je relise la trilogie en une fois, histoire de voir tous les fils entre générations et personnages : "La mère horizontale", "Et qu'on m'emporte", "A défaut d'Amérique".
C'est cette même thématique qui court dans le petit récit autobiographique qu'est "L'illégitime", publié dans la collection Les riches heures aux éditions Naïve : histoire d'amour et de mort, dramatique et sensuelle, dans la Corse des années 80, lorsque Carole Zalberg travaillait pour Kyrn magazine et sillonnait l'île. J'ai lu ce texte, je l'ai trouvé bien trop bref, j'aurais voulu avoir bien des développements, bien des précisions ! Ou alors il fallait cette brièveté pour pouvoir évoquer ce qui est ainsi de l'ordre de l'illégitime. Le livre est accompagné des images de Denis Deprez, grand dessinateur, qui évite bien soigneusement de dessiner aucun personnage, mais bien plutôt les lieux, rues, golfe et montagnes (oui c'est à Ajaccio que cela se passe).

Sept mois et des livres à n'en plus finir
Oui, sept mois de règne et de nombreux ouvrages maintenant pour évoquer, encore et encore, la figure de ce Roi de Corse, élu par des Corses (ce serait la grande nouveauté) en 1736. La présentation rapide et neutre des ouvrages évoquant de façon historique ou romancée, m'a un peu laissé sur ma faim. Mais finalement la vie (et la vie littéraire) c'est aussi beaucoup, qu'on le veuille ou non, un grand brassage d'idée communes, d'informations collectivement transmises, qui fabriquent ou confortent nos certitudes. J'aime bien alterner entre de tels moments et des moments de remise en question, de doutes, de débats contradictoires, de choix aussi. Ainsi, j'ai en mémoire les premières pages des "Mémoires" de Sebastiano Costa, traduits, présentés et édités par Renée Luciani, Mémoires qui sont à mettre à part des ouvrages historiques qui traiteront de Théodore, puisque c'est un texte à la fois politique et littéraire de cette époque-là. J'ai une furieuse envie de prendre un jour le temps de me plonger dans ces deux volumes qui présentent la version en italien originale et la traduction en français de 1972, voilà un texte qui brasse fortement l'imaginaire, je trouve (comme celui de Nobili-Savelli, le "Vir Nemoris" ou ceux de Natali et Salvini, ou les Lettres de Paoli, ou le roman de Guerrazzi au 19ème siècle). Et puis dernière chose : est-ce que quelqu'un peut dire si oui ou non la "Lettre de Frédéric de Neuhoff à Pascal Paoli" est un canular ? Editée chez Materia Scritta, je n'ai plus l'exemplaire sous la main, mais j'ai toujours gardé en tête (peut-être est-ce dit dans l'ouvrage lui-même) que cette lettre avait été écrite aujourd'hui afin de faire passer une critique du paolisme et nationalisme qui s'y réfère.

Biancarelli, Ferrari, Cesari, Acquaviva
Nous avons affaire là avec des auteurs de la nouvelle génération, celle qui a commencé une oeuvre, à la fois très personnelle et consciemment collective, dans les années 2000, et dont l'ambition est d'abord et avant tout de produire de la littérature, mais bien sûr avec une matière personnelle forte (et au premier chef leur expérience singulière de la Corse, mais bien sûr pas seulement). Enfin, cette génération (il y a bien d'autres auteurs non mentionnés ici) qui a sorti la littérature corse de son adolescence. Bon je reviendrai sur les ouvrages de ces auteurs. "Murtoriu" et "Le sermon sur la chute de Rome" ont été présentés comme des romans extraordinairement bons, complexes, puissants (avec en prime le retour de l'humour chez Ferrari). "U minimu gestu/Le moindre geste" : écriture bilingue (corse/français) de Cesari est accompagné de peintures de Badia (artiste qui fut de l'aventure du Teatru Paisanu avec Dumenicu Tognotti), beau croisement de générations et d'arts ; bientôt des expositions à Ajaccio et Bastia de l'ensemble des peintures inspirées des poèmes de Cesari ; seuls les visages ont été retenus pour cette publication, visages magnifiques, traversés de couleurs comme l'ocre, le jaune, mais je n'ai pas regardé dans le détail ; cela m'a fait penser à l'art brut ou naïf, que j'aime beaucoup. Bon, à lire, à voir, à méditer. "Ombre di guerra" vient d'avoir le prix des Lecteurs de Corse : Jean-Yves Acquaviva récolte donc là son deuxième prix, pour son premier et seul livre publié, bravo. J'avais déjà dit sur ce blog les raisons de ma déception et de mon plaisir à la lecture de cet ouvrage. Est confirmée alors l'annonce de la traduction en français par Stefanu Cesari, nous l'attendons avec impatience. Comme pour les trois autres nommés, on sent qu'une oeuvre commence, nous sommes plusieurs à la réclamer à son auteur !

La po-é-sie se dit à hau-te et douce voix
Une belle surprise pour moi qui m'a amené à changer d'avis, à manifester de la curiosité pour ce que je n'attendais pas, ou que je refusais a priori : la diction de certains poèmes d'Henri Etienne Dayssol par lui-même ou par Cesari. Micro branché, voix de basse qui transmet aux auditeurs le discret sourire qu'arbore le poète, grand corps souple et corpulent, voici que la poésie - et j'ai lu sur Internet plusieurs poèmes de HE Dayssol qui ne m'avaient pas convaincu du tout, où je lisais surtout du lieu commun ou de la versification facile, bref, comment imaginer que j'allais acquérir un ouvrage de cet auteur ? oui à ce point-là (ne m'en voulez pas de cette franchise, peut-être blessante, je ne le veux pas, pourtant, mais c'est pour mieux apprendre à nuancer sa pensée qu'il est nécessaire de l'exposer le plus sincèrement possible, non ?) ; et qu'entends-je ? Eh bien j'entends avec l'assistance ce jour-là des adresses lyriques extrêmement bien dites, bien rythmées, je suis emporté, certaines syllabes commençant un vers (toujours brefs, les vers) nous faisant penser à un mot et puis c'est un autre qui vient (effet de surprise à l'intérieur même du vers), plaisir qui fait sourire de voir revenir une image simple à la fin du poème, remaniée, rénovée, gentiment. Un vrai don, dans tous les sens du terme ; j'ai applaudi avec joie et maintenant j'irai voir les mots imprimés, aidé de la voix de l'auteur. Tombé d'accord avec lui en discutant sur la haute nécessité de ce partage quotidien de poésie, partout où on ne l'attend pas, à haute et douce voix.

