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samedi 9 octobre 2010

Un grand merci


Oui, un grand MERCI, aux artistes et écrivains qui - à l'invitation de l'Amicale corse d'Aix-en-Provence - ont consacré deux heures de leur temps à lire de la poésie, la traduire, chanter, évoquer leur travail, parler des auteurs qu'ils aiment... Ils nous ont donné beaucoup de plaisir et ont permis, de la façon la plus naturelle qui soit, de donner à voir et à entendre que la littérature corse est bien vivante, contemporaine, multilingue.

Nous avons eu la chance de pouvoir écouter en avant-première les poèmes du prochain recueil de Patrizia Gattaceca ("Tempi di rena" qui sera traduit sous le titre "Dans le duvet des cendres"). Albiana va publier le tout sous forme d'un coffret de deux livres (le premier contenant les poèmes en langue originale, et le second leur traduction en français par Dumenica Verdoni). Cela devrait sortir pour la Noël (et voici une bien belle idée de cadeau, non ?)

Nous avons eu la chance d'écouter les lectures des poèmes de Pasquale Ottavi et d'Alanu di Meglio, issus des recueils "Rime à dirrimera" et "Migraturi".

Poèmes de haute émotion, tout en sensations, travaillant les lieux (le détroit de Bonifaziu, les îles de l'archipel toscan, les chemins enfantins) et les époques (notamment le Riacquistu des années 1970, la vie quotidienne des années 90 et 2000).

La poésie de langue corse, son histoire - Santu Casanova, la revue "A Cispra", les revues de l'entre-deux guerres, la synthèse de Jacques Fusina récemment publiée, l'importance de la revue "Rigiru", les atouts de la revue "Bonanova" - ont tour à tour été évoqués. Bref, ce fut un moment très agréable de découverte qui a été conclu en chanson : Patrizia Gattaceca et le fils de Dominique Verdoni ont interprété "L'odore di nostri mesi" et "Ci hè dinù", textes de Ghjacumu Fusina. Et Patrizia nous a aussi régalé avec "Và la nave", un poème issu du recueil, "L'arretta bianca" de Ghjacumu Thiers.

Une soirée simple et superbe. Merci aussi au public, qui fut ravi, ainsi qu'à la librairie All Books and Co, c'est-à-dire Aurélie, pour sa gentillesse et sa disponibilité. (Je mentionne que les recueils des poètes invités sont en vente dans le rayon littérature corse durant tout le mois d'octobre.)

Oui, une dernière chose, j'ai posé la question suivante : mais quels poètes corses relisez-vous encore avec plaisir ? Ghjacumu Santu Versini, Anton Francescu Filippini, Ghjacumu Fusina et Ghjacumu Biancarelli ont été mentionnés. Relisons-les !

Parlons-en.

Pour finir, tout de même, un des poèmes lus ce soir-là. Il fut choisi par une personne dans le public (Madame Kessler) ! Je venais de faire passer, en introduction à la soirée, un exemplaire du numéro 44 de la revue Nu(e) - évoquée ici au temps de sa souscription - consacré à 13 poètes corses, dont Alain di Meglio. Il s'agit d'un poème de cet auteur, intitulé "Frontières" :

Je veux pour toute frontière le sillage du bateau
L'horizon bleu dans l'échancrure des terres


Ma frontière

c'est ton pas sur le sable chaussé par la vague


C'est aussi cette ligne d'écriture ma frontière

qui fuit de gauche à droite ou de droite à gauche

Peu importe


Ma frontière n'est ni fleuve ni montagne

Au-delà des confins de l'homme

il y a l'homme

qui fuit avec courage

l'abominable étreinte des frontières humaines


ed eccu a versione corsa :

Fruntieri

A mea a fruntiera hè sulcu nantu à u mari

L'orizonti framissu in l'inzecca turchina


A mea fruntiera

hè u to passu nantu à a rena
calzatu da u marosu ingordu

Hè issu filari di scrittura a mea a fruntiera

chì sfughji da manc'à dritta o da dritt'à manca

Pocu premi


A mea fruntiera ùn hè nè fiumu nè muntagna

Chì al di là di i cunfini di l'omu ci hè l'omu

In la circa addulurata

di i so virtù

È chì sfughji cun curaghju

L'avvinta affugatoghja di i fruntieri umani


(La photo)

mardi 28 septembre 2010

URGENT : Où seront P. Gattacecca, D. Verdoni, P. Ottavi et A. Di Meglio le 8 octobre 2010 ?


