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samedi 21 avril 2012

L'enquête qui passionne (ou ennuie) presque tout le monde...


Je relaie de "nouvelles" informations concernant notre recherche sur l'auteur du poème "Ode à la Corse", attribué sans que nous disposions de preuve formelle et publique, à Saint-Exupéry :

- Marie-Jean Vinciguerra m'indique qu'il a compulsé l'ensemble des livres de Pierre Costantini, mais qu'il n'y a pas trouvé ce poème. De même, ses recherches dans l'oeuvre de Saint-Exupéry ont été sans succès. Il ne lui semble donc pas que ce poème puisse être attribué à l'un de ces deux auteurs.

- On m'indique qu'il existe tout de même un ouvrage imprimé contenant ce poème attribué à Saint-Exupéry : mais impossible de révéler publiquement le titre et les références de cet ouvrage. Quel dommage, et pour cette enquête et pour la formation d'un espace public littéraire insulaire. Comment faire si l'on retient des informations, comment faire si on refuse la discussion ?

Je rappelle que Dominique Mondoloni, qui fut journaliste, décédé il y a quelques années, avait dans sa rubrique de "Corse Matin", "La boîte à malices", déjà posé la question que nous reprenons aujourd'hui. Cela fait donc assez longtemps que ce poème, "Ode à la Corse", "circule" dans notre imaginaire ; il serait intéressant de savoir comment et pourquoi.

Qu'en pensez-vous ?
(Pour le début de cette enquête littéraire, si vous voulez y participer, voir ce billet : "Un mystère littéraire" ; à bientôt ?)

mercredi 10 août 2011

Vinciguerra / Ferrari : Prix du Livre Corse 2011

Soyons concis :

- le prix du Livre Corse 2011 (catégorie Fiction, langue française) a été décerné à "Où j'ai laissé mon âme" (Actes Sud, 2010) de Jérôme Ferrari. La remise du prix s'est faite le 31 juillet 2011, à Ghisoni. C'est Marie-Jean Vinciguerra, lui-même écrivain (entre autres), qui a prononcé l'éloge du livre. Une petite brochure éditée pour l'occasion inclut ce discours. Avec l'autorisation de l'auteur (merci à lui), je le transcris dans ce billet.

- pourquoi ?

- Pour plusieurs raisons :
1- il est le témoignage d'une lecture singulière, toujours précieuse.
2- il comporte une critique négative concernant la parole des personnages de ce roman (se fait ainsi jour la possibilité d'une discussion ; signalons aussi la présence d'une possible erreur factuelle, j'y reviendrai dans les commentaires si vous ne trouvez pas : j'aime bien imaginer ces jeux de cours de récré !...).
3- il est le signe que ce "jeune" auteur est (enfin ?) totalement reconnu dans son île (après une mention spéciale lors du prix du Livre Corse 2007 pour "Dans le secret" (Actes Sud), mais surtout après 4 prix nationaux : Prix Landerneau pour "Un dieu un animal" (Actes Sud) et pour "Où j'ai laissé mon âme", les prix Roman France Télévisions, le Grand Prix Poncetton de la SGDL, le Prix Initiales".
4- il est peut-être le signe que l'autre puissant romancier corse de notre époque, Marcu Biancarelli, sera peut-être honoré par un prochain Prix du Livre Corse (dans la catégorie "langue corse", "Murtoriu" ne méritait-il pas plus le prix que "L'Ultima Pagina" en 2010 ?).
5- il est l'occasion pour nous de réclamer, avec un cri d'amour, la création d'un site internet qui permette à tout un chacun de consulter la liste de tous les ouvrages primés depuis 1984 ainsi que les propos tenus lors des remises de prix. (A quand un travail de recherche sur le rôle des prix - il y aussi celui de la Collectivité Territoriale de Corse, celui des Lecteurs de Corse - dans l'évolution de la littérature corse ?)
6- ? (placez ici votre question, votre remarque, etc.)

Voici le discours de Marie-Jean Vinciguerra à propos de "Où j'ai laissé mon âme" :

Cri d'amour sous un ciel de malheur

Jérôme Ferrari avec son sixième ouvrage atteint une parfaite maîtrise dans l'art du récit. L'épigraphe - une citation tirée de l'oeuvre majeure de Mikhaïl Boulgakov (Le Maître et Marguerite) - nous donne une clef pour la compréhension d'un roman qui pourrait s'inscrire, miracle, dans la tradition des grands Russes (Tolstoï-Dostoïevski). Elle nous ouvre "ce chemin de lune" qui, après la traversée du désert, nous conduit au dieu caché et donne sens à la responsabilité de l'homme et de Ponce Pilate : y a-t-il péché quand Dieu s'absente ?

Au premier plan, trois personnages : le capitaine André Degorce, le lieutenant corse, Horace Andreani - son frère d'armes de Dien Bien Phu -, qui de victimes deviendront bourreaux et, enfin, ce Tahar, commandant de l'ALN au sourire énigmatique. Trois portraits physiques et moraux inoubliables. Cinquante ans après les terribles événements d'Algérie où les deux officiers se sont rendus coupables d'actes de torture, le lieutenant Andreani dans un monologue intérieur scandé d'un poignant "mon capitaine" dit son amour-haine pour ce "frère" qui l'a humilié et dont il condamne les "états d'âme" (scrupules, remords), "les élégances dérisoires" (ne fait-il pas rendre les honneurs au chef terroriste ?), l'orgueilleuse "pose". Il dénonce son idéologie faite d'abstractions hypocrites qui, au nom de "l'efficacité" servent à justifier une "mission" de tortionnaire. Comportements paradoxaux que ceux de ces deux bourreaux. Le lieutenant corse rejoint par esprit de "loyauté" l'OAS ! Et la justification d'efficacité ne cache-t-elle pas chez le capitaine une fascination perverse pour la torture ? Lequel de ces deux officiers mérite le plus le qualificatif de traître ?

Le capitaine a perdu la foi, mais il reste taraudé par le sentiment de la faute et l'angoissante certitude qu'il n'y a plus de rédemption par le châtiment dans un univers d'où Dieu s'est retiré.

Le mal est à l'oeuvre dans l'homme, surtout lorsqu'il est pris dans l'engrenage de la guerre qui peut transformer le guerrier en bourreau. Travail d'introspection sans fards, cruelle mise à nu de deux "âmes" qui se débattent dans un labyrinthe ! En ce désert, il n'y a plus place pour les larmes, "la pureté du chagrin". Le capitaine se considère comme un réprouvé. Il ne trouve pas de réconfort dans les versets de la Bible.

Le récit s'ordonne sur trois jours d'agonie(s), de chemin de croix et de mise en croix sous un ciel mauvais dont le bleu délavé contraste avec la beauté du ciel corse d'un bleu profond. La Corse pour les deux officiers est évoquée avec nostalgie comme un paradis perdu ("A Piana, son coeur n'était pas vide. Il n'avait pas honte de lui-même.") L'âme du capitaine s'est desséchée. Il ne trouve plus les mots de tendresse. Le destin l'a emporté si loin qu'il ne reviendra jamais.

Reste le mystérieux sourire de Tahar, noble signe de mélancolie et de lucidité. Belle leçon de tendresse et d'héroïsme serein ! Le sourire de ce rebelle ouvre un chemin : il nous assure de la dignité de l'homme.

Il faut découvrir au-delà du dit le non-dit et en filigrane les Images cachées : la femme corse du capitaine n'est-elle pas plutôt qu'épouse "Mater dolorosa" ? Et la question : "Mon dieu qu'avez-vous fait de moi ?" ne fait-elle pas écho au "Mon dieu pourquoi m'avez-vous abandonné ?"

Le narrateur nous emporte dans la houle glacée et fiévreuse des monologues du lieutenant. Il nous fait participer à la douloureuse prise de conscience du capitaine Degorce. Mais, s'est-il investi en eux par excès en leur prêtant sa voix, l'éclat de son style, sa vision pessimiste du monde ?

Serait-ce provocation de notre part que de lire ce récit comme une réponse à l'imploration du Kyrie Eleison et du Christe Eleison (Seigneur, ayez pitié de nous, Christ, ayez pitié de nous !).

L'imprécation devient prière. Le miserere sera entendu. Il y aura un châtiment pour les deux bourreaux. Damnés, ils nous sauvent. Sens est donné à l'aventure humaine et tout son poids à la responsabilité de nos actes.

L'amour du lieutenant corse aura été le plus fort.

"Nous ne nous quitterons pas. Et c'est l'heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine - et que vous êtes exaucé."

samedi 30 juillet 2011

"Bastion sous le vent", Marie-Jean Vinciguerra

Je reprends ce mince volume ("Bastion sous le vent"), qui m'impose ses relectures.

Et aujourd'hui, ce qui me frappe, c'est que le livre me paraît fonctionner comme un tourbillon, ou comme une vis sans fin.

1. D'abord, il y a bien un mouvement, une certaine direction linéaire qu'indique le fil chronologique "autobiographique" (une vie entière est contenue dans ces cent pages, depuis le village de l'enfance - Ghisoni - jusqu'à l'écrivain conscient d'être parvenu à l'automne de sa vie, paré d'un ordinateur). Ce fil qui mène du passé au présent raconte comment "Antoine" va chercher à se libérer d'un imaginaire maternel étouffant, où s'originent culpabilités, désirs insincères ou entravés, angoisses et cauchemars. Cette libération est aussi la quête d'une voix personnelle, pleine et entière, assumée sans honte, capable de donner corps et cohérence à un chaos d'anecdotes. Et cette voix est celle de la Poésie, entendue comme Esprit au langage souverain, gage d'éternité. Ce livre raconte la longue et difficile et toujours incertaine naissance du Poète.