Plaisir sans fin
Oui la littérature corse  nous offre des jouissances infinies, un orgasme perpétuel ! C'est une sorte d'orgie permanente pire que les plus hauts faits mirvellesques. Qu'apprends-je ? La confirmation des premières Rencontres littéraires de Penta di Casinca, le 13 août, organisées par Françoise Ducret (libraire du Point de rencontre, donc). Ach, je ne pourrai pas y être mais je vais suivre cela avec grand intérêt, il faut des comptes rendus, des enregistrements vidéos, etc. ! J'y reviendrai dans un prochain billet avec le programme détaillé : il s'agit de "Scritti isulani", donc d'une manifestation centrée sur les littératures insulaires (à mettre en rapport avec le Salon du livre insulaire d'Ouessant).

Bon, si certains des propos de ce billet vous paraissent mériter une réaction quelle qu'elle soit, ne vous bridez pas, offrez-vous ce plaisir !

Ah, ce café littéraire de Musanostra était consacré aux coups de coeur de chacun. Personnellement, je voudrai citer, ici, les ouvrages suivants :
- le "Don Quichotte" de Cervantès, oui, vous connaissez, mais connaissez-vous la traduction de Jean-Raymond Fanlo (édition Livre de Poche, 2008) ? Hispanisant et spécialiste de la littérature de la Renaissance, il a mené un travail extraordinaire. Sa préface est magnifique, avec humour et érudition elle donne à comprendre et à goûter ce grand roman comique mais aussi ce qu'est la littérature de la Renaissance, les plaisirs et difficultés de la traduction des classiques, et la littérature en général.
- "L'enfer" de... non, pas de Dante, mais de René Belleto (POL, 1986). Extraordinaire roman noir comique qui se déroule pendant un mois d'août caniculaire dans un Lyon quasi désert ; la voix du narrateur personnage, Michel Soler, petit-fils déjanté du Meursault de Camus, est un mélange extraordinaire de précision, d'indécision, de contradiction ; l'intrigue délirante et onirique associe Bach, les organes de la vue (ou de l'aveuglement), des virtuoses du piano, une mère adoptive incompréhensible, un suicide réussi et raté, un Norvégien qui pleure, des bolides, une Dauphine... Génial.
- allez, avant d'y revenir plus précisément, le grand oeuvre littéraire qu'est l'album "Albe sistematiche" de Pierre Gambini ; des chansons corses et électros qui vous trottent dans la tête, sans cesse, variations sur les désirs d'émancipation dans une société qui préfère l'unanimité.

Bref, ce fut un vrai et grand plaisir que d'assister à ce café littéraire !

lundi 20 février 2012

"Ombre di guerra" di JY Acquaviva : un parè di GML

Merci beaucoup à GML pour l'envoi de sa lecture du premier roman de Jean-Yves Acquaviva, "Ombre di guerra" (Albiana).

Jean-Yves Acquaviva hè un autore oghjincu natu in 1969 in cuntinente hè chì hè vultatu à campà in u so paese quand’ellu era giuvanottu. A lingua corsa l’hà fattu divintà a so lingua materna cum’ellu l’hà scrittu nant’à u blog « pour une littérature corse ». Hè un novu autore chì ha pubblicatu per avà une poche di nuvelle, un accolta di puesie è u so prima rumanzu : Ombre di guerra.

Issu rumanzu mette in scena sfarenti parsunnaghji : u principale hè Ghjuvan-Tumasgiu è i sicundarii sò a so mammone Celestina è u so zione Sicondu.

Ghjuvan-Tumasgiu hè un giuvanottu chì hà pocu è micca cunnisciutu u so babbu mortu in guerra di u 40, quand’ellu avia sei anni è a so mamma morta mentre u partu. Hè statu allivatu da a so mammona è u so zione, fratellu di u so babbone mortu in paese, à a fine di a guerra di u 40. Esciutu da una famiglia di pastori chì ùn anu avutu a scelta di a so cundizione, li tocca à andà in Ecchisi à studià, ma li crepa u core di lascià si ghjente è lochi. Per ùn dispiace à a mammona è à u ziu franca quantunque u mare senza accede tutalmente à e so vulintà di vede lu studià u drittu o a medicina ma avviendu si versu studii di storia. In fatti issa disciplina l’hà sempre intarrissatu ch’ella tratessi di a Storia di u mondu o di quella più intima di a famiglia. Una s’ampara in i libri è l’altra in e veghje ma à veghja Sicondu è Celestina ùn palesanu nulla. Ghjè issa curiosità chì muta in brama di verità chì hà da ghjestice u rumanzu, fattu à flashback chì ci portanu da u paese à l’Algeria, passendu per Bastia, Ecchisi è u Chemin des dames è prisintendu ci parsunaghji varii cum’è una mammona corsa, un eroe pinzutu di a prima guerra, un sigantinu talianu o ancu un cullaburatore fascista di a siconda guerra mundiale.

A lingua aduprata hè schietta, senza artifizii cù rivendicazione dialettale appena palese, pare ancu una lingua materna. Aduprendu un stilu lindu è piacevule à leghje ma travagliatu assai per intratene u suspens è ciuttà u littore in l’embiu di i parsunnaghji, issu libru si leghje faciule in a so forma parchì porta, cù geniu, u littore in viaghju ma u so fondu è più difficiule à parcepì. Issa parcizione infatti hè senza difficultà prima, ma arreca quistione esistenziale e prublematiche storiche o famigliale ch’elle sianu, ancu s’è sicondu l’autore « il est vain de chercher plus loin que ce qui est écrit ». Sia ciò ch’ella sia issu rumanzu chì li hè aghjà statu rimpruveratu d’esse troppu manicheanu colpa di e parsunalità di i so parsunnaghji chì sò un pocu troppu caricaturale, si palesa piuttostu esse un rumanzu psiculogicu è micca muralizatore. Ammintendu sughjetti sucetali varii senza entre ci troppu l’autore sà tene a so piazza di scrivanu senza cascà in nisun trappula. U narratore chì hè forse l’autore stessu, ci sparghje i so sintimi, aprendu ci una cria e porte di a so intimità dendu ci cusì u laziu di cunnosce megliu l’autore è l’omu.

lundi 13 juin 2011

"Ombre di guerra", Jean-Yves Acquaviva


Voici donc quelques mots pour évoquer ma lecture de ce court roman de Jean-Yves Acquaviva. Je l'ai lu avec plaisir, de courts chapitres se succèdent ; l'histoire, bien que fondée sur un ou des secrets de famille, à la fois sentimentaux et dramatiques, est claire ; le personnage principal, Ghjuvan Tumasgiu, réunit en lui tous les fils de l'intrigue familiale et le thème transversal de la guerre (14-18, 39-45, Algérie). Car le livre est finalement celui de la naissance à la conscience : l'enfant idéalise, puis découvre peu à peu l'atroce vérité, s'interroge sur les autres et sur lui-même, finit par prendre une décision (s'engage dans l'armée en Algérie pendant les "événements"), devient un homme. Les masques une fois tombés, la vérité apparaît bien cruelle. Le livre se clôt sur les pleurs de Ghjuvan Tumasgiu.