Ils seront tous ensemble (à l'invitation de l'Amicale corse, qui profite de leur présence professionnelle à la Faculté de Lettres de l'Université Aix-Marseille) :

- à la librairie All Books and Co, (rue cabassol), à Aix-en-Provence, entre 17 h 30 et 20 h ; ils liront des poèmes corses, des traductions en français de ces poèmes, ils évoqueront la poésie corse contemporaine, la question de sa diffusion, ils présenteront les publications du Centre Culturel Universitaire de l'Université de Corse (avec ou sans les éditions Albiana), ils répondront à toutes vos questions, il signeront tous leurs livres si vous avez envie d'acquérir certains de ces ouvrages ; bref, ce sera un beau moment convivial et littéraire, sous le titre magnifique (non ?) suivant : "La poésie corse, et ses langues".

- au local de l'Amicale corse (18 avenue Laurent Vibert), la soirée se poursuivra avec nos invités, occasion d'approfondir tous les sujets précédemment abordés et peut-être de voir la poésie devenir chant.

Il est bien sûr recommandé à tous les curieux de la Corse en général et de sa littérature contemporaine en particulier de venir nous retrouver dès 17 h 30 ! De façon plus claire encore : venite numerosi ! Il n'est pas nécessaire d'être un parfait corsophone ni de connaître quoi que ce soit à la littérature corse : il vous suffit d'avoir envie de découvrir tout cela. La parole sera libre, vous pourrez parler en corse ou en français, poser des questions qui vous brûlent les lèvres ou rester silencieux, feuilleter les livres sans les acheter, les acheter sans les lire, les lire et en parler un peu plus tard, me proposer (ou non) vos récits de lecture pour ce blog, etc.

Bref, vous ferez bien comme vous voudrez... mais venez ! Vous serez accueillis avec joie ! Ce n'est pas tous les jours que nous disposons pendant plusieurs heures de quatre écrivains corses en même temps !

Pour plus de renseignements, écrivez-moi (f.renucci@free.fr) ou appelez-moi (06 88 80 62 83).

(Concernant l'image, voir ici.)

vendredi 30 juillet 2010

Les choses sérieuses ! Pasquale Ottavi relit vingt ans de prose en langue corse, et ça fait du bien !




J'achète à la librairie "Terra Nova", à Bastia, le recueil de Mélanges offerts à Jacques Fusina (éditions Sammarcelli/CNRS/Università di Corsica, 2009). 34 textes (évocations, poèmes, études) et 370 pages, issus de toutes disciplines (anthropologie, linguistique, littérature, archéologie, histoire culturelle) et évoquant bien des contrées (Caraïbe, Occitanie, Bretagne, Corse évidemment), et le tout pour 20 euros ! Pourquoi s'en priver ?

(Comment obtenir ce livre ? A voir dans les librairies de Corse, s'il en reste un exemplaire, le commander via votre libraire ou le commander directement auprès de l'éditeur en l'appelant : le livre s'intitule "Liber Amicorum".)

Et que découvrons-nous émerveillés ? 3 articles consacrés à la littérature de langue corse :
- "La production littéraire en langue corse : chronique d'une mort annoncée ?", Dominique Verdoni (pages 95 à 102)
- "Scunfini literarii corsi : una sprissioni dinamica in u so ambiu plurali", Alain di Meglio (pages 125 à 132)
- "A prosa literaria in lingua corsa", Pasquale Ottavi (pages 133 à 155)

Nous reviendrons sur les deux premiers articles, mais je veux simplement mettre l'accent sur l'article d'Ottavi. Lui-même renvoie à d'autres études (de René Emmanuelli, Fernand Ettori, Ghjacumu Thiers, Paulu Desanti o Ghjuvan Maria Arrighi). Mais son article a ceci de particulier qu'il associe une vue diachronique (la lente naissance d'une prose littéraire en langue corse entre 1974 et 2000) à des analyses stylistiques de l'écriture spécifique des textes invoqués. Au final, me reste l'impression de mieux comprendre ce qui s'est passé.

La démarche et le style sont scientifiques et universitaires (avec le vocabulaire précis de l'analyse littéraire, prenant appui sur les auteurs canoniques) et ne sont donc pas forcément faits pour attirer le grand public. Ajoutons que le tout est en langue corse ! C'est quasiment suicidaire ! Evidemment je plaisante : il nous faut absolument devélopper de telles études en langue corse ; il faut ensuite diffuser les études les plus importantes dans d'autres langues - comme le français, l'italien, l'anglais, l'espagnol - afin de toucher un très large public ; il serait bon de voir cette étude, peut-être augmentée de quelques analyses et précisions, publiée dans une version bilingue corse/français, dans un format de poche, à 5 euros, non ?