La structure du livre suit ainsi le fil du temps : 9 parties, entrecoupées de courts poèmes (écrits en majuscules) qui semblent faire transition. Chaque partie est occupée à un thème particulier, tout autant qu'à un moment précis de la vie d'Antoine et se compose elle-même de plusieurs textes qui paraissent autonomes, ou fonctionnent comme des variations ou encore se répondent voire se contredisent.

a - la petite enfance (berceau, prénom) (et première évocation d'une psychanalyse suivie par Antoine à Paris en 1954, le psychanalyste est désigné comme "'l'Intrus")
b - les copains d'enfance
c - les fautes et humiliations (dans l'enfance toujours)
d - histoires de famille et de village, à Ghisoni, village de la mère
e - les épisodes de la vie de la mère, ses récits, ses façons d'être (en Corse, en Algérie, en Provence)
f - quatre stalvatoghji, anecdotes écrites par Antoine reprenant les souvenirs du village
g - souvenirs d'Olmo, village du père et de Bastia pendant la Seconde Guerre mondiale
h - évocation de deux professeurs (Michel Alexandre et Savin), rencontrés à Paris, au lycée Louis-le-Grand (dernière évocation de la psychanalyse avec "l'Intrus", finalement inutile et contre-productive, et abandonnée)
i - dans cette dernière partie, naissance du poète grâce à la rencontre (aux retrouvailles) avec l'Italie à travers Saint-François d'Assise, Dante, Piero della Francesca... et les Anges, figures importantes dans l'écriture de Marie-Jean Vinciguerra (voir à ce propos ce billet consacré à son drame en trois actes, "Don Petru").

Ainsi "Bastion sous le vent" se présente comme une sorte de "divine comédie", conduisant le protagoniste de l'enfer des hontes incomprises et des complaisances au paradis lumineux et lucide où la souffrance prend enfin un sens :

"Caractère providentiel de la souffrance qui nous dépouille de la royauté imaginaire sur le monde : Une vérité qui ne se trouve pas, mais se donne et se déploie dans un commencement sans fin. Dieu nous a d'abord jetés dans le malheur du Temps, pour que nous puissions, en retour, lui offrir librement notre passion. Une passion qui nous rend fraternels de toute la Création. La mort peut venir come une amie, une soeur. Il ne nous reste plus qu'à entonner Le Cantique des créatures et à retourner au silence, attribut de la perfection."

2. Mais cette "aventure spirituelle", selon une autre des expressions de l'auteur, ne fonctionne pas comme un traditionnel récit autobiographique. Tout n'est pas dit, le lecteur doit imaginer ce que les blancs du récit ne font que suggérer. Autour de cette cruciale année 1954 (année de l'arrêt de la psychanalyse et du voyage en Italie), les évocations de la vie d'Antoine sont des lueurs, parfois commentées, parfois non. Des éléments comme détachés les uns des autres. Norbert Paganelli a bien insisté sur la nécessaire participation du lecteur (billet du 2011-05-09).

Ainsi, en relisant l'ouvrage - au hasard, un peu comme Antoine ouvrant "au hasard" les "cachiers de la mère" au début du livre - je me surprends à redécouvrir histoires et réflexions que j'avais fini par oublier, obnubilé que j'étais par la volonté de suivre un fil rouge unique ! Xavier Casanova pointe justement que le livre ne s'abîme pas dans un "grand récit unique et simplificateur". De fait, chaque fragment est un monde, parfois lui-même très complexe, constitué de plusieurs voix, aux tonalités diverses, vitupérations ou murmures, emportements et douces ironies, récits neutres et odes à la prose rythmée. Chaque fragment a sa raison d'être, même lorsqu'elle semble énigmatique (je pense à l'irruption de l'Afrique noire, avec le texte intitulé "L'âme de la brousse"). La dernière page n'est pas une conclusion, et le dernier poème appelle à "rinasce / Più in là" ("renaître, Plus loin"). Chaque fragment fonctionnerait en même temps comme un des poèmes des "Fleurs du mal" (suivant une "architecture secrète") et comme un des poèmes en prose du "Spleen de Paris" ("tortueuse fantaisie" qui évite au lecteur "le fil interminable d'une intrigue superflue".)

De même, la quête spirituelle d'Antoine ne signifie pas l'abandon total des héritages passés, aussi lourds et étouffants soient-ils. Angèle Paoli y insiste en fin de son billet. Ainsi que l'auteur dans le dernier fragment narratif :

"Le plus difficile était de démêler de toutes ces voix entrecroisées, les paroles les plus justes pour exprimer, sans renier l'héritage, une authentique singularité, celle d'une âme (quel autre mot de plénitude pourrait convenir ?). Sevrage douloureux que de se détacher des paroles d'une mère dominatrice, mais qui vous a ouvert à la poésie du monde."

Car la mère du futur Poète est aussi quelqu'un qui écrit (cahiers, roman). Et qui tout en indiquant des chemins qui seront des impasses, représente une figure d'auteur maître de trois langues (français, toscan, corse du Fiurmorbu). Cela nous conduit à relire chacun des fragments comme ayant leur valeur propre, notamment pour mieux comprendre l'évolution de la Corse entre les XIXème et le XXème siècles, à travers les ancêtres singuliers d'Antoine.

Conclusion provisoire : je disais dans un précédent billet que j'étais fasciné par l'originalité de certains ouvrages récents, et parmi ceux-ci, "Bastion sous le vent". Ouvrages qui inventent des formes nouvelles pour mettre au jour des réalités insulaires souvent occultées (homosexualité et abandon d'enfants au sein d'un clan familial dans "Pietri Bey" de Sanguinetti ; société de consommation aliénante dans "Caotidianu" de Jureczek). "Bastion sous le vent" renouvelle avec force le récit autobiographique grâce à un esprit poétique qui fait brèche et ouvre des horizons (qui surpassent parfois la réalité comme le dit Ivana Polisini-Mattei). Peut-être que bien d'autres écrivains s'aventureront sur ces nouveaux chemins ?

Un dernier point, tout de même, ce qui me plaît le plus dans ce livre, c'est son caractère hirsute et contradictoire ; c'est pourquoi je trouve que, souvent, la voix de l'auteur qui commente ses propres fragments me gêne un peu, car elle me semble briser le charme étrange de l'ensemble.

Mais vous avez peut-être une autre vision de ce livre ?

Pour finir, une page (page 48) que j'aime bien, dont les ovales blancs sont un appel à une autre écriture :

L'Algérie, ici et là-bas

ALBUM D'UNE CORSE PIED-NOIRE

Il y a au grenier de Ghisoni un album Souvenirs d'Algérie. Les ovales sont vides. Les photos ont disparu. Qu'a-t-on voulu effacer ? Les années d'un bonheur volé, la modeste saga d'une famille corse sur une terre de conquête ? Et pourtant sans l'Algérie, il n'y aurait pas la maison de Ghisoni.
En s'exilant les Corses rêvaient d'un retour plus fortuné qui leur permettrait de construire au village une maison et un tombeau témoignant de leur réussite.
Antoine était renvoyé encore une fois au récit maternel des Cahiers, à quelques évocations éparses d'une enfance algérienne et des premières années d'enseignement de maman à Sétif.
Il s'oubliait pour revivre les histoires de sa mère. Mais il ne prenait pas l'accent.

mardi 26 avril 2011

Marie-Jean Vinciguerra (suites de l'appel du 22 février)

Merci (infiniment) à Marie-Jean Vinciguerra pour l'envoi de cette réponse, riche et amusée, à l'appel qui fut lancé le 22 février lors de la soirée sur la critique à la librairie Le point de rencontre à Bastia.

Souvenons-nous :
- ici le billet relayant l'annonce de cette soirée et les commentaires revenant sur ce qui s'y passa
- ici le billet recensant les différentes réponses à l'appel du 22 février

Et maintenant, la réponse de Marie-Jean Vinciguerra (bonne lecture, bonne discussion, j'y reviendrai par la suite, car pour l'instant je suis en train de relire "Bastion sous le vent" du même Marie-Jean Vinciguerra, avant d'essayer de raconter ce que j'ai ressenti et pensé) :


D’un palmarès


Mon cher François,


Lors de la discussion sur « la Critique » au Point de rencontre, tu as souhaité établir le Palmarès des dix meilleurs ouvrages de « la littérature corse » écrits depuis vingt ans ! Tu as sollicité (quasiment sommé) « les honorables » intervenants (dont j’étais) en leur demandant de faire connaître leur choix. Une fois remplie cette condition, la grève de ton blog cesserait… J’applaudis à ton humour. Mais ne sois pas surpris si je joue les mauvais élèves en ayant l’air de répondre à côté de la question.

Je partage le point de vue exprimé notamment par Jacques Fusina et Norbert Paganelli : Inscrire au Tableau d’honneur 10 œuvres, cela paraît présomptueux et injuste. Je note, par exemple, la part infime accordée à la poésie dans les sélections proposées. La part belle est faite au roman et à l’essai. Or, la poésie est essentielle, dans ses évolutions même, pour qui veut apprécier le génie insulaire.

Aussi pardonneras-tu le tour apparemment humoristique de ma réponse. N’avais-je pas déjà estimé, il y a vingt ans, en réponse à une question de même type, que notre plus grand poète corse était ce Dante Alighieri de Florence ? et le prince de nos politologues, Machiavel, citoyen de la même cité ?

Ce n’est pas boutade. Je persiste : Je hume l’essence de la Corse aussi bien dans L’Odyssée d’Homère, les Bucoliques de Virgile que dans nos Chroniqueurs et ce Vir Nemoris dont je t’avais entretenu, il y a quelques années. Je lis et déchiffre l’âme de notre île dans La Tempête de Shakespeare (admirable métaphore de notre histoire insulaire). Je reconnais sa valeur d’exemplarité dans Emilie à la veille de ses noces de Hölderlin. Tout cela respire une fraîcheur et une vigueur dont nous ont déshabitué bien des poncifs d’aujourd’hui.


Je retiendrai également dans un palmarès aux multiples bouquets la modernité de nos frères antillais, ce Cahier d’un retour au pays natal de Césaire qui donne à notre île le volcan dont elle est privée ou encore Le Tout-monde de Glissant, fenêtre ouverte sur tous les horizons. Quand Ségalen donne une voix à la Polynésie dans Les Immémoriaux, il rejoint paradoxalement les chantres des îles de l’intérieur des terres, le voltaïque Nazi Boni du Crépuscule des Temps Anciens ou l’Alexandre Vialatte de L’Auvergne Absolue .

