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dimanche 7 août 2016

2ème roman de Marceddu Jureczek, "Chì ùn sia fattu di guai" (1)

Pas un billet pour commenter aujourd'hui, mais, pour commencer, un billet pour citer.

La citation est littérature (choix d'un lecteur, qui découpe subjectivement dans le texte, et montre le résultat, comme un des éléments qui ont arrêté, ou ralenti, ou donné de l'épaisseur à sa lecture, créer un noeud d'imaginaire ; les yeux, l'esprit, le texte - entremêlement ; où ai-je lu qu'il faut trois mains pour tresser ?...).

Le chapitre 6 de ce roman - Chì ùn sia fattu di guai - m'est apparu comme un grand moment de lecture, une force d'imaginaire puissante, efficace, pour longtemps... Voici 4 paragraphes de ce chapitre (pages 60 et 61). Une traduction en français (une tentative) viendra plus tard. Le personnage principal (39 ans) est de retour dans son immeuble délabré du quartier populaire du Borgu à Ajaccio, au 46 rue Fesch, après dix ans d'absence totale de Corse (il vit et travaille à Paris). Il monte les escaliers de son immeuble où se trouve le corps de son père décédé (73 ans) et où va le retrouver toute sa famille. Nous sommes dans les années 2010, vraisemblablement. Ce passage évoque ce qu'étaient les cabinets pour lui, ce qu'il représentaient d'effroi et de gêne, le contraignant à y aller le moins souvent possible, à être sans cesse constipé, hanté par la croyance que les morts vivaient dans les conduits et pourraient venir lui griffer les fesses au moment même où il se mettrait à "chier"...


Quiddi cabinetti appesi aviani finitu pà ammalallu, u corpu gonfiu è dulurosu, pruibenduli di cacà in paci, cù a rigularità nicissaria à a tranquillità di i stintini. È comu è à quali l'avaria pussuta cunfissà, quandu chì tutti u cridiani custipatu parvia di a cicculata è di i carameli ch'eddu si furava in i vasetti di a butaga.
À quali po l'avaria pussuta palisà ch'eddu si straziava i minucci, nighendu di spulsà da eddu ciò chì luttava par escini, parchì u cabinettu in tarrazza di casa, a soia parò, 'ssendu diffarenti assai assai à quiddu di i tarrazzoli, di smaltu immaculatu cù l'abbatanti biancu, a carta da asciuvassi è a piccula scopa pà a pulizzia, tistimunianza di u passaghju à un'antra epica mena sfacciata è più igienica, era puri, quiddu cabinettu, divintatu u locu dundi tutti vinariami à finì, in a bocca spalancata, morti è muribondi ad una para, cuzzati cù forza in u cunduttu strettu appostu da crescia circhenni è suffrimenti.
U cabinettu, l'intrata vera di l'Inferni com'eddu i si rapisintava eddu ziteddu, mischienduci raconti di casa è maghjini di i litturi soi dundi Enea è a Sibilla u si purtavani à presu in una sapara tamanta è u rughjonu tenebrosu pupulata à finzioni ed incubi smurfiati appesi à i rami di certi arburi immensi è senza ità micca, pà ghjugna infini à rembu di l'acqui fangosi chì bagnani i terri di l'imperu da in ghjò, fiumi di lacrimi è d'afflizzioni, l'ondi di Cocitu ed Archeronti, ch'eddu li paria di scatinà in un sboddaru torbidu ogni volta ch'eddu facia corra l'acqua di u cabinettu.
È casu mai ch'eddi vultessini à pichjà à l'usciu di i vivi i morti, turcendusi è firscendu, tal'è quali in quiddi foli di minnanna è di a zia, fà chì spuntariani, mentri ch'eddu saria pusendu è cachendu, da quidda bocca infirnali, aguatendulu pà i cosci, straccenduli i culi, infilznedulu cù quiddi diti ranfiuti.


Eccu, m'hè piaciutu monda issu passaghju. Issu mischiu di mitulugia, di cridenze pupulare, di letture è di spirienze zitelline, mezu comicu, mezu spaventosu, mischiu di rialità è d'imaginazione.

C'est ce que je cherche dans la littérature (corse), quand le texte me permet de décoller d'un coup, et de surplomber le monde, ou de me donner cette impression, d'y être sans y être totalement, plongé dans le conduit des toilettes et regardant de haut l'ampleur de cet empire infernal.