Car enfin, l'étude d'Ottavi a plusieurs qualités : il fait un choix parmi les oeuvres les plus importantes selon lui ; il justifie son choix ; il donne donc à voir une certain visage de la prose fictionnelle de langue corse, celle qui va véritablement faire oeuvre nouvelle, être en rupture avec les récits traditionnels (dans les thèmes et l'écriture). Voici son choix pour le roman :
- "A funtana d'Altea", Ghjacumu Thiers (Albiana, 1990)
- "L'acelli di u Sarriseu", Santu Casta (Méditorial, 1997)
Et son choix pour la nouvelle :
- "Ritornu", Ghjuvan Ghjaseppiu Franchi (in "Misteri da impennà", Scola Corsa, 1989)
- "Scontri periculosi", Ghjuvan Luigi Moracchini (in "Misteri da impennà", Scola Corsa, 1989)
- "Da una sponda à l'altra", Ghjuvan Maria Comiti (Alain Piazzola/CCU, 1998)
- "Prighjuneri", Marcu Biancarelli (Albiana, 2000)

Autre qualité, Ottavi propose une critique personnelle, elle concerne l'utilisation des gallicismes dans l'écriture novatrice de Marcu Biancarelli (nous aurions aimé des exemples précis, c'est extrêmement intéressant) :

"A scelta d'una lingua mischiata di francisisimi puntilleghja dinò ella l'attitudine iniziale di parata pruvucatrice : sogna solu à dumandassi s'ella vene sempre ammaistrata cumu ellu accurraria. Par me contu, hè questa a sola riserva ch'e mi parmittaraghju di furmulà riguardu à un iscrittu chì si mireta propiu a qualifica di prosa litararia (riguardu à a prublematica iniziale d'issu studiu) è chì, à parè meiu, vene à compie, in tantu, l'opara di muta di a litaratura isulana in lu duminiu di a prosa."

Car l'objectif d'Ottavi est bien de dire : nous disposons maintenant d'une somme de textes indubitablement littéraires (travaillant le style, en conscience, réfléchissant les enjeux sociaux actuels, construisant des formes littéraires capables de répondre aux réalités insulaires et mondiales, incluant le doute, l'incertitude sur les identités, sur les repères mentaux d'une communauté en crise).

Un extrait de son étude (à propos de "Prighjuneri" de Biancarelli) :

"À parlà d'altronde d'azzione vene male : Prighjuneri rende contu di u statu psicologicu iniziale di u parsunagiu solu è unicu chì campa une crisi d'idintità. Parlà parla, ma in capu, si parla ad ellu stessu quantu ellu cerca u cuntrastu cù calchissia. NIsun'azione à u pianu fattuale, tuttu cuntribbuisce à incalcà l'idea di a sarratura, megliu d'inchjustrera, di u narratore. A viulenza di u discorsu di pettu à l'immubilità di u parsunagiu face cresce a carica emutiva di u munologu mutu. S'è no pugnemu di ritruvà calchì timatica di a litaratura di u mantinimentu, ci avvidemu chì i valori chì a puntilleghjanu venenu d'intrata calcicati. Principiendu cù u spaziu, da ch'ella attacca a narrazione : "Mi scusareti, ma mi dumandu ciò chì ghje futtu quì, voddu dì quì in u locu ind'ì ghje stocu...". Cum'è ind'è Moracchini è ind'è Comiti, è ind'un certu modu ind'è Franchi, vene sicularizatu, masimu s'omu piglia da rifarenza un scrittu cum'è Mariana, di Tumasgiu Pasquale Peretti, indi l'antulugia di Ceccladi (449-451)."

Alors que manque-t-il à cette étude ?
Nos lectures, nos critiques, nos contre-propositions.
La volonté de faire dialoguer cette "littérature inquiétante" avec toute une somme de discours, littéraire ou non, qui travaille le sillon de l'identité, de la confirmation, du maintien, de la résistance, de l'affirmation (mais Ottavi le fait déjà un peu dans son étude)...
La relation entre ces proses littéraires de langue corse avec la prose littéraire de langue française (parfois par les mêmes auteurs).
Et puis l'étude d'Ottavi s'interrompt avec l'année 2000. Il s'est écoule 10 années de production littéraire en langue corse, 10 années qui nous ont donné des oeuvres majeures, comme "Murtoriu" (2009) de Marcu Biancarelli. Est-ce que cela change quelque chose au propos de l'auteur ? Sommes-nosu entrés dans une nouvelle phase de la littérature romanesque de langue corse ?