J’aurais pu également proposer 10 œuvres d’écrivains sardes et siciliens, cambrioleurs et greffiers inspirés des secrets de leur île : I Malavoglia de G.Verga, Il giorno del Giudizio de S.Satta, Conversazione in Sicilia d’E.Vittorini , Il Gattopardo de T. di Lampedusa… On n’aurait, enfin, que l’embarras du choix avec Grazia Deledda et V. Consolo… è tanti altri… Et je ne pousserai pas l’impertinence jusqu’à faire une liste avec les latino-américains. Gabriel Garcìa Màrquez ne nous raconte-t-il pas aussi la Corse dans Cent ans de Solitude ?


Mais alors les écrivains corses d’aujourd’hui, me diras-tu, passés à la trappe ? Que non ! Dans l’esprit qui est celui de Jacques Fusina - en resserrant davantage - je retiendrais des listes proposées une bonne trentaine d’œuvres significatives à des titres divers (éventuellement en y raccrochant quelques oubliés). Non pas pour ménager des susceptibilités, mais, dans une perspective d’anthropologie littéraire, pour mieux apprécier la diversité et les tendances de notre production insulaire.

Il ne s’agira en aucun cas de les classer par ordre de mérite, de distribuer des prix ou de céder à la mode des listes, mais, guidé par l’exigeant critère de l’originalité d’une création portée par un style et en rupture avec les mythologies d’hier (l’appréciation restant, malgré tout, toujours subjective), de soumettre - et non pas d'imposer - au lecteur les préférences du critique tout en ouvrant le dialogue.


Après t’avoir taquiné, cher François, et te sachant têtu, je te donnerai de quoi satisfaire partiellement ta curiosité. Oui, il y a des noms, aujourd’hui, incontournables. Ceux des pères fondateurs de notre littérature « moderne » en langue corse : Rinatu Coti, Jacques Thiers, Jacques Fusina. Je ne pointe pas une oeuvre, mais la somme d’une Oeuvre variée et riche. Il faudrait ajouter pour faire bonne mesure et accorder la part qui revient à la poésie, Jacques Biancarelli, sans oublier Canta u Populu Corsu, I Muvrini, A Filetta. Continuité et rupture. Chef de file de la nouvelle génération, Marcu Biancarelli s’est taillé toute sa place. En langue française, je citerai Angelo Rinaldi, Marie Ferranti, Jérôme Ferrari.

Enfin, à côté de la Littérature (fiction et poésie), on ne saurait oublier une bonne dizaine d’essais remarquables - histoire, anthropologie, linguistique - qui donnent des clefs pour décrypter la Corse. On trouvera un certain nombre d’entre eux dans la liste de François de Negroni.


J’en ai suffisamment dit, cher François. Pour le reste, ma liste reste ouverte. Que les romanciers continuent d’imaginer, les poètes de chanter ! Quand la critique se désolait de l’absence d’une veine romanesque en Corse, Dalzeto écrivit son chef-d’oeuvre Pesciu Anguilla ! Depuis, sont apparues bien des créations dignes d’entrer dans notre Panthéon littéraire. Je vous laisse le soin de deviner mes autres choix et vous laisse libres des vôtres.

Je parie volontiers que les temps sont mûrs pour l’éclosion de chefs-d’œuvre correspondant à de nouvelles attentes.

Corse, étonne-nous !

Marie-Jean Vinciguerra

dimanche 19 décembre 2010

"Le Jour du Jugement", un incontournable chef-d'oeuvre sarde ; lu par Emmanuelle Caminade


Encore un que je n'ai pas lu... (En ce moment, je lis "L'imitation du bonheur", de Jean Rouaud, qui arrive à combiner une histoire de la Commune, de la littérature, de la civilisation européenne, d'amour, de sa propre oeuvre, etc. J'ai pour l'instant sur mon visage le sourire de la Joconde et j'attends doucement que les quelques phrases purement narratives et lyriques semées dans ces histoires me conduisent au sentiment de la vie ; un échafaudage pour retrouver le sentiment de la vie.) Donc, je le lirai plus tard ce fameux "Jour du Jugement" de Salvatore Satta, dont j'entends parler depuis si longtemps (pas vous ?). C'est Marie-Jean Vinciguerra qui propose son analyse dans ses indispensables "Chroniques littéraires". C'est Pierre Bacchelli qui en parlait ici même, récemment. C'est maintenant Emmanuelle Caminade qui propose un regard (mille mercis pour l'envoi ; bonne lecture à tous, bonne discussion, si jamais).

Il carro sardo : un attelage allégorique

(...)
È in quest'ultimo tratto che sorge la prima parte di Nuoro. Si chiama Sèuna, e sorge per modo di dire perché un nugolo di casette basse, disposte senz'ordine, o con quell'ordine meraviglioso che risulta dal disordine, tutte a un piano, di una o, le più ricche, di due stanze, col tetto di tegole arrugginite, lo spiovente verso la cortita dal pavimento di terra come Dio l'ha fatta, il cortile chiuso da un muro a secco come si chiudono le tanche, l'apertura verso la strada sbarrata da un tronco messo di traverso, e davanti a questa singulare porta quel capolavoro di arte astratta che è il carro sardo. Il carro sardo diventa un carro quando gli sono aggiogati i buoi, che ora dormono accovacciati sulle stanche gambe lungo la strada, o, se vi è spazio, dentro la cortita : allora è più che un carro, uno strumento di guerra, per gli incredibili viottoli delle campagne che l'acqua ha lavato nei secoli, mettendo a nudo macigni di granito, che sono scale. Il carro sardo si inerpica su quelle gobbe cigolando, ondeggia come una nave nella tempesta, rimane un poco in bilico, e poi precipita fragorosamente dall'altra parte, per affrontare altri sassi, altri macigni. È fatto per questo, è infatti nei secoli, nei millenni, ha lasciato nel cammino i solchi dei suoi cerchioni di ferro, che sono come le piaghe della fatica dei bovi che lo scavalcano puntando sulle corte gambe oblique, dei massari che pungolano i bovi, e pare che spingano e tirino anch'essi, chiamandoli responsabilmente per nome (boe porporì, boe montadì !) con grida che a sera risuonano per tulla la valle. Giustamente dicono quelli del Comune : che bisogno c'è di riparare le strade? Ma quando i buoi staccano, e il carro rimane lì nella notte, davanti alle casette addormentate, non ha più nulla del carro. Poggia inclinato sul lungo timone, alza al cielo due braccia levigate dallo strisciare delle soghe, si scompone in assurde verticali e orizzontali, e lascia passare per le fessure della coda il chiaro della luna. Può essere un'invocazione e una preghiera, può essere una maledizione o un incantesimo, può essere nulla, anzi assolutamente nulla. Nelle notti d'estate, il contadino si stende sulle assi bruciate del sole, con la beretta ripiegata sotto la testa, e dorme.
(...)

Salvatore Satta, Il giorno del giudizio, p. 30/31, Gli Adelphi (1990/2007)

Un bel extrait illustrant bien la tonalité d'un roman qui, au-delà du bilan d'une époque révolue, celui d'une île dont les traditions et les valeurs se sont éteintes, s'affirme comme le bilan individuel d'un homme sachant sa fin prochaine et méditant sur le sens - ou plutôt l'absence de sens - de l'existence...

Un extrait révélateur également du style de Salvatore Satta, un style simple et parfois visionnaire qui, avec une belle économie de moyens, dresse des images d'une grande puissance expressive.

Transposition d' un simple objet utilitaire quotidien, une modeste charrette, en machine guerrière se lançant à l'assaut des chemins cahoteux ou en navire affrontant la tempête.

Vision fantastique d'une charrette dételée, se découpant dans la nuit comme un chef-d'oeuvre d'art abstrait, un assemblage absurde de verticales et d'horizontales.

Personnification - reflet de l'état d'âme de l'auteur - d'une charrette levant les bras vers le ciel...

Salvatore Satta déploie avec art une puissante allégorie de la vie, de ce combat absurde - et inlassablement répété - sous le joug du destin.
Perché vive l'uomo ? : « È fatto per questo » , come il carro sardo ...
Une réponse qui décline d'une autre manière celle du héros Don Sebastiano à sa femme Donna Vicenza : «Tu stai al mondo perché c'è posto», une affirmation encore en usage en Sardaigne et reprise par l'auteur à plusieurs reprises dans son roman.


(la photo)

lundi 22 novembre 2010

C'est tout frais, c'est passionnant


Un billet qui se résumera aujourd'hui à vous recommander très chaudement de lire, relire, annoter et commenter les comptes rendus de deux rencontres littéraires très intéressantes qui eurent lieu récemment à Bastia :

avec Jacques Fusina, à propos de son livre "Ecrire en corse" (éditions Klincksieck) :
- compte rendu d'Angèle Paoli sur son site "Terres de femmes"

avec Marie-Jean Vinciguerra à propos de son livre "Chroniques littéraires" :
- compte rendu de la Librairie du Point de Rencontre (où eut lieu... la rencontre)
- compte rendu d'Angèle Paoli sur son site "Terres de femmes"

Moi-même j'y reviendrai dans d'autres billets (peut-être...), ne serait-ce que pour évoquer l'anecdote - délicieuse - mettant en scène Fernand Ettori répondant à la question " Qu'est-ce, pour vous, que la littérature corse ?" (je vous laisse la chercher dans tous ces comptes rendus !)

On ne remerciera jamais assez les auteurs de ces comptes rendus, ils démultiplient les chances de faire connaître et discuter la littérature corse !

(La photo)

vendredi 2 juillet 2010

Un introuvable retrouvé : Marie-Jean Vinciguerra à partir de Shakespeare

Où trouver le texte suivant ? Eh bien ici, et ce, avec l'accord de l'auteur (comme annoncé précédemment). Que je remercie.

Evidemment ce texte (publié en 1992, dans le recueil "Corse, défense d'une île", éditions Autres Temps) a un intérêt en lui-même (mais lequel selon vous ?), mais il est aussi un des trois textes qui m'ont poussé à aimer la littérature corse (après "La confession du solstice" (1988) de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci et "A Funtana d'Altea" (1990) de Ghjacumu Thiers... ).

D'une lecture de la "Tempête" ou la Corse comme métaphore baroque du mystère

par Marie-Jean Vinciguerra

Entraînés dans la sarabande des images en "abîme" du cinéaste anglais Greenaway (Prospero's Books) déchiffrant dans Prospero l'autoportrait d'un Shakespeare-démiurge, créateur d'une fiction plus réelle que la réalité, nous avons retiré de la mer, "La Tempête", le livre noyé des charmes abolis.

