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mardi 31 juillet 2012

De la critique littéraire dans une société de proximité

Voici une critique littéraire de proximité :

On cherchait un sujet de lecture. Il a demandé Charlemagne, de son frère Lucien. Il a analysé le premier chant, puis parcouru plusieurs autres, puis cherché le sujet, le plan, etc. " Que de travail, que d'esprit, que de temps perdu ! a-t-il observé; quel décousu de jugement et de goût ! Voilà vingt mille vers dont quelques-uns peuvent être bons, par ce que j'en sais; mais ils sont sans couleur, sans but, sans résultat. C'est dans l'auteur une vocation forcée, sans doute, mais encore est-elle mal suivie. Comment Lucien, avec tout son esprit, ne s'est-il pas dit que Voltaire, maître de sa langue et de sa poésie, à Paris, au milieu du sanctuaire, a échoué dans une pareille entreprise ? Comment lui, Lucien, a-t-il pu croire qu'il était possible de faire un poème français en pays étranger, hors de la capitale de la France ? Comment a-t-il pu prétendre établir un rythme nouveau ? Il a fait là une histoire en vers, et non un poème épique. Le poème épique ne comporte pas l'histoire d'un homme, mais seulement celle d'une passion ou d'un événement. Et quel sujet a-t-il encore été prendre ? Quels noms barbares il a introduits ? A-t-il cru relever la religion qu'il pensait abattue ? Son ouvrage serait-il un poème de réaction ? Il sent, du reste, tout à fait le sol sur lequel il fut composé; ce ne sont que des prières, des prêtres, la domination temporelle des papes, etc., etc. A-t-il pu consacrer vingt mille vers à des absurdités qui ne sont plus du siècle, à des préjugés qu'il ne peut avoir, à des opinions qui ne sauraient être les siennes ? C'est prostituer son talent. Quel travers ! et que ne pouvait-il pas faire de mieux ! car il a certainement de l'esprit, de la facilité, du faire, du travail. Or, il était à Rome au milieu des plus riches matériaux, à même de satisfaire à toutes les recherches; il connaissait la langue italienne, nous n'avons pas de bonne histoire d'Italie, il pouvait la composer: son talent, sa position, sa connaissance des affaires, son rang, pouvaient la rendre excellente et classique; il eût fait un vrai présent au monde littéraire, et se fût rendu immortel. Au lieu de cela, qu'est-ce que son poème ? Que fera-t-il à sa réputation ? Il s'ensevelira dans la poussière des bibliothèques, et son auteur obtiendra tout au plus quelques minces articles, peut-être ridicules, dans les dictionnaires biographiques ou littéraires. Que, si Lucien ne pouvait échapper à sa destinée de faire des vers, il était digne, convenable et adroit à lui d'en soigner un manuscrit magnifique, de l'enrichir de superbes dessins, d'une riche reliure, d'en régaler parfois les yeux des dames, d'en laisser percer de temps à autre quelques tirades, et de le laisser en héritage, avec la défense sévère de le publier jamais. On eût alors compris ses jouissances.

Puis le mettant de côté, il a dit : "Passons à l'Iliade." Mon fils a été la chercher, et l'Empereur nous en lu quelques chants, s'arrêtant souvent pour admirer, disait-il à son aise. Ses observations étaient précieuses, abondantes, singulières. Il s'y est attaché tellement, qu'il avait atteint minuit et demi quand il a demandé l'heure pour se retirer.

C'est extrait du Mémorial de Saint-Hélène, chapitre Neuvième, en date du vendredi 13 septembre 1816; et ce sont donc des propos de Napoléon sur son frère Lucien, auteur d'un poème épique en 24 chants intitulé Charlemagne ou L'église délivrée (qu'on peut donc lire aujourd'hui dans son intégralité sur Internet).

dimanche 29 avril 2012

"Vaincus...", un extrait de "Pasquale Paoli" (1860) de Guerrazzi

"Vaincus par la grande force de la dépression, ils se couchèrent les derniers et pourtant leur débâcle fut plus dure que celle des autres. Ils sentirent leurs membres se faire pesants, ils soulevaient leurs mains avec fatigue, exactement comme si elles fussent de plomb ; s'ils étaient tourmentés par la faim, ils les étendaient à peine pour prendre la nourriture ou la boisson et il fallait que quelque autre nécessité se fît impérieuse pour qu'ils se déplaçassent de leur couche. L'air lui-même leur était pesant et, sur leur poitrine, ils sentaient une barre de fer, tout comme on en appliquait anciennement sur celle des traîtres en Angleterre. Au début, le besoin d'étirer les bras, de bâiller, de se détendre, les stimulait en permanence puis il leur parut plus utile de rester recroquevillés sans bouger. Souvent, un creux à l'estomac les taraudait, alors ils prenaient deux ou trois gorgées d'eau à la suite ; bientôt les creux se muèrent en crampe et le dégoût de l'eau en soif ; au fur et à mesure, un sifflement continu et croissant écorcha leurs oreilles et devant leurs yeux tourbillonnaient des nuages d'étincelles. Il en était ainsi pour le corps. La faculté intellectuelle ne sommeillait pas, elle se consumait au contraire en pensées vaines, puisque la lumière, idée ou image, sortait, en s'étendant et s'assombrissant toujours plus, l'obscurité. C'était pour eux comme le tourment de l'enterré vivant, ou d'une âme condamnée à la garde de son corps défunt. À la fin, ce point de venait aussi douloureux qu'une pointe de clou ardent, mais non enflammé. Alors des gémissements variés emplissaient ce lieu déjà misérable du fait de tant de malheurs. Si leur coeur battait, ils ne s'en apercevaient pas ou n'y prêtaient plus attention. Sans doute, si ceux qui les recherchaient à mort fussent montés les dénicher jusque là-haut, se seraient-ils défendus, mus par l'instinct qui domine tout animal pour sa propre conservation, mais eux-mêmes, pour sûr, ils n'auraient pas fait un pas pour aller les attaquer, même avec la certitude de les vaincre. Leur plus mortel ennemi pouvait passer à côté d'eux sans crainte parce qu'ils l'auraient bien regardé s'éloigner aussi longtemps qu'il ne fut pas de fusil dans le dos. Ils étaient comme des feuilles sèches demeurées accrochées, au milieu de décembre, sur l'arbre de la vie.

Un jour pourtant, dans un suprême effort, Altobello se mit sur ses genoux. Il marcha à quatre pattes jusqu'à la sortie de la caverne et rafraîchit son front desséché avec de la neige. Secoués puissamment, les fibres de son corps lui donnèrent la force de se relever en s'appuyant aux rochers puis de faire deux ou trois pas au dehors. L'air vif lui occasionna les vertiges habituels, si bien que s'il ne retomba point à terre, ce ne fut que de peu. Il se maintint toutefois, puis, ayant acquis de la vigueur en se dégourdissant les membres, il s'agita. Le sang reflua vif dans ses veines, sa mémoire et sa pensée revinrent dans leur siège habituel.

Quel siège et où ? Je raconte des histoires, je n'écris pas de traité de métaphysique, par conséquent il suffit au lecteur de savoir que la mémoire et la pensée retournèrent dans leur siège, là où, sans doute, sont la pensée et la mémoire.

Et avec la mémoire revinrent les sentiments également puisqu'à peine Altobello eut-il racheté son âme, pour ainsi dire, qu'il revint en arrière et se présenta devant la caverne où il s'exclama : 

"Qui veut voir le ciel ? Qui veut le voir ?"
Aucune réponse, et lui de nouveau :
"Qui veut voir le ciel ?
- Je voudrais, mais je ne peux", répondit une voix que, bien que rauque, Altobello reconnut pour être celle de Ferrante.

Alors, Altobello se précipita, comme s'il craignait l'influence maligne de l'air ambiant et il tira Ferrante hors de la grotte en le prenant sous les aisselles. Là, il lui frotta la neige sur le visage, lui étira les bras et les jambes, l'aida à se remettre sur pieds, le soutint une fois debout. Il parut pourtant que Ferrante n'en était pas grandement satisfait parce qu'il regardait Altobello de travers et continuait à montrer une apparence bouleversée, comme un homme éveillé de force.