Toutefois, cette lecture m'a laissé sur ma faim, comme je le disais dans le billet précédent, j'attends avec impatience que l'écriture et l'histoire du prochain roman de Jean-Yves Acquaviva s'enrichissent, se complexifient ; j'espère que l'on entendra moins le discours qui juge et qui explique, et que le récit gagnera en épaisseur et en ambiguïté. Pour faire écho au "manichéisme" de ce roman, dont parle Marcu Biancarelli dans une de ses chroniques, je dois dire que j'ai eu l'impression d'avancer sans surprise dans une quête de vérité qui aurait pu nous valoir des scènes bien plus fortes, si les personnages avaient été moins tout d'une pièce. Ghjorghju le frère démoniaque et Sicondu le frère martyr. Gino l'Italien magnifique et sacrifié. Le Bien contre le Mal. La Souffrance comme mode principal de relation au monde.

Mais au fond pourquoi pas ?

Dans tous les cas, il y a une scène décrite en deux pages, qui me reste en tête, qui m'a frappé. Que je trouve pleine de significations, même si elle s'inscrit elle aussi dans le système global du récit qui rêve de courts moments de fraternité au milieu des misères et des horreurs du monde. C'est une scène qui se déroule en Algérie, pendant la guerre, où Ghjuvan'Tumasgiu commande un bataillon de harkis. Lorsque de jeunes appelés arrivent pour la première fois dans la caserne, les anciens ont pris l'habitude de les accueillir d'une façon toute particulière :

Ci n'era d'altre di iss stonde felice. Cum'è quandu scalavanu suldati novi, giuvanotti un pocu sbasati, lampati nu 'ssa guerra à u fior'di l'età. L'accuglianu sempre di a stessa manera. A sera, un gran'ripastu in giru à un tavulinone. L'idea era di dà li una prima fiura pusitiva di ciò ch'elli avaianu da campà quì. Di fà li sente chì c'era una vera cumunione trà ognunu di 'ss'omi chì avianu avianu bisognu l'unu di l'altru. È i burlavanu, era a valsa di i galloni. I suldati turnavanu capitani, i capitani sargenti è tocca è fila... Magnavanu, biianu è ridianu cum'è zitelli chì festighjeghjanu a fine di a scola. Avianu imaginatu una piccula cummedia ch'elli ghjucavanu cum'è una pezza di teatru. Fattu cena, Ghjuvan'Tumasgiu vistutu à simplice suldatu, facia nice di liticà si cù un antru militare. Quellu, un capurale, purtava i galloni di cpaitanu. U tonu criscia pianu, pianu trà i dui omi. In giru, u silenziu si facia, i novi vardavanu intransanditi u suldatu chì insultava u so capitanu. Durava, è più andava più mughjavanu. U "capitanu" minacciava è u "suldatu" rispundia. È, d'un trattu, Ghjuvan'Tumasgiu cacciava una pistola, caracta à biancu, è tirava nant'à l'ufficiale chì si lampava in tarra fendu crede ch'ellu era mortu. Dui omi s'arrizzavanu, u ricuglianu è u trascinavanu fora è ognunu ricuminciava, cum'è s'è nulla ùn fussi, à magnà è à beie. A facianu durà una mez'oretta 'ssa cummedia. I giovani chjamati si fighjavanu una stonda, santavugliati. È po ci n'era sempre unu, più curagiosu cà l'altri per pisà si è dì ch'ella ùn si passaria micca cusì, ch'ellu avia da avisà l'altu cumandu, ch'elle esistianu e lege ancu quì. Tandu, Ghjuvan'Tumasgiu cacciava torna a so pistola è li tirava addossu. È mentre chì u "mortu" vultava in a pezza, à tutti l'anziani li scappava a risa. Eccu, eranu battizati, è ancu s'elli ùn ridianu tantu, avianu capitu chì ùn c'era nisun'gattivera nu 'ssi fatti. Eranu vinuti per batte si, per tumbà è forse per more. 'Ssa stonda era un rigalu, fattu da quelli chì cunniscianu digià a durezza di a guerra. Una manera di sparte cun elli 'sse spirate di sole chì lucicavanu qualchì volta in 'ssi tempi di bughjura. Eranu scarsa ma cusì calde.

Oui, c'est bien cette scène qui me reste en tête, et aussi celle citée par l'auteur sur ce blog. Scène d'enfance et de rencontre hasardeuse, qui finalement sonne à mes oreilles comme un autre moment "vrai", quelque chose d'à la fois simple et complexe. Où se croisent des enjeux et des sentiments que le discours final du narrateur n'épuise pas. Ce qui me frappe maintenant, c'est que cette "comédie" du meurtre et de l'impunité jouée par Ghjuvan'Tumasgiu ne fait que répéter, mais par la "fiction", ce que sa famille cachait comme un secret honteux. Changement de costume, manipulation, mise à l'épreuve...

Bon, en fin de compte, malgré un discours qui me paraît trop souvent aplatir le propos, cette histoire est peut-être plus complexe que je n'ai voulu le dire. On va dire que je coupe les cheveux en quatre... D'ailleurs vous pouvez faire part ici de vos propres lectures de ce roman, n'hésitez pas.

Voyez par ici, pour écouter l'auteur évoquer son propre ouvrage :
- en vidéo, sur le site de Musanostra (interrogé par Sébastien Quenot)
- par écrit, toujours sur le site de Musanostra
- sur le site des éditions Albiana : un recueil de poèmes du même auteur, "Tandu scrivu"

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mercredi 13 avril 2011

Marcu Biancarelli chronique "Ombre di guerra" (de JYA)


Donc, voici, avec l'autorisation de l'auteur, la dernière chronique en date de Marcu Biancarelli, à propos du premier roman de Jean-Yves Acquaviva, "Ombre di guerra" (dont vous pouvez lire un extrait ici). Je
souligne et colore quelques phrases, histoire d'y revenir juste après :

A chiestula di Ghjuvan’Tumasgiu inizia quand’iddu scopri, in un libru di stodia, u ritrattu di quattru cumbattanti francesi di a guerra di u 14. ‘Ssi trè omini, sò u so ziu Sicondu, chì l’hà addivatu, u so missiavu Ghjorghju, mortu in 45, un Brittonu chjamatu Constantin Préjean, è un certu Gino, chì pari di duvè firmà, par tutti, inguttupatu da un misteru salutariu. U vechju Sicondu, di Gino, ùn ni voli micca parlà à u ghjuvanottu chì u intarrughighja. Li difendi ancu di mintuvà u so nomu faccia à Celestina, a minnanna di Ghjuvan’Tumasgiu, com’è par ùn scità micca un passatu chì devi dorma par sempri.