Livre des sortilèges où l'auteur convoque la troupe des masques pour animer et congédier d'ultimes fantasmes : baisser de rideau sur des simulacres et vain retour au Réel.

Recommençons le divertissement pour un exorcisme. Aux esprits sommés de se dissiper dans l'air subtil, redonnons corps, espérant ainsi retrouver dans ce nouveau songe, la trame secrète de notre étoffe insulaire.

Suscitons la magique "Tempête" sur une scène qui, cette fois, dit son nom : la Corse.

Ainsi se complète le portulan shakespearien, trompe-l'oeil d'un infini insondable où "s'ancre une île".

Sous l'île enchantée de Prospero, prince de l'esprit et duc déchu, en exil, il y a, scellé, le roc d'une île en deuil, qui se dissout en grains de sable :

L'île de Caliban-le Maure, fils de la Sorcière Sycorax, soeur jumelle de Gorgone. S'y échouent, à leur retour de Tunis, Alonso, roi de Naples et Antonio, frère de Prospero, duc de Milan, par traîtrise.

Dans son adaptation de "La Tempête", Aimé Césaire situait l'île du côté des Antilles... Pour Lawrence Durell "L'île de Propsero" dérivait jusqu'à Corfou. À chacun son île... une île qui a une ombre pour corps.

Dans le mirage de la Fée Morgane, Ulysse avait pénétré l'Île des Lestrygons par l'entaille des falaises de Bonifacio, bouche vite refermée sur le miroir de la caverne.

Sur l'un des rivages s'agitent les chimères des naufragés en mal d'usurpations passées et à venir, sur l'autre plage, l'histoire bouffonne et fait sonner la marotte, enfin devant la grotte de Prospero surgit un jeune homme, rescapé de la tempête, image du dé-sir, ce regret de l'astre absent.

Ferdinand, fils du roi de Naples, rencontre l'amour sur l'île de la haine, conduit Prospero au pardon et entraîne la fin de l'Histoire, une histoire, qui n'est elle-même qu'illusion. "La Tempête" dans sa boule de verre est l'histoire circulaire de l'Île : invasions des peuples de la mer, envies des capitaines d'aventure, serpents de la vengeance, folies des rois d'opérette et cet avatar du couple Caliban-Trinculo, Grosso Minuto, bouffon emblématique du Général des Lumières, Pascal Paoli, "U babbu di a patria", Pascal Paoli, "père spirituel" de Caliban, celui qui jette hors de l'île Buonaparte, le fils rebelle et qui connaîtra, à son tour, l'exil dans la grande île. Caliban, Paoli, Bonaparte, sous le signe maléfique de la Gorgone, une histoire d'îles et d'ex-il(e) : la Corse et ses doubles de substitutions, le rêve métisse des Antilles, l'Île d'Elbe, Albion, Sainte-Hélène... Ex-ils sans retour. "La Tempête" : tous les versant de la tragi-comédie du malheur insulaire à laquelle aucun théâtre n'a donné sens. Pas d'Eschyle ni d'Aristophane pour se partager la scène : Caliban tenté par la folie d'Ajax ignorant le miroir. Île qui a un corps pour ombre.

Raccrochons les oripeaux d'imposture placés sur le tilleul d'Ariel, le génie aérien de Prospero, commis aux enchantements et appareillons vers les rivages de Miranda-Nausicaa, la fille "digne d'admiration" de Prospero, miroir de l'île où se tissent les reflets de l'innocence, de l'Absence. Miranda ou l'aurore de l'île utopique dans sa pure essence rêvée, la fiction donnant charme à l'île incorporelle de personne (No-body).

L'île, fille du Songe, n'est que de n'être pas comme cette Infante si blanche qu'on voyait le vin couler dans sa gorge. Prospero, metteur en scène, Miranda, maîtresse d'Harmonie, harpe du Silence.

Quel imp(r)udent pourrait se targuer d'être propriétaire de l'île ? Tout pouvoir n'est-il pas volé, "robe dérobée dont s'enrobe" la vanité de l'imposteur ?

L'Île enchantée volée par Sycorax, la Sorcière d'Alger, capitale d'un Orient barbare, puis par Prospero, le naufragé, qui la conquiert par magie, d'exil faisant royaume, enfin convoitée par Stephano, le sommelier ivrogne, titubant sur ce territoire incertain : "terra nullius", objet-colifichet de toutes les gourmandises, fruit métamorphosé en ulcère qui pourrit Gênes, "la Dominante", et l'Empereur.

Caliban, "petit fauve à taches rousses, vraie semence de sorcière" en est-il dépossédé comme il le croit ou n'a-t-il pour titre que le mythe solaire de "l'homme-île", qui se sent propriétaire de l'île entière, roc et plage sans cadastre ?

Que vaut la "donation" de la Corse par Pépin le bref au pape Etienne II, confirmée dans une histoire légendaire, par Charlemagne à Adrien ? et les "droits" de Pise, de Gênes, d'Aragon, du roi de France ? Historiens-prestidigitateurs de l'Histoire...

Seul prince légitime, Prospero)le-poète, régnant sur des sujets de fiction façonnés dans sa langue.

Prospero retiendra-t-il Caliban dans les filets de la langue du roi, du prêtre, du juge, du soldat ?

Caliban peut-il accéder à la re-connaissance de soi dans la langue du Maître et lui en tenir reconnaissance ?

Ô le désir d'une langue davantage sienne sous l'étreinte de la langue imposée.

Ô le combat de l'enfant à la bouche d'amertume, privé du premier lait latin et qui se rebelle dans le sein de la nouvelle marâtre "mère des arts, des armes et des lois".

Drame de Caliban, deux fois asservi, deux fois contrarié dans la langue :
"Sauvage, il jacassait comme une brut."

Prospero et Miranda ont "fourni à ses désirs des vocables pour les nommer", promesse de libération et asservissement.

L'esclave retourne le don en imprécation :
"Tu m'as enseigné le langage, et le profit qui m'en revient, c'est de savoir comme on maudit. Que t'emporte la peste rouge pour m'avoir appris ta langue..."

Ce Vendredi est sans reconnaissance pour son Robinson. Caliban, aboyeur de blasphèmes. Lestrygon logophage avec des renvois d'insultes. Maldisant et médisant.

Echec d'une éducation par imposition de la langue, parce que Caliban ne sait pas encore que la culture, au-delà de la révolte, est aussi reconnaissance. Refondation sur son propre socle, mouillage aux fonds nocturnes, greffe et provignement de surgeons venus d'Ailleurs.

Au bout de la révolte, la reconnaissance rétablit la juste balance. Sans reconnaissance, Caliban est voué aux cris et au désordre.

Si Ariel est délivré par Prospero du charme qui le piège dans la fente de l'arbre, Caliban-Arlequin "Jean-foutre bariolé. Rapiéci-rapiéça" est condamné, échine pliée, à la corvée du bois mort. Caliban-charbonnier crache, en noire imprécations, le charbon de la langue brûlée.

Avatar monstrueux de la bête à quatre et huit pattes et deux voix, Trinculo dissimulé sous la souquenille de Caliban. La bête à deux voix, celle du devant et celle de derrière. Alichino, diable dantesque, avec sa gueule de devant et sa trompette de derrière. Il ne reste plus à Caliban, "veau de lune", qu'à beugler sa rage cosmique.

L'Île est scellée dans le silence. Elle porte dans son ventre, son antre, la pierre du secret.

Ce secret ne se déchiffre pas dans les harmonies du paysage, arc-en-ciel de l'illusion du monde : "cette île est pleine de rumeurs, de bruits, d'airs mélodieux qui charment". Ce n'est là que royaume rêvé, terre bucolique, imaginaire "Triomphe" de Cérès... L'Île a la langue liée.

La mer inlassable vient mourir sur l'amiante bleuâtre de la plage de Nonza, langue rongée par l'arsenic. Cri aux cimes du silence : dans le miroir d'une méditerrannée sous le vent s'efface le regard sans mémoire de Caliban-Narcisse muet.

Aucun volcan ne donne parole à l'Île.

L'imprécation n'est pas lave, mais bave.

Il n'est pas de cratère pour renvoyer en écho de feu la parole d'Empédocle, qui, à travers le gosier nocturne de l'Etna, est retourné aux éléments premiers. Du chaos, l'ordre ne naît qu'avec la langue. Entre Grèce et Toscane, Caliban a avalé sa langue.

Il n'y a pas de volcan ni cette soufrière d'où nous dit Sciascia les grands auteurs siciliens ont tiré leurs oeuvres comme fleurs de soufre.

En ce sens, la Corse n'est pas le double, mais l'envers encore illisible de l'Île d'Empédocle.

Des nappes de paroles portées par les vents de la mer, les officiers, prêtres et tabellions, ont recouvert l'île, de part et d'autre des cimes. Caliban s'est habillé de mots dans les écoles, les églises, les prétoires. Il a changé d'habits jusqu'à en être bariolé. Perroquet baroque.

Caliban s'est divisé. Il s'est exilé muni des passeports de la langue du Maître. L'autre Caliban s'est éloigné des routes de Rome. Par les sentiers masqués de fougères, sur les chemins de la transhumance, il a regagné la forêt matricielle pour tenter de trouver en ce "lieu" (lucus - "locu") le noyau de l'être.

Des graines de paroles, filles de la mer toscane, ont essaimé sur la terre de Rome et enfoncé dans le roc les racines têtues et bâtardes de la langue du Peuple.

Elles y ont trouvé suc. Les mots se sont faits soc. Mais alors le roc s'auréolait de clairières, aujourd'hui désertées par les hommes. Caliban est redescendu aux rivages, aux frontières de la mer et de l'exil. Il s'est exilé dans l'Île.

La langue de la montagne laboure vainement les sables.

Caliban tourne en rond.

Sciascia dit "la Sicile, terre de conquêtes et de désolation". L'histoire de l'île est bien une histoire de naufrages et de naufragés. Île de chroniques sans mémoire.

