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dimanche 11 décembre 2011

La liste : un bel outil pour donner envie

Donc, voici deux listes nouvellement apparues (non exhaustives, non exclusives, en cours de constitution) qui nous poussent à lire des ouvrages de littérature corse, de façon originale qui plus est :

1. La façon la plus originale du moment : cela vient de sortir sur la toile, l'idée est d'Ugo Pandolfi et il s'agit de proposer une série d'ouvrages aimés, placés dans une cabane, ouverte à tous, où tous pourraient venir piocher, emmener chez soi le livre ou le lire directement sur la place de l'Eglise (ou du café, ou des ormeaux, comme vous voulez), puis le remettre ensuite à la disposition de chacun. Où sont ces cabanes ? Patience, patience le site qui annonce cette initiative démarre à peine, et tout cela se précisera avant le printemps 2012. Personnellement, je trouve l'initiative excellente, ainsi résumée sur le site "Livres libres" :

"Inaugurée en Corse par des auteurs de romans, cette initiative, entre book crossing et librairie gratuite, consiste à libérer des livres dans des communes rurales. Ce projet, soutenu par le blog www.corsicapolar.eu et l'association Operata culturale, prévoit l'installation de ses premières réalisations avant le printemps 2012."

Rappel : le book crossing est une pratique maintenant mondiale qui favorise la circulation physique et gratuite des livres (voir ici la page wikipédia et le site officiel).

Les premiers livres bientôt libérés ? :

- "Un Corse à Lille", d'Elena Piacentini

- "La Chèvre de Coti-Chiavari", de Jean-Pierre Orsi

- "Pace è Salute", de Paul Milleliri

Evidemment, cette initiative en appelle au désir de chacun ! Longue vie à cette initiative.

2. Après les "Chroniques littéraires" de Marie-Jean Vinciguerra (éditions Alain Piazzola), les chroniques de Marcu Biancarelli ("Cusmugrafia/Cosmographie", éditions Colonna), voici "Lochi mondu", recueil de chroniques radiophoniques, écrites pour RCFM et publiées par les éditions Albiana/CCU. 40 très brèves chroniques (une page et demi pour 3 minutes de radio) qui prend prétexte de différents lieux de Corse pour évoquer l'histoire et la culture insulaire, "mittendu locu è storia in perspettiva di un prisenti corsu sempri prublematicu". C'est donc aussi l'occasion d'évoquer la littérature corse, puisque l'auteur des chroniques est Alanu di Meglio, écrivain, poète, bien connu. Alors cette liste des artistes et livres cités ? Et bien, la voilà, telle que recensée en lisant le livre page à page, inventaire qui met en appétit et donne à lire un certain visage réel, actuel, de la littérature corse, à travers le regard d'un de ses acteurs :

- François de Lanfranchi et Michel-Claude Weiss (pour leurs recherches archéologiques, de nombreux ouvrages à leur actif)

- "Filidatu è Filimonda" de Sebastianu Dalzeto

- "Vir Nemoris" de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli

- "U trenu di Bastia", de Maria Felice Marchetti

- Tintin Pasqualini

- Petru Mari

- "U lion' di Roccapina"

- Antonu Maria Graziani

- César Vezzani

- Tino Rossi

- Ghjacumu Luciani et Gregale (Preti Paulu Filippi), pour le groupe "A Mannella"

- Petru Guelfucci, Ghjuvan Paulu Poletti, Saveriu Valentini, Alain Bitton dettu Minicale

- Felici Quilici

- "La terre des Seigneurs", de Gabriel-Xavier Culioli

- Ghjacumu Culioli, Ghjuvan Andria Culioli

- "Ci vulia à pulì", Ceccè Lanfranchi

- "A Vergini à i chjarasgi", peinture de Sano di Pietro

- Jean Nicoli

- Ghjacumu Santu Versini

- Santu Casanova, Petru Rocca, Paulu Arrighi

- Petru Leca, Ghjuvan Maria Arrighi, Ghjuvan Ghjaseppu Franchi, Pasquale Ottavi

- Matteu Ceccaldi, , Ghjacumu Santu Versini, Dumenicantone Geronimi, Pasquale Marchetti

- "A Cispra", "Rigiru"

