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lundi 3 octobre 2011

Un entretien passionnant... et un regret

Sta sera un articulu, prestu prestu chì u tempu... a sapete.

Dunque, leghjite issa intervista di Marcu Biancarelli è Olivier Jehasse fatta da Norbert Paganelli (nant'à u so situ : "Invistita") : ci parlanu di "Cusmugrafia/Cosmographie", accolta di croniche literarie esciute ind'è La Corse Votre Hebdo o nant'à Internet.

Ci parla l'autore di a passione pè i scrittori di u "sonniu è di a libertà", di a scrittura capita cumu "resistenza".

Ma solu vogliu sta sera mintuà isse parolle di MB (a questione di Paganelli era di sapè s'ellu era pussibule di fà una critica negativa nant'à un libru corsu) :

MB : C’est vrai que ces chroniques, qui paraissaient dans l’Hebdo du Corse-Matin jusqu’à l’été dernier, avaient aussi pour objectif de traiter la production corse avec le même filtre que j’aurais appliqué à d’autres œuvres. Il s’agissait bien pour moi, donc, de mettre tout le monde sur un même pied d’égalité. Mais pour autant je ne me prends pas réellement pour un « critique » littéraire. Même si j’avais plus ou moins carte blanche, personne ne m’a chargé d’encenser ni d’éreinter qui que ce soit. Et à vrai dire, proximité ou pas, je me demande bien quel est l’intérêt de flinguer un livre pour le flinguer. Même si on est humain et si quelques coups de griffes nous échappent parfois. D’ailleurs certaines de mes chroniques, présentes ou pas dans le recueil, m’ont tout de même valu des passes d’armes plus ou moins sévères. Elles restent de l’ordre du privé, mais ont bien existé, et infirment le fait que les « critiques » insulaires soient d’une absolue complaisance.

C'est moi qui souligne... Il me semble que le fait que ces "passes d'armes" soient restées privées nous privent justement de leur existence : pourquoi pas de discussion publique ?? De tels échanges ne contribueraient-ils pas à FAIRE AVANCER LE SCHMIBLICK ? (Pardon, pas de majuscules sur Internet, il ne faut pas crier, surtout avec la couleur rouge...).

Bon, il nous reste à relire les chroniques et à lancer d'éventuelles discussions publiques à leur propos...

lundi 16 août 2010

Facebook encore : Mika Nomi à propos des historiens corses


Il est vrai que sur Facebook les messages sont très succincts, les discussions assez rares et jamais très longues. Mais il n'empêche qu'au milieu d'un foisonnement de dialogues intimes et de private jokes, on trouve parfois des propositions "publiques", qui appellent à la discussion.

Exemple aujourd'hui, Mika Nomi écrit ceci :

Mika Nomi aime bien le travail de destruction des mythes réalisé par des historiens en Corse : sur la terre des communs, sur le pourquoi des arrêtés Miot, sur l'origine de la noblesse corse..., car on ne peut se projeter véritablement dans l'avenir qu'à partir de la réalité, pas d'une histoire fantasmée !!!

Je clique sur "j'aime" (après deux autres personnes) et je laisse un petit message (mes deux précédents, plus longs, que je vais résumer ici, s'étant effacés malencontreusement...). Un petit message pour savoir de quels historiens Mika Nomi parle.

Et puis voilà le résumé de mes remarques :

Moi aussi je trouve intéressant de démythifier l'Histoire. Mais je me demande si chaque historien qui efface les erreurs passées n'en fabrique pas de nouvelles, si un mythe balayé ne laisse pas la place à un nouveau mythe qu'il faudra balayer.

Comment sortir de ce mouvement ?

Peut-être en énonçant explicitement les principes de travail de chaque historien et en les faisant discuter. Nous manquons, semble-t-il, de dialogues publics laissant des traces entre les historiens de la Corse. Mais vous pouvez éclairer ma lanterne en signalant de telles traces.