Caliban-le Maure n'a cessé d'offrir à l'Occupant le spectacle d'une île dont la splendeur ne lui appartient pas, puis ses bras de porte-faix et de porte-drapeaux. De ne pouvoir se délivrer, il s'est livré. Intronisant le roi emblématique d'un été, Théodore de Neuhoff, qui valait mieux qu'un opéra-bouffe, il s'est voulu Royaume. En désespoir de cause, il s'est même donné à la Reine du Ciel.

De révoltes en agenouillement, de cantiques en vociférations, quelle tragédie ! De ne pouvoir habiter le corps de son île, le plus rebelle de ses enfants s'est bâti un Empire dont le coeur resta toujours un foyer déserté. Et l'île de se satisfaire, après tant de soubresauts, pour amuser sa torpeur, d'un roi républicain "Rè Manuele" et de "capipartiti", avatars de ce Protée "pauvre dieu de 6ème classe" dont Claudel fit le roi d'une île.

Dans l'île enchantée, l'ivrogne Stephano et le bouffon Trinculo ne faisaient-ilos pas déjà trébucher, dans leur gesticulation burlesque, tout pouvoir d'usurpation et d'ivresse ?

Prospero règne sur une île sans sujets. Caliban est son esclave. Mais en ce seul indigène pullulent les morts. L'île n'est-elle pas la métaphore d'un désert peuplé de plus de morts que de vivants ? Quelle fidélité garder à ces morts, qui, dans une histoire chaotique, se sont trompé de combats.

Quelle parole leur donner et dans quelle langue ?

À la fracture des morts et des vivants naît la tempête : chasses en trombe des "squadre dei morti", chasses Hennequin conduites par les damnés.

Que sont nos pères devenus ? Ces morts qui ne veulent donner paix aux vivants : dans les torrents où scintille l'insaisissable truite de l'âme des trépassés, dans les petits chiens errants, les esprits follets vacillant sur les tombes, les lucioles au creux des yeux des châtaigniers, dans le sabbat des confréries d'âmes en peine, dans les songes et sur ces escaliers d'ombre des maisons ancestrales vides où pendent, en grappes serrées, les morts sur leurs arbres généalogiques. Comment écarter ces ombres, qui encombrent, dès le crépuscule, les chemins et regardent par-dessus notre épaule ?

Île-crypte où les simulacres de vie s'enracinent à la mort, où le mort ne cesse de chercher sa voix.

Chaque village est un ombilic des ombres.

Le Temps vieillissait hors de l'île, qui garde la jeunesse de la mer violette.

L'Histoire s'est pétrifiée. Du squelette du père noyé dans l'imaginaire de "La Tempête", prolifère tout un bourgeonnement sous-marin et minéral
"de ses os naît le corail
de ses yeux naissent les perles".

Les secrets de la vie enfouie brillent aux yeux de la diorite orbiculaire et du porphyre.

Sycorax, sorcière "ployée en cerceau", double magique de Circé et Gorgone, a pétrifié, lignifié, ignifié les paladins de pierre de Filitosa, vaincus par les peuples de la mer. Nos légendes racontent, au feu de vieilles encapuchonnées de songes, ces histoires de pétrification. Île de pierre et de cendres.

Île une et divisée. Dans la glace de la haine éclate le roc.

La famille, feu et pierre, se fend. Caïn et Abel.

Sampieru, Othello corse, étrangle Vannina. Sur la scène du monde, Pozzo di Borgo, instigateur de toutes les coalitions.

il y a un "en deçà" et un "au-delà des Monts, "la terre des Seigneurs" et "la terre du Commun", le schiste et le granit. L'unité est dans le mythe. Caliban s'y efforce.

Entre la mer et la montagne, entre pic et nuage, le fini et l'infini, la racine et le néant, l'absence et la douleur, l'image et son ombre aux miroirs vides du ciel et de la mer.

Dans le silence et la tempête s'enroulent des processions invisibles avec des chemises ensanglantées pour gonfalons.

"Le vent en Sicile est une dimension de l'île". (Sciascia).

Ici, le vent divise ses souffles. Les vents, annonciateurs d'invasions, signes erratiques de désordre, étendards blêmes de rébellion et de violence, vindicte et tornades dans le vide. Caliban, sujet des vents. Saisi du dedans par "La Tempête".

Cù a tempesta d'arimani
Tutt'inseme sò partiti.
In fondu di lu rionu
Si sentia rughja lu ventu
Chì purtava da Ghisonu
A malora è lu spaventu ;
Si vidia chì per aria
Era occidiu è tradimentu.

(In morti di Caninu
Voceru di la Suredda)

Dans la tempête d'hier
Ils sont partis tous ensemble
Au fond du ravin
On entendait rugir le vent
Qui portait de Ghisoni
Le malheur et l'épouvante
On pressentait dans l'air
Tuerie et Trahison

Caliban-le Maure, "créature de ténèbres", puissance de l'instinct, force tellurique entravée, est monstrueusement accouplé au bouffon Trinculo. Caliban solitaire, orphelin, bâtard. L'Île s'est peuplée de Calibans.

Regard lointain sur l'horizon, Caliban, berger des morts. Dépossédé de sa capitale bruissante, la forêt, dépossédé de lui-même, Caliban rêve d'être un Peuple. Contradictoirement, il chante la liberté au moment même où il se donner à un nouveau maître :
"Freedom, high-day ! high-day, Freedom ! Freedom highday-Freedom "

Un archipel peut-il former une île ? De tant de solitudes peut-on faire un peuple ?

Venue du tréfonds et comme de l'abîme du temps, l'emblématique "paghjella" où trois Calibans, ignorant le chant choral, construisent de leurs voix distinctes - altu, bassu, terza - et de leurs solitudes entrecroisées, une voûte polyphonique. La main sur la conque de l'oreille, Caliban, sourd et à l'écoute, religieux, laisse monter ce chant profond qui traverse les siècles, voix et parole du Peuple, à la couture rustique des deux voix latines.

Caliban-Minotaure, Pan, Centaure, Grand Bouc, Caliban est enfermé, à ciel ouvert, dans le labyrinthe d'où Renan rêva de le sortir dans la suite théâtrale et philosophique qu'il a donnée à "La Tempête". Caliban-le Peuple succède à l'occupant Prospero, qui "a voulu apprendre, tel Protée, la langue, l'hygiène et la morale à un satyre".

Et pourtant comme dans la Sicile du "Guépard", rien ne changerait-il, sinon que l'esclave se met dans les habits et les gestes du Maître ?

La véritable leçon de "La Tempête" va bien au-delà d'une leçon de morale politique. C'est par la représentation qu'il se donne de lui-même sur la scène de la Fable que Caliban découvrira son corps et prendra sa libre respiration. Comme tous les personnages de "La Tempête" d'"égaré" qu'il était, il se retrouvera lui-même.

Caliban peut alors se dédoubler en Ariel, Ariel, esprit des éléments du Cosmos, confiné dans la fente d'un pin et libéré du piège par Prospero, est le Génie du Théâtre.

Prenant son envol à chaque page du Livre des sortilèges, il nage, vibre, se divise en autant de personnages que l'Action le commande et pourtant ne cesse de réclamer de Prospero sa liberté : Ariel n'existe que dans l'espace et le temps de la représentation, par la vertu de la Fable. Sans Prospero, le poète-démiurge, Ariel n'existe pas. Ariel "libéré", livré à lui-même, perd ses ailes. Il retourne au silence des éléments. Panthéisme, qui est vie du cosmos, mais mort de la conscience de l'homme, fin de la déchirure, du cri, de l'histoire.

À travers le mensonge de la Fable, c'est par Ariel que les personnages, d'abord "enchantés", accèdent à leur vérité contradictoire.

Le paradoxe de la Fable est de faire sortir l'homme du songe par la représentation même d'un songe. "La Tempête", c'est la revanche du poète, qui, seul, peut donner sens à une "histoire pleine de bruit et de fureur".

Prospero fait du livre son véritable royaume. Un royaume inaliénable. Tout le reste est fumée.

Les vrais hommes, avec leur charge de conscience et de malheur, sortent du miroir de la caverne de Prospero.

Sciascia posait la question : "Comment peut-on habiter la Sicile sans imagination ?"

Sans ce dédoublement de Caliban en personnage sur la scène d'un théâtre, l'île mortifère le réduit au bois de la marionnette. L'île est dans l'attente d'Ariel.

Pour retourner la main du destin, les calembours et facéties de Grosso Minuto ne suffisent pas. Il faut troquer la marotte contre un miroir.

Condamné à la seule théâtralité, hors du miroir de la scène, Caliban-l'insulaire, obscur à lui-même, ne sait plus du vrai et du faux se démêler.

Il appartient à "Prospero-Caliban" d'organiser "La Tempête" et de jeter au feu l'arbre mort, la défroque du fonctionnaire, les fantoches d'un théâtre d'ombres, la langue de bois, les faux papiers d'identités, de vouer à la salubre peste les simulacres de poussière.

Ainsi Caliban, fils de l'imprécateur Satan et de la Sorcière, transmutera le blasphème en chant du monde, "l'ochju" de la "ghjettatura" en regard lucide et libre sur soi et les autres. La Fable fera voler en éclats l'Utopie.

Le noble Gonzalo rêve d'une pure République, celle des Cathares - Ghjuvannali et Sambucucciu d'Alandu, granite taillé dans la nuée :
"Dans ma république, je ferai toute chose à rebours : je n'y tolèrerais aucun trafic ; aucun titre de magistrat ; nul n'y saurait ses lettres ; on n'y connaîtrait riches ni pauvres non plus que serviteurs ; et ni legs ni contrats ; ni bornes, ni enclos, ni labours, ni vignobles ; ni l'usage du fer, du blé, du vin, de l'huile ; nulles occupations qu'oisives pour les hommes, comme aussi pour les femmes, innocentes, pures ; nulle souveraineté...
La nature produirait tout pour un chacun sans effort ni sueur : trahison, félonie, piques, épées, couteaux, canons, armes, machines seraient bannis ; car d'elle-même la nature fournirait tout à profusion, tout à pléthore pour nourrir mon peuple innocent".

Le chant du monde n'est pas le rêve. Il s'agit de se connaître : sans le diamant de la langue, Caliban ne grave pas l'homme dans le miroir. Caliban se rejoint dans le double du personnage.

Mais que Caliban ne brûle pas le livre de Prospero !