Cette expérience fondamentale d'aller aux toilettes, de pouvoir y faire ses besoins en toute tranquillité... Voilà un des critères fondamentaux d'une civilisation humaine ! (Je reviens de visiter le Camp des Milles, près d'Aix, camp d'internement durant la Seconde Guerre mondiale, et, bien sûr, comparaison n'est pas raison, on voit là aussi ce que peut être une vie inhumaine sur ce simple critère.)

Ce passage du livre me semble très fort, très beau, nous amenant à comprendre plus clairement les raisons d'une haine, comment le personnage va être plongé dans une féroce haine de soi.

Je reprends un message posté sur Facebook, à propos de ce roman :

Fini de lire le roman de Jureczek : je n'en suis pas encore sorti, la composition, les différents styles utilisés, l'intrigue, les scènes, tout est fort, l'affaire Bastelica-Fesch via les yeux d'un fils qui a fini par prendre en haine son père qui participa à l'événement, jusqu'à quitter définitivement la Corse et vivre librement sa vie à Paris, notamment son homosexualité (quand le livre commence, André est en couple avec Yassine). La littérature Corse, et notamment de langue corse, s'enrichit d'une œuvre extraordinaire. Je ferai un billet sur mon blog. J'espère que ce livre sera lu par tous les gens qui lisent le corse et qu'il sera rapidement traduit en français ! Et qu'on en discutera partout.

Bonne lecture !

dimanche 3 juin 2012

Ce qu'on lit, ce qu'on retient... Des textes de François Farellacci

J'avais oublié que j'avais lu ces textes début 2011, dans le numéro 8 de la revue Fora ! (j'espère vraiment que vous connaissez tous cette revue, d'une richesse incroyable, qui accueille tant de points de vue extrêmement intéressants sur la Corse contemporaine, en jouant des détours, des chemins de traverse, et de tous les moyens artistiques ! Abonnez-vous ! C'est par ici...)...

Oui, j'avais oublié que j'avais lu ces textes ainsi imprimés entre les pages 80 à 83. Sous le titre "Chantier". Dans la rubrique intitulée, "lascia corre" qui donne "carte-blanche à des créateurs".

Le créateur c'est donc François Farellacci, jeune cinéaste corse, très lié à l'Italie. Voir ici son site : françois farellacci.com.

Il fait notamment partie du groupe d'artistes de cinéma nommé "Stanley White" (du nom du personnage de "L'Année du Dragon" (1985) de Michael Cimino ; encore un film que j'ai raté ; pour l'instant.) En espérant que ce regroupement sera utile pour mettre en évidence le travail de ces très talentueux artistes (je n'ai vu que les travaux filmiques de Thierry de Peretti, personnellement).

François Farellacci prépare un long métrage de fiction qu'il intitule "L'île des morts". Je ne dois pas être le seul à attendre cela avec grande curiosité et grand intérêt. (Voir ici la page Facebook du film en cours d'élaboration).

Or, ces fameux textes lus dans la revue Fora ! sont aussi présents sur cette page Facebook, sous le titre "Repérages dans un un sud idéal".

Et c'est sur cette page que je les ai "retrouvés", il y a quelques jours, après les avoir oubliés. (Un peu comme Ménélas qui, ne retrouvant pas le chemin de sa maison et prenant conseil auprès du devin Protée, se voit signifier qu'il avait oublié... l'essentiel ; je vous laisse retrouver cet essentiel en reprenant l'Odyssée (chant 4, page (57) dans cette version numérique de la traduction de Leconte de Lisle)...

Je les ai lus, à nouveau donc, et j'ai été vivement ému, vivement frappé : j'avais l'impression - sur cet écran connecté - que j'assistais à l'éclosion d'une parole qui arrivait - au moins à mes yeux - à saisir une des "formes de vie" actuelles dans l'île (comme le font Marceddu Jureczek avec "Caotidianu" et Noël Casale dans quelques billets de son blog sur Mediapart ; où il apparaît que nombreux - on peut ajouter d'autres noms - sont les artistes qui se coltinent la réalité contemporaine de la Corse, en tant qu'artistes). Une réalité, c'est-à-dire quelque chose avec toute son épaisseur, quotidienne, parfois obscure, saisie tout autant par le corps et tous ses sens que par un effort de conscience, tendre et sans illusion (parodiant le style sociologique). C'est pour ces raisons que je relis maintenant à nouveau ces pages et que je les place, avec l'accord de l'auteur (merci infiniment), dans ce billet.

