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mercredi 26 octobre 2016

Littérature corse à la télé / Mémorial de Sainte-Hélène

Au village. Une édition en deux volumes du Mémorial de Sainte-Hélène, éditions Famot de Genève, 1979. Y lire par morceaux, des paragraphes. En 2016, ces mots de... quand, déjà ?... Je regarde : des mots du mardi 5 novembre 1816 (je n'ai pas fait exprès !!)... Je connaissais un collègue qui utilisait la Bible comme oracle, comme guide lorsqu'il se sentait égaré ; vieux comme le monde, ça, laisser les grandes oeuvres au hasard (pas de hasard pense-t-on alors) donner la clé (après on façonne la serrure autour de la clé, c'est bien connu... the keys are on... sur la porte, donc la page de couverture, le titre c'est la clé... Ulysses...) ; on s'égare ?

Le titre, donc ? Le Mémorial de Sainte-Hélène. Le souffle sacré de la mémoire ? Pourquoi pas. Je n'y crois pas trop... Le souffle, plutôt, donc presque rien... les derniers souffles. Que nous souffle-t-il ? Que nous chante-t-il là ? Allons... allons...

Par exemple ceci (mardi 5 novembre 1816, tapé ici le mercredi 26 octobre 2016) :

L'Empereur continuait de demeurer enfermé chez lui. A l'heure de son bain il m'a fait appeler comme les jours précédents. La guérison de sa bouche avançait; mais ses dents demeuraient encore fort sensibles. Il a repris la conversation de la veille sur la contexture des parties du globe, c'était en ce moment, de la part de l'Empereur, une véritable veine de passion géographique. Il a pris ma Mappemonde et parcourait la distribution irrégulière des terres et des mers; il s'arrêtait sur le grand plateau de l'Asie, passait à l'étendue de la mer Pacifique, au resserrement de l'Atlantique; il se posait des questions sur les vents variables et les vents alizés, les moussons de l'Inde, le calme de la mer Pacifique, les ouragans des Antilles, etc., et trouvait sur la carte, aux lieux mêmes, les solutions physiques et spéculatives que la science donne en ce moment sur ces objets. Cet à-propos le ravissait; il comparait, méditait, objectait, prononçait et disait : "Ce n'est vraiment qu'avec des tableaux que l'on peut faire des rapprochements: ils éveillent les idées et les provoquent. Que vous avez bien fait de mettre en tableaux l'histoire, la géographie, leurs circonstances remarquables, leurs difficultés, leurs phénomènes, etc., etc. Votre livre m'attache chaque jour davantage."
L'Empereur a terminé par faire demander les plus anciens voyageurs. On lui a apporté le moine Rubruquis, l'Italien Marco Polo: il les a parcourus, se plaignant qu'on y trouvât à peine quelque chose; ils n'avaient plus d'autre prix, disait-il, que leur vieillesse.

Ah, rêver et réfléchir sur une mappemonde... Les mouvements de la croûte terrestre, la dérive des continents, la tectonique des plaques... Le regard de Napoléon Bonaparte sur l'Atlas du Comte de Las Cases, sur l'île de Sainte-Hélène; mon frère et moi reliant les points des différentes villes de nos voyages rêvés sur la mappemonde punaisée au mur de notre chambre, à Ajaccio dans les années 1980; le personnage joué par Gérard Guerrieri dans son film Fin de règne et donnant une leçon de géomorphologie : à voir ici (Réplique culte de Fanfan : "Nous, de ce côté-là, on est tranquille.")

Par ailleurs, je vois avec plaisir une série de petits reportages sur des écrivains corses (Jean-Yves Acquaviva lundi, Jo Antonetti hier) sur la chaîne France 3 Corse Via Stella ! Excellent ! Ce sont des reportages de Sébastien Bonifay.

Ainsi, nos médias s'enrichissent de nouveaux objets pour faire connaître cette littérature. Espérons qu'il sera possible de les revoir, et diffuser en cours (par exemple).

Et puis, à quand des "tableaux" de Littérature Corse comme ceux de l'Atlas du Comte de Las Cases, afin de nous permettre de mieux "comparer, méditer, objecter" ?

Je ne sais pas. Les vieux rêves.

Vieux comme le monde.

O chì piacè ! (Je me demande si ce Mémorial de Sainte-Hélène ne représente pas l'alpha et l'oméga de la littérature corse. Sans rire. Voir ici un autre billet s'en inspirant.)

mardi 2 août 2011

De retour d'Erbalunga : passionnant.

J'assistai donc à la deuxième soirée de la manifestation littéraire organisée par l'association Cap Lecture à Erbalunga, hier soir, sur la place Bach. Dans le cadre des festivités de l'été 2011 de la commune de Brando. (La veille de ce jour, c'était l'écrivain et académicien Jean-Marie Rouart qui était convié à répondre aux questions des animateurs et du public.)