Je pense ici à une discussion à propos de la dernière histoire de la Corse en date, celle de Arrighi et Jehasse : voir les billets "De la suite dans les idées ! Jehasse et Arrighi de retour" et "Toutes les réponses sont dans ce billet ! Profitez-en !".

Je pense à une conférence d'Antoine-Marie Graziani, à propos de l'influence de la Révolution corse sur la Révolution américaine, qui commence par énoncer les positions de ses collègues historiens, en signalant que sur ce sujet, "on est dans l'irrationnel". Ici la vidéo (sur TV7 provence) de cette conférence (prononcée à Aix-en-Provence à l'invitation de l'amicale corse et de l'association Paestum).

Je pense à une remise en cause de l'influence des lois douanières sur le mauvais développement économique de la Corse durant le XIXème siècle par Louis Orsini et Jean-Yves Coppolani dans le premier numéro de la revue "Annales méditerranéennes d'économie" (Titre de l'article : "De quelques idées reçues à propos de l'histoire fiscale et douanière de la Corse"). Ce point de vue a-t-il de nouveau été discuté ? Je ne sais pas.

A quand un travail approfondi sur l'historiographie corse ?

(Pour la photo, à propos de "l'ours lutteur" :

Barker at the grounds at the Vermont state fair, Rutland (LOC)

Delano, Jack,, 1914-, photographer.

Barker at the grounds at the Vermont state fair, Rutland

1941 Sept.

1 slide : color.

Notes:
Title from FSA or OWI agency caption.
Transfer from U.S. Office of War Information, 1944.

Subjects:
Vermont State Fair--(1941 :--Rutland, Vt.)
Fairs
Midways
United States--Vermont--Rutland

Format: Slides--Color

Rights Info: No known restrictions on publication.

Repository: Library of Congress, Prints and Photographs Division, Washington, D.C. 20540 USA, hdl.loc.gov/loc.pnp/pp.print

Part Of: Farm Security Administration - Office of War Information Collection 11671-3 (DLC) 93845501

General information about the FSA/OWI Color Photographs is available at hdl.loc.gov/loc.pnp/pp.fsac

Persistent URL: hdl.loc.gov/loc.pnp/fsac.1a33917)



mercredi 24 juin 2009

De la suite dans les idées ! Jehasse et Arrighi de retour

C'est avec un grand plaisir que je relaie dans ce billet un message écrit par Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi.

Le duo d'historiens répond point par point aux objections et critiques émises dans les commentaires au billet "Toutes les réponses sont dans ce billet !"...

Le combat (pardon, le débat) continue !

(J'ai simplement ajouté des intertitres en rouge - peut-être en léger décalage avec les propos des auteurs - et souligné en gras les phrases qui ouvrent des pistes de travail, mais l'ensemble est à discuter, bien sûr).

Voici ce que nous pouvons répondre aux différents intervenants du blog :