Peut-être (forcément) que quelques réactions et remarques de votre part naîtront à la lecture de ces textes ? Parlons-en.


"Repérages dans un sud idéal - 1"

Je viens du Sud, au bord de la Méditerranée. Le village dans lequel j’ai vécu vingt ans est une langue de goudron qui s’étend entre la mer et des collines raides et sauvages. Plus qu’un véritable village c’est une succession de champs abandonnés par l’économie pastorale que les années 70 et 80 ont transformé d’abord en terrains vagues, puis en chantiers.

L’état de chantier est l’aboutissement de l’écosystème méditerranéen. Tous les espaces naturels du Sud, mêmes les plus sauvages et inaccessibles, ont pour destin le passage par l’état de chantier. Cet état de transition a la propriété surprenante de devenir définitif. Le ver par exemple devient chrysalide puis papillon, prospère, connaît l’amour, la solitude, et avant de mourir se reproduit donnant vie à un nouveau cycle. Le chantier, lui, reste comme suspendu dans son élan et ne s’achève jamais. Les villas de nos lotissements prolifèrent comme les cellules d’un corps en expansion, en se divisant. Sur des parcelles dont la verticalité semble un défi lancé aux maçons une villa en crache une autre presque identique. On construit en hâte avec ces parpaings qui ont été conçus pour colmater les cicatrices architecturales de la France après la Seconde Guerre mondiale. La mer, le soleil et le vent consument rapidement les crépis rosâtres ou beige si bien qu’aujourd’hui il faut déjà réparer ce qui était neuf il y a seulement quelques années. On colmate, on agrandit, on refait la façade pour accueillir une nouvelle boutique qui essayera de faire oublier le précédent dépôt de bilan pour cause de mauvaise saison ou autres calamités. On refait le toit de la discothèque incendiée et les villas se munissent de protubérances annexes construites le week-end pour chaque enfant de la famille en âge de se marier.

Notre architecture emprunte généralement un style pseudo-provençal qui même après avoir réussi à conquérir ces dernières décennies une large part du territoire continue à sonner comme quelque chose de faux et de fragile. Les autochtones, c’est-à-dire nous le peuple du lotissement, se retrouvent à habiter un espace construit sur mesure et familier qui pourtant génère un sentiment continu d’étrangeté, comme un bruit de fond.

Pour lever tous ces murs les anciens chômeurs, paysans, flics et bergers s’improvisent entrepreneurs. Ici tout le monde sait poser une brique sur l’autre. Parce qu’il faut reconnaître une chose, c’est qu’ici nous avons un sens pratique qui semble avoir disparu dans les métropoles continentales. Et comme on n’a pas encore appris à avoir peur de la vie et à gérer ses doutes, quand il faut s’y mettre on s’y met, on pose les briques. La plupart du temps on fait tout seul en famille, doucement. Pour ceux qui ont besoin d’un coup de main il suffit de piocher dans les muscles bon marché qui arrivent dans les conteneurs. Mon parrain trouve souvent des ouvriers allongés sur les patates en provenance du Maroc. Un peu de Kurdes, quelques Africains, et surtout des Arabes. Je ne saurais pas dire à quoi ils s’attendent en arrivant ici, toujours est-il que puisque nous sommes un peu Arabes nous-mêmes beaucoup finissent par s’installer.
 "Repérages dans un sud idéal - 2"

Derrière la pizzeria familiale, caché dans le maquis, un mini bidon-ville de parpaings et roulottes abrite cuisiniers et plongeurs : Ali, Mustafa, Hassan. Hassan mange le sanglier. Les roulottes sont à l’ombre de la maison en pierres sèches, sous le vent, froides. Il y a quatre ans la bâche en plastique-véranda de la baraque d’Ali a pris feu. C’est la faute au poêle à pétrole et les chênes-liège ont failli cramer pour de bon, mais tout le monde s’y est mis, Arabes ou pas, et les arbres sont encore là. Le feu a léché la jambe d’Ali depuis la cheville, là ou le tendon se courbe et s’affine, jusqu’au mou de la cuisse, juste sous la bite. Il m’a fait voir sa cicatrice, on dirait du plastique ou de la cire fondue. Le chemin qui part des roulottes, conduit tout droit à la porte de service du restaurant. La marge de manoeuvre des trois Arabes c’est : la roulotte-la plonge, la plonge-la roulotte, deux fois par jour. Mets-y une voiture au milieu et à peu de choses près c’est la marge de manoeuvre de tout le monde ici. Parce qu’ici on bosse. Ici on a la réputation d’être des branleurs, et je sais qu’il y en a, mais la plupart des gens bossent, dur même, sur les chantiers ou dans les restaurants, tous ensemble, Arabes ou pas.