Pour avoir trop fréquenté sa librairie, Prospero a perdu le pouvoir. C'est par le Livre qu'il rétablit le vrai pouvoir : la maîtrise de soi. Il n'est Maître que de soi.

Que s'installent les tréteaux sur la place du village, que se dresse le Théâtre du double et de la cruauté sur le promontoire baroque au parvis de nos églises !

Et que le procès commence !

À l'intérieur du cercle magique, voici brûler les conspirateurs conspirant dans la braise de la conspiration, les masques des traîtres à eux-mêmes et tous les oripeaux des "égarés". Que l'imprécation du Voceru qui annonçait déjà un théâtre et une catharsis se transforme en "tempête" sur la scène pour la grande "purgation" !

Supra à tè caschi lu sonu
È ghjunga lu tarramutu
Chì si zappi lu tu agnu
À son di corra è d'imbutu
O fiddol di la puttana
O fiddol di lu currutu

(Voceru d'una suredda
in morti di u frateddu)

Que sur toi tombe le tonnerre
Et que t'engloutisse le tremblement de terre
Que ta maison soit détruite à coups de pioche
Au son des cors et des entonnoirs
O fils de la putain
O fils du cornard !

La Sicile offrait à Sciascia "la synthèse de tant de problèmes non seulement italiens, mais aussi européens qu'elle pouvait constituer la métaphore du monde d'aujourd'hui".

De tant de défaites, les écrivains siciliens ont fait une victoire. Ils se sont saisi du Lieu et du Centre par la fiction et par la langue.

La Corse a reçu de ses conquérants et de voyageurs pressés et aveugles de faux miroirs où se brouille le profil de Caliban. Elle a cru découvrir son image dans les artifices d'une forêt mythologique. Qu'elle relise dans l'oeil de la sorcière les symboles du "bon sauvage, du Bandit, du "Héros". Etrange Plutarque où se fanent le sang des rois solitaires en leurs verts palais et les couronnes des Saintes, martyrologe d'un théâtre religieux avorté.

Que l'île invente son volcan ! Qu'elle s'enracine à ses vrais arbres !

Qu'elle lise les secrets inscrits dans sa pierre.

Que son roc soit l'os de sa parole. Voix d'Ariel rassemblant les éléments dans le pin au sang de sable. Lumière de la parole qui tient l'île debout.

Que le feu exprime l'obscurité irréductible de l'Île.

Que son cri brise la gangue minérale où s'emprisonne la matrice de son Peuple.

Que le Chant libéré délie les chaînes !

Que Caliban, nouvel Oedipe, déploie sur la scène d'un théâtre singulier l'énigme du Sphinx insulaire.

La Corse ou la métaphore d'un Sisyphe faisant éclater son rocher en buisson de paroles !

lundi 28 juin 2010

En cours de (re)lecture : les "Chroniques littéraires" de Marie-Jean Vinciguerra

Puis-je être "objectif" avec les textes de Marie-Jean Vinciguerra, puisque nous sommes quelque peu "liés" par une relation amicale, des conversations, des échanges d'idées, des échanges de "préfaces" (moi pour son "Don Petru", une tragédie publiée chez Sammarcelli ; lui pour une postface à "Eloge de la littérature corse") ?

Eh bien oui, c'est possible, puisque c'est à cause de mon enthousiasme pour son texte "D'une lecture de la "Tempête" ou La Corse comme métaphore baroque du mystère" (publié dans le recueil "Corse, défense d'une île", éditions Autres temps, 1992), que j'ai eu l'audacieuse idée de vouloir le rencontrer. L'appel final de son texte :

Que l'île invente son volcan ! Qu'elle s'enracine à ses vrais arbres !
Qu'elle lise les secrets inscrits dans sa pierre.
Que son roc soit l'os de sa parole. Voix d'Ariel rassemblant les éléments dans le pin au sang de sable. Lumière de la parole qui tient l'île debout.
Que le feu exprime l'obscurité irréductible de l'Île.
Que son cri brise la gangue minérale où s'emprisonne la matrice de son Peuple.
Que le Chant libéré délie les chaînes !
Que Caliban, nouvel Oedipe, déploie sur la scène d'un théâtre singulier l'énigme du Sphinx insulaire.
La Corse ou la métaphore d'un Sisyphe faisant éclater son rocher en buisson de paroles !


...cet appel a résonné en moi avec force (j'avais vingt ans, on me comprendra) et résonne encore ; je le relis régulièrement, ce texte, j'y puise une certaine folie que je veux retrouver dans ce que nous essayons de nommer littérature corse...

(Mais où trouver ce livre maintenant ? Où trouver ce texte ? Avec l'autorisation de l'auteur, je peux le réécrire dans un des billets de ce blog...)

Bref, tout cela pour revenir sur le dernier ouvrage de Marie-Jean Vinciguerra, que je suis en train de lire : "Chroniques littéraires", édition Piazzola, 2010. 69 chroniques littéraires qui cheminent autour et au coeur de quelques grands thèmes, mythes ou réalités, qui ont forgé l'image de la Corse et que de nombreux ouvrages (essais universitaires ou littéraires, sagas familiales, romans, mémoires, stalvatoghji, etc.), des oeuvres d'art (peintures, installations, sculptures) ou des vies même (Agatha Christie, Christian Boltanski, Gian Paolo Borghetti, etc.) , ont illustrés : l'Italie, le Clan, l'Exil, la Franc-maçonnerie, la Vengeance, l'Amitié, l'Identité originelle, la Femme et la Mère, la Langue corse, le Rire.

L'ouvrage est d'une richesse considérable, par la variété des oeuvres et des vies analysées mais aussi par la volonté commune de chaque chronique de s'élever au-dessus d'un cas particulier et poser un certain nombre de questions plus qu'intéressantes.

Par exemple, celle-ci, à la fin d'une chronique consacrée à Emmanuel Arène :

"Personnalité à facettes, faite de finesse et de roublardise, d'élégance et d'audace, de retenue et de panache, Arène fut l'un de ces rois de la Corse à la royauté éphémère, même si elle dura un quart de siècle, l'un de ces princes de l'esprit qui firent les délices du Paris de la Belle-Epoque. La Corse ne serait-elle qu'un décor et un tremplin pour des gens de qualité qui, et les exemples foisonnent, dispensent les trésors de leur imagination et de leur créativité ailleurs que dans cette île vouée à sa pauvreté et à la seule richesse des mythes qu'elle engendre ?..."

(Ce fut publié dans "Kyrn", en mai 1983).

La question qui court tout au long du recueil est celle de parvenir à dire la véritable singularité de la Corse tout en lui permettant de se libérer du carcan des vieilles structures et des vieilles images. Ce n'est donc pas innocent si le livre commence avec Angelo Rinaldi et se termine (presque) avec Jean-Noël Pancrazi. Deux romanciers (et non analystes ou pamphlétaires) qui par la magie de la fiction et de l'écriture font quelque chose avec les douleurs (ne se contentent pas de les constater) et ouvrent des horizons, promettent des métamorphoses.

Ainsi à propos de "L'Heure des adieux", de Pancrazi :

"L'Heure des adieux" est un livre magique, bréviaire du sacrifice, conque de ferveur et de pureté. Après avoir présenté une apocalypse de la Corse, il nous offre sa métamorphose : cette révolte contre la superstition et les peurs ancestrales dont les clans de faux maîtres ont nourri l'imaginaire des Corses. Toutes les mères, prêtresses sacrifiées veillant sur notre malheur se remettent à danser. Les chemins, les villages et les villes s'ouvrent à la lumière, aux travaux et au commerce. Les navires solaires entrent dans la baie..."
(Kyrn, mai 1985)

Je trouverais dommage qu'un tel livre soit réduit à une collection de regards sur des écrivains, intellectuels et hommes politiques qu'il serait agréable de visiter, en se répétant - secrètement flatté - "ah ! lui aussi est venu dans l'île ?"... Non ?

Mais vous n'êtes peut-être pas d'accord ?

Nous pouvons déjà signaler à nouveau dans ce billet (comme dans un précédent), qu'il y a une discussion lancée par Xavier Casanova à propos des mérites et défauts du travail de l'éditeur de cet ouvrage, Alain Piazzola. Il fait une critique assez virulente de ce travail sur son blog, Isularama ; j'ai envoyé un commentaire à son billet auquel il répond dans un nouveau billet. Discutons-en ! Non ? En argumentant et en citant. C'est la seule façon d'avancer dans une connaissance de plus en plus fine des livres qui comptent à nos yeux ?

Dans tous les cas, l'ouvrage de Marie-Jean Vinciguerra a plusieurs mérites (notamment de nous faire sentir le changement de climat mental et culturel lorsque la Corse passe de l'Italie vers la France), mais il en est un qui est précieux : il m'a donné une furieuse envie de lire "Les Jardins du Consulat" de Rinaldi et de relire "L'Heure des adieux" de Jean-Noël Pancrazi !

(Et puis cette histoire de "navires solaires entrant dans la baie..." (d'Ajaccio, bien sûr), cela me fait penser à ce poème de Ghjuvan Ghjaseppu Franchi que je citais dans un ancien billet, non ? : "u bastimentu assulanatu"...)

vendredi 18 juin 2010

Le livre de l'été est arrivé : "Eloge de la littérature corse"

Quelle idée de vouloir publier l'intégralité des 61 premiers billets de ce blog (qui en comporte maintenant 277) ainsi que les 200 et quelques commentaires qui les accompagnent ?

Pour satisfaire une vanité d'auteur que personne ne trouvera incongrue ? Pour le plaisir d'encombrer des tables de librairies avant d'échouer sur des étagères qui n'en méritaient pas tant ?

Non, bien sûr !

Ô cher Livre, va, vis ta vie et joue ton rôle aussi bien que tu le pourras ! Quel rôle me demandes-tu ? Eh bien, celui de déclarer sur de solennelles feuilles en papier l'existence et l'importance d'une littérature corse pour nous aujourd'hui... ou alors de permettre à n'importe quel lecteur de prononcer l'expression "littérature corse" sans trop provoquer autour de lui de petits sourires étonnés... ou alors... ou alors... enfin... ne sois pas trop présomptueux... si quiconque lisant quelques unes de tes pages, y prend quelque plaisir, tu seras bien payé en retour ! (À charge pour le lecteur en question de venir en parler sur ce blog !)