"Allons, dit alors Altobello, allons voir si les grottes qu'habitèrent nos prédécesseurs étaient plus agréables que les nôtres parce que nous devons quitter cette caverne pour toujours. Il semble qu'elle exhale de la mélancolie, du plafond comme des parois."

Ce sont les pages 525 et 526 du "Pasquale Paoli, ou La déroute de Pontenovu", traduction de l'italien par Petr'Antò Scolca, publié aux éditions Albiana (2011).

J'aime beaucoup dans ce passage l'association d'un désir constant de lutter (ne pas se rendre) et du désir de vivre (seulement présent chez Altobello). Altobello engage ses camarades à reprendre courage avec une question... non avec un ordre ou un discours argumenté, sans en appeler à la haine, à la vengeance... avec une simple question répétée trois fois : "Qui veut... ?" Il en appelle au désir de vie : "voir le ciel". Je trouve que c'est une très belle scène d'amour (amitié) ; évidemment elle fait plus d'effet quand on a lu les pages précédentes (elle est une étape dans la vie terrible des "proscrits"). Et la première fois que je l'ai lue, emporté par le parcours tragique des jeunes héros, j'ai été surpris, croyant que là peut-être s'ouvrait un horizon plus heureux - un moment lumineux (même si Guerrazzi ne se laisse pas aller à des descriptions qui auraient pu fixer encore plus cette image dans la mémoire - couleurs du ciel par exemple, détails des corps, etc.).

vendredi 27 avril 2012

"Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu", de F.D. Guerrazzi

Non, ce ne sera pas une présentation en bonne et due forme de ce roman historique écrit en italien, publié en 1860, traduit pour la première fois en français par Petr'Antò Scolca et publié par les éditions Albiana en 2011 : "Pasquale Paoli ou La déroute de Pontenovu. Roman corse du XVIIIème siècle".

L'auteur (Francesco Domenico GUERRAZZI) est italien, citoyen de Livourne, un homme engagé dans le Risorgimento, condamné à l'exil en 1853, après une révolution ratée dans sa ville natale. Il choisit la Corse comme lieu d'arrivée (en face de chez lui, finalement). Visiblement son obsession est de parvenir à réussir cette révolution et, pour ce faire, l'écriture est un des moyens pour y parvenir : d'où un livre où vont s'entremêler sans cesse deux "voix" :

- la voix de l'auteur Guerrazzi pour appeler à la révolution, à un idéal républicain ; régulièrement l'auteur va interrompre le récit des aventures de ses personnages pour distribuer les bons et mauvais points, pointer du doigt ce que le lecteur doit retenir...

- la voix du narrateur Guerrazzi, qui raconte une histoire où s'entremêlent personnages réels (Pasquale Paoli, James Boswell, et bien d'autres) et de fiction (Santi Giacomini, Altobello, Giovan Brando, Lella, Serena, etc...)...

Et ce sur 560 pages !! Que j'ai lues !! Une à une !!

Certes, je n'ai pas encore lu les poèmes qui encadrent le livre, cela viendra, car ce livre, je vais le relire, pour mon plaisir personnel d'abord mais aussi pour picorer ici et là des pages que je citerai sur ce blog...

Car ce livre (au même titre que le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli) est ABSOLUMENT EXTRAORDINAIRE et désormais INCONTOURNABLE. Je le dis calmement.

Un résumé ? Impossible, ou alors dans les grandes lignes cela donne : une évocation follement romanesque des derniers jours de la Corse indépendante sous le généralat de Pasquale Paoli, et ce à travers des figures à la fois extrêmement singulières et représentatives des vertus républicaines et populaires (le souci de justice, l'amour de la patrie, de la liberté...).

J'ai été frappé par ce mélange d'un discours anti-tyrannique parfois très manichéen (le portrait des officiers de l'armée française ou des Corses qui ont refusé de soutenir Paoli est toujours une charge très violente) et d'un récit qui enchaîne, certes de façon parfois décousue (mais les travaux de couture ne semblaient pas être le premier souci de Guerrazzi) les épisodes d'une tragédie aux tonalités et aux scènes d'une folle inventivité.

Je pense à la première fois où Boswell arrive à Corte et voit Pasquale Paoli en action : il enquête comme une sorte de super Sherlock Holmes ! Il devine tout, comprend tout, prend tout le monde de vitesse ; puis se transforme en un extraordinaire juge de paix, qui arrive à persuader la famille du coupable de la nécessité de la punition la plus grave (la mort) !

Dans ce récit, ce qui me frappe c'est l'association de scènes extrêmement mélodramatiques (qu'on pourrait regarder comme frisant le ridicule par excès de sentiments et de situations contrastées) et de visions extrêmement vivantes, prenantes, enthousiasmantes : comme lorsqu'on lit des récits mythiques (ou les "Misérables" de Hugo ou qu'on voit un film comme "Avengers", si je puis me permettre ce lien...).

J'ai dans l'esprit de nombreuses scènes : dans le bateau français au large de la Corse ; la rencontre entre Boswell et Giacomini à Livourne juste avant ; les discussions entre le mari et la femme, Mariano et Lucia, couple infernal, vénal, traître, mesquin, radin ; Paoli marchant seul près du Pontenovu quelques heures avant la bataille ; l'évasion d'Altobello ; toutes les scènes finales - que je ne dévoile pas ici et maintenant - dans la montagne au-dessus de Corte, qui atteignent au sublime (et prolongent et développent, par variation, celles racontées dans le "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli).

Bref, je citerai dans d'autres billets, notamment le chemin parcouru par Boswell pour rencontrer son contact corse à Livourne, Santi Giacomini (deux extraordinaires petites portes pour parvenir à un gardien digne de Cerbère avant d'arriver dans une pièce où s'entremêlent la vie et la mort...). Dans un précédent billet, j'ai cité les pages consacrées au portrait de ce Santi Giacomini :

- A la recherche d'une parole.

Je parlerais volontiers avec qui aura eu le courage de lire ces 560 pages !!! Il faut vraiment le faire, on ne peut plus lire la littérature corse sans cet ouvrage écrit en italien par un exilé du Risorgimento. Ce roman, qu'on peut considérer comme anachronique (au moment de son écriture et au moment de sa traduction en français) contient un nombre considérable d'images, de scènes, de personnages et d'attitudes propres à nourrir l'imaginaire corse contemporain... Ces images, ces scènes, ces personnages et attitudes sont à la fois assez puissamment épiques et lyriques pour s'imprimer dans la mémoire et la sensibilité et assez complexes, étranges, délirantes, dérangeantes pour titiller notre envie de les questionner. Non ?

Bonne lecture, et à bientôt pour discuter !

(Soyons plus clair encore, soyons prescripteur sans honte aucune : IL FAUT ABSOLUMENT LIRE CE ROMAN DE GUERRAZZI !)

(Une information : sont à venir, après ce billet, d'autres billets où j'évoquerai "La Montagne" de Jean-Noël Pancrazi, des nouvelles neuves de notre enquête sur "Ode à la Corse" et Saint-Exupéry, le signalement d'une évocation d'une chanson de Pierre Gambini dans un entretien paru dans la Revue littéraire (éditions Léo Scheer, numéro 53, avril-mai 2012), etc. etc. Et tout ce que vous voudrez bien évoquer vous-même ici, n'hésitez pas à envoyer vos récits de lecture...)

jeudi 27 mai 2010

Comment ça fonctionne ici (2)

Oui, puisque ces lignes furent évoquées hier au soir sur des fils électriques, les lisant ce soir ainsi couchées sur le papier jaune (où je "découvre" en fait mon autoportrait...), je les reporte sur cet encadré blanc et électronique que m'offre Blogger, me proposant de les projeter ainsi vers d'autres rétines, d'autres yeux (ces fameux "miroirs obscurcis et plaintifs !")...

Je sortais d'un théâtre où tous les soirs je paraissais aux avants-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois tout était plein, quelquefois tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées, - ou bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre ne m'arrêtait guère, excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième scène d'un maussade chef-d'oeuvre d'alors, une apparition bien connue illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces vaines figures qui m'entouraient.

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum !

Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs ; je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image
(...)