D’ailleurs ici il n’y a pas que des restaurants et des chantiers, il y a les boîtes aussi. Elles changent souvent de nom, parfois elles sautent, mais leur nombre est constant depuis les années soixante-dix. Il y en a sept, pour mille habitants, sur quelques kilomètres. Je les connais toutes, j’ai commencé à me jeter les tequilas paf quand j’avais treize ans. Pour les ados sortir en boîte reste une activité étonnement sûre ici. Ça tient du paradoxe, j’ai vu mon premier cadavre à la sortie du collège en sixième, il s’était pris une rafale, pourtant ici à quatorze ans tu peux sortir boire des coups jusqu’à la nausée sans prendre trop de risques. Les videurs des établissements de la commune connaissent tous nos parents ce qui nous a garanti de pouvoir nous enfiler des téquilas pas sans ennuis pendant toute notre adolescence.

En grandissant c’est différent, l’aura protectrice de l’enfance tombe, et de toute façon on ne danse plus, on boit et on regarde le femmes et les touristes qui gigotent. Il y a ceux qui se marient, ceux qui fréquentent les bars du front de mer, et ceux qui vont au piano-bar. Le piano c’est le bordel, mais personne ne l’appelle par son nom, bordel. Ici tout le monde a passé une soirée avec une hôtesse, et tout le monde connaît au moins un mac, un proxénète. Même moi. Je sais même qu’en ce moment chez l’autre il y a des chinoises, il dit «qu’elles ont les poils tous lisses et que c’est dégueulasse». Il sort sa vanne débile au comptoir et personne ne se casse. Ici ça paraît normal. On se marie avant vingt-cinq ans à l’église, puis les hommes vont au bordel. Tout le monde, même les immigrés, c’est eux qui vont avec les Chinoises, nous on va avec les filles d’Europe de l’Est ou les Arabes.

Un jour mon père en rentrant de la pizzeria a conduit une jeune prostituée, une Européenne, à l’hôpital. C’est elle qui le lui a demandé. En se voyant toutes les nuits sur le parking du centre commercial, à la fin du service vers deux heures du mat, ils ont pris l’habitude de se dire bonne nuit, probablement pour se rassurer mutuellement, elle de faire le tapin, lui de prendre la route avec la caisse dans la poche. Ce jour-là elle devait se faire avorter, elle avait rendez-vous, mais l’hôpital c’est loin, quinze kilomètres et des années-lumière de peur. Alors il l’a déposée. Après on l’a plus revue. La prostitution c’est la phase un de la modernisation du banditisme post-pastoral devenu maintenant criminalité. La prostitution est arrivée avant les armes, avant la drogue. Ma génération n’a pas eu le temps de connaître l’héroïne, pas vraiment la coco, juste quelques extras et beaucoup d’alcool. Maintenant c’est différent. A l’époque le lotissement ça ressemblait déjà à la ville mais c’était encore la campagne. Maintenant ça ressemble un peu plus à la ville, il y a quelques immeubles, on dit résidences, qui grimpent sur la colline, l’équivalent des HLM parisiens. Ils se sont construits dans les années quatre-vingt quand les gens ont commencé à arriver de partout, des villages pour fuir la misère affective, du continent pour profiter de la mer et du soleil en croyant qu’ici c’est la Californie. Je ne sais pas comment c’est la Californie et sincèrement ça ne m’intéresse pas. Ici c’est beau, mais ce n’est pas la Californie.
"Repérages dans un sud idéal - 3"