A circa di verità durarà tandu l’anni è l’anni pà u ghjovanu Ghjuvan’Tumasgiu. Mossu à studià in cuntinenti, malgradu i so brami d’essa pastori com’è u ziu, avvicinarà a rialità, cruda, à traversu certi lettari piattati in sulaghjolu, o in i quaterni di u vechju Préjean, chì l’avviarà mittindulu puri in vardia : « ùn ti fidà micca sempri à a verità ». Ed hè cù ‘ssa furmulazioni chì u rumanzu di Jean-Yves Acquaviva, « Ombre di Guerra », si pudaria riassuma. À for è à misura chì u ghjuvanottu avanza in i so ricirchi, hè un mondu udiosu chì li cumparisci, un mondu carcu à non ditti, bucii, tradimenti è vilania.

Un mondu chì, dinò, conta i so eroi, omini simplici è anonimi, risistenti à l’ora di u fracassu guerrieru, umili quandu s’agisci di sacrificassi pà l’educazioni d’un urfaneddu. Un mondu chì musca a Corsica d’un tempu. Idealizata ? O ritrascritta in i so veri valori da un autori sciutu da a tarra, è chì voli metta in avanti calchì virtù pusitiva di u so populu ? Par no hè ‘ssa siconda pruposta chì pidda a subrana, tantu ‘ssa famidda di pastori niulinchi, ‘ssa Corsica rurali scuttussata da tutti i cunflitti di l’omini, a pudariamu fà noscia è idintificà.

Acquaviva, chì s’era fattu ghjà cunnoscia annant’à internet è i diffarenti siti corsi di criazioni, pruponi quì, ind’è Albiana, un primu rumanzu chì annuncia unu scrittori maiori pà a literatura corsa. In unu stilu limpidu, in una lingua d’accessu cumunu, è in vinti trè capituli intricciati cù minuzia, riesci à custruiscia una stodia chì u littori, una volta intrappulatu da i primi filari, ùn voli più lintà. Riesci dinò, andendu sempri à l’iscinziali di u racontu, à vesta i so parsunaghji d’una psiculugia sinsibuli, senza nisciuna pompa, à dalli carri è rendacili vicini. Subratuttu, abbraccia cù ghjustezza a sucità corsa paisana, è i trè cunflitti impurtanti chì l’ani ferta è mucata à u seculu passatu : i dui cunflitti mundiali è a guerra d’Algeria, cuntati cù a boci intima è familieri ch’emu intesu tutti in i nosci azzoni rispittivi.

Si pudaria dì chì ‘ssa verità ch’iddu circa Ghjuvan’Tumasgiu, hè infatti a noscia verità cullittiva, quidda chì ci palesa a cumplessità d’una stodia, u paradossu di i sintimenti, è po’ dinò, accantu à a ricchezza d’anima di l’aienti simplici, i sicreti bughji, a bassezza di a ghjilusia, di u razzismu, o a capacità à nocia pà un acquistu indegnu.

Hè certa è sicura chì ‘ssu libru d’Acquaviva hè di quiddi manicheisti. Hè un rimprovaru chì si pudaria fà. Ind’è iddu, è malgradu a cumplessità di i scelti d’ugni parsunaghju, u bravu hè bravu, è u gattivu hè gattivu. Ma hè un aspettu ch’ùn ci hà frasturnatu tantu. Ci vidimu à u cuntrariu un disideriu di renda à u più ghjustu a verità d’una cultura. È ancu a forza di certi scritti di nanzi chì sapiani ghjucà à modu apartu di ‘ssu cunflittu perpetuali trà u bè è u mali. Guasgi pudariamu parlà, evuchendu « Ombre di Guerra », d’un racontu educativu, iniziaticu, è s’iddu ci hè bè un libru chì no vulariamu metta in manu à a ghjuvantù, par esempiu, saria quistu quì. Chì Acquaviva pussedi a qualità supiriori chì faci u gran scrivanu : hè nanzi tuttu un cuntadori, un veru.

Je n'ai pas encore lu "Ombre di guerra", mais je me demande face au constat de Marcu Biancarelli du "manichéisme" de ce récit, si nous avons vraiment besoin d'oeuvres manichéennes... En même temps, il est fait mention d'une recherche de la vérité collective qui fasse place à la "complexité" et aux "paradoxes". Peut-être y a-t-il là le désir de textes dont le "manichéisme" soit un outil de persuasion (d'effet sur le lecteur, de choc émotionnel) et non un outil d'exploration de l'âme humaine... Dans tous les cas, le désir de lire ce livre grandit moi. Et vous, l'avez-vous lu ? Voulez-vous en parler ? Discuter le point de vue du chroniqueur ?

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mercredi 23 mars 2011

Mise au point plus un extrait de "Ombre di guerra" (JYA)


Bon, je discute, avec les uns, les autres, ici, là, au téléphone, par mail, autour d'une table, d'un verre, gentiment ou moins gentiment... bref, je discute. Qu'en ressort-il ?

La nécessité d'une mise au point :

1. ce blog accueille toutes les prises de parole autour des oeuvres corses. Par exemple, si vous aimez la littérature politique, la littérature gastronomique, la littérature scientifique, etc... eh bien, vous pouvez en parler ici ! Par "littérature", j'entends toute oeuvre de l'esprit utilisant une langue pour s'exprimer. Et par "oeuvre", tout travail destiné à rencontrer nos sens et notre réflexion. Ne nous limitons pas à une vision étroite de la littérature (symbolisée par la fiction, et plus encore par le roman), comme j'ai pu le laisser penser ici. Nous avons justement le désir d'accueillir des formes et des propos inouïs. Avis aux créateurs et à ceux qui aiment leurs créations !

2. ce blog ne se veut pas l'unique temple où l'on révère et révèle la seule bonne littérature corse... Il y a bien des façons de faire, bien d'autres lieux, bien d'autres moyens de s'exprimer sur ce sujet. Ce que je pense et ressent ne se veut pas une norme ou une prescription comminatoire. Et ma fréquentation d'une oeuvre s'est toujours trouvée enrichie par la discussion avec des personnes qui ont des avis différents. Donc, aucune prétention de ma part à vouloir régenter quoi que ce soit. Il est hors de question pour moi de dire définitivement et sans contestation ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.

3. cependant, ce blog réclame la possibilité d'exprimer des goûts, des analyses, des jugements et des avis (à propos des oeuvres corses) de la façon la plus libre qui soit. Et professe qu'il est agréable et nécessaire de discuter de ces goûts, analyses, jugements et avis.

Maintenant que cela est dit, passons à la réalité des oeuvres.

Voici, dans ce billet, une modalité d'accès à une oeuvre littéraire corse qui est quelque peu originale. Je n'ai pas encore acheté "Ombre di guerra" de Jean-Yves Acquaviva (éditions Albiana, 2011). J'en ai très envie (puisque j'ai déjà lu les créations de cet auteur sur "Tarrori è fantasia" et qu'après l'avoir rencontré, j'ai plus encore envie de lire ce qu'il a dans la tête). Peut-être serai-je déçu ? (Aïe, aïe... voici un cas d'école : comment se dire entre personnes qui s'apprécient que l'oeuvre de l'autre ne lui paraît pas bonne, voire franchement ratée (jugement tout subjectif et discutable, bien sûr) ? Et surtout comment le dire publiquement, sur le champ littéraire, sans que cela n'apparaisse comme un duel à mort ? Répondre à ces deux questions me paraît fondamental si nous désirons vraiment une scène littéraire corse vivante, non ?)