C'est amusant, je me souviens maintenant avoir déjà cité cette dernière phrase quelque part ailleurs...

jeudi 18 février 2010

Charles Timoléon Pasqualini

Depuis que j'ai lu les articles qui leur sont consacrés dans l'Anthologie des écrivains corses de Hyacinthe Yvia-Croce, je pense à Lorenzo Vero (1865-1890) et Charles Timoléon Pasqualini (1840-1866) comme à un étrange couple de poètes : morts très jeunes tous les deux, le premier était ajaccien (je me souviens que son poème cité par Yvia-Croce évoque le golfe, la lumière diurne puis nocturne jouant sur ses vagues, il faudra que je le retrouve et que je le cite ici : il fait partie des textes qui se sont glissés entre moi et le golfe), le second était campilais ! Né et mort à Campile, mon village. Deux poètes de langue française qui représentent une pratique lyrique romantique : esprits déchirés par les espoirs et les désenchantements, sentimentaux, métaphysiques ou politiques.

Eh bien je feuillette à nouveau ce soir le recueil posthume de Pasqualini, "Choses du siècle et choses du coeur" (titre assez plat et peu attirant d'ailleurs), réédité chez Lacour en 1998. Je feuillette et je feuillette encore, à la recherche d'un poème et je suis sans cesse arrêté dans mon élan : les alexandrins et les octosyllabes se succèdent et ne parviennent pas à me captiver... J'entends un ronronnement un peu creux, des emportements lyriques un peu excessifs. Vero et Pasqualini représentent-ils d'une certaine façon l'impasse d'une littérature mimant la norme et répétant des formules vieillies ? Y a-t-il des poèmes de ces deux auteurs qui vous ont enchantés ?

Et puis je trouve finalement ce poème-là, parce que je veux tout de même citer un de ses poèmes, il est tout de même de mon village ! Et puis ce poème-lettre contient assez de prosaïsme pour équilibrer la rhétorique et les vers, je m'accroche à cette "ancre" (Pasqualini avait été médecin dans la marine marchande).


MES NOUVELLES

Malgré vos conseils trop fondés
J'ai levé l'ancre - et toujours bonne,
Madame ! vous me demandez
Des nouvelles de ma personne,
Des mers de l'Inde, du bateau
Qui me conduit, de mon voyage,
Comment on peut vivre sur l'eau
Et si je suis devenu sage ;
Car me voilà depuis deux ans
Entre la Ligne et le Tropique,
Tantôt sur les flots gémissants,
Tantôt sur les sables d'Afrique.
Charmants climats ! pays heureux
On rôtit à l'air en décembre,
Mais en juillet, mois très frileux,
Je puis séjourner dans ma chambre.
Ma chambre ! Ah dame ! un grand vizir
N'a pas pareille bonbonnière,
Trois pieds de large et, sans mentir,
Presque aussi longue qu'une bière,
J'y loge bon nombre d'amis,
Gais vivants, races incertaines ;
Cent pieds, moustiques, rats, fourmis
Et des cancrelats par centaines !
Où donc est le barde bourru
Qui trouve l'onde peu constante ?
Bêtise ! jamais coeur féru
Ne rêve plus fidèle amante,
Curieuse comme un oisif,
Malgré consigne et sentinelle
Trop souvent chez moi, sans motif,
Elle accourt par excès de zèle.
Il faut la voir courir, jaser
Et sautiller sur mon visage,
Comme un oiseau, comme un baiser,
Comme un enfant sur le rivage.
Hélas ! Qu'apporte-t-elle ? Rien !
Toujours l'ennui, toujours la brume
Qui me dérobe mon Éden,
Parfois aussi quelque bon rhume.
Et la terre ? on y devient fou,
On est entouré de Malgaches,
On a des cases de bambou,
On peut se nourrir de pistaches,
On voit ce que nul ne rêvait,
De beaux guerriers tout nus, Madame,
Des rois comme s'il en pleuvait
Déguenillés à fendre l'âme ;
Des Armides aux crins suiffés
Aux pieds crottés, à la peau noire,
Des vieillards, mendiants fieffés,
Des enfants laids comme un grimoire.
On sue, on baille, on dormirait
Sans mille insectes indociles ;
La lèpre ou la gale à souhait,
La fièvre jaune et les reptiles.
Sur le rivage on va s'asseoir,
On nage, c'est fort salutaire ;
Mais gare aux requins ou bonsoir !
A cela près on peut s'y faire.



A propos de Charles-Timoléon Pasqualini, on peut lire avec profit l'article d'Eugène Gherardi dans le "Dictionnaire historique de la Corse".
Et notamment ceci : "Charles-Timoléon Pasqualini laisse toutefois à la littérature corse d'expression française, une oeuvre poétique et de critique littéraire de très grande tenue bien que fort inégale. (...) La lecture de ses poésies traduit la tristesse et la mélancolie d'un poète qui dès l'adolescence est hanté par la mort et par le triste destin qu'il semble présager. C'est une mise à nu profonde et très maîtrisée de l'âme du poète que l'on découvre dans l'oeuvre. Ses attaches religieuses le rapprochent des courants issus du catholicisme social. A la manière de Victor Hugo, le jeune poète corse refuse les dogmes. Il s'interroge, médite et raisonne sur un Dieu qui doit finir par éclairer le songeur."

jeudi 7 janvier 2010

Comment lire de la littérature corse gratuitement ?

En allant sur le Web, bien sûr.

J'apprends aujourd'hui que le site des éditions Albiana a créé une nouvelle rubrique intitulée : "2010, année de la littérature corse". Fantastique !

L'objectif de la rubrique est ainsi présenté :

Chaque semaine de 2010 découvrez bonnes feuilles et morceaux choisis de 52 livres de notre catalogue "littérature"

Merveilleux ! 52 semaines, 52 extraits ; une nouvelle "anthologie" de littérature corse mise sous les yeux de tous. (Bien sûr, il était déjà possible de lire un extrait de presque chacun des ouvrages présentés sur le site en cliquant sur chaque ouvrage ; ce qu'il faut donc saluer ici c'est la volonté de mettre en valeur la "littérature" en elle-même, comme "ensemble d'ouvrages faisant littérature", en tout cas c'est comme cela que j'interprète cette initiative.)

Régulièrement sur ce blog (ou ailleurs), nous (vous et moi) pourrons réagir aux choix faits par les éditions Albiana, découvrant avec émotion, semaine après semaine, quels passages de quelles oeuvres de quels auteurs auront été lus et élus !

Cela commence avec les "Carnets de voyage en Italie" de Salvatore Viale (cela confirme bien que la littérature corse est bien constituée d'ouvrages écrits en italien et que nous lisons en français). Je n'ai pas encore lu ce livre, à peine feuilleté, je l'ai pourtant sous la main. Mais vous pouvez réagir au choix d'Albiana et en discuter ici (voudriez-vous citer d'autres passages, par exemple ?)

Je peux signaler ici concernant cet ouvrage :
- une critique de Marcu Biancarelli
- une présentation par la traductrice sur le site de Musa Nostra (en vidéo, en fin de page)

Littérature corse : littérature multilingue, littérature vivace, en prise avec le monde contemporain, diverse et ambitieuse... Cela se voit tous les jours sur un autre site dont nous avons déjà parlé ici : a Gazetta di Mirvella.

Déjà 19 numéros du Journal de cette Gazetta sont parus en ligne (en un mois seulement !). 19 numéros mêlant créations inédites et souvent très originales (en corse et en français), critiques, informations générales, dessins de charme (j'adore cette expression...), poèmes, dessins, le tout avec beaucoup d'humour ! Pourquoi se priver ?

Bonnes lectures (et bravo à tous ces "créateurs" de littérature corse, écrivains, éditeurs et lecteurs...)

ATTENTION, DERNIERE MINUTE :

la rubrique du site d'Albiana mentionnée ici VIENT de changer ! Quelle vitalité ! Quelle réactivité !

Rubrique enrichie et thématique !

Albiana ne commence plus sa série avec Salvatore Viale (et ses carnets de voyage) mais avec "Le théâtre d'ombres" d'Archange Morelli (pas lu pour ma part, et à peine feuilleté en librairie à Bastia, mais vous avez peut-être envie d'évoquer votre lecture de cet ouvrage ?), et ce comme premier exemple de "roman historique".
Nous pouvons lire : la 4ème de couverture, UN EXTRAIT (assez long pour le coup), un propos sur l'auteur et une interview du même.
Passionnant.

(Faut-il interroger ce "changement" ?... Un roman historique plutôt que des carnets de voyage...)

jeudi 25 juin 2009

Qui identifiera les textes ici mêlés, et l'effet de ce traitement ?