Mais en l'état, cet article de Pasquale Ottavi me semble être une avancée considérable. À rapprocher de l'entreprise de Dominique Viart et Bruno Vercier lorsqu'ils se sont attelés à décrire la "littérature française au présent" (celle écrite entre 1980 et aujourd'hui). Voici un long extrait de l'introduction de la première édition de leur ouvrage, paru chez Bordas en 2005 :

"Le nombre d'ouvrages publiés chaque année est tel qu'il défie toute ambition exhaustive - et notre propos s'y égarerait. Plus important est de dessiner les contours de la littérature contemporaine en distinguant ce qui la caractérise. Car toute une part de la production littéraire est sans âge : elle persévère dans sa façon d'être sans se trouver affectée par les débats esthétiques : elle ne permet pas d'identifier une période. C'est une littérature consentante, c'est-à-dire une littérature qui consent à occuper la place que la société préfère généralement lui accorder, celle d'un art d'agrément voué à l'exercice imaginaire romanesque et aux délices de la fiction. Force est de constater que se (re)produisent souvent en série, variant à l'infini les mêmes intemporels ingrédients, mixtes de romans historiques, exotiques ou sentimentaux. De tels livres relèvent au mieux de l'artisanat, d'un artisanat bien maîtrisé parfois, voire de qualité, mais pas de l'art. Ces écrivains sont en quelque sorte nos "compagnons du devoir". Il n'en sera guère question ici. Plus attentive à l'époque, à ses modes ou à ses humeurs, dont elle propose le reflet exacerbé et volontiers provocant, s'avance une littérature qui ne consent pas moins, mais selon un autre registre, plus mondain et plus mercantile. On pourrait l'appeler littérature concertante en ce qu'elle fait chorus sur les clichés du moment et se porte à grand bruit sur le devant de la scène culturelle. Elle trouve dans ce bruit le seul gage de sa valeur car sa recherche est celle du "scandale", mais il s'agit d'un scandale calibré selon le goût du jour, "surfant" sur le goût que le jour peut avoir, par exemple, pour les jeux du sexe, du spectacle ou du cynisme. Elle fraie avec les slogans publicitaires et les formules pseudo-culturelles. C'est aussi une littérature consentante car elle consent à l'état du monde, qu'elle résume à la loi du marché et qu'elle exploite à son profit : elle sait ce que va marcher, susciter les articles et les émissions radio-télévisées. À cet égard, elle tient plus du commerce que de l'artisanat. Nul doute que cette littérature traduise quelque chose de l'état social, mais elle ne le pense pas. Elle n'a de vertu sociologique que symptomatique, et ne vaut, à ce titre, pas plus que n'importe quelle autre conduite sociale momentanée. Ces formes majeures de la littérature consentante - romanesque, atemporel, poésie convenue, théâtre de divertissement et scandale calibré - se partagent souvent les feux de la scène médiatique, comme en attestent les listes de "best-sellers" publiées par certains magazines persuadés que la meilleure littérature est celle qui se vend bien (l'ambiguïté du verbe en dit d'ailleurs assez long sur la façon dont cette littérature s'inféode à des principes peu littéraires). Mais il ne faut pas s'y méprendre ni tomber dans le lieu commun qui consiste à penser que la qualité d'un livre est inversement proportionnelle à son succès. Les vraies différences sont ailleurs. Toutes ces formes d'écriture ont en effet pour particularité de ne guère se préoccuper... de l'écriture. Qu'il s'agisse pour les un d'écrire avec une élégance scolaire, pour les autres de mimer les parlers du moment, voire de ne surtout pas se soucier de la façon dont ils écrivent. Seuls comptent les personnages et leurs histoires - ou leur absence d'histoire. Lyrisme de pacotille ou parlure à la mode, jamais l'écriture ne se cherche dans le mouvement du livre, elle est toujours déjà là, utilisable à satiété. Artisans et provocateurs, ces écrivains ne s'interrogent guère sur leur instrument, qui n'est pour eux rien d'autre qu'un instrument. (...) Une seconde différence tient aux enjeux des oeuvres. À côté des littératures consentantes, qui n'ont d'autre préoccupation que de réussir un bel objet ou de faire un bon "coup" éditorial, s'élabore une littérature plus déconcertante. Elle ne cherche pas à correspondre aux attentes du lectorat mais contribue à les déplacer. Ces livres-là sont plus caractéristiques de la période, plus propres à en exprimer la spécificité. Ils ne meurent pas d'une saison à l'autre, emportés par le nouveau flux de la "production" littéraire, ou, du moins, ils lui résistent mieux et demeurent dans les mémoires. C'est qu'ils ne reproduisent pas les recettes anciennes et ne sacrifient pas à la valeur d'échange qui fait du livre un "produit". Loin du commerce et de l'artisanat, c'est une littérature qui se pense, explicitement ou non, comme activité critique, et destine à son lecteur les interrogations qui la travaillent. Aussi est-ce celle qu'il nous paraît important de privilégier dans un ovurage qui se propose de présenter la littérature contemporaine."