Je note ici un premier écho par Xavier Casanova, sur le blog Isularama, qui lance le débat (merci ; regardez aussi ici son analyse critique de l'édition des "Choniques littéraires" de Marie-Jean Vinciguerra aux éditions Piazzola, très instructive !)

Pour avoir accès au livre, publié chez Albiana, vous pouvez voir sur le site, et dans toutes les excellentes librairies de l'île et du monde qui l'environne...

Je signale tout de même qu'"Eloge de la littérature corse" comporte quelques passages inédits :
- une présentation
- la liste des commentateurs
- l'index des oeuvres et des auteurs cités
- et surtout une postface de Marie-Jean Vinciguerra qui fait (je trouve) une critique lucide de l'ouvrage et du blog tout en proposant une vue cavalière de la littérature corse !

mercredi 16 juin 2010

En vrac, tel un fantôme...

La littérature corse (n')existe (pas), la preuve :
- elle brûle (voir ici)
- elle est encore à venir
- elle est un fantôme (un fandoniu, cumu si dice ind'è u u Cavaglieri di Mirvella ; ou encore un "fantôme incertain", comme dit Pierre Bayard)

Alors, en vrac, dans ce maëlstrom illusoire qu'est la littérature corse, je pioche aujourd'hui ceci :

1. À Avignon, Monsieur Piazzola était là et proposait des livres corses à la vente : ce samedi 5 juin, j'ai acquis...

- "Ragguagli dell'Isola di Corsica (1760-1768)" (chez Piazzola ; édition critique de la Gazette de la Corse indépendante de Paoli, avec traduction en français, puisque c'est écrit en italien ; l'édition est établie par Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi, ceux qui sont en train de publier la correspondance du Grand Homme Corse)... Mais quand est-ce que je vais avoir le temps de lire ces 700 pages ? (Et d'ailleurs, qui lira jamais ces 700 pages in extenso ? Qu'il se manifeste et qu'il raconte son périple !) Folie, folie, folie ! Il le faudrait pourtant, car j'ai envie de savoir si, au milieu des propos politiques, militaires, sociaux, l'abbé Rostini a pu glisser quelques "fables, formes, figures" propres à réveiller notre imaginaire contemporain !
Mais au coeur de la folie, tout de même, une notation qui me soulève d'aise - mi cantanu l'anghjuli, toujours adoré cette expression, rencontrée chez Coti (qui est aussi un écrivain de la Joie Profonde, non ?) -, oui, une notation qui me transporte chez les anges :

"Sur 64 numéros parvenus jusqu'à nous, vingt-sept ne sont connus que par un seul et vingt-trois par deux exemplaires, le numéro le plus connu a été répertorié six fois. Plusieurs facteurs ont concouru à la disparition des "Ragguagli". Les tirages furent relativement limités. En se basant sur la livraison du papier réclamé pour la publication de janvier 1764, François Flori a évalué le tirage à 250 exemplaires ; notre calcul atteindrait un tirage limité de 316 exemplaires.
Plus ou moins rapidement, selon les conditions de conservation, l'encre acide a altéré et pénétré le papier de médiocre qualité. Nous avons travaillé sur des pages très complexes à décrypter où le texte d'un recto ressortait au verso, l'encre ayant traversé l'épaisseur du papier."

SUBLIME ! Lire le recto et le verso en même temps ! Et le décryptage des historiens qui est peut-être totalement erronné ! Et pourquoi pas ? Ce livre est donc la "lecture" des Ragguagli - ancien discours de propagande, donc déjà sujet à caution, devenu illisible et rarissime - par Graziani et Bitossi au XXIème siècle. SUBLIME ! Mais cette littérature est vraiment faite pour moi ! Comment pourrais-je m'arrêter de nourrir ce blog ?

- autre ouvrage acquis à Avignon : les "Chroniques littéraires - La Corse à la croisée des XIXème et XXème siècles" (toujours chez Piazzola). Il s'agit de la réédition en recueil de 69 articles précédemment publiés entre 1975 et 2010 dans les magazines "Kyrn" et "Corsica". (Qui n'a pas chez soi quelques dizaines de "Kyrn" ?) Bon, évidemment, voilà l'ouvrage qu'il fallait pour s'éviter de remuer de la poussière et d'avoir à feuilleter des centaines de pages pour dénicher l'article de Marie-Jean Vinciguerra - car c'est lui l'auteur - qui proposait à chaque fois un point de vue original sur un auteur, un artiste, un livre concernant la Corse. C'est foisonnant, érudit, tendre ; les jugements sont acérés ; l'obsession est celle d'aller derrière les apparences pour mettre au jour les mythes et croyances qui fondent l'imaginaire corse (les Héros, par l'épée ou l'esprit ; la Femme ; le Pouvoir clanique ; la Vengeance ; l'Exil, etc.). L'ensemble constitue donc une anthologie nourrie de livres tout autant que de vies d'auteurs extrêmement divers (Rinatu Coti, Gian Paolo Borghetti, Agatha Christie, Apollinaire, Joseph Chiari (voir ici), etc...).
Evidemment, je relis avec joie l'article consacrée à l'amitié qui a uni Guillaume Apollinaire et Ange-Toussaint Luca (qui est de mon village ! Campile !). Ce dernier a écrit un livre de souvenirs à ce propos (il faut que je le trouve sur Internet et l'achète : voir ici ; histoire de...). Même si je trouve que le poème mentionné par Marie-Jean Vinciguerra, ne jouera pas un rôle immense pour nous aujourd'hui...

Enfin, c'est tout de même émouvant de savoir d'où viennent les châtaignes évoquées par Apollinaire dans "Rhénane d'automne" :

Des enfants morts parlent parfois avec leur mère
Et des mortes parfois voudraient bien revenir

Oh ! je ne veux pas que tu sortes
L'automne est plein de mains coupées
Non non ce sont des feuilles mortes
Ce sont les mains des chères mortes
Ce sont tes mains coupées

Nous avons tant pleuré aujourd'hui
Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes
Sous le ciel sans soleil
Au cimetière plein de flammes

Puis dans le vent nous nous en retournâmes

À nos pieds roulaient des châtaignes
Dont les bogues étaient
Comme le cœur blessé de la madone
Dont on doute si elle eut la peau
Couleur des châtaignes d'automne

2. Je vois que l'association Musa Nostra a décidé de lancer l'idée de la construction d'une "Fontaine des Ecrivains", sur la place du marché à Bastia. Personnellement, je trouve que tout ce qui permet de parler des écrivains et livres corses est une bonne chose ! Et puis marquer le lieu au moyen d'un monument est une façon d'inscrire de façon solennelle la littérature corse dans le quotidien. Et puis une telle fontaine rappellera le superbe roman de Ghjacumu Thiers (vous n'êtes pas d'accord ?) qu'est "A Funtana d'Altea" (Albiana, 1990), qui est épuisé...
Eh oui, c'est assez incroyable mais nombre des textes et livres corses sont épuisés !... Alors, peut-être qu'avant de fabriquer la fontaine, il faudrait fabriquer la bibliothèque corse, non ? Mais bon, peut-être qu'une prise de conscience sera plus facile une fois que nous serons assis sur la fraîche margelle de cette Fontaine des Ecrivains ?
(Occasion aussi de rappeler que le numéro 25 de la revue "Bonanova" (à paraître en 2011 ?), sera consacré à "Bastia, ville littéraire").
En attendant, je rappelle que le site de cette association propose de nombreux comptes rendus et notes de lecture, notamment concernant les livres corses. Grâces leurs soient rendues. Rien que lors du dernier café littéraire à Macinaghju :
- "Genitori" (éditions Presses Littéraires) de Stefanu Cesari, par Marie-France (Je suis en train de le lire)
- "Teuf 2 Slam" (éditions A Fior di Carta) de V. Fondacci, par elle-même
- "Pépé l'anguille" (éditions Fédérop) de Sebastianu Dalzeto (traduit par François-Michel Durazzo), par Sébastien (je reconnais Sébastien Quenot sur la photo !) (Je suis en train de le lire : quelle puissance émotionnelle, même en français !)
- "Ô Corse, île d'humour" (éditions Le Cherche Midi) d'André Santini et Pierre Dottelonde, par Silke
- "Chronique des dômes" (éditions Clémentine) de Marie-Hélène Ferrari, par Pierre-Louis (Je l'ai, il faudrait que je m'y plonge !)

3. Et voilà...

samedi 8 mai 2010

Ce texte est introuvable

Sauf par hasard...

Il s'agit d'une tragédie écrite par Marie-Jean Vinciguerra : "Don Petru" (je l'évoquais déjà, lors d'un précédent billet). Publiée en 2006. Sans nom d'éditeur et avec un numéro d'ISBN. Mais où peut-on se procurer ce livre (je parle pour ceux qui aiment se tracasser l'esprit avec la "littérature corse", bien sûr...) ? Nulle part, sauf erreur de ma part (sinon en tombant par hasard sur la chose, parce que vous furetez dans un rayon corse d'une librairie insulaire...

Loin de moi l'idée que tous les livres publiés en Corse méritent d'être relus et sont également bons ! Personne ne le dira, bien sûr. Mais si on ne fait pas en sorte que le catalogue exhaustif et permanent des publications corses soit connu et accessible, comment espérer que certaines de ces publications soient reconnues comme les plus intéressantes, les plus riches ? Ou mieux encore comment espérer que l'on puisse en discuter ?

L'auteur me demanda de préfacer l'ouvrage, alors j'offre ici la possibilité de lire cette préface (à l'origine conçue comme une postface) ; peut-être que vous aurez envie de feuilleter le livre dont vous aurez vérifié que votre librairie préférée en possède un exemplaire oublié ? Et peut-être que vous aurez envie de faire part de votre lecture personnelle ? Peut-être ?...

DON PETRU ou Les derniers feux de la Parole

La voix de Don Petru vient de s'éteindre. Reprenons-la.

La lecture de cette pièce de théâtre de Marie-Jean Vinciguerra offre bien des plaisirs ; je voudrais simplement signaler ici l'importance de certains d'entre eux.