Le hall d'arrivée de l'aéroport d'Aiacciu (Campu di l'Oru), tard le soir.

Vers le commencement du mois de mars de l'année 1841, je voyageais en Corse.

Musique.

Rien de plus pittoresque et de plus commode qu'un voyage en Corse : on s'embarque à Toulon ; en vingt heures, on est à Ajaccio, ou, en vingt-quatre heures, à Bastia.

Les passagers du vol précédent (le Choeur) se dirigent vers la sortie.

Là, on achète ou on loue un cheval : si on le loue, on en est quitte pour cinq francs par jour ; si on l'achète, pour cent cinquante francs une fois payés.

Ils sont gris.

Et qu'on ne rie pas de la modicité du prix ; ce cheval, loué ou acheté, fait, comme ce fameux cheval du Gascon qui sautait du pont Neuf dans la Seine, des choses que ne feraient ni Prospero ni Nautilus, ces héros des courses de Chantilly et du Champ de Mars.

Des silhouettes indistinctes.

Il passe par des chemins où Balmat lui-même eût mis des crampons, et sur des ponts où Auriol demanderait un balancier.

Certains sont accueillis par leur famille, d'autres regardent autour d'eux avec anxiété.

Quant au voyageur, il n'a qu'à fermer les yeux et à laisser faire l'animal : le danger ne le regarde pas.

Les haut-parleurs diffusent des messages pour ceux qui ont été séparés, ou dont la famille est en retard.

Ajoutons qu'avec ce cheval qui passe partout, on peut faire une quinzaine de lieues tous les jours, sans qu'il vous demande ni à boire ni à manger.

Quelques personnes tiennent des écriteaux avec, en grosses lettres, le nom d'un individu ou d'une compagnie.

De temps en temps, quand on s'arrête pour visiter un vieux château bâti par quelque seigneur, héros et chef d'une tradition féodale, pour dessiner une vieille tour élevée par les Génois, le cheval tond une touffe d'herbe, écorce un arbre ou lèche une roche couverte de mousse, et tout est dit.

Des voyageurs s'arrêtent pour les étudier et certains trouvent celui qu'ils cherchaient.

Quant au logement de chaque nuit, c'est bien plus simple encore : le voyageur arrive dans un village, traverse la rue principale dans toute sa longueur, choisit la maison qui lui convient et frappe à la porte.

Parmi cette foule, une femme (Lydia) se détache nettement par les vêtements aux couleurs vives et à la dernière mode qu'elle porte.

Un instant après, le maître ou la maîtresse paraît sur le seuil, invite le voyageur à descendre, lui offre la moitié de son souper, son lit tout entier s'il n'en a qu'un, et, le lendemain, en le reconduisant jusqu'à la porte, le remercie de la préférence qu'il lui a donnée.

Elle tient une grosse valise à la main.

De rétribution quelconque, il est bien entendu qu'il n'en est aucunement question : le maître regarderait comme une insulte la moindre parole à ce sujet.

Elle s'est arrêtée et regarde les différents écriteaux.

Si la maison est servie par une jeune fille, on peut lui offrir quelque foulard, avec lequel elle se fera une coiffure pittoresque lorsqu'elle ira à la fête de Calvi ou de Corte.

Un homme d'affaires, portant lui aussi un costume très distinct, la dépasse.

Si le domestique est mâle, il acceptera volontiers quelque couteau-poignard, avec lequel, s'il le rencontre, il pourra tuer son ennemi.

On entend un coup de feu.

mardi 9 juin 2009

Faut-il parler de Mérimée ?

Oui bien sûr, mais en le mettant en lien avec d'autres textes, en le replaçant dans une histoire.

Que faire avec une nouvelle comme "Mateo Falcone" ? Par exemple, ce que font les éditions Acquansù. Jean-Dominique Pomella fournit 9 versions de l'histoire (écrites dans 4 langues différentes) et des "points de repères" qui permettent de se rendre compte combien Prosper Mérimée a réutilisé et modifié une histoire connue de longue date.
Voici la liste de ces versions (il me semble que rendre ainsi son épaisseur historique à une "fable" comme celle de cet infanticide, "fable" si problématique pour l'imaginaire corse, est une nécessité) :
- 1771, Abbé de Germanes (en français)
- 1787, Abbé Gaudin (en français)
- 1825, Robert Benson (en anglais)
- 1827, Francesco Ottaviano Renucci (en italien)
- 1828-1850, les versions successives de Prosper Mérimée (en français)
- 1834-1835, Gustave Flaubert (en français)
- 1837, Antoine Claude Pasquin, dit Valéry (en français)
- 1844, Abbé de Lemps (en français)
- 1854, Ferdinand Gregorovius (en allemand)

Voici ce qu'écrit Jean-Dominique Pomella : "Le thème de Mateo Falcone est bien celui d'une histoire populaire, sans doute inspirée d'un fait réel, qui circula en Corse à la fin du XVIIIème siècle. Elle fut rapportée par au moins deux auteurs de ce siècle : l'Abbé de Germanes, en 1771, et l'Abbé Gaudin, en 1787."
Ce fait réel s'est sans doute déroulé entre 1752 et 1754 et met "en scène des militaires en fuite." Et là intervient le point qui arrête mon attention : "D'où que provienne son inspiration de départ, il faut d'emblée concéder que c'est bien Mérimée qui, le premier, introduit le personnage du bandit en lieu et place des déserteurs".

Et cela change tout : "Le meurtre du fils apparaît comme un acte d'autant plus innommable que tout contexte politique a disparu de la version proposée par Mérimée."

Car entre 1752 et 1754, nous sommes au coeur de la "Révolution corse" (pour reprendre l'expression de Jean-Marie Arrighi, dans la dernière histoire de Corse en date), dans un pays en guerre où les armées (françaises en l'occurrence avec le Comte de Nozières, Colonel du régiment de Flandres) sont venues aider Gênes à rétablir l'ordre et enrôlent de force des Corses. Dans ce contexte, la "fable" nous raconte que l'un deux déserte, est dénoncé par un berger (dont personne ne dit qu'il ait été un jeune enfant) et exécuté par l'armée tandis que la famille du berger exécute celui-ci pour punir la délation dont il s'est rendu coupable....

C'est pourquoi je pense que le petit ouvrage publié par les éditions Acquansù est vraiment précieux. Au même titre que les travaux d'un Eugène Gherardi (voir ce billet).
(D'ailleurs Robert Colonna d'Istria en avait fait une brève présentation dans un numéro de "Corsica", je ne me rappelle plus lequel d'ailleurs, qui m'avait paru manquer l'intérêt singulier de l'ouvrage).

Voici la version de Robert Benson, certainement aussi imaginaire que les autres (extraite de Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, London, 1825), pour le plaisir de voir la chose habillée de mots anglais :

I now present the reader with an example of the terrific effects induced by a neglect of it (la vertu d'hospitalité) ; an example indeed, which the island witnessed only a short time before my arrival.
The laws relating to the conscription, are very unpopular in Corsica, and the young conscripts frequently fly to the mountains, to escape from service in the French army. The gendarmerie are employed in the arduous and dangerous service of pursuing the refugees. On one of these occasions, a conscript presented himself to a sheperd of the interior, begging for concealment. The sheperd said, "My house is at your service, but I think that of my son better adapted for your security ; go to him, tell him I send you for protection". The conscript departed and was received by the sheperd's son. There the gens d'armes soon discovered him ; and the old sheperd learning that his son had been treacherous to the conscript, and that he had yielded to the temptation of a bribe, went to his son's house ; and his suspicions being confirmed by actual confession, he destroyed his child on the spot.
I have not the least doubt of the truth of the above anecdote. It was related to me by a French gentleman, one of the chief functionaries in the island.

Et la traduction française maitenant :

Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu (l'hospitalité) ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.
Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper aux service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette. Le berger lui dit : "Ma maison est à votre service, mais je crois que dans celle de mon fils vous serez plus en sécurité ; allez lui dire que je vous envoie pour qu'il vous protège." Le conscrit partit et fut reçu par le fils du berger. Les gendarmes l'y découvrirent bientôt. En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le bieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île.