(Le paragraphe suivant est tout aussi passionnant que les lignes précédentes - selon moi, peut-être pas selon vous - mais je renonce à le réécrire ici ; l'ouvrage en question a connu une réédition revue et augmentée en 2008)

(Concernant la photo trouvée sur "Flickr : The Commons", voici les infos :
"Two women boxing"
Format: Glass plate negative.
Rights Info: No known restrictions on publication.
Repository: Phillips Glass Plate Negative Collection, Powerhouse Museum www.powerhousemuseum.com/collection/database/collection=Phillips_Glass_Plate_Negative
Part Of: Powerhouse Museum Collection
General information about the Powerhouse Museum Collection is available at www.powerhousemuseum.com/collection/database
Persistent URL: http://www.powerhousemuseum.com/collection/database/?irn=381264
Acquisition credit line: Gift of the Estate of Raymond W Phillips, 2008
)

samedi 19 septembre 2009

Un récit de lecture : Pasquale Ottavi et Ghjacumu Thiers

Reçu il y a quelques jours déjà - mais j'attendais de pouvoir remettre la main sur mon exemplaire de "Septième ciel", dernier roman de Ghjacumu Thiers, avant de le publier - un récit de lecture de Pasquale Ottavi sur ce roman. Or, je ne le retrouve toujours pas, cet exemplaire ! Donc, voici le texte d'Ottavi auquel j'ajouterai bientôt les extraits par lui choisis. Une analyse fouillée qui m'a notamment ouvert les yeux sur un aspect pourtant évident des livres de cet auteur : ses personnages ne se parlent pas !... (Voir ici, ici et ici les billets précédemment consacrés à ce roman sur ce blog).

A noter que la version originale corse de cette analyse sera normalement publiée dans le prochain numéro de la revue "Bonanova".

Bonne lecture :

"Septième ciel" : quelques brèves réflexions

Le dernier roman de Jacques Thiers, "Septième ciel", a de quoi surprendre. Le titre même du livre, dès qu’on l’a entre les mains, déconcerte. Qui plus est lorsqu’on le découvre accompagné du sous-titre Rumanzu. Ajoutons-y alors la langue initiale du récit, en continuité avec le titre précité, le français : une femme s’y exprime en cette langue ; un français que nous qualifierons de « chez nous », pétri de mélange des codes : « … on n’a pas les pieds qui nous avancent du lit » (p.9) ; un français qui ouvre une fenêtre sur les langues en usage en Corse, tout au moins celles de son environnement spatiotemporel : nous allons en effet y retrouver le corse, le français, l’italien. Fermons le ban avec la discontinuité de la narration, de son absence de logique, tout au moins en apparence.

Une fois que l’on a pénétré au cœur du texte, on s’aperçoit que, du strict point de vue des faits, une seule et même scène nous est proposée, qui se déroule dans un avion, entre continent et Corse. Tout au long des chapitres, nous découvrirons des monologues muets, construits au fil des pensées, des phantasmes et des angoisses de personnages qui, tous, participent à un voyage en direction de l’île, tous y retournant plus ou moins, quelle que soit la langue qu’ils utilisent. L’un revient d’un voyage d’agrément, l’autre agit par nécessité ou guidé par un besoin personnel. Nous retrouvons ainsi une scène narrative très prisée chez l’auteur, ainsi que son goût pour l’étude psychologique : plusieurs personnages, en quelque sorte, ici, pensent tout en n’agissant/n’interagissant pas. Aucun dialogue ne prend forme entre eux, du début à la fin de l’histoire. Nous ne pouvons nous référer qu’à un seul point d’accroche : les soupçons réciproques que certains éprouvent, notamment le policier Antoni, auxquels on peut ajouter le dénouement d’une histoire dont le déroulement semble sans queue ni tête.