Un Etat corse au XVIIIème siècle : matière à interprétations
Pour nous il ne s’agit évidemment pas de nier le travail de ceux avec qui nous avons des désaccords. Mais, au contraire d’autres époques que l’on peut envisager de plus loin et plus sereinement, l’histoire du XVIIIIe siècle corse est étroitement liée aux choix politiques et sociaux actuels. C’est l’époque des révolutions et de la formation des nations modernes. La Corse y a disposé d’un Etat jusqu’à la conquête française, c’est un fait admis de tous.
C’est sur l’interprétation de ce fait que les divergences surgissent : s’agissait-il d’un Etat solide, détruit par l’intervention militaire d’une grande puissance, ou d’un Etat non viable, que ses contradictions internes condamnaient à disparaître de toute façon ?. Si on pense que les Corses ont « adhéré » en 1789 à la nation française de manière définitive, on est tenté de monter en épingle les difficultés du régime de Paoli, que nous signalons pour notre part (problèmes financiers, petit nombre de cadres compétents, volonté d’affirmation des notables). Si on pense que la Corse était et reste une nation, on risque de mettre en valeur les seules réussites de Paoli, bien plus évidentes. Dans les deux cas, aucun historien n’invente, mais choisit quels faits mettre en valeur. S’il est de surcroît membre d’un parti politique, et même de sa direction, ce qui est le cas pour Rovere et Casanova, mais pas nous, il peut difficilement s’en abstraire. On trouve parfois ce qu’on ne cherchait pas, mais bien plus souvent ce que l’on espérait trouver.
Nous pouvons ajouter que, dans le cas du XVIIIe siècle corse, l’analyse communiste traditionnelle présente des blocages qui sont liés à l’histoire du marxisme français (survalorisation du peuple nécessairement de gauche, sous valorisation de la nation nécessairement de droite) malgré un texte de Staline sur les nations qu’il faudrait réétudier mais qui était occulté par la direction intellectuelle du PCF dans ses revues théoriques et dans ses productions historiques : l’époque révolutionnaire avait été prise en main par Soboul qui de la Sorbonne mandarinait toutes les problématiques historiques (j’ai été son étudiant - parenthèse d'Olivier Jehasse) au nom du peuple souverain ce qui l’enfermait dans une vision très hostile aux mouvements nationalitaires (à l’époque ils n’étaient que régionalistes d’ailleurs) et suprême drôlerie au nom de l’internationalisme prolétarien, ce qui était très beau intellectuellement mais complètement décalé par rapport aux aspirations de la jeunesse des années 70 qui était entrée dans une production théorique beaucoup plus libertaire. Il faudrait avoir le temps de raconter tout ça, parce que ce fut un grand moment. En Corse le PCF et ses historiens ont ressenti le développement du mouvement corse comme une attaque frontale contre lui (ce qui n’était pas faux) et sa production intellectuelle s’en est ressentie car les premiers autonomistes faisaient fort : ils piquaient Jean Nicoli au panthéon de la Résistance, parce que cela contrariait l’histoire officielle de la résistance écrite par Choury qui était la bible du PC. Ils s’étaient saisi du concept de peuple et les productions explicatives (elles n’étaient pas encore de la théorie, quoique !) réalisées par des idéologues de formation marxiste qui hésitaient entre antistalinisme et neostalinisme (c’est beau l’histoire intellectuelle de la revendication corse, elle mériterait une enquête sérieuse tant elle est foisonnante !) donnaient des boutons au PC qui défendait toujours une ligne ouvriériste, alors qu’avec Mao qui, avec la Révolution culturelle était devenu la nouvelle référence de la jeunesse politisée, c’était l’idée du peuple paysan qui prenait le dessus. D’où des débats forts et fermes (nous nous souvenons de quelques fêtes de Terre Corse à Ajaccio et Bastia en 76-77 où on avait bien ri mais sacrément discuté avec de bons dirigeants locaux). Bref nous nous connaissons bien, nous nous affrontons idéologiquement mais pas humainement et en 2009 le débat continue toujours et pourtant la roue à tourné et les conditions historiques sont totalement nouvelles.

Le "parti français" en Corse : combien de divisions ?
Concernant l’existence d’un « parti français » au XVIIIe, sa présence est certaine, même si le mot parti apparaît trop fort par rapport à l’état idéologique des Corses. Le mot parti recouvre le corse partitu et ce système d’allégeance ancien (il date du Moyen Age, voire plus tôt) ne correspond pas exactement à l’intérêt que les élites corses pouvaient porter à l’histoire et au pouvoir français dont les aventures italiennes ne les avaient pas laissées ignorantes de son poids naissant en Méditerranée. Son importance a cependant été très exagérée. Antonio Colonna, souvent cité à ce sujet, est à peu près de tous les « partis » autres que génois. Il existe une politique française consciente à partir de la création du Royal Corse, mais elle ne concerne qu’une petite minorité de Corses.

Le ralliement des notables après la conquête pose un autre