Il y a d'abord le plaisir de la reconnaissance, l'impression très agréable de retrouver cette forme artistique bien connue qu'est la tragédie. Rien n'y manque : les héros bourreaux d'eux-mêmes, la force collective du destin, la mort inévitable, l'impression d'un saccage extraordinaire, jusqu'à la présence des choeurs antiques (deux vieux sur un banc, trois vieilles sur leur chaise) expliquant le passé et laissant présager le pire. La famille Bonavita est condamnée depuis toujours, nous le savons dès les premiers mots de cette étrange Voix off qui commente ainsi le premier son - le vent - qui, avant toute parole, intervient sur scène :

Le vent jette ses griffes sur la mer.
S'annoncent les jours arides
Bourrasque et ciel noir.
Mauvais présage.

La tragédie a déjà commencé et elle s'accomplira.

Mais le plus intéressant est peut-être de découvrir qu'elle a déjà eu lieu. En effet, l'histoire présentée ici n'est pas seulement une énième version de l'honneur restauré par la vengeance ou de l'amour impossible et humilié, cette histoire serait trop simple et se résumerait ainsi : Don Petru Bonavita tue le berger du village car celui-ci a séduit - et abandonné - sa soeur Francesca autrefois mais encore la jeune et belle Angèle aujourd'hui, jeune et belle femme aimée en secret par Don Petru. Des choses humaines en somme, et qui ont leur poids, mais qui lorgneraient ici du côté des stéréoptypes. Or la pièce de M.-J. Vinciguerra a une autre ambition, et tire sa force notamment d'un ancrage historique aussi discret que précis. Car Don Petru est la tragédie d'une certaine Corse qui n'en finit pas de mourir. L'intrigue se déroule dans les années 1950, Don Petru a 50 ans, il a donc pu naître en 1900 d'un père déjà âgé, puisque son grand-père construisit le portail de l'église de Vezzani en 1813 : "Orsu Dumenicu Bonavita fecit 1813", c'est Orsola qui le rappelle avec admiration. C'est une famille marquée du sceau de l'âge et ce mot le dit bien, plusieurs fois répété : "Nous sommes vieux avant l'âge." Car si les enfants tardaient à venir pour les père et grand-père, ils manquent à l'appel pour le fils et ses deux soeurs. Vieille famille, vieux garçon, vieilles filles. L'Histoire a ici officié : si l'absence des parents de Don Petru n'est pas clairement expliquée (peut-on imaginer que la première Guerre Mondiale ait joué un rôle ?), c'est bien la seconde Guerre Mondiale qui a exilé pour un temps le frère, laissant deux soeurs à la merci de la bienveillance et du charme infidèle du berger lucquois. Toutes les cartes ont ainsi été brouillées : le frère est devenu le père de ses soeurs qui sont devenues ses servantes, en attendant vainement d'être des tantes, des zie. Confusion qui trouve son origine dans une perte de la puissance de vie, de la puissance érotique, de la force du désir. La possibilité de se donner, de se transmettre, et de se perdre, par amour a été refusée au trio Bonavita.

De là découle le divorce entre chacun de ces personnages, unis dans le malheur, mais profondément séparés les uns des autres, solitaires, profondément éloignés d'eux-mêmes aussi et de leurs rêves intimes : Petru est un "sanglier" incapable d'une parole affectueuse même avec Angèle, Francesca rumine son passé malheureux et incarne la nécessité sourde de la vengeance, Orsola ne laisse qu'entrevoir son désir d'enfant et son rêve d'amour avec le berger, passion inconnue de tous jusque dans la dernière scène. Et voilà peut-être un des sens les plus forts de cette tragédie : la société corse symbolisée par la famille Bonavita est incapable d'amour. Elle s'étiole dans des jeux de pouvoir (il faut reconquérir la mairie, plaire au député, au curé) qui ne créent aucune fidélité réelle, ennuient les jeunes générations et ne servent que de divertissement, au sens fort du terme, pour supporter le fait que le village soit en train de devenir un néant. Elle conserve, sans sincérité, les croyances passées dans les signes et les présages. Elle s'arcboute sur les valeurs de l'honneur et donc de la vengeance en exaspérant une haine de l'étranger (ici l'Italien), à travers la figure du berger, ou lorsqu'Orsola ose énoncer l'hypothèse que les Bonavita aient pu avoir un ancêtre italien. C'est Don Petru lui-même qui en fait le constat cruel et radical à la fin de la pièce : "J'ai tout perdu pour avoir misé sur l'honneur. J'ai craché toute ma salive. Ma bouche est amère."

La pièce de M.-J. Vinciguerra nous plonge donc au coeur d'un tragique qui ne doit pas être compris comme la manifestation de la mort punissant les fautes et les déshonneurs mais ainsi que le dit lui-même l'auteur dans un autre de ses ouvrages comme "l'absence d'espérance et la perte de la dignité.(1)" La famille Bonavita n'espère plus vraiment quoi que ce soit et perdra sa dignité dans un comportement mortifère. Il est significatif qu'une deuxième mort intervienne en fin de pièce et que cette mort violente soit un suicide, motif rare dans notre littérature. Un coup de feu conclut la pièce : "Don Petru, nouveau roi sans divertissement ou Dionysos raté incapable de revivifier la société avec son vin, s'est enfin rendu justice, car depuis longtemps déjà leur maison est un "caveau".

Alors que reste-t-il à la fin des fins ? Cette pièce est-elle entièrement sombre ? Il le semblerait car même la nature s'est liguée contre les Bonavita : l'eau, la foudre et le vent de la tempête (acte I) ainsi que l'incendie avec ses cendres (acte III) encadrent fortement l'oasis d'une matinée ensoleillée dans l'acte II. Mais on peut trouver une cohérence plus forte dans ces réalités naturelles : c'est le feu (foudre, soleil, incendie) qui prédomine, jusqu'au coup de feu final. Le feu du désir (Angèle a "les cheveux pleins de soleil") que ne sauront pas maîtriser les Bonavita et qui deviendra auto-destructeur. Or ce feu est aussi celui de la Parole, la parole créatrice, porteuse de cette vie que l'art peut rendre aux hommes, notre auteur en est convaincu.

Don Petru n'est pas qu'une tragédie rénovée, un constat amer de la déliquescence d'une société, c'est aussi un chant, un entremêlement magnifique de voix qui procure un plaisir au moins aussi grand que son intrigue. Et il ne s'agit pas ici d'une remarque qui n'engagerait que la forme de l'oeuvre. L'écriture est la clé qui permet de dépasser le simple constat. Dans un article ancien, l'auteur expliquait déjà : "L'écriture, poème, roman, théâtre est sacrifice, acte de régularisation, ritualisation de la violence première. (...) Procédure d'expiation, de liquidation et de sublimation(2)." Une telle cohérence entre ces propos et cette pièce de théâtre nous commande aujourd'hui de considérer l'ensemble des écrits de M.-J. Vinciguerra dans leur profonde unité : la quête du salut par le Verbe.

On peut imaginer le parti que tirera un metteur en scène de cette pièce de théâtre pour proposer - loin de tout réalisme - un rêve éveillé, un cauchemar volontaire, fulgurant et fascinant, un huis-clos presque permanent et étouffant : de ce point de vue on remarquera l'évocation par Orsola d'une "fable" elle-même fascinante et à l'atmosphère étouffante, déjà évoquée dans La veuve de l'écrivain, et dans laquelle un homme, Anghjulu, séduit les trois femmes d'une maison qui le laisseront pourtant agoniser dans la cave où il allait chercher du vin. Mais la simple lecture du texte suffit pour apprécier la puissance et l'importance de la Parole unique tissée par les personnages, les choeurs et cette étrange Voix off (une survivance de la voix d'un narrateur ou du poète ?). La diversité des tons et des échanges, des dialogues prosaïques ou mesquins jusqu'aux pseudo-monologues rêveurs en passant par le voceru d'Orsola, les psalmodies et commentaires des vieux et des vieilles, cette diversité est marquée par une même pratique de la formule. Choeurs, Voix off et personnages cherchent la concision, l'expression nette, définitive ; ce qui ne les empêche guère de ses contredire ou de se répéter... Cependant la quête de la formule est bien le symbole de la valeur accordée à la Parole, ou au moins à l'effort - souvent douloureux - qui tend à atteindre la Parole. Ainsi de la Voix off :

Le torrent de feu dévale
Le vent s'y jette.
Les yeux furieux de l'incendie
Tourbillonnent.
Les langue de feu
Lacèrent les arbres.
Les nuages noirs rougeoient.
Le ciel dans ses forges
Apprête l'éclair de la vengeance
Et les larmes des femmes.

Petite forme, rituel magique tentant de raccommoder ce qui se déchire, le texte théâtral trouve ici sa fonction et devient l'acteur final de la tragédie, la force qui transforme l'échec en victoire, qui unit les proverbes du passé et les échappées lyriques d'une poésie plus elliptique, les rancoeurs ressassées et les rêves interdits (la mer - et ses îles - contemplée par Don Petru, par exemple ; Don Petru, personnage le plus fascinant de la pièce par le nombre très important de contradictions brutales qui le constitue), la violence et l'affection, la société qui meurt et celle qui se prépare. Le texte de Don Petru trouve ici toute son originalité et sa beauté, tout en manifestant l'harmonie de l'ensemble de l'oeuvre(3) de M.-J. Vinciguerra. Car notre auteur est d'abord un poète, certes amoureux du théâtre mais du théâtre de la Parole et dont même le roman autobiographique, consacré à une figure de dramaturge, est d'abord sous-titré "confession poétique".

La Parole de Don Petru vient de s'exclamer. Accueillons-la.

Notes :
1 - "La veuve de l'écrivain", éditions DCL-Sammarcelli, 2005
2 - "Le théâtre du sacrifice", issu du séminaire "La Corse et la folie : le sacrifice" (Bastia, novembre 1985), éditions Sammarcelli, 1987.
3 - Cohérence d'une oeuvre commencée en 1965 et que Marie-Hélène Ferrandini met en évidence dans sa préface au recueil de poèmes "Marines sauvages", éditions Albiana, collection E Cunchiglie, 1997. Notamment à travers la figure de "l'ange", très présent dans les poèmes, dans le roman "La veuve de l'écrivain" (Angelo, l'homme qui séduit les trois femmes, notamment) et dans notre pièce avec les prénoms d'Angèle et d'Anghjulu...