Une fois la lecture terminée, demeure une impression de malaise et de confusion, comme si tout ce que l’on a pu connaître en termes de -non-évènements n’avait été au bout du compte qu’une sorte de rêve dérangeant, teinté d’une étrange ambiguïté. Impression selon nous souhaitée et (habilement) entretenue par l’auteur au fil des pages. Dans ce nouvel opus, on retrouve en fait quelques unes de ses préoccupations fondamentales. A commencer par la question de l’identité : identité collective inaboutie, inassouvie, car éparpillée en mille bris, jugulée et comme prostrée dans les visions et représentations multiples des personnages présents à l’intérieur de la carlingue, avec en toile de fond l’échec d’une revendication collective, échec aux raisons diverses, qu’elles soient d’origine interne ou externe. Le tout en relation avec les difficultés qu’éprouve la société corse à élaborer et proposer une vision cohérente de son avenir, si tant est d’ailleurs que l’on puisse concéder à la population insulaire le statut de société à part entière. Une impression de paralysie se profile donc, que rend le mot agrancu, omniprésent dans A barca di a madonna, comme le fait remarquer à juste titre Anna Giaufret, qui finit par irradier l’ensemble de l’histoire. Ceci nous conduit à identifier une seconde constante dans l’écriture de Thiers, étroitement corrélée à la problématique identitaire, une sorte d’impossibilité ontologique à proposer une narration cohérente : « si les voix énoncent des vérités contradictoires, il est un obstacle qui fait écran encore en amont au dévoilement des faits : l’impossibilité énonciative ou le manque de fiabilité des narrateurs ». Ici, le soupçon de mensonge, ou de duperie (de farce ?), découle de la production des discours muets délivrés par les passagers, que renforce le climat de paranoïa entretenu par les préventions mutuelles de certains personnages qui s’estiment espionnés par l’un d’entre eux, lequel a toujours l’air de regarder ailleurs… Dernière constante, nous semble-t-il, la formulation d’une interrogation existentielle quant au sens même de la vie : quelle substance attribuer finalement à ce laps de temps que nous passons en ce monde, pourvus d’une conscience agissante et complète, au-delà du (des) lieu(x) qui nous a (ont) vu naître, grandir et vivre ?

La complexité de l’écriture, chez Thiers, naît sans aucun doute de ce faisceau, de cet entrelacs d’interrogations fondamentales. L’auteur refuse une quelconque attitude de connivence avec le lecteur, bien qu’en apparence chaque personnage semble s’adresser directement à lui tout autant qu’au narrataire. En mélangeant volontairement les langues, avec un art consommé (l’argument du voyage fonde et justifie une sorte d’extra-territorialité des codes linguistiques et de leur usage multiple), il pose le problème des constituants intrinsèques de l’identité du peuple corse dans le monde actuel : s’agit-il encore de clamer, sur un mode anachronique, l’incantatoire union du peuple, de la nation et de la langue, alors qu’actuellement tout concourt à signifier la mixité foisonnante des rencontres et des échanges humains, culturels et linguistiques, dont on semble en mesure de tirer parti au bénéfice de sociétés plus ouvertes et plus humaines ? La difficulté à identifier un sens précis à la vie, aux évènements qui s’y produisent, ceux qui rapprochent ou qui séparent les gens, en particulier lorsque la perception de la réalité s’exprime dans la polyphonie des voix -et des langues-, révèle une vision très singulière de ce en quoi peut consister le sentiment de présence au monde, à la réalité, du point de vue de l’individu. Celui-ci demeure, en dernier recours, la seule instance légitime, apte à exprimer la vérité du monde : elle n’appartient qu’à lui, de façon stricte, dans toute sa subjectivité. Enfin ce roman nous propose, comme l’ensemble de l’œuvre narrative de l’auteur, un certain point de vue quant à l’acte d’écriture, très vraisemblablement hérité de la pensée littéraire de la fin des années cinquante, selon laquelle le poids du doute pèse sur la création littéraire comme sur l’écriture romanesque en général (la lecture de l’épilogue en rend suffisamment compte). Posture que l’on retrouve chez Beckett et Camus. Une sorte d’interrogation première, essentielle, quant au sens de notre itinéraire de vie personnel, de tous les faits et de toutes les croyances que nous désirons y déposer, engranger et assumer, dans le cours pétri d’incertitudes de notre propre cheminement.