Que faire de cette "fable" ? (Sachant que les auteurs corses - Ghjacumu Thiers, Jérôme Ferrari, Francis Aïqui - ont déjà réutilisé "Colomba" ou "Les frères corses" de Dumas).

samedi 6 juin 2009

Francesco Ottaviano Renucci... en français

Francesco Ottaviano Renucci (1767-1842) parlava e scriveva italiano. Le sue "Memorie" sono scritte in italiano.

Ghjacumu Thiers (1945-...) parla è scrive in corsu. Hà traduttu e "Memorie" di Francesco Ottaviano Renucci è n'hà fattu una publicazione critica (ind'è l'edizione Alain Piazzola).

Cette traduction est en français (et je n'ai pas accès, pour l'instant, au texte original) : c'est donc en français que je lis ces "Memorie".

Le chapitre VI m'a tapé dans l'oeil, pour une phrase, et comment elle est enchâssée dans le deuxième des cinq paragraphes ; comment cette phrase, pour moi, sort de la rhétorique utilisée par ce lettré et "donne à voir" un sentiment et une expérience que nous connaissons presque tous, surtout en Corse. Cette phrase - entourée du récit politique, de la citation latine d'Horace, des scènes d'accueil chez les Corses du "Continent" d'alors, c'est-à-dire l'Italie, et de nombre de lieux communs - cette phrase est pour moi un de ces passages secrets (qui fonctionne dans les deux sens) entre le passé et le présent : elle ouvre cet entre-deux éternellement imaginaire, où l'on respire. (Ce sera pour vous peut-être une autre phrase, ou bien autre chose, ou bien rien du tout ? Une telle oeuvre vous parle-t-elle ?)

Eccu :

CHAPITRE VI

DEPART DE CORSE. GÊNES

Depuis le mois de septembre 1790 se trouvaient réunis au couvent d'Orezza les électeurs de toutes les pieve de l'île, sous la présidence du général Paoli. Il s'agissait d'organiser le nouveau gouvernement et de mettre en place les affaires du Département selon la nouvelle constitution. Barthélémy Arena, Charles-André Pozzo di Borgo, Giuseppe Maria Pietri de Sartè, Pietri de Fuzzà, qui avait été professeur de physique à l'Université de Pise, Paolo Pompei, Joseph Bonaparte et quelques autres faisaient entendre à la tribune un patriotisme plein de fermeté. Mon frère avait apporté son suffrage aux électeurs amis de la Révolution. Moi, je n'avais pas l'âge de voter : en bon Corse, je suivais le même parti que lui, mais je ne pouvais approuver ce qui se faisait contre la religion. Il me semblait qu'il y avait en moi deux personnes qui s'affrontaient : la sainteté et l'intégrité de la foi de nos pères s'opposaient à l'amour de la liberté et à l'utilité des réformes. Les idées religieuses finirent par l'emporter.

Je décidai donc de quitter la Corse. Je m'entendis avec le patron d'un bateau génois qui se trouvait à San Pellegrinu et je partis en compagnie d'Angelo Domenico Venturini avant la fin du mois de septembre. Le premier jour je souffris beaucoup car je n'avais jamais pris le bateau, même pour une promenade, mais le lendemain je m'habituai à la mer et j'y pris plaisir. La mer était presque calme, le ciel serein et la saison pleine de douceur. Au milieu du voyage je découvris un spectacle sublime et en même temps inquiétant : j'étais débout sur le pont et j'avais beau tourner mes regards dans des directions différentes, je ne voyais qu'une immense étendue liquide et les eaux bouillonnantes qui tantôt s'élevaient et tantôt se creusaient ou devenaient étales. Quand je levais les yeux, je découvrais l'immensité infinie de la voûte céleste et quand je regardais vers le bas, Dieu ! je voyais s'ouvrir sous mes pieds un gouffre profond et menaçant ! Je méditai longuement sur l'insatiable avidité des hommes et sur leur indomptable audace et à mon esprit se présentèrent les fameux vers d'Horace :
Audax omnia perpeti gens humana...
Illi robur et aes triplex circa pectus erat...

Nous arrivâmes enfin en vue de Gênes au bout de deux jours de navigation. Saisi d'admiration en découvrant la situation de cette pittoresque et orgueilleuse cité, je ne pouvais me rassasier de sa vue. C'est donc là Gênes, me disais-je en moi-même, la puissance qui pendant des siècles a dominé cruellement mon infortunée patrie ! Comment les occupants de ces hauts palais de marbre où régnaient la mollesse, le luxe et l'amour immodéré de la vie ont-ils pu réussir à mettre sous le joug les pauvres, les fiers, les intrépides Corses ? Pourquoi n'était-ce pas le contraire ? Pendant que je méditais ainsi, nous entrâmes dans le vaste port de Gênes : on voyait tant de mâts qu'on aurait cru une forêt très dense.

Nous avons débarqué sans difficulté et quand on a vu mon col romain, je n'ai pas eu besoin de présenter mon passeport. Monsieur Venturini connaissait Gênes où il avait déjà fait un séjour de quelques années. Il avait un oncle et un beau-frère prêtres dans cette ville et nous sommes allés chez eux. Quand ses parents m'ont vu, ils m'ont reçu avec gentillesse et amitié parce que nous étions de la même commune et même petits parents. Le vieux Don Domenico Venturini, l'oncle de mon ami, était un homme de manières simples et agréables. Il avait l'amitié de plusieurs personnes bien nées et cultivées qui le recevaient chez elles. Son neveu, le jeune Don Angelo Vincenti, ne fréquentait guère la bonne société car il préférait se consacrer entièrement aux exercices de piété et aux études théologiques dans lesquelles il était très versé. Ils se donnèrent tous deux beaucoup de mal pour me faciliter l'accès au sacerdoce. Je n'avais pas tout à fait l'âge requis pour être prêtre, mais en quelques jours ils obtinrent de Rome la dispense pour les quelques mois qui me manquaient.

Ils me présentèrent également au vicaire général de l'archevêché qui me fit immédiatement admettre à la maison missionnaire de Gênes pour huit jours d'exercices spirituels. C'est là que j'ai connu un homme plein de savoir, de piété et de pureté, Pietri de Pedicroce d'Orezza. Il m'a appris que nous étions parents et nous nous sommes liés d'amitié. Il n'a cessé de m'aimer comme un père sa vie durant. Peut-être aurai-je l'occasion de reparler de lui dans ces mémoires. C'est lui qui dirigeait les exercices et proposait aux nombreux ordinands d'excellentes méditations sur la religion. Sa parole était apostolique et douce comme le miel, pleine d'éloquence et d'érudition : elle s'ouvrait le chemin des coeurs qu'elle rendait toujours meilleurs. Je fus enfin ordonné prêtre et pus me préparer à partir pour Milan.

Ecrivant tout cela, je me dis maintenant qu'il pourrait être passionnant de lire un roman qui narre ces "huit jours d'exercices spirituels" de F.O.Renucci, en septembre 1790, un roman qui agencerait dans cette durée limitée (une sorte de genèse - de récit hexaméral comme on dit) des événements historiques très troubles et une Histoire plus longue, une trajectoire individuelle exceptionnelle et des comportements tout à fait conformes aux habitudes, des méditations religieuses éternelles et une réflexion historique marquée par l'urgence, une culture humaniste, très latine et une tentative d'écriture personnelle, intime : une sorte de "tempête sous un crâne"...

Voyez-vous d'autres moments historiques que la littérature corse se devrait selon vous de travailler ?

dimanche 31 mai 2009

Encore sur la lecture : Stevenson

Poursuivons.

Après les "fantômes imprécis" de Pierre Bayard, voici une autre façon d'évoquer la lecture, ses modalités, ses effets. Il s'agit d'un texte magnifique de Robert Louis Stevenson ; c'est le premier et long paragraphe d'un article intitulé "A bâtons rompus sur le roman" (que vous trouverez dans le recueil "Essais sur l'art de la fiction" (Payot, 1992), édition établie par Michel Le Bris ; l'article ayant été écrit par Stevenson en 1882, année de "L'île au trésor").
Je note combien la lecture est ici encore désignée comme un acte qui laisse des souvenirs ; et combien la lecture d'enfance est une source inépuisable d'imaginaire.

La littérature corse peut-elle créer des souvenirs d'enfance, ou d'adolescence ?