Où en étais-je ? Ah oui, je n'ai pas encore acheté le roman de JYA. Que fais-je ? Eh bien je lui demande d'envoyer un extrait à publier sur ce blog ! Et il le fait ! Et je l'en remercie vivement !

Et je lis : les premiers paragraphes me font peur (encore une histoire d'enfance avec des galopins traînant leur ennui ?), puis je trouve que l'anecdote racontée m'amène ailleurs, vers un inattendu paradis (il suffisait d'aller, après un détour, dans la maison d'à côté), un paradis qui crée sa propre temporalité, qui vous bouscule dans tous vos désirs, à ne plus savoir ce que l'on désire vraiment. Cela m'a fait penser à la nouvelle "A lenza di u maestru" de Leonu Alessandri (voir ici). Et aussi à des textes comme ceux de Marcu Biancarelli ("U portafogliu" in "Stremu meridianu") ou Rinatu Coti ("La mère et l'enfant").

Le moment que j'ai préféré ? L'étrange sourire de celui qui mange tranquillement ses pêches (e parsiche) face aux enfants échappés contemplant rire aux lèvres le beau poisson qui s'agite au bout de la ligne... Encore une scène de pêche (ici dans tous les sens du terme ! : voir celles dans "Murtoriu" et dans la nouvelle "Piscadori" dans "Prighjuneri", oeuvres de Marcu Biancarelli) qui vient enrichir la thèse sur laquelle je travaille en ce moment : "De la pêche et de la diversité de ses traitements comme critère infaillible de bonne santé d'une littérature"...

Au bout du compte, j'ai lu avec plaisir cet extrait de roman, il faut maintenant s'atteler au reste du livre, je sais. Car la fin m'a tout de même un peu déçu : je pensais qu'ils finiraient tous par partager une cigarette, avant de replonger dans le silence et de retrouver le rythme normal des journées...

Bonne lecture, n'hésitez pas à laisser vos avis :

XI

E PARSICHE È E SIGARETTE

Sicondu ùn vidia in u so amicu c’à un giuvanottu cum’è ellu. N’avianu fattu talmente inseme. È, avà in ‘ssu mumentu cusì intintu di tristezza è di malincunia li vinia à mente ogni ricordu cumunu. U primu era quellu di ‘ssu ghjornu d’estate quandu s’eranu fatti piglià fumendu, da Zia Catalina una vichjetta di u paese.

Tandu, cù u so amicacciu si ricuglianu i mocculi in pianu è si piattavanu per fumà li. Quellu ghjornu di lugliu Sicondu avia arrubbatu, in u pacchettu di u so ziu Pasquinu, una sigaretta sana. A si passavanu, l’anasavanu cum’è s’ellu era qualchi dulciume ch’elli avianu da magnà cù tamanta ingurdizia. È Gino l’avia accesa, tiratu addossu è data à Sicondu chì n’avia fattu u tantu. È tocca è fila, cusì, sin’à brusgià si e dite. Stavanu à l’appumessa, daretu à un scogliu è eranu talmente chjappi c’ùn avianu micca intesu à Zia Catalina chì s’avvicinava. Era cullata à piglià un pocu d’acqua à a surgente è avà era custì di punta à elli è i vardava cù un sguardu chì avaria santavugliatu i più curagiosi. Zia Catalina ùn sapia mancu chì dì, è di tutta manera ùn avaria avutu tempu à ùn dì nulla. I dui zitellacci eranu scappati di corsa sarrata è si ne falavanu versi u paese senza tuccà tarra.
Ghjugnendu vicinu à a casa s’eranu piattati, si dumandavanu cumu fà per sorte si di ‘ss’imbrogliu. À ‘ssu mumentu passava Ziu Francescu, u vicinu, cù una piscaghjola in manu.
« O zì, duve avviate » ?
- Vogu à fà mi una piscata, vulete vene ? »

Sicondu è Gino, senza mancu pinsà chì i soii s’avianu da impinserisce, avianu dettu di sì è eranu partuti appressu à Francescu.
Mentre chì l’omu piscava, i dui amichi stavanu, daretu à ellu, in cucculipì, senza fà rimore è pinsavanu à ciò chì l’aspittava quandu elli avianu da vultà in casa. Di sicuru Catalina avia digià contu tuttu à e so mamme… Ma un antru affare li strignia u corpu, una cosa ancu più forte c’à u pinseru di fà si liticà. Quandu elli si n’eranu andati cù Ziu Francescu eranu quasi miziornu, è avà eranu trè ore ch’elli viaghjavanu indu u fiume. Iè, tutt’à dui avianu a fame, una fame di i cani. U latte è u pane di a mane ùn eranu più c’à un vechju ricordu in fondu à i so stomachi. Ogni tantu ciuttavanu u so capu indu l’acqua per addibbulisce u calore chì li facia bolle u ciarbellu quasi à svene si.
Ùn pudianu dì nulla à Francescu è, di tutta manera quellu, ùn avia nulla à dà li à magnà è ùn saria statu sicuramente micca cuntentu di sente chì i zitelli eranu partuti senza avisà à nimu.
Stavanu muti è pinsavanu chì era forse quessa a paga di a so malfatta.

« Ô zitè quì ci n’hè una grossa, quale hè chì a vole caccià ? »

A voce di Francescu l’avia tolti di e so pinsate è stavanu, mezu imbafati, senza risponde.

« Aiò, unu a vole caccià o nò… ? »
- « Iè, iè date quì ».

Avà Sicondu tinia a piscaghjola cù tutta a forza ch’ellu pudia aduprà è tirava. A pescia era in aria, sbattulava in tutti i sensi è i zitelli a vardavanu ridendu.

« Vardate què, tamanta ch’ella … »

S’era piantatu di parlà, di l’altra parte di u pozzu ci era Pasquinu, u fratellu di Maria, chì stava à fighjà li cù un surisu stranu in bocca. Nu a so manu manca, u ziu di Sicondu tinia trè parsiche. Trè frutti magnifichi, rossi è gialli, impiuti di u sole chì l’avia fatti maturà. Videndu li, i zitelli sintianu u so corpu strigne si ancu di più. L’omu s’era messu à pusà nant’à un scogliu è pianu, pianu si ne sbuchjava una. Sicondu avia spostu a piscaghjola è u vardava fà dumandendu si s’è u so ziu sapia ch’ellu ùn era micca ghjuntu in casa à miziornu. Forse ùn avia micca trovu à Catalina, forse era vinutu à sin’à quì per fà si dui passi, forse… Avà Pasquinu tagliava a parsica à fette fine è à fur di misura e si magnava. Ùn vulianu dumandà nulla à l’omu ma soca i so ochji avianu parlatu per elli.