Derrière les immeubles passe la rocade, la synapse qui relie tous les lotissements, ceux qui existent déjà et ceux qui existeront peut-être, une sorte de mini-périphérique qui est le décor d’innombrables trafics. On peut y rouler vite et les flics ne la fréquentent pas trop. Nous on la prenait déjà à seize ans, pour éviter les contrôles, quand on conduisait bourrés sans permis en rentrant de téquila-paf et qu’elle n’était qu’un lacet de terre. Aujourd’hui elle est goudronnée et large mais les forces de l’ordre s’obstinent à placer les barrages filtrants en bord de mer, comme la dernière fois lorsqu’ils notaient les noms de chaque passager de chaque véhicule sur un registre. «Ils doivent chercher quelqu’un» on s’est dit, quelqu’un qui a dû rester chez lui ou passer par la rocade. Juste derrière la rocade il n’y a rien. 
En quinze mètres, la largeur de la chaussée, on passe des lotissements à rien, le maquis vert et sec, parce que pour nous le maquis c’est pas la nature, c’est rien, même si depuis quelques années les hangars, puis les résidences aux airs de banlieue, ont commencé à apparaître de l’autre côté de la route après chaque saison estivale, comme oubliés par la marée descendante. Il y a pas mal de gens qui échouent ici au mois de septembre. Ils viennent de la terre ferme en début de saison pleins d’espoirs et d’illusions de vies nouvelles, et lorsque les vagues de touristes nous quittent ils se retrouvent seuls avec la fatigue des heures sup du mois d’août et les tristesses d’avant l’été. Ils doivent se dire qu’ici c’est un peu ailleurs tout en étant pas très loin, alors ils se trouvent une place dans une maison en colline, ou dans un immeuble à l’entrée de la ville. 
Beaucoup conservent sur leur corps une spontanéité différente de la nôtre, si bien que quelques années plus tard, lorsqu’ils me payent un coup depuis le comptoir derrière lequel je les vois tous les jours, malgré une certaine familiarité ils dégagent quelque chose d’étranger. 
Dans mon village il y avait une famille de blonds, tous minces dont la pâleur m’a toujours frappé tant elle se démarquait du reste de la population autochtone ou acquise. Leur fille, grande et secrète était coiffée comme France Gall. Abandonnés par une marée descendante après avoir pris nos rivages pour ceux de la Californie ils ont reçu le titre exclusif de cas sociaux. Pendant longtemps les seuls cas sociaux de la commune, car les seuls à reconnaître leur propre précarité. En tous cas Tata Marie les appelait «les cassos», terme aux sens multiples, lorsqu’ils descendaient au centre commercial. Elle les appelle toujours les cassos aujourd’hui lorsqu’elle demande des nouvelles de leur fille aînée qu’elle n’a plus vue depuis qu’elle est immobilisée par son appareil respiratoire. 
Sans s’en rendre compte on est un peu tous devenus des cassos ici pendant qu’on était occupés à construire des villas en faux style provençal et à payer les traites du 4x4. Je me dis que le 4x4 est le côté face du côté pile qui est la précarité gangrenante pendant que j’observe le fils de Marie essayer de dégager son Peugeot 4007 HDI aux faux airs Cayenne. Le Cayenne c’est le 4x4 du riche, le Peugeot 4007 HDI c’est le Cayenne du pauvre. Le véhicule émet des bip-bip d’alerte à répétition en effectuant une série de va-et-viens, dont la somme est proche de l’immobilité, entre les murs trop étroits d’une allée du lotissement. Voiture trop grosse pour une ruelle corse. Je quitte le cétacé métallique pour pas ne devoir échanger de regards avec le pilote confronté à ses contradictions. Le Sud a vraiment la capacité d’accueillir tous les désespérés dans sa moiteur, sous son vent, même les pilotes de 4x4. Le temps que j’écrive cette page pour expliquer d’où je viens le Sud a probablement déjà mué, c’est la frontière invisible du monde qui se débat tout en restant immobile et de ce fait l’unique lieu où aujourd’hui il peut advenir quelque chose.
François Farellacci

mercredi 7 avril 2010

Un débat en cours sur le blog Avali !

Marceddu Jureczek anime le blog AVALI : in lingua corsa (ma ancu qualchì volta in francese) ed incù un spiritu suciale forte.

Il est en train de publier une série d'articles sur la littérature corse. Dans l'article "Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue (2)", il dit son point de vue sur la fonction de la littérature corse (écrite en corse) et le devoir social de l'écrivain corse aujourd'hui. C'est très intéressant, radical, et selon moi discutable. J'ai envoyé un commentaire, histoire justement de discuter.

Allez-y voir, vous aurez peut-être envie de fournir points de vue, arguments, exemples littéraires concrets ?