(Personnellement, j'ai souvenir, à l'école primaire, d'avoir appris "Marc'Andria è Petru Simone" de Poletti, et "Una volta c'era un rè" et au collège "Vi ne vurria parlà, di issu paisolu, appesu à e cime" des Muvrini ; mais pas de livres... j'ai peut-être oublié des choses, car j'ai suivi les cours de corse au collège et au lycée au Fesch à Ajaccio ; finalement mon plus ancien souvenir de lecture corse - lecture "absorbante et voluptueuse" -, ce doit être "La confession du solstice", cette nouvelle de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, premier texte du recueil "L'île intérieure" (La Marge éditions, 1987 : j'avais quinze ans, ce n'est plus l'enfance).

Et voici les souvenirs de Stevenson (cela me fait penser que je connais un texte de Saint-Exupéry absolument passionnant sur cette question des toutes premières lectures ou des tous premiers mots écrits qui ont fait impression sur l'imaginaire enfantin, j'en parlerai plus tard) :

Toute lecture digne de ce nom se doit d'être absorbante et voluptueuse. Nous devons dévorer le livre que nous lisons, être captivé par lui, arraché à nous-mêmes, et puis sortir de là l'esprit en feu, incapable de dormir ou de rassembler ses idées, emporté dans un tourbillon d'images animées, comme brassées dans un kaléidoscope. Les mots, si le livre nous parle, doivent continuer de résonner à nos oreilles comme le tumulte des vagues sur les récifs, et l'histoire - s'il s'agit d'une histoire - repasser sous nos yeux en milliers d'images colorées. C'est pour ce plaisir-là que, dans la période éclatante et troublée de l'enfance, nous lisons avec tant d'attention, et adorons si tendrement nos livres. Le style et les idées, les personnages et les dialogues n'étaient que des obstacles à écarter, tandis que nous creusions joyeusement notre récit, en quête d'un certain type d'événements, un peu comme des cochons cherchent des truffes. Pour ma part, j'aimais qu'une histoire commençât dans une vieille auberge en bord de route, où "vers la fin de l'an 17..", plusieurs gentilhommes coiffés de tricornes jouaient aux boules. Un de mes amis préférait la côte de Malabar battue par la tempête, avec un bateau luttant contre le vent et un gaillard patibulaire taillé comme un hercule marchant à grands pas sur la plage - celui-là, à coup sûr, était un pirate. C'était plus loin que ma fantaisie un peu casanière n'aimait vagabonder, et supposait des développements plus vastes que les récits que j'affectionnais. Que l'on me donnât un bandit de grand chemin, et ma coupe débordait - un Jacobite faisait aussi l'affaire, mais le brigand restait mon plat de prédilection. J'entends encore aujourd'hui le claquement joyeux des sabots des chevaux sur le chemin au clair de lune, la nuit et la venue du jour, pour moi, sont encore associés aux exploits de John Rann ou de Jerry Abershaw. Et les mots "chaises de poste", "la grand-route du Nord", "palefrenier", "haridelle" sonnent encore à mes oreilles comme la plus haute poésie. Nous avons tous - chacun avec son imagination particulière - lu au moins quelques livres d'histoires dans notre enfance, non pour le style ou les personnages ou la pensée, mais pour une certaine qualité d'"événements à l'état brut". Cette qualité ne tenait pas au sang versé, ou à la surprise. Tout cela était le bienvenu, à la place qui convenait, mais le charme pour lequel nous lisions tenait à tout autre chose. Mes aînés avaient l'habitude de lire à haute voix ; et je me souviens enocre, avec le même plaisir vif et durable, de quatre passages différents que j'ai entendus avant d'avoir dix ans. J'ai découvert, longtemps après, que l'un était l'admirable début de What will he do with it, il n'est donc pas surprenant que cela m'ait plu. Les trois autres n'ont pu être identifiés. L'un d'eux est un peu vague : il y était question d'une haute et sombre demeure, la nuit, et de gens montant à tâtons un escalier seulement éclairé par une lumière venant de la porte ouverte d'une chambre de malade. Dans un autre, un amant quittait un bal pour se promener dans la fraîcheur d'un parc humide de rosée, d'où il pouvait observer les fenêtres illuminées et les évolutions des danseurs. C'était la l'impression la plus sentimentale, je crois, qui m'ait alors marqué, car l'enfant est quelque peu sourd au sentimental. Dans le dernier, un poète, après une dispute tragique avec sa femme, s'aventurait sur une plage, par une nuit de tempête, où il devenait le témoin d'une scène horrible de naufrage. Tout différents qu'ils fussent, ces premiers passages favoris avaient un point commun : ils avaient tous une touche de romanesque.

Le début de ce texte, dans l'anglais de Stevenson :

In anything fit to be called by the name of reading, the process itself should be absorbing and voluptuous; we should gloat over a book, be rapt clean out of ourselves, and rise from the perusal, our mind filled with the busiest, kaleidoscopic dance of images, incapable of sleep or of continuous thought. The words, if the book be eloquent, should run thence-forward in our ears like the noise of breakers, and the story, if it be a story, repeat itself in a thousand coloured pictures to the eye. It was for this last pleasure that we read so closely, and loved our books so dearly, in the bright, troubled period of boyhood. (For the following words, see here).

Je remarque tout de même que les souvenirs de lecture (ou d'écoute de lectures à haute voix) de Stevenson mettent en scène des spectateurs de scènes nocturnes et éclairées... ressemblant furieusement au "lecteur" emporté dans une "kaleidoscopic dance of images".

Il me semble que "tourbillon" et "brassées" (traduction de Michel Le Bris et France-Marie Watkins) ne rendent pas la richesse du mot "dance".

U ballu di e magine : eccu u scopu veru di a literatura corsa.

(Un esempiu ? Una donna è un omu correnu indè a muntagna ; fughjenu (l'omu hà tombu qualcunu) ; dormenu ; a donna si sveglia à u fà di u ghjornu ; un aviò passa ghjustu sopra à a so testa ; t'hà a paura : ma ùn era chì un "canadair" chì cercava un incendiu... : l'avete ricunnisciuta issa scena ?)

jeudi 26 février 2009

Passé Présent Futur

Je ne pourrai nourrir ce blog durant une petite dizaine de jours (je placerai de nouveaux billets certainement à partir du dimanche 8 mars, sujets futurs ? comme promis ma découverte de "A Cispra" (1914), mais aussi Homère en langue corse grâce à Marcu Biancarelli - mais pensons aussi à la "Mitulugia" de Guidu Begnini - sur son blog aujourd'hui, etc. etc.)...

Cela laissera ainsi le temps à qui le veut bien de fourbir quelques commentaires, propositions de récits de lecture personnelle, questions, cris du coeur et éloges appuyés qui font toujours plaisir...

D'ici là, vous pouvez toujours lire d'autres de mes essais de "présentations" d'extraits de littérature corse en allant sur le Site Interromania, dans la rubrique "Studii", en cliquant sur mon nom (de plus, vous pourrez vous rendre compte de la richesse de cette rubrique ; enfin, une information présente dans cette rubrique est maintenant erronée : je ne prépare plus de thèse sur des auteurs corses et québécois, je ne suis plus étudiant, ni doctorant à l'Université de Corse ; mais je ne désespère pas de reprendre plus tard mes réflexions sur l'oeuvre de Rinatu Coti, en relation avec celle de Jacques Ferron - connaissez-vous ses Contes, ou l'Amélanchier ?). Et des commentaires sur ces "cumenti", vous pourrez m'en faire, bien évidemment. Je les ai écrits il y a quelques années (mais quand ?). Ce ne sont pas des récits de lecture, encore qu'ils puissent apparaître comme une forme particulière de manière de lire.

Bref, voici les sujets :

"Disinganno intorno alla Guerra di Corsica", à propos du texte de Giulio Matteo Natali (1736)

"La Mouche de Giovanni della Grossa", où l'on retrouve u Muscone d'Avretu (la mouche monstrueuse) raconté par notre premier chroniqueur historique (XVème siècle)

"L'Île intérieure de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci" : à propos de la nouvelle "Encore sur ce navire..."