-« E vulete quesse ? »

Avia dettu Pasquinu cù a so manu tesa versi i dui zitelli. Eranu à pena menu inchieti, ma ùn si vulianu micca avvicinà troppu.

-« Iè… lampa le »

Mentre chì i criaturi mursicavanu indu i frutti cum’è s’elli ùn avianu nè magnatu nè betu dapoi trè ghjorni, Pasquinu s’era avvicinatu è a si discurria cù Francescu. Sicondu era assirinatu, di sicuru u so ziu ùn sapia nulla o qualchisia l’avia sicuramente vistu andà si ne cù Ziu Francescu è nimu ùn si saria imprimuratu di a so assenza nè di quella di Gino. A sera à cena, Sicondu è Gino avianu magnatu, cum’è à spessu, cù Pasquinu è a so moglia Saveria. Ùn avianu figlioli è i zitelli si sintianu ind’è elli cum’è in casa soia, forse ancu megliu c’à in casa soia. È si n’eranu sciaccatu quantu elli ne pudianu tene è po, sazii ch’elli eranu ùn pinsavanu mancu più à a so scappata di a mane. Fattu cena, cum’é sempre, Pasquinu s’era accesu una sigaretta. Saveria, videndu lu fà, avia dettu :
- « Dà li ne una ancu à elli… »

I dui amichi eranu piantati di rispirà, avianu calatu l’ochji è aspittavanu. Ma, cum’è elli ùn sintianu nulla avianu pisatu u capu versi Pasquinu è eranu turnatu à vede à nant’à a so faccia ‘ssu surisu stranu ch’elli avianu scupartu nanzu indu u fiume. Eranu stati zitti è ùn s’era mai più parlatu di ciò ch’era stalvatu quellu ghjornu.



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mercredi 12 janvier 2011

JYA relance une discussion à propos des langues et de la traduction


Cette discussion est née à la suite d'un précédent billet.
J'en fais un billet spécifique afin de lui donner plus de visibilité et de permettre peut-être une poursuite des débats et des essais de traduction (du corse vers d'autres langues, ou d'autres langues vers le corse).

Je me pose une question : qui est "Batti" et quel est son discours auquel fait allusion JYA ?

Bonne lecture, bonne discussion (j'en profite pour signaler que chacun peut ici utiliser la langue de son choix, corse, français, italien, en faisant confiance à l'intercompréhension qui existe entre les locuteurs de langues romanes).

Merci à JYA et à MB, bien sûr.

Anonyme a dit…

È perchè micca traduce à Ferrari in corsu ?

Oh, i socu i vostri sogni piatti, o capità, i socu cusì bè chì qualchì volta à e mio notte, ci site à sunnià in mè, o sò eiu chì m’inframettu in u sognu chì ci fù viaghju di landi è più à a tarra ingrata di a mio zitellina, ‘ssa tarra c’ùn hè più meia, è chì mai ùn hè stata vostra, è i nostri passi vanu longu ‘ssa strada diserta, trà Taghit è Bechar, sottu à a luce d’un spechju di luna giallu, giallu tale un lampione appesu n’un celu senza stelle, vanu mezu à ‘ss’ogetti allacciati da a rena, chì ghjacenu in pianu tucchendu ogni cunfina ingiru à noi, scarpini tacchirotti, robbe stracciate, sculurite è spugliate di i so fili d’oru da u ventu di u disertu, una darbuccà svintrata, un oud senza corde, caspe di ghjuvelli affuscati, scatulelle di ennè è di khôl, biancaria di rasu è piatti andati in pezzi, sfranguglii portadiccia, un pannamentu sanu pianamente impetritu in u silenziu di a mio mente dapoi chì quella chì l’hà assistatu hè turnata fulena, una eternità fà, o capità, è mancu u ventu, puru à suffià suffioni ùn ne face più trizinà e vistiche dissanguinate.

JYA

Anonyme a dit…

Bella prova o JY !

Ghje' sunniighju di fallu scriva in corsu, una nuvella pà Tarrori è Fantasia.

Un ghjornu l'aghju da liallu (pà i peda) à Ferrari, è l'aghju da tena in carciara senza manghjà, fintantu ch'ùn hà resu u so duveru !

Ma a so ch'e ci aghju da sbuccà.

MB

Anonyme a dit…

Iè perchè micca ? Perchè ùn offre à a lingua corsa u tamantu piacè d’intriccià si à e fiure d’un Ferrari, à e storie d’un Hemingway o à e rime d’un Brassens cum’ellu hà fattu Ferrali qualchì tempu fà ? Perchè avè ‘ssu bisognu, leghjittimu s’ellu n’hè hè, di dà à capisce à d’astri ciò chì i nostri ingegni parturiscenu in lingua corsa è quasi mai u cuntrariu ? Ogni volta c’o sentu un discorsu cum’è quellu di Tatti (a socu a riferenza literaria hè più c'à dupitosa), ogni volta ch’elle mi stuzzicanu l’arechje ‘sse parolle chì amentanu « u dirittu à capisce », « u duvere d’esse capitu da tutti », aghju una pinsata per Zia Lolla. Era a surella di babbone, hè morta à novant’anni passati in u 1993 senza avè avvicinatu, in qualchì manera, l’amparera di u francese. In u 1993 ! Quale chì s’hè imprimuratu di u soiu « u dirittu à capisce » ? È po quale hè chì s’hè impisiritu d’un « duvere d’esse capitu da tutti » per dì à ‘ss’omi, cascati in u 1916 per e piaghje di a Somme, ch’elli s’avianu da fà stinzà cum’è cignali per cuntintà à Nivelle è i so pari ? ‘Ss’omi chì ammaestravanu u francese quant’è u porcu ci capisce indu a musica. Ma chì pò fà, u piombu caldu ellu, si face capisce da tutte e razze.
Ùn vogliu mancu à pena dì c’o sò contru à e traduzzione di l’opare corse in d’altre lingue, à cumincià per quella di Moliére. Sicura c’o capiscu a brama di Marcu Biancarelli d’allargà u chjerchju è d’offre i so filari à quelli, sdicciati, c’ùn lu ponu leghje in corsu. Avaraghju, senza nisunu dupitu, a listessa voglia s’è un ghjornu sò publicatu. È soprattuttu vogliu ludà u fattu di pussede ancu eiu a lingua francese, ùn sia c’à per ringrazià à Bernard Lortholary chì un ghjornu hà dicisu di traduce à Suskind. Dicu soladimente c’ùn capiscu micca ‘ssi ragiunamenti chì accettanu senza lotta u fiascu di a nostra lingua (parlu di Tatti). Jérome Ferrari ùn vinciaria tanti lettori lascendu u corsu impatrunisce si di e so magnifiche impennate, ma saria un bellissimu attu di risistenza è si sà chì senza risistenza, ogni cumbattu hè digià persu.
Eiu vogliu firmà un cumbattante di ciò chì pare inutile à tanti spiriti imbugnati da i nuli di l’unifurmisazione, chì per mè a lingua corsa vale tutte l’altre. Iè, vogliu tene a mio spiranza chì ciò chì pare vanu oghje sarà impurtante dumane.