PRECISION (09:49, ce jour jeudi 8 avril 2010) : le débat se développe en trois endroits différents ! :
- le blog AVALI (pour l'instant, deux commentaires)
- ce blog "Pour une littérature corse" (pour l'instant, cinq commentaires)
- mais aussi sur "mon" "mur" "Facebook" (pour l'instant, neuf commentaires)

PRECISION, suite (10:40, ce jour samedi 10 avril 2010) : le débat se poursuit :
- sur le blog AVALI :
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (1) : pour l'instant, 6 commentaires
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (2) : pour l'instant, 5 commentaires
* Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (3) : pour l'insant, pas de commentaires
*
Pourquoi t'entêtes-tu à écrire dans cette langue ? (4) : pour l'instant, 4 commentaires
- sur ce blog "Pour une littérature corse" : 14 commentaires
- sur "mon" "mur" "Facebook" : pour l'instant, 9 commentaires
- sur le blog Isularama : un billet, et pour l'instant, pas de commentaires

(Et puis c'est l'occasion de répéter ici combien j'ai aimé, avec des réserves, "U Vantu di a Puvartà" et surtout "Ghjuventù ghjuventù" (magnifique roman "choral" d'une noirceur absolue, peut-être encore plus que les textes de Marcu Biancarelli, si si, c'est possible !), publiés aux éditions Cismonte è Pumonti (mais peut-être pas vous ?)

mardi 30 mars 2010

Comment je suis en train de lire "Ghjuventù Ghjuventù..."

1. Avec grand plaisir (pris par les personnages - ce croque-mort notamment ! - et leurs histoires qui semblent à la fois parallèles et liées)
1 bis. Ah oui, il s'agit du roman de Marceddu Jureczek, publié aux éditions Cismonte è Pumonti, en 2007)
2. Avec étonnement (devant une littérature de langue corse qui assume - comme celle de M. Biancarelli ou Ghjacumu Thiers - le passé, le présent et le futur de la Corse)
3. Avec le recours des dictionnaires corse/français sur le Web (Adecec et BDLC) car mon vocabulaire est toujours incomplet et douteux
4. Par petits bouts (ça tombe bien : 130 pages divisées en 19 chapitres)
5. Avec espoir (celui de voir le livre tenir ainsi la route jusqu'au bout)
6. Parfois avec agacement (devant quelques propos plus moralistes, peut-être plus convenus, qui grèvent, je trouve, mais je me trompe sûrement, la force simplement humaine des drames évoqués)
7. Avec horreur : le chapitre intitulé "I moschi", ed eccu u strattu chì m'hà elettrizatu (Gavinu - u bicchimortu (le croque-mort) è Quentin approntanu u corpu di un vechju omu :

À pocu à pocu, Quentin custatava u miraculu chì era fendusi. U calori vitali s'impussissava una volta di di più a parsona di u vechju. I mani turravani rosi, a faccia s'ammaschitava, i labri s'imbuffavani di quidda vita finta arricata da u liquidu magicu.
À Quantin, à veda i mani di Gavinu attivassi nantu à u mortu, li vinìa u vomitu. Gavinu cuntinuò a dimustrazioni :

- Avà fermani i liquidi di u pettu è ch'è no ci tinimu in u stomacu. A faccenda ùn hè ancu à compia, ùn semu pronti pà andà à chjinacci.

U scalpellu tagliò i carri, fendu dui piaghi, una à mezu pettu, quidd'altra sottu à u biddicu, cù i labri netti netti, senza sangui, unti da un liquidu verdi, chì à tuccallu era peccia. Infilzò l'acu longu è aspirò tuttu ciò chì c'era, mocci, pizzatteddi di pleura. Sbiutò dinò a buscisca di u pocu pisciu chì ci firmava. Ùn si sminticò micca di i gasi da fà parta.

- Anc'assai ch'eddi sò bioti i minucci, chò osinnò avarìi intesu po tù a puzza di merda.

Dopu ad avè cusgitu i passaghji di i tubi di l'inghjizzioni è di u drinaghju, è un'antra lavata, tuccava à a parti estetica.

- Abbada ghjà ciò ch'eddu pari issu vechju, hè biancu com'è un linzolu. Ma ch'edda ni fussi s'è la ghjenti avissi à scopralu cusì. Credi puri, hè sempri megliu à veda un mortu cù a sumiglia di un vivu. Compiu chì n'avemu, i difunti acquistani una razza di sirinità chì li mancava in vita soia. Sò ripusati, tranquilli, in paci, via. Sò pronti à riceva parenti è amichi in cundizioni.