"D'une rive à l'autre de G.M.Comiti" : à propos d'une nouvelle intitulée "Pedimoru"

"Ce que dit Maria Divota" : où l'on voit revenir mon obsession pour l'oeuvre de Ghjacumu Thiers (ici son roman "A Barca di a Madonna")

"D'un passé presque inaudible" : qui évoque "L'Infanfata" de Lisandru Marcellesi (et qui permet d'évoquer Dante)

"Fables et voleurs" : pour lire allégoriquement la réécriture en langue corse d'une fable de La Fontaine par Yvan Renucci

"La flûte et l'enfant", pour s'arrêter sur un passage magnifique d'une nouvelle nommée "La mère et l'enfant", de Rinatu Coti

"Élémentaires : poésie" : lecture d'un poème de "Marines sauvages", de Marie-Jean Vinciguerra, commençant par "Semence de foudre et de pierre..." et évoquant Empédocle

"Où l'on rencontre un mouflon" : qui montre que cela fait longtemps que je rêve en lisant les écrits de Marcu Biancarelli (vous aurez remarqué que certains noms reviennent souvent sous ma plume numérique ; mais quels sont vos auteurs favoris ? et leurs textes ? et les pages qui vous emballent ?) ; il s'agit ici de la nouvelle "Piscadori"

"Regard libre, regard contraint" : Marie Ferranti, évoquant l'arrivée d'un mort dans les "Femmes de San Stefano"

"Scole di scrittura" : où les écoles qui apprennent à écrire semblent bien nombreuses et pas toujours intra muros ; à propos d'une nouvelle de Leonu Alessandri, "A lenza di u maestru", du recueil "Filette orezzinche"

"Tanger porte du temps" : un poème de Danièle Maoudj, édité à l'occasion des Rencontres internationales du film méditerranéen de Bastia, en septembre 1999

"Vanina s'éveille", qui s'attarde sur un extrait d'une oeuvre de Marie Susini, "Plein soleil" (1953)

"Logomachia è risate" : j'ai déjà évoqué ici ce commentaire, à propos de la "Dionomachia" de Salvatore Viale.

Vous me pardonnerez de repasser un plat, qui a ses défauts certainement (mais lesquels ? dites-le moi), mais il faut bien y revenir : il n'y a pas de lecture, il n'y a que des relectures !

mardi 17 février 2009

Littérature corse, en italien dans le texte

Oui, je vois qu'il existe des livres importantitissimes pour l'imaginaire corse dans au moins quatre langues :

- le latin : avec le "Vir Nemoris" (1770) de Nobili-Savelli (connaissez-vous d'autres textes écrits dans cette langue ancienne, et non morte, et qui auraient ou pourraient avoir, selon vous, une influence importante sur notre imaginaire ?)
- le corse : avec, par exemple, "Pesciu Anguilla" (1930) de Sebastianu Dalzeto, premier roman écrit en langue corse
- le français : avec, entre autres, "Un dieu un animal" (2008) de Jérôme Ferrari

- et l'italien : avec l'ouvrage dont je voudrais parler maintenant avec vous, "Dionamachia" (1817) de Salvatore Viale (republié en 1999 avec une version corse, par l'Université de Corse ; une version française a vu le jour en 2000 sous l'égide de la même université).

Ce que j'aime avec la littérature corse, c'est qu'elle vit sous le signe du multiple, elle use de plusieurs langues, cela n'est pas forcément facile, loin de là, elle se déploie sur plusieurs aires culturelles et elle cumule ainsi plusieurs naissances, elle collectionne les "textes fondateurs", comme on dit maintenant ; c'est dire qu'il n'y a pas d'origine, pas de source première et unique, mais une infinité, à toutes époques.

Lorsque j'ai découvert le texte de Salvatore Viale (je ne sais plus quand, c'est certainement très étalé dans le temps), je savais, comme beaucoup (via les anthologies d'Yvia-Croce et de Ceccaldi), qu'il recélait le premier texte publié en langue corse, la "fameuse" "Sirinata di Scapinu". Donc j'avais une image positive de ce texte, avant même de le lire, image à ce point positive qu'elle aurait très bien pu me contenter et me dispenser de lire l'ouvrage !

Comme le dit Ghjacumu Thiers dans l'Introitu de l'édition bilingue de cette "Dionomachia" : "Issa opera serve à a cerca permanente di u patrimoniu nustrale, ma hè vera chì sin'ad oghje ci hè ghjuvatu di più di ammintà la ché di praticà la. Oramai si cunnosce megliu issu funziunamentu un po' paradussale di u testu literariu in e situazione diglossiche. Custì i libri sò cum'è tuttu l'altru restu di a cultura : valenu più da pegnu simbolicu in a rivendicazione è da segnu di l'isturicità di u sintimu identitariu culletivu." (Essai de traduction - vous pouvez corriger ! : Cette oeuvre sert à la recherche permanente du patrimoine corse, mais il est vrai que jusqu'aujourd'hui nous avons trouvé plus utile de l'évoquer que de la pratiquer. On connaît mieux désormais ce fonctionnement un peu paradoxal du texte littéraire dans les situations diglossiques - pour l'explication de ce terme très important, voir ici. Les livres sont là comme tout le reste de la culture : ils valent plus comme garantie symbolique pour la revendication et comme signe du caractère historique du sentiment identitaire collectif.)

Passons donc à la pratique (puisque "a pratica vince a grammatica", ici je vous laisse libre de la traduction).

Comment ai-je lu ce livre ? (et vous ?) :

- je n'ai pas été transporté par l'aspect "observation critique des caractères et des comportements insulaires" (j'ai l'impression que c'est un fil, que dis-je, un flux ou un courant majeur de l'expression littéraire corse, illustré par nombre d'oeuvres que je ne connais pas et qui - a priori (mais je me trompe certainement, et je reviendrai sur cette intuition) - ne m'attire pas).

- je n'ai pas été fasciné par les quelques strophes en langue corse incluses dans le chant IV. Je ne suis pas vraiment à même de juger de leur qualité ; mais je préfère les fromages prosaïques et émouvants de Carlotti au "brocciu" blanc qui sert de comparant burlesque pour la beauté de la jeune fille courtisée par Scappino. (Nous reviendrons sur cette importance du fromage et du brocciu avec le magnifique ethnologue Max Caisson et avec l'infatigable conteuse et poétesse Francette Orsoni - vous remarquerez que je fais des efforts pour être très critique sur mes contemporains...)

- oui, j'ai aimé que l'intrigue ("une sanglante querelle qui, pour un âne mort, mit aux prises les populations de U Borgu et de Lucciana, deux bourgades voisines et rivales durant la semaine pascale") aille crescendo au court des huit chants pour atteindre des sommets délirants, vraiment extravagants (le cadavre de l'âne cause de la querelle est maltraité jusqu'à être placé dans l'église d'un des villages, sur le clocher de l'autre ; cela me fait penser à l'humour, je ne sais pourquoi, de Tintin Pasqualini, non ?)

- mais ce qui me touche le plus est un élément que je dirais "moderne" (finalement, j'y trouve ce que je cherche, loin de tout regard scientifique et objectif, ou qui tenterait de l'être, et cette critique peut m'être faite, non ?) : cet élément moderne, c'est le mélange des tons, des discours, des voix, des niveaux, des attitudes sans que la posture morale ou le sens allégorique (qui sont au fond du propos de Viale tout de même) prennent le dessus : j'ai l'impression que les excès vengeurs impossibles à arrêter, les justifications rhétoriques et hypocrites, les paroles temporisatrices et lâches, les actes mesquins ou égoïstes, la violence, puis les discours et les écrits réparateurs jusqu'à l'amitié scellée à la fin entre les anciens belligérants, j'ai l'impression que tout cela crée un ensemble indémêlable. C'est cet indémêlable que j'aime.

- bien sûr, j'ai aimé (c'est une pente personnelle) les évocations sérieuses, au milieu de tout ce burlesque et héroï-comique, des chants 2 (les combattants victorieux de Borgo en 1768 face à l'armée de Louis XV) et 8 (l'assassinat de l'ami de Viale, Alessandro Petrignani, symbole d'une Corse "suicidaire"). Ils forment un contraste saisissant avec le reste du poème mais le tout est bien cousu ; le texte résiste ; il peut être relu sans dommage et il appelle, me semble-t-il, nos lectures renouvelées (ici, vous trouverez une autre de mes lectures de cet inépuisable livre : cliquer sur "Cumenti, petite anthologie de la littérature corse" / "Logomachia è risate").