JYA

PS : eiu sò prontu à pruvà à traduce in corsu tuttu ciò ch’ellu vularà scrive Jérome per Tarrori è Fantasia.

(la photo)

lundi 27 décembre 2010

Jean-Yves Acquaviva nous parle de "Vae Victis", de Marcu Biancarelli


Et il fait donc mentir le précédent billet qui se déclarait le dernier de 2010, et qui ne le sera donc pas ! Merci à lui pour cet envoi, en espérant que sa lecture, ses réactions, son point de vue enrichiront l'ouvrage en question. Personnellement, j'ai lu son texte avec un très grand plaisir, j'y trouve la même force vitale que dans les propos de Petru Ottavi lisant "Murtoriu". (J'aimerais d'ailleurs en savoir un peu plus sur les circonstances de la révélation qui "10 ans en arrière" lui ont révélé que la langue corse pouvait tout exprimer ; c'était en lisant quoi, où, comment ?)

Avis aux amateurs de littérature, de littérature corse, de l'oeuvre de Marcu Biancarelli, de "Vae Victis" : discutons (je rappelle que j'accepte tous les commentaires qui évoquent les livres, même virulents, mais pas - ou plus... - les commentaires visant les personnes ou produisant des informations blessantes ou malveillantes. Remember : la critique est Thésée, l'art est un labyrinthe, dixit Ghjacumu Gregorj, dans "Miroirs de la mort"...)... (ça commence à faire beaucoup de points de suspension, tout ça...)

Sè vo vulete risponde in corsu, hè permessu nant'à issu blog ; o in talianu ; o in inglese, ecc. ecc.

Eccu u puntu di vista di Jean-Yves Acquaviva (unu di l'autori publicati nant'à u blog "Tarrori è Fantasia : videte quì) :

« Oh putain ! » Dans un premier temps, je n’eus rien d’autre à dire. Que pouvais-je bien dire ? Ce que je venais de lire tournait dans ma tête en un écho semblant ne plus vouloir se perdre. Je me couche rarement avec un livre s'il n'y a pas d'images, mes instants de lecture sont plutôt diurnes, et maintenant je sais pourquoi. Plus j’avance en âge et plus le sommeil m’est nécessaire, et lorsque j’eus terminé la première phrase du nouveau bouquin de Marcu Biancarelli, je sus que ce soir-là il ne viendrait pas de suite. Deux heures plus tard, en refermant « Vae Victis », j’en fus définitivement convaincu. Au-delà de la qualité littéraire de ce que je venais d’avaler d’un trait, c’était bien le contenu qui me donnait tant de raisons de me relever, pas question de fermer les yeux après ça. Je retournai donc dans mon salon, réveillai le feu dans la cheminée et me mis à parler seul, il fallait que je m'entretienne avec moi même. « Oh Putain ! » Furent donc les deux premiers mots que je réussis à articuler. Un « incroyable » vint leur tenir compagnie immédiatement. Je venais quand même de lire la quasi exacte synthèse de mes propres pensées sur bien des sujets et d'autres qui me donnaient l'occasion d'améliorer considérablement mon score nicotinique du jour en me poussant à de nouvelles réflexions. Certaines de mes pensées formulées avec une verve dont je n'aurais pas l'immodestie de me sentir capable mais correspondant en de nombreux points à ce que j'aurais pu écrire ou dire, à ce que j'ai pu écrire ou dire (surtout dire jusqu'à présent). D'aucuns, esprits chagrins confits de frustration de ne pouvoir penser par eux-mêmes, ne verront peut être dans mes mots que flagornerie ou vantardise, j'aimerais les convaincre que... En fait, non ! Je m'en bats le steak, comme on dit chez moi.

Mon feu ayant repris une vigueur plus adéquate, je repris mon monologue en l'appuyant d'un mouvement de tête vertical. Tout de suite, un frisson me parcourut. J'ai rencontré Marcu lorsque nous fréquentions les bancs de l'Université de Corse il y a plus de 20 ans, et depuis quelque temps, je regrettais de ne pas avoir eu plus de contacts avec lui. Aujourd'hui je m'en félicite. N'y voyez aucunement le fruit de la détestation, bien au contraire. J'étais, en ce temps-là, plutôt dans le camp de ceux qui lui auraient volontiers construit le gibet susceptible de l'aider à expier les « fautes » qu'il s'apprêtait à commettre, jeune con de Corse mal dégrossi que je me forçais à être. Je me vis donc bienheureux d'avoir vécu quelques années de plus avant de rédiger ce commentaire au coin du feu. Bienheureux comme je le fus, 10 ans en arrière, lorsque je reçus en pleine tronche la révélation que ma langue pouvait exprimer autre chose que le « fucone di babbone » et « u tribbiu in l'aghja » et ce sans pour autant me procurer la tentation de les vouer au bûcher de l'oubli. Car, je l'avoue sans honte, j'ai pour l'instant bien plus écrit sur les roses que sur leurs épines.

Je ne cherche pas à le défendre comme je n'ai pas cherché à le condamner en d'autres temps, je le lis simplement avec le plaisir insondable du lecteur anonyme espérant que c'est cela qu'il attend et seulement cela. Et puis croire qu'il a besoin d'être défendu après avoir lu « Vae victis », ce serait un peu, selon moi, comme croire à l'utilité des religions après avoir lu Saint Augustin. Le plaisir de la lecture me suffit, ma famélique production personnelle m'a appris qu'il est vain de chercher plus loin que ce qui est écrit. Débusquer le sens caché d'un silence ou d'une page vierge pourquoi pas, mais lorsqu'un auteur comble ce silence, noircit cette page, nul besoin de creuser plus profond, tout est là sous nos yeux.