Le lundi soir, entre 18 h et 20 h, furent invités Etienne Meloni, homme de tous les défis (sportifs mais surtout psychologiques et existentiels et qui publiera un livre retraçant son parcours extraordinaire aux éditions Gallimard en décembre 2011), puis, ensemble, Jérôme Ferrari et Georges de Zerbi.

Riche idée, je trouve que cette association occasionelle de deux écrivains ; elle permet de mieux comprendre, par contraste, les façons et enjeux respectifs des deux oeuvres.

Sébastien Bonifay et Pierre Négrel, journalistes et libraires (Librairie des Deux Mondes, à Bastia ; "deux mondes", car l'un s'est passionné pour les Sciences humaines quand l'autre a une prédilection pour le polar), ont mené avec énergie et pertinence les entretiens croisés avec les deux écrivains.

J'ai mieux compris à cette occasion l'aspect "bienveillant" et l'objectif "réconciliateur" de l'oeuvre de Georges de Zerbi (je n'ai lu que son premier roman, "L'Ultima Pagina", éditions Albiana/CCU), cherchant à réconcilier les Corses du Continent avec les jeunes insulaires dans ce premier roman, la langue corse avec l'Italien. Et puis bientôt dans un prochain livre, les Corses avec le pouvoir gênois (au XVème siècle). Le deuxième roman (que je n'ai pas encore lu, "U rimitu di Collu à Boziu", éditions Albiana/CCU) évoque la révolution corse au XVIIIème siècle et met en scène le "fantôme" d'un "ermite" ("u rimitu") directement issu de cette période et qui vient en plein XXème siècle raconter ce que fut la réalité de son époque à un jeune étudiant en histoire de l'université de Corse. Aux dires mêmes de l'auteur, l'introduction fantastique d'un tel "revenant" a pour objectif premier de produire un effet de réel et de permettre au lecteur de "sentir" l'époque et non plus seulement de la comprendre de façon abstraite. Il insista aussi sur le fait que ce personnage était "sérieux" et qu'il ne s'agissait donc pas de troubler le lecteur ou d'introduire un doute sur la valeur de son témoignage.

Au contraire, le travail de Jérôme Ferrari a été présenté comme une plongée dans le Mal, avec des intrigues qui interroge des problèmes moraux (sans donner de leçons de morale), cherchant volontairement à présenter la complexité de situations humaines où se mêlent, apparemment contradictoirement, la cruauté et l'amour, atitudes suicidaires et élans vitaux. Et justement, il y a un personnage "historique" issu du XVIIIème siècle corse qui vient hanter un personnage du XXème siècle dans les textes de Jérôme Ferrari ! Belle occasion de rapprocher ces deux figures pour mieux comprendre, par contraste et par opposition aussi peut-être, les oeuvres respectives de Ferrari et de Zerbi...

Le "fantôme" de Ferrari s'appelle Gianfranco de Lanfranchi (si ma mémoire est bonne) et se trouve dans une des nouvelles de "Variétés de la mort" (Albiana) et dans le roman "Balco Atlantico" (Actes Sud). L'auteur a souligné que son projet était à la fois burlesque et (aïe l'adjectif précis m'échappe, si vous étiez là vous aussi n'hésitez pas à compléter ce billet !), nous dirons donc "satirique". Car ce Gianfranco, au contraire du Rimitu, est un personnage infréquentable, menteur, sadique, violeur, tueur, se retournant contre ses compatriotes insulaires, faisant régner la terreur. La question pour l'auteur était de se demander comment la mémoire collective se débrouille avec des réalités impensables, inexcusables, horribles. Et il ajouta que c'était une façon pour lui d'engager les lecteurs, par l'intermédiaire d'un personnage "historique", à regarder les horreurs insulaires contemporaines.

Ainsi, associer ce soir ces deux oeuvres, c'était peut-être une façon intéressante de montrer deux voies possibles de la littérature corse contemporaine : une bienveillante qui retravaille une certaine mythologie historique (comme chez de Zerbi), et une cruelle qui ouvre des failles dans la mémoire collective et y déniche des éléments occultés qui finissent par se transformer en maladies mortelles.

Mais vous avez peut-être un point de vue différent ? Ou alors vous trouvez, certainement avec raison, que je coupe les cheveux en quatre ?...

Cette soirée à Erbalunga fut très agréable. Une centaine de personnes au moins dans le public, c'est génial. Mais la parole collective ne fut pas au rendez-vous, dommage. Je posai la première question (à propos des deux personnages de "fantômes"), Anne Meistersheim (me semble-t-il) posa la seconde (sur le statut particulier du roman "Balco Atlantico" qu'elle dit apprécier particulièrement et qui selon l'auteur ne connut pas le succès notamment du fait qu'évoquer de cette façon particulière - c'est-à-dire sans donner d'explication définitive aux affrontements entre nationalistes dans les années 1990 - ne pouvait intéresser le public sur le Continent).

Bref, j'attends avec impatience la deuxième édition de ces deux journées littéraires organisées par Cap Lecture (l'été prochain ?). Et vous ?