Accantu, nantu à un mobulu spampillulenti, aspittavani duzeni di scatuli di pulvaretta, bianca, rossa, culor carri.
À l'ultima, Gavinu pittinò u vechju. Ùn c'era tantu à spiglià chì l'omu era guasgi mondu. L'allisciò i pochi capeddi bianchi nantu à i menti è u tupezzu.

- U vedi com'edd'hè beddu avà, mancu vivu era cusì.

Quentin annittò l'attrazzi è l'allucò. S'era cavatu i guanti Gavinu è s'insavunava i mani. Strufinava chì basta, guasgi guasgi à strappassi un ditu.
Quentin fighjulava sempri u vechju nantu à a tola. Avìa travagliatu bè è megliu u maestru. Parìa vivu, addurmintatu di pocu. Da cacciassi u dubitu, u volsi tuccà. Narbosu, trimulendu è bè, avvicinò a mani. A faccia di u mortu era cutrata, u tuccà era stranu, quant'è à palmulà una petra. Issi lineamenti parfetti l'affascinavani à veru.


Eccu : issa figura : a vita finta di issu corpu di petra affascinante fù a surpresa maiò di issu capitulu. E po issa frasa :

Credi puri, hè sempri megliu à veda un mortu cù a sumiglia di un vivu.

Un mortu cù a sumiglia di un vivu...

È voi, l'avete lettu issu rumanzu : dite a vostra (cumu si dice nant'à RCFM !)...

mardi 23 février 2010

Le jeu de la vérité

Alors, allons-y, ce soir, dans ce que nous pourrions appeler "le jeu de la vérité" (belle et profonde expression, je trouve).

J'ai lu "U vantu di a puvartà" de Marceddu Jureczek (coédition Cismonte è Pumonti et Matina Latina, 2008), il y a plusieurs mois déjà. Mes lacunes en langue corse m'empêchent de comprendre l'intégralité de chaque phrase, mais je pense avoir saisi l'essentiel. Cet "éloge de la pauvreté", j'en ai apprécié le fond et la forme : 50 brèves pages qui synthétisent une critique de la société de consommation actuelle, version insulaire (les premières pages m'ont enchanté : invitant le lecteur à s'asseoir avec l'auteur devant un lycée et à regarder attentivement les élèves qui en sortent).

Mais quand je repense à cet ouvrage (cela me fait penser qu'il faut absolument que je lise son roman "Ghjuventù, ghjuventù" ! Je ne retrouve pas une critique de Marcu Biancarelli qui m'avait donné envie de me plonger dans ce livre...), quand je repense à cet ouvrage, disais-je, il m'en reste peu de choses en mémoire : l'impression d'avoir déjà lu ce qui y était dit (MB rapproche d'ailleurs les propos de Jureczek de ceux de George Orwell, tout était donc déjà dit ?). Ma lecture doit être erronnée et je fais état ici d'une impression, n'hésitez pas à la discuter (d'ailleurs - fait très appréciable - l'auteur de "U vantu di a puvartà" appelle lui aussi ses lecteurs à critiquer ses idées et sa posture, qu'il ne veut pas dénonciatrice et pessimiste à outrance mais analytique et optimiste). La fin de cet essai m'a donc déçu : donc, il faut faire un effort sur soi pour sortir du comportement consumériste, refuser l'hédonisme et l'égoïsme, l'individualisme, retrouver des valeurs antiques de solidarité sans être passéiste. Bien.

Et puis ce soir, j'ai repris l'ouvrage, avec en tête une petite musique qui grésille, la petite musique d'une expression corse que je ne suis même pas sûr de bien comprendre ("tenir compte", "prendre soin", "faire attention" ?) : "tene à contu".

Je cherche le passage où se trouve cette expression : des mots de sa grand-mère maternelle (à qui est dédié le livre), mots qui sont restés dans sa mémoire, "tenilu à contu". Je trouve : ce sont les pages 49 à 51. Pour moi, elles sont le coeur vivant du livre, elles me sont précieuses ; voici comment je les "lis" : elles sont l'image même de ce que j'aimerais faire : collecter ainsi ce qui pourrait paraître inutile, de peu de valeur, mais qui recèle pourtant de nouveaux usages, de nouvelles façons de faire et de penser. Pages allégoriques d'une (pauvre) littérature (corse) que l'on doit constituer de bric et de broc (avec des morceaux de textes à peine lus, oubliés, ou resssassés et assimilés, excellents ou mauvais, stockés au cas où..., remis en circulation pour voir si...), selon les circonstances, les désirs - parfois contradictoires.