- "A strage di Bustanicu", Bartulumeu Dolovici

- Jean Nicoli

- Antone Marchini, Jean Nicoli

- Marcellu Acquaviva di l'Acquale

- "Bartulumea", Ghjuvan Vitu Grimaldi

- Didier Rey

- "Colomba", "Mateo Falcone", de Prosper Mérimée

- Micheli Lorenzi di Bradi, Ghjacumu Thiers, Jérôme Ferrari

- "Dionomacchìa", de Salvatore Viale

- Dumenicantone Geronimi, Pasquale Marchetti

- Pasquale Marchetti

- "A paghjella di l'impiccati", de Ghjuvan Teramu Rocchi

- Ghjuvan Claudiu Acquaviva, du groupe A Filetta

- U piuvanu Turchini, Petru Guelfucci, Ghjorghju De Zerbi

- Ghjacumu Fusina

- Laurent Renucci

- "51 Pegasi", de Marcu Biancarelli

- "U Santu", de Pasquale Ottavi

- "A Barca di a Madonna", de Ghjacumu Thiers

- Sebastianu Dalzeto

- "A Infanfata", de Lisandru Marcellesi

- "U rumanzu corsu di una famidda di pueti è di stututori trà u 1771 è u 1928", de Geniu Gherardi

- Anton Sebastianu Lucciardi (Prete Biasgiu), Ghjuvan Petru Lucciardi

- Jacques Casamarta et Claude Cahuzac

- "Una nivaghja in Alisgiani", de Tumasgiu Pasquale Peretti

- Pierre-Jean Giorgi


samedi 6 août 2011

Donc plus rien... ou presque

Enfin, ici tout au moins.

Où discute-t-on de littérature et de culture (corses) ?

Je vois un article de Ghjacumu Fusina (dans La Corse Votre Hebdo de samedi dernier, si je ne m'abuse / AJOUT DE 23:35 : erreur de ma part, on trouve cet article dans le numéro d'août du magazine Corsica, désolé !!) défendant le bilan positif (presque incontestable) du "Riacquistu" (dont il fut l'un des piliers) face à ses détracteurs actuels. Certes, il ne les nomme pas, et ne précise pas beaucoup plus la nature des critiques, ce qui réduit la possibilité de la discussion, c'est dommage, non ? Mais je trouve déjà très plaisant de voir une possibilité de dialogue s'engager sur ce sujet passionnant (tiens, c'est mon adjectif du moment, je sens que je vais le réutiliser incessamment sous peu).

Quoi d'autre ?

Sur le forum de Musanostra, un nouveau fil (ou sujet) lancé par Penserosu, auquel je participe avec quelques autres, parce qu'il me semble solliciter des éléments concrets de nos lectures : les premières phrases ou pages qui accrochent notre curiosité et hantent nos mémoires... Côté littérature corse, ont été cités :
- "Nimu" de Jean-Pierre Santini
- "Isula Blues" de Jean-Pierre Santini
- "Mal'Concilio" de Jean-Claude Rogliano
Côté "autres littératures", je vous laisse découvrir (et participer).

Sur le forum de la Gazetta di Mirvella, ci hè u pidda para (est-ce comme cela qu'on dit ?) entre un certain FX Ranucci et un certain Equarri'Morse : attention âmes sensibles s'abstenir, une dose minimale d'humour est obligatoire, au sinon, passez votre chemin ! A vos risques et périls : c'est par ici puis par là (tout ça à cause d'une évocation du documentaire fabuleux de Jacques Tati, "Forza Bastia" !!)
(Entre nous, la qualité des dialogues que l'ont trouve dans cette mystérieuse pieve de Mirvella est à la fois réjouissante et inquiétante : car par ailleurs, sur le Net, rien, rien, et trois fois rien ; c'est les vacances, plus personne ne discute sur le Net littéraire corse !!)

Un dernier point (j'y reviendrai), j'ai lu la présentation de "Où j'ai laissé mon âme" prononcée par Marie-Jean Vinciguerra, membre du jury, lors de la remise du Prix du Livre Corse à l'auteur (c'était à Ghisoni dimanche dernier), et il faut revenir sur certains points discutables, notamment une critique négative (si si) qui me paraît à la fois judicieuse et critiquable. Eh bien nous y reviendrons.

