Oui bien sûr, mais en le mettant en lien avec d'autres textes, en le replaçant dans une histoire.
Que faire avec une nouvelle comme "Mateo Falcone" ? Par exemple, ce que font les éditions Acquansù. Jean-Dominique Pomella fournit 9 versions de l'histoire (écrites dans 4 langues différentes) et des "points de repères" qui permettent de se rendre compte combien Prosper Mérimée a réutilisé et modifié une histoire connue de longue date.
Voici la liste de ces versions (il me semble que rendre ainsi son épaisseur historique à une "fable" comme celle de cet infanticide, "fable" si problématique pour l'imaginaire corse, est une nécessité) :
- 1771, Abbé de Germanes (en français)
- 1787, Abbé Gaudin (en français)
- 1825, Robert Benson (en anglais)
- 1827, Francesco Ottaviano Renucci (en italien)
- 1828-1850, les versions successives de Prosper Mérimée (en français)
- 1834-1835, Gustave Flaubert (en français)
- 1837, Antoine Claude Pasquin, dit Valéry (en français)
- 1844, Abbé de Lemps (en français)
- 1854, Ferdinand Gregorovius (en allemand)
Voici ce qu'écrit Jean-Dominique Pomella : "Le thème de Mateo Falcone est bien celui d'une histoire populaire, sans doute inspirée d'un fait réel, qui circula en Corse à la fin du XVIIIème siècle. Elle fut rapportée par au moins deux auteurs de ce siècle : l'Abbé de Germanes, en 1771, et l'Abbé Gaudin, en 1787."
Ce fait réel s'est sans doute déroulé entre 1752 et 1754 et met "en scène des militaires en fuite." Et là intervient le point qui arrête mon attention : "D'où que provienne son inspiration de départ, il faut d'emblée concéder que c'est bien Mérimée qui, le premier, introduit le personnage du bandit en lieu et place des déserteurs".
Et cela change tout : "Le meurtre du fils apparaît comme un acte d'autant plus innommable que tout contexte politique a disparu de la version proposée par Mérimée."
Car entre 1752 et 1754, nous sommes au coeur de la "Révolution corse" (pour reprendre l'expression de Jean-Marie Arrighi, dans la dernière histoire de Corse en date), dans un pays en guerre où les armées (françaises en l'occurrence avec le Comte de Nozières, Colonel du régiment de Flandres) sont venues aider Gênes à rétablir l'ordre et enrôlent de force des Corses. Dans ce contexte, la "fable" nous raconte que l'un deux déserte, est dénoncé par un berger (dont personne ne dit qu'il ait été un jeune enfant) et exécuté par l'armée tandis que la famille du berger exécute celui-ci pour punir la délation dont il s'est rendu coupable....
C'est pourquoi je pense que le petit ouvrage publié par les éditions Acquansù est vraiment précieux. Au même titre que les travaux d'un Eugène Gherardi (voir ce billet).
(D'ailleurs Robert Colonna d'Istria en avait fait une brève présentation dans un numéro de "Corsica", je ne me rappelle plus lequel d'ailleurs, qui m'avait paru manquer l'intérêt singulier de l'ouvrage).
Voici la version de Robert Benson, certainement aussi imaginaire que les autres (extraite de Sketches of Corsica or a Journal written during a visit to that island in 1823, London, 1825), pour le plaisir de voir la chose habillée de mots anglais :
I now present the reader with an example of the terrific effects induced by a neglect of it (la vertu d'hospitalité) ; an example indeed, which the island witnessed only a short time before my arrival.
The laws relating to the conscription, are very unpopular in Corsica, and the young conscripts frequently fly to the mountains, to escape from service in the French army. The gendarmerie are employed in the arduous and dangerous service of pursuing the refugees. On one of these occasions, a conscript presented himself to a sheperd of the interior, begging for concealment. The sheperd said, "My house is at your service, but I think that of my son better adapted for your security ; go to him, tell him I send you for protection". The conscript departed and was received by the sheperd's son. There the gens d'armes soon discovered him ; and the old sheperd learning that his son had been treacherous to the conscript, and that he had yielded to the temptation of a bribe, went to his son's house ; and his suspicions being confirmed by actual confession, he destroyed his child on the spot.
I have not the least doubt of the truth of the above anecdote. It was related to me by a French gentleman, one of the chief functionaries in the island.
Et la traduction française maitenant :
Je vais maintenant présenter au lecteur un exemple des effets terribles produits par la négligence de cette vertu (l'hospitalité) ; un exemple qui a tenu l'île en émoi peu de temps avant mon arrivée.
Les lois relatives à la conscription sont très impopulaires en Corse et les jeunes conscrits s'enfuient souvent dans la montagne pour échapper aux service dans l'armée française. C'est à la gendarmerie qu'incombe la tâche dangereuse et ardue de poursuivre les fugitifs. Lors d'une de ces occasions, un conscrit se présenta chez un berger de l'intérieur, en demandant une cachette. Le berger lui dit : "Ma maison est à votre service, mais je crois que dans celle de mon fils vous serez plus en sécurité ; allez lui dire que je vous envoie pour qu'il vous protège." Le conscrit partit et fut reçu par le fils du berger. Les gendarmes l'y découvrirent bientôt. En apprenant que son fils avait trahi le conscrit, et que, cédant à la tentation, il s'était laissé corrompre, le bieux berger se rendit chez son fils ; et ses soupçons confirmés par la confession (du crime), il tua sur place son enfant.
Je n'ai pas le moindre doute quant à la vérité de cette anecdote. Elle m'a été racontée par un gentleman français, un des plus hauts fonctionnaires de l'île.
Que faire de cette "fable" ? (Sachant que les auteurs corses - Ghjacumu Thiers, Jérôme Ferrari, Francis Aïqui - ont déjà réutilisé "Colomba" ou "Les frères corses" de Dumas).
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
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mardi 9 juin 2009
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