Selon l'auteur, l'être humain ne peut être réduit à un "morceau de chair avec deux yeux" (la phrase - très dans le style de Rinatu Coti (non ?) - se trouve en quatrième de couverture : "Ma cà un pezzu di carri cù dui ochji ùn pò essa l'omu...") : ce qui le définit, dignement, c'est donc cette injonction - combien difficile, combien difficile - d'avoir le souci de...

Voici le passage (vous n'êtes peut-être pas d'accord avec moi ?) :

U primu passu u ci faremu tempi fà, ma oh ! un passatu vicinu vicinu, eppuri chì mi pari un antru mondu à mè. Quiddu passatu ch'e dicu s'hè spintu à tempu à tina di minnanna, mamma di mamma. Morta à 92 anni, a puvaretta era nata cù u seculu dicenovi, in Borgu, u carrughju pupulari d'Aiacciu, pupulatu tandu à paisani scalati è à ghjugniticci. Za Catalì, o Nannò, era cusì chì tutti a chjamavami, chjuchi è maiori. È mi volta in menti stu passatu cù ciò ch'edda dicìa Nannò : "Tenilu à contu". Sò i paroli di soi chì mi fermani u più impressi. Comu sarà ? Ùn la saparìu dì di fatti. Forsa par via chì sti pochi paroli tandu mi parìani d'andà bè bè à l'aritrosa di u mondu ch'e cunniscìu eiu, dicu di u mondu matiriali mudernu cù a so accatamassera di robba in sopra più, prestu compra, prestu ghjittata. "Tena à contu", è par chì, quandu tuttu vi veni ammanitu, u più nicissariu è à tempu à u più inutuli ? Erani sti paroli strani ch'edda mi dicìa Nannò quand'e mi sciaccavu quiddu paghju di scarpi framanti novi. Erani sti paroli ch'edda dicìa quandu chì mamma mi cumprava calchì ghjuculeddu : "Tenilu à contu". À tempu à 'ssu cumandu, c'erani i fatti. Erami in Natali è comu s'usa à fà oghji chì hè oghji, si rigala è si ricevi cicculata à vulenni più. Nannò, di fòrvici, attaccava à taglià i cuparchjuli di i scatuletti di a cicculata : annantu, à quandu v'era una ghjatta alliscendusi, à quandu un vasettu cù fiori di centu culori spampillulenti, o calchì babbu Natali grassottulu in a so coltra rossa, ammaschittatu, à boccarisa. Cusì dicìa edda : "Chì piccatu di ghjittalli tutti 'ssi beddi quatri". Eppo ni facìa altr'è tantu cù quiddi frisgetti rossi o ciaddi è i sacchetti di u plàsticu ch'e no tiravami in a rumenzula in abbundenza, tutti quanti sìmbuli cumpiti di a noscia sucità di u cunsumu è di u frazu sfrinatu. Ebbè edda, i si tinìa, l'allucava, casu mai pudissini ghjuvà un antru pocu, casu mai vinissini à mancà, ch'e no i bramessimi. Tandu, eiu, zitiddacciu, ùn a li facìu micca à capì u veru fondu di a so andatura. Circavu à spiicaddila à minnanna, à cunvertala à l'usi è à i valori di u mondu d'avali. In darru. Isacchetti imbriavani i tiretti, i quatri di a cicculata s'allibravani nantu à cridenza. Eppo ci era l'altru restu : pezzi di stofa, bichjeri di a mustarda, buttigli di licori... Comu ? Sfrumbulà tutta 'ssa roba ? Era for di ciò ch'edda pudìa intenda : chì ci fussi tanta è tanta ghjenti techja abbastanza da ghjittà cosi utuli.

(Je me rends compte maintenant - en fin d'écriture de ce billet, alors que je cherche sur Internet le moyen de faire acheter l'ouvrage - que la présentation de ce livre sur le blog "Avali" met elle aussi l'accent sur l'expression "tene à contu" (traduite par "prendre soin") ! Je ne sais pas qui a écrit cette présentation ; l'auteur lui-même ?)