Un ultime point : le festival "Allegria" organisé par Michèle Leca pour le Conseil Général de Corse-du-Sud, pendant tout le mois d'août dans le villages de ce beau département, des lectures croisées de textes évoquant l'Asie (titre de cette saison : "Odyssée Orient Extrême") et des textes d'auteurs corses, plus de la musique. Et le 8 août notamment il y aura une "flopée" (tiens ce mot me rappelle quelque chose) de poètes insulaires, à Sartène (ah, horreur, l'agenda présent sur le site du CG est très partiel ! il n'y a que les dates et les lieux !!).

Quoi d'autre encore ? Vous voulez des promesses de nouveaux billets sur ce blog ? Il faut bien puisque je suis le seul à travailler pendant le mois d'août !

Alors :

- quelque chose autour de l'existence (oubliée, paraît-il ; d'ailleurs sont-ils compétents, et bien formés, que fait l'Université de Corse dans ce domaine ?) des traducteurs dans la littérature corse + une évocation de l'adaptation du dernier recueil de Patrizia Gattaceca par Dominique Verdoni + l'indication de la très récente publication de la traduction française du dernier recueil de poèmes d'Alanu di Meglio, aux éditions Al Manar ("Automnes en miettes", trad. de F.-M. Durazzo).

- quelque chose à propos du somnambulisme et du film "Sleepwalkers" (cela veut dire "somnambules") de Thierry de Peretti (présenté dernièrement au Festival de Lama). La première partie autour et dans l'hôpital (à Ajaccio, mais on ne voit jamais la mer, c'est fort ! ça c'est du cinéma, du vrai !) est bouleversante (pour moi, et vous ?).

- quelque chose à propos de ma relecture (eh oui, une littérature - vous le savez maintenant ? - c'est la somme de nos relectures... enfin "mes" relectures, puisque vous, vous dormez...), ma relecture donc de la nouvelle "Le secteur de Marie" de Jérôme Ferrari (in "Variétés de la mort", le recueil de nouvelles du "meilleur romancier corse", selon 24 ore, est de nouveau disponible sur le site des éditions Albiana). Oui, ce sera quelque chose à propos de "l'énonciation" (qui parle à qui ? dans quelles conditions ? avec quelles intentions ?) qui rend passionnante une intrigue absolument navrante.

- quelque chose... mais quoi ? ah bien oui : ce que vous voulez ! Dite a vostra : vous êtes moins timides sur les ondes de Radio Corsica Frequenza Mora !

Bisous !

(P.S. : Venez nombreux au Festival littéraire "Racines de ciel" à Ajaccio (Lazaret Ollandini), les 3 et 4 septembre prochains. Quels auteurs auront la parole ? Azouz Begag, Marcu Biancarelli, Jean-Louis Ezine, Philippe Forest, Philippe Franchini, Alain Mabanckou, Ghjacumu Thiers, Carole Zalberg. Qui pour les interroger ? Ysabelle Lacamp, Dominique Memmi, Ursula Renard, Philippe Perrier, Jean Rouaud, et moi-même. C'est-y pas magnifique ?)

(Et bientôt des choses extraordinaires sur le Continent, avec Corsica Calling, patience...)

lundi 18 octobre 2010

Je lis Jacques Fusina lisant Jean-François Agostini...


Enfin, quand je dis "je lis", on pourrait écrire "nous lisons", car vous pouvez lire, tout comme moi, le long entretien (bonheur !, car il développe les trop brèves pages consacrées à la poésie corse contemporaine dans "Ecrire en corse") que Jacques Fusina accorde à Jean-François Agostini...

Cet entretien en 16 longues pages et 7 questions sert de préface au numéro 44 de la revue Nu(e) (revue de poésie de Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, éditée à Nice) qui contient 217 pages de "poésie corse". En effet, la revue est la première publication (mais est-ce vrai ?) à proposer un choix de poèmes de poètes corses écrits soit en français soit en corse, publiés soit par des éditeurs insulaires soit par des éditeurs continentaux. Il me semble que les précédentes anthologies ne comprenaient que des écrivains de langue corse. Personnellement, je me réjouis de cet appariement des langues (qui était aussi celui de la mythique revue-au-numéro-unique-de-1914 : A Cispra), d'autant plus que certains des poèmes sont traduits en langue corse, certains écrits en langue sont traduits en français, circulation heureuse entre les deux langues d'écriture de la littérature corse contemporaine.

J'ai lu l'ensemble de la revue et ce qui me frappe c'est la belle diversité des styles pour une expression poétique d'abord profondément lyrique ; certes le poète dit "je", presque tout le temps, mais en même temps il ne se contente pas de son moi, il raconte ses façons de sentir et d'appréhender le monde (et dans le cas des poèmes de Marcu Biancarelli on assiste même à un mélange entre récit et poésie qui est totalement déconnecté du lieu insulaire et travaille les figures inventées par Dostoïevski). Bon, voilà un propos général qui ne mange pas de pain, je vous l'accorde ; je reviendrai dans un autre billet sur les poèmes qui me trottent encore dans la tête (je pense à ceux de Fusina qui égrènent les moments du réveil et du café du matin, on y sent un léger humour, délicieux, face au désarroi du poète qui tente de dire quelque chose ; je pense à ceux de Durazzo, son "Livre des couleurs" - j'aime tout particulièrement le poème intitulé "Biancu 1" - est-ce que cela augure d'une prochaine publication en recueil ?; je pense à la page 87, sorte d'explication d'Alanu di Meglio, intitulée "Ecrire de l'île", qui pourrait sonner comme le tranquille manifeste de la nouvelle poésie corse, libérée des mots d'ordre : "pour moi (car je ne prétends qu'à la subjectivité), c'est tenter de dépasser la prétention d'écrire une page d'un collectif tout en ne reniant rien." Pas mal, comme projet ? Qui ne conviendrait pas à tous nos auteurs, peut-être, mais en même temps il est possible que tout soit dans le jeu entre "dépasser" et ne "rien renier"... non ? ; je pense enfin à l'extrait de "Derrière le fleuve" de Joël Bastard, réjouissant va-et-vient entre la Corse et le Mali, ou plutôt entre le Mali du poète résident et la Corse du poète enfant ; je pense... mais chut, pour la prochaine fois ; à moins que vous ne me devanciez et vous exprimiez à propos de votre poème préféré dans cette magnifique sélection ?).

Que voulais-je dire ? Mon impression générale face à ce volume : l'impression de se sentir en prise directe avec une poésie vivante, totalement libre, dense, imprévisible. Mais j'y reviendrai, donc.
Pour le coup signalons tout de suite ce qui me chiffonne quelque peu :
- on ne sait pas toujours (presque jamais) si les poèmes proposés sont inédits ou pas.
- on ne sait presque jamais si les poèmes ont d'abord été écrits en corse ou en français, avant d'être traduits dans l'autre langue (et par quel traducteur d'ailleurs ?)
- on se demande d'ailleurs pourquoi certains poèmes sont présents dans les deux langues et certains uniquement en langue française.
- on aimerait disposer d'une bibliographie des poètes présents dans le volume (outre les photographies de Maddalena Rodriguez-Antoniotti, on compte donc des poèmes de - dans l'ordre d'apparition dans le volume - Jacques Fusina, Jean-Paul Angeli - que je ne connaissais pas du tout -, Joël Bastard, Marcu Biancarelli, Stefanu Cesari, Alain di Meglio, Francescu-Micheli Durazzo, Nadine Manzagol, Danièle Maoudj, Marcel Migozzi, Hélène Sanguinetti, Lucia Santucci, François Viangalli).
Voilà à quoi je pense pour le moment, vous trouverez peut-être d'autres éléments qui vous posent problème. Parlons-en.

Mais dans tous les cas, il reste pour moi que le volume propose un panorama particulièrement réjouissant de l'expression poétique corse ou en relation avec la Corse. J'utilise cette expression un peu compliquée car Joël Bastard explique dans un petit préambule qu'il "ne souhaite pas être catalogué poète corse dans l'île et hors de l'île". D'où le titre de la revue :

CORSE
13 poètes


Mais l'essentiel est bien de rassembler des textes qui font leur office littéraire en rapport avec la Corse d'aujourd'hui, non ? Peu importe les sentiments et les identités des poètes. Je m'empresse d'ajouter que je ne porte aucun jugement sur le choix de Joël Bastard, chacun est libre, et qu'il ne me gêne nullement. Au contraire, il me semble qu'une littérature contemporaine fonctionne d'autant mieux qu'elle n'est pas sclérosée en centre versus marges et que nous pouvons faire jouer les textes entre eux, d'où qu'ils viennent, surtout quand ils nous proposent des objets et des histoires plutôt que des idées et des discours. D'ailleurs, Joël Bastard a une expression superbe et très concrète (et très alléchante) pour conclure le préambule où il explique qu'il est "né à la poésie en Corse" : "Je suis né à la poésie en Corse une truite dans la main dans une rivière qui pour toujours coule en moi. Dans la besace : des tranches de pulenda dans un linge fariné, des plumes de geais, un lance pierre, un couteau, des hameçons et un harmonica. À la seule évocation de tout cela, l'écriture frémit comme une frappe dans l'huile bouillante." Superbe, non ? (Vous n'êtes pas obligé d'être d'accord... je sais, je me répète.)

Revenons à nos moutons, c'est-à-dire à l'entretien de Jacques Fusina par Jean-François Agostini ; voici les 7 questions, histoire de vous apâter (car pour les réponses, il va vous falloir vous fendre de 20 euros auprès de la revue Nu(e) ! - Bon, il est vrai que le site de la revue ne mentionne pas encore ce numéro 44 - quel dommage ! - je vous renvoie donc ici à un billet de Norbert Paganelli, qui salue lui aussi la sortie de ce volume et donne l'adresse de la revue à laquelle il vous faudra écrire ; à quand une possibilité de commander par Internet ?) :

1. L'imaginaire d'une majorité de nos auteurs était étroitement lié à la tradition poétique orale en langue corse, peut-on dire qu'il reste des traces de cette oralité dans l'écrit contemporain ?

2. En quoi, forte de cette double ouverture, la poésie contemporaine corse se différencie-t-elle de la production continentale, en d'autres termes quelle serait d'après toi la part commune la plus significative, fond et forme, aux poètes corses au-delà, bien entendu, de leur singularité ?


3. Vers quelle période se produit le "basculement", d'une poésie que nous qualifierons de "traditionnelle", vers la modernité ?


4. Tu dis que la création, en poésie particulièrement, ne se porte pas si mal, as-tu observé le regroupement de certains genres, ce que l'on appelait autrefois des écoles, un registre se détache-t-il de l'ensemble ? Quels auteurs sont susceptibles d'incarner cette modernité ?


5. La poésie corse est-elle reconnaissable ?

6. On assiste actuellement à la multiplication de lectures, rencontres, festivals et autres événements poétiques sur l'île, tu as été membre du comité de rédaction de la revue "Le Puits de l'Ermite" qui, dans les années soixante-dix, jouissait d'une haute réputation, penses-tu possible l'émergence d'un laboratoire original de poésie capable, pour reprendre une célèbre formule, "d'étonner le monde" ?


7. Quelle a été l'influence de ton parfait bilinguisme sur ton oeuvre poétique ? Penses-tu avoir assingé à telle langue, consciemment ou inconsciemment, un registre différent de l'autre ?


Passionnantes, ces questions, non ? Les réponses sont souvent précises, prudentes, informées. Je voudrais simplement ce soir citer un extrait d'une de ces réponses (celle correspondant à la question 5. Il s'agit du moment où le poète se transmue devant nous en lecteur de poésie, et cite, oui, cite, un poème aimé (il s'agit d'un poème de Jean-François Agostini, justement), et revient sur les mots cités, évoque sa façon de les lire, c'est proprement fantastique (même lorsque c'est exprimé dans le style calme, prudent et transparent de Jacques Fusina), écoutez plutôt :

"Autre rencontre, celle de ta poésie dont l'oeuvre m'est à présent bien connue et que j'apprécie comme une des toutes premières qui se constituent aujourd'hui chez nous alors même qu'elle est publiée chez des éditeurs spécialisés extérieurs à l'île : j'ouvre, par exemple, un mince recueil de 2008 intitulé Era ora (d'un titre en corse qui signifie "Il était temps !", éd. Les Presses littéraires, avec des illustrations de Gérôme Fricker) et lis une page au hasard : La mer ne roule plus/Les pierres de la tour/relevée Pas plus que le figuier attenant/n'y trempe les pennes/de son geai En attente/La main provisoire/effleure la déroulé/des monts Index tendu/où pointe un hibernacle.

Les signes d'appartenance au midi y foisonnent (la mer, le figuier...) dont quelques-uns me sont plus familiers encore (la tour, le geai, le déroulé des monts...) et me rapprochent de cette écriture alors qu'elle n'est traditionnelle ou ordinaire ni par l'organisation très moderne (enjambements inattendus et coupures asymétriques, absence de ponctuation, parataxe dominante) ni par l'expression lexicale parfois recherchée ou précieuse (pennes, hibernacle). L'ensemble, qui mérite assurément un tout autre approfondissement que ce survol occasionnel, présente donc pour moi des éléments d'accroche qui me semblent liés à l'évocation, si ténue fût-elle, du lieu au sens large qui les inspire."

Même dans un contexte un peu léger comme celui-ci (ouverture du livre au hasard, "survol occasionnel" du poème), je ressens une profonde émotion à découvrir la réalité d'une lecture ; et tout en écrivant ce billet, j'imaginais les pensées et les émotions de Jean-François Agostini écoutant Jacques Fusina évoquer devant lui un de ses poèmes : se trouve la poésie corse, à ce moment précis ? Entre Fusina et Agostini et le livre ouvert, et moi écrivant ce billet, et vous le lisant.

One more time (et ce, sans respecter la disposition originale du poème, désolé !) :

La mer ne roule plus
Les pierres de la tour
relevée Pas plus que le figuier attenant

n'y trempe les pennes

de son geai En attente

La main provisoire

effleure le déroulé

des monts Index tendu

où pointe un hibernacle.


(La photo)

samedi 9 octobre 2010

Un grand merci


Oui, un grand MERCI, aux artistes et écrivains qui - à l'invitation de l'Amicale corse d'Aix-en-Provence - ont consacré deux heures de leur temps à lire de la poésie, la traduire, chanter, évoquer leur travail, parler des auteurs qu'ils aiment... Ils nous ont donné beaucoup de plaisir et ont permis, de la façon la plus naturelle qui soit, de donner à voir et à entendre que la littérature corse est bien vivante, contemporaine, multilingue.

Nous avons eu la chance de pouvoir écouter en avant-première les poèmes du prochain recueil de Patrizia Gattaceca ("Tempi di rena" qui sera traduit sous le titre "Dans le duvet des cendres"). Albiana va publier le tout sous forme d'un coffret de deux livres (le premier contenant les poèmes en langue originale, et le second leur traduction en français par Dumenica Verdoni). Cela devrait sortir pour la Noël (et voici une bien belle idée de cadeau, non ?)

Nous avons eu la chance d'écouter les lectures des poèmes de Pasquale Ottavi et d'Alanu di Meglio, issus des recueils "Rime à dirrimera" et "Migraturi".

Poèmes de haute émotion, tout en sensations, travaillant les lieux (le détroit de Bonifaziu, les îles de l'archipel toscan, les chemins enfantins) et les époques (notamment le Riacquistu des années 1970, la vie quotidienne des années 90 et 2000).

La poésie de langue corse, son histoire - Santu Casanova, la revue "A Cispra", les revues de l'entre-deux guerres, la synthèse de Jacques Fusina récemment publiée, l'importance de la revue "Rigiru", les atouts de la revue "Bonanova" - ont tour à tour été évoqués. Bref, ce fut un moment très agréable de découverte qui a été conclu en chanson : Patrizia Gattaceca et le fils de Dominique Verdoni ont interprété "L'odore di nostri mesi" et "Ci hè dinù", textes de Ghjacumu Fusina. Et Patrizia nous a aussi régalé avec "Và la nave", un poème issu du recueil, "L'arretta bianca" de Ghjacumu Thiers.

Une soirée simple et superbe. Merci aussi au public, qui fut ravi, ainsi qu'à la librairie All Books and Co, c'est-à-dire Aurélie, pour sa gentillesse et sa disponibilité. (Je mentionne que les recueils des poètes invités sont en vente dans le rayon littérature corse durant tout le mois d'octobre.)

Oui, une dernière chose, j'ai posé la question suivante : mais quels poètes corses relisez-vous encore avec plaisir ? Ghjacumu Santu Versini, Anton Francescu Filippini, Ghjacumu Fusina et Ghjacumu Biancarelli ont été mentionnés. Relisons-les !

Parlons-en.

Pour finir, tout de même, un des poèmes lus ce soir-là. Il fut choisi par une personne dans le public (Madame Kessler) ! Je venais de faire passer, en introduction à la soirée, un exemplaire du numéro 44 de la revue Nu(e) - évoquée ici au temps de sa souscription - consacré à 13 poètes corses, dont Alain di Meglio. Il s'agit d'un poème de cet auteur, intitulé "Frontières" :

Je veux pour toute frontière le sillage du bateau
L'horizon bleu dans l'échancrure des terres


Ma frontière

c'est ton pas sur le sable chaussé par la vague


C'est aussi cette ligne d'écriture ma frontière

qui fuit de gauche à droite ou de droite à gauche

Peu importe


Ma frontière n'est ni fleuve ni montagne

Au-delà des confins de l'homme

il y a l'homme

qui fuit avec courage

l'abominable étreinte des frontières humaines


ed eccu a versione corsa :

Fruntieri

A mea a fruntiera hè sulcu nantu à u mari

L'orizonti framissu in l'inzecca turchina


A mea fruntiera

hè u to passu nantu à a rena
calzatu da u marosu ingordu

Hè issu filari di scrittura a mea a fruntiera

chì sfughji da manc'à dritta o da dritt'à manca

Pocu premi


A mea fruntiera ùn hè nè fiumu nè muntagna

Chì al di là di i cunfini di l'omu ci hè l'omu

In la circa addulurata

di i so virtù

È chì sfughji cun curaghju

L'avvinta affugatoghja di i fruntieri umani


(La photo)

mardi 28 septembre 2010

URGENT : Où seront P. Gattacecca, D. Verdoni, P. Ottavi et A. Di Meglio le 8 octobre 2010 ?


Ils seront tous ensemble (à l'invitation de l'Amicale corse, qui profite de leur présence professionnelle à la Faculté de Lettres de l'Université Aix-Marseille) :

- à la librairie All Books and Co, (rue cabassol), à Aix-en-Provence, entre 17 h 30 et 20 h ; ils liront des poèmes corses, des traductions en français de ces poèmes, ils évoqueront la poésie corse contemporaine, la question de sa diffusion, ils présenteront les publications du Centre Culturel Universitaire de l'Université de Corse (avec ou sans les éditions Albiana), ils répondront à toutes vos questions, il signeront tous leurs livres si vous avez envie d'acquérir certains de ces ouvrages ; bref, ce sera un beau moment convivial et littéraire, sous le titre magnifique (non ?) suivant : "La poésie corse, et ses langues".

- au local de l'Amicale corse (18 avenue Laurent Vibert), la soirée se poursuivra avec nos invités, occasion d'approfondir tous les sujets précédemment abordés et peut-être de voir la poésie devenir chant.

Il est bien sûr recommandé à tous les curieux de la Corse en général et de sa littérature contemporaine en particulier de venir nous retrouver dès 17 h 30 ! De façon plus claire encore : venite numerosi ! Il n'est pas nécessaire d'être un parfait corsophone ni de connaître quoi que ce soit à la littérature corse : il vous suffit d'avoir envie de découvrir tout cela. La parole sera libre, vous pourrez parler en corse ou en français, poser des questions qui vous brûlent les lèvres ou rester silencieux, feuilleter les livres sans les acheter, les acheter sans les lire, les lire et en parler un peu plus tard, me proposer (ou non) vos récits de lecture pour ce blog, etc.

Bref, vous ferez bien comme vous voudrez... mais venez ! Vous serez accueillis avec joie ! Ce n'est pas tous les jours que nous disposons pendant plusieurs heures de quatre écrivains corses en même temps !

Pour plus de renseignements, écrivez-moi (f.renucci@free.fr) ou appelez-moi (06 88 80 62 83).

(Concernant l'image, voir ici.)

mercredi 25 mars 2009

Lecture en cours : "Septième ciel" de Ghjacumu Thiers (2)

Sta sera vogliu dà vi unu strattu di l'ultimu rumanzu di Ghjacumu Thiers, "Septième ciel" (2009, Albiana). Iè chì hè scrittu in corsu è chì hè francese u titulu ! (Ed eccu e prime parolle : C'est vraiment dur de pas y penser. Il a raison Jean de me dire de plus y penser, mais c'est dur quand même.)

Unu di i persunaghji hè invitatu à una serata puetica in Cruazia... è ritrova dui pueti corsi (micca nomi !).

È issi pueti recitanu puemi di soi... : un occasione maravigliosa di leghje puesia corsa è un cummentu di lettore !

Eccu (pagine 82) :

L'ultimu puema dettu da u più giovanu dicia cusì :

Cutula cutula
l'isula cresci
tamanta
si alza à porghja l'abbracciu
à misura
chì u battellu
surpa u mari

Ùn ci capiscu un'acca mancu oghje ! U battellu chì si surpa u mare ! Pocu sprupositu ! Induve l'averà intesa, quessa ? A puesia, eiu, ùn hè micca una cosa chì mi face nè sunnià nè scimisce di piacè, ma quantunque, aghju fattu i studii nurmali è un bellu puema, u sò ricunnosce è apprezzà...

Demain, dès l'aube, à travers la campagne
Je partirai, vois-tu, je sais que tu m'attends...

Ma francadimente, un battellu chì si surpa u mari, ci vulia à vene custì per sente tamantu sprupositu...

Era fattu per issu blog issu rumanzu, nò ?

È po ci pensu avà, ùn sò più sicuru d'avè capitu bè issu bellu puema quandu aghju lettu a so versione francese ; mi dumanda sè "tamanta" è "majeure" sò listesse parolle... o "surpa" è "engloutit"...

Metamorfose, metamorfose... alterazione... trasfigurazione...

Chì ne pinsate ?

mercredi 11 mars 2009

Avant le départ

Très rapidement, ce soir.

Je passais cet après-midi dans une librairie aixoise (Vents du sud), riche en poésie, notamment.

Mon oeil tombe sur un petit livre intitulé "Migratures", titre écrit en rouge, avec le nom de l'auteur en caractères noirs : Alanu Di Meglio ! (Avec des encres de Julius Baltazar).

Quelle surprise, quel plaisir : de la poésie corse mise en évidence sur une table de livres de poésie dans une librairie continentale...

Nous reviendrons souvent sur cette question de la diffusion du livre corse ! Car il s'agit ici de la traduction en français des poèmes de Di Meglio (traduits par François-Michel Durazzo) et c'est publié par les éditions Al Manar (je vous laisse découvrir leur catalogue).

Alors je lis lentement ces poèmes ce soir (la version corse est présente dans la bibliothèque de l'Amicale d'Aix).

Et (avant de prendre l'avion demain matin, pour (re)venir en Corse, pour deux jours), ces deux poèmes-ci me touchent, je les relis, je leur souris. D'abord celui-ci :

Imperceptiblement
l'île grandit
majeure
se hausse pour l'étreinte
à mesure
que le bateau
engloutit la mer

et puis celui-ci :

Vielles terres
plates et insipides,
regardez avidement
l'île
dans le giron de la mer
jeune comme l'eau salée
qui la protège et la berce de son corail

J'aime dans le second poème le fait que c'est l'eau salée qui est jeune (et non l'eau douce, d'une source trop symbolique). C'est vrai que lorsqu'on boit la tasse au bord d'une plage (à Ajaccio ou ailleurs) le sel bu réveille, fait ouvrir grand la bouche et grimacer à la manière des bébés !

J'aime dans le premier l'erreur (?) de lecture que j'ai faite quand après avoir lu silencieusement les quatre premiers vers, je me suis dit qu'il parlait de ce que la Corse était en train de devenir dans les années 70 et 80 : adulte ("majeure"). Puis les trois derniers vers replaçant ce grandissement de l'île dans son aspect purement physique et visuel (plus on s'en approche en bateau). Mais bien sûr cette erreur n'en est pas une, j'en suis sûr. Di Meglio parle bien de cette émancipation symbolique et collective (replacée dans le regard d'un amoureux qui y revient, accroché au bastingage).

N'est-elle pas très originale cette écriture poétique du recueil "Migratures" ?

(Ce week-end, je donnerai quelques nouvelles du café littéraire de Furiani de demain !)