Ce qui m'a vraiment troublé dans les mots de Marcu, c'est la similitude de nos expériences, de nos rencontres devrais-je dire, avec la langue corse. Né moi-même loin de cette île, éduqué jusqu'à l'âge de 10 ans loin des préceptes locaux, moi aussi abreuvé de quelques gros mots puérils distillés par ceux qui aujourd'hui baissent le regard en entendant mon fils s'exprimer dans cette langue dont mon enfance fût privée, je retrouve dans la symétrie parfaite de ses phrases un peu de ma propre vie, de mes aventures acquisitives de cette langue qui m'est devenue maternelle. Je retrouve ce refus de la nostalgie soit-disant éprouvée pour des choses que l'on n'a pas connues. Je retrouve cette appréhension critique mais tout de même reconnaissante du Riacquistu, ce morceau de notre histoire qui honore ceux qui l'ont façonné mais ne leur donne aucun droit de juger ce que nous en faisons à notre tour. Et puis je ne peux omettre le regard du nationaliste que je suis et serais toujours, je crois, malgré tout ce que les hommes ont pu faire en matière de distorsion de cette idée. Le nationaliste qui se nourrit de l'utopie de voir ce mot enfin défini par tous de la même façon, celle qui tend à n'en retenir que la seule acception tolérable selon moi, celle de l'aspiration pour cette terre au destin de nation non pas « souveraine » mais libre d'être ce qu'elle est, a été et deviendra. Celle qui induit forcément l'immédiate disparition de ce concept à la seconde même de son aboutissement. Celle qui ne connait que l'impérieuse et absolue nécessité de se remettre en question soi-même avant que les autres ne soit tentés de le faire à notre place. Conduisant immanquablement à cet infect dégueulis de sentences lamentables, prononcées au nom de je ne sais quelle pestilentielle autant que prétendue autorité, à l'encontre de telle ou telle communauté, groupe ou peuple. De celle qui me conduisirent un jour à entendre bouche bée un « journaliste » du Monde me dire, alors que je lui faisais part de mon dégoût de ce déferlement anti-corse : « Ah, quand tu tues un préfet... » Je ne sus que lui répondre que moi, je n'avais tué personne avant de faire un effort surhumain pour éviter de donner du crédit à la théorie du « corse violent ». Oui, cette remise en cause si misérablement absente des discours de ceux qui prétendent nous représenter, cette remise en cause que je vivrais comme une invitation à l'abandon de ce pessimisme désabusé qui prit tant de fois la place de l'espoir dans mon esprit ces dernières années. Je ne présume pas des obédiences politiques de Marcu, aujourd'hui ou même hier, mais cette désillusion que je lis dans ses mots et que je partage, me pousse à croire qu'il a, comme moi, encore un fond d'envie que ça marche. Et tant pis si je me trompe.

Il y a bien d'autres choses à dire sur ces textes ciselés par la faconde de Marcu Biancarelli. Bien d'autres choses mais à quoi bon ? Je ne voudrais surtout pas laisser croire que j'ai tout compris, tout analysé, annihilant ainsi mon propre propos. Je ne suis, après tout, qu'un lecteur heureux d'avoir moins dormi qu'à l'habitude. Je suis sûrement passé à côté de beaucoup de choses, mais qu'importe, je me suis régalé et ça c'est bon. Car la littérature selon moi, ça n'est pas génial ; la découverte du vaccin contre la rage, c'est génial. La littérature, c'est bon ou mauvais, au sens gastronomique du terme, avec tout ce ce cela induit de subjectivité et de jubilation.


Quand même, avant de laisser mourir mon feu définitivement, un mot de ces éditeurs et autres directeurs de publication de feuille de chou pour touriste déboussolé qui veulent nous engoncer dans des cases trop étroites ou croient savoir ce qu'il est de bon ton d'écrire ou pas. Mais non, à quoi bon ?

Et puis, assez parlé de moi, le but c'était quand même de partager les sentiments d'après « Vae Victis ». L'ai-je fait, je crois que Marc dirait : « On s'en fout ! Tu l'as lu, c'est l'essentiel, tu en fais ce que tu veux maintenant. » Je ne peux que vous dire d'en faire autant et de l'aimer ou le détester, n'est-ce pas ça qui compte lorsqu'on lit, se voir offrir des sentiments à éprouver, quoi qu'il y ait derrière. Souvent ce ne sont que des « merci », des « bravo », des « iscia ! » mais quelquefois, comme ce soir, ce sont des « Oh putain ! »


(la photo)

dimanche 31 octobre 2010

"...ùn sarà festa tutti i ghjorni !" : un nouveau blog, "Tarrori è Fantasia"


Les moments d'horreur ne sont-ils finalement pas les plus importants de nos vies ? (Ceux vers lesquels sans cesse notre esprit revient, pour y puiser quelle énergie ?)

Une chasse au sanglier ne peut-elle pas devenir une quête effrénée du châtiment ?

Que cherche-t-on vraiment à faire lorsqu'on (l'écrivain) donne la parole à quelqu'un comme Jeronimus Cornelisz ? (Et que cherche-t-on (les lecteurs) vraiment lorsque nous lui prêtons l'oreille ?)

A quel moment interviendront la terreur et le surnaturel lorsqu'on (le personnage) est un berger solitaire obsédé par une femme imaginaire, femme-soleil qui hante le sommeil ?

Ce sont quelques-unes des questions que je me suis posé à la lecture des quatre billets offerts sur un TOUT NOUVEAU BLOG (même si tous les textes ne sont pas inconnus).

Ce blog s'intitule "Tarrori è Fantasia" et il a été créé il y a deux jours seulement. J'en ai appris l'existence par un message de Marcu Biancarelli via Facebook.

Les auteurs (Petru Larenzu Santelli, Petru Felice Cuneo-Orlanducci, Jean-Yves Acquaviva et Marcu Biancarelli ; et la liste devrait rapidement s'allonger) offrent ainsi la possibilité de présenter d'une façon cohérente un ensemble d'écrits - en langue corse - qui relèvent tous du grand domaine de l'Imaginaire (incluant science-fiction, horreur, épouvante, fantastique... ah, cela me rappelle mes lectures de Stephen King, je pense soudain aux "Tommyknockers", et à sa première phrase (je cite, mal, de mémoire) : "Pour un morceau de métal, le Royaume fut perdu.", ou bien encore à "Ça" et à sa première phrase qui dit à peu près : "La Terreur, qui devait durer vingt-huit ans, s'incarna la première fois dans un bateau de papier flottant dans un caniveau." ; je pense aussi à une nouvelle de Lovecraft, que j'ai adorée, intitulée "Celui qui chuchotait (ou murmurait) dans les ténèbres" - tout un programme - et qui commence ainsi me semble-t-il : "Qu'il soit bien clair dans l'esprit du lecteur qu'à aucun moment de cette histoire je n'ai assisté à aucune vision d'horreur.", génial...)

Heureuse initiative, je trouve, que ce blog "Tarrori è Fantasia" !! Pourvu qu'elle donne l'occasion à tous les créateurs, confirmés ou en herbe, d'aller très loin avec des récits inouïs.

Personnellement, je ne peux m'empêcher de me dire que les imaginaires insulaires contemporains y trouveront un exutoire, un lieu de liberté, un appel à inventer propres à mettre en mouvement les fables, les formes et les figures qui hantent nos esprits.

Une mutinerie nihiliste, une chasse suicidaire, une solitude obsessionnelle, un bagne enfoui dans le coeur et l'esprit... Non ?

(La photo du doux sommeil.)