Pour finir, un extrait : 5 strophes (48 à 52) en italien, choisies un peu au hasard ce soir, avec leurs versions corse et française : nous sommes dans le chant 7, c'est bientôt la fin des combats puisque les "gendarmes" sont là pour rétablir l'ordre (alors comme maintenant dans les Antilles) en arrêtant les têtes les plus échauffées et surtout en essayant d'immobiliser une mule rendue folle par l'esprit du Malin (qui bien sûr est à l'origine théologique de tout ce ramdam...) :

48
Già la milizia trafelante, e lassa,
Per arrestar la mula, in atto fiero
I montati fucil contr'ella abbassa ;
Quando l'astato Arcangiolo guerriero,
Ch'un commando divino a scender mosse,
Dal ciel, ratto qual fulmine, calosse.
49
Ei d'ondeggianti piume alto ornamento
Scuote sul lucid'elmo ; a fianco ha il brando,
E in man la picca di Satàn spavento.
tale allora apparì ch'espulse in bando
Dal terren paradiso Adàm fellone,
Od in letto pisciar fè Bellicone.
50
Alla mula si oppon con lancia in resta :
A' rai celesti, al truce atto tremendo,
Quella abbagliata, e sbalordita arresta.
Sul negato sentier l'Angiol veggendo,
Così arrestossi immota, e pertinace
Di Balaàmo l'asina loquace.
51
Per paura un gran peto scaraventa
Umido, ch'ai Giandarmi il volto spruzza.
Starnutenti li fuga, e gli spaventa
L'orribil botto, e la tartarea puzza.
Da guerra, per cui fora alfin distrutta,
Quel peto liberò Marana tutta.
52
Col peto esce Astaròt : Michele il caccia
Colla lancia all'inferno, e con tenace
D'adamante catena ivi l'allaccia,
Onde non rieda a più turbar la pace ;
Torna al cielo, e del liquido sereno
Segna la via d'un rapido baleno.

Eccu lu testu traduttu in corsu :

48
Digià a milizia spussata, è fiacca,
per arrestà a mula, in attu fieru
Mettenu manu à i fucili è piglianu a mira ;
Quandu l'armatu Arcanghjulu guerrieru,
Ch'ellu mandò un cumandu divinu
Da u celu, minacciosu cum'è a saetta, si calò.
49
Sbattulendu l'ale chì li face ornamentu
Sa sopra à l'elmu lucente ; li penda à fiancu lu brandu,
È in manu a lancia di Satanu spaventosa.
Eccu cum'ellu apparse quellu chì messe for
Di paradisu l'Adamu traditore,
È in lettu fece piscià à Bellicone.
50
Si mette di fronte à a mula cun a so lancia in manu :
Di pettu à i ragi cilesti, à tamanta minaccia,
A mula accicata, è imbambulita si pianta.
nantu à u chjassu interdettu vighjava l'Anghjulu,
Cusì piantò stantarata
Di Baalamo a sumera luquace.
51
Da a paura lenta una peta tamanta
Bavosa, chì in faccia à i gendarmi schizza.
Sbuffulendu fughjenu, spaventati
Da tamantu colpu, è da cusì gattiva puzza.
Di a guerra, chì avà ùn si sente più fiatu,
Quella peta liberò a Marana.
52
Cun a peta esce Astarottu : Michele u caccia
Cun a lancia in infernu, è cun una catena
Putente u lega cun forza,
Ch'ellu ùn venga più à scumudà a pace ;
Si ne volta in celu, è cun u lquidu sirenu
Segna cun l'arcubalenu a so strada lesta.

Et voici la version en français de la fin des hostilités :

48
Les gendarmes qui veulent arrêter la mule sont épuisés et à bout de souffle. D'un geste brutal, ils braquent sur elle leurs fusils chargés. C'est alors que, sur ordre de Dieu, l'archange guerrier armé de sa lance descendit du ciel aussi rapide que l'éclair et leurs fit baisser les armes.
49
Les grandes plumes qui ondulent et ornent son casque brillant s'agitent. Sur un flanc il porte son glaive et dans sa main il tient sa lance, la terreur de Satan. C'est la même apparition que lorsqu'il se présenta devant Adam le rebelle et le chassa du paradis terrestre ou lorsqu'il fit pisser de frayeur dans son lit Don Boissansoif.
50
La lance en arrêt, il se plante devant la mule. La bête éblouie s'arrête, troublée par les rayons célestes et son geste effrayant. C'est ainsi qu'à la vue de l'ange, l'ânesse loquace de Balaam s'arrêta tout net et refusa obstinément de continuer son chemin.
51
Effrayée, la mule lâche un grand pet humide qui asperge le visage des gendarmes. L'horrible projection et la puanteur infernale les remplit de frayeur et leur fait prendre la fuite en éternuant. Ce pet délivra la Marana toute entière d'une guerre qui l'aurait détruite, en fin de compte.
52
Astaroth est expulsé avec le pet. Saint Michel le chasse en enfer avec sa lance, il l'attache solidement avec une chaîne de diamants, afin qu'il ne revienne plus troubler la paix sur la terre. Puis l'ange remonter aux cieux et il trace d'un éclair rapide la voie dans le ciel limpide.

Bien sûr, Salvatore Viale est une figure littéraire et politique bien plus riche et importante que ce que j'ai pu en dire ici. Je vous engage à aller voir tout cela par ailleurs ! Notamment ici et ici. Bonnes lectures !

mercredi 28 janvier 2009

Est-ce bien de la littérature corse ?

Vous le savez, ma conviction est faite, et pourtant j'estime qu'elle est absolument discutable.

Oui, la page que je vais citer me semble tout à fait abonder l'ensemble mouvant et très hétéroclite que j'appelle ici "littérature corse". Puisque cette page joue un rôle dans l'imaginaire corse (à discuter là aussi).

Certes, on a beaucoup parlé du miroir déformant de la littérature romantique française, miroir dans lequel la Corse aurait été figée, mais d'une façon ou d'une autre nous avons participé à la fabrication de ce miroir (voir les analyses éclairantes d'Eugène Gherardi sur les sources du "Colomba" de Mérimée, autre livre corse d'importance, dans son étude publiée chez Albiana, "Esprit corse et Romantisme" (2004), particulièrement les pages 248 à 261).

Il va sans dire qu'une telle page joue aussi, bien évidemment, un rôle dans l'oeuvre complète de l'auteur, dans l'histoire littéraire du roman européen et dans la littérature française du XIXème siècle.

Je n'ai pas encore lu ce livre en entier, je ne suis pas allé plus loin que les vingt premières pages, et pourtant, je ne me lasse pas de relire les premières lignes : elles sont occupées par une famille corse, dont le père - qualifié par l'auteur "d'étranger" - cherche à rencontrer Bonaparte, afin de lui demander de l'aide.

Voici les mots de Balzac :

En 1800, vers la fin du mois d'octobre, un étranger, accompagné d'une femme et d'une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez longtemps auprès des décombres d'une maison récemment démolie, à l'endroit où s'élève aujourdh'ui l'aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois. Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour regarder alternativement le palais consulaire et sa femme assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue parût ne s'occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l'amour, unissait ces deux êtres, et animait d'une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il semblait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait, elle s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l'expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après être demeuré longtemps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : - Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous.

Cela a été écrit en 1830, le texte s'intitule "La vendetta" et même si j'ai parfois l'impression de lire "Astérix en Corse" en moins drôle (l'"air farouche" sera repésenté chez Goscinny et Uderzo par des éclairs jaillissant des yeux), je me dis qu'il est bien vu - puisque notre peuple a notamment le génie de la fabrication des ruines - de placer cette famille "auprès des décombres d'une maison récemment démolie".

Cette famille, cette maison. Elles forment ensemble une figure. Et si je la complète avec la présence encore invisible de Bonaparte qui se trouve à l'intérieur des Tuileries, alors Destruction et Construction se trouvent intimement liées : à cette époque Napoléon est consul et remet en chantier l'aile nord du Louvre, mais la famille corse qui vient se rappeler à son souvenir apporte avec elle une histoire pleine de dévastation et de meurtre.

Dans une petite littérature comme la littérature corse (dont les conditions de naissance et de vie sont difficiles), il est peut-être intéressant de suivre les métamorphoses de ce thème ambivalent de la "maison récemment démolie"...

Qu'en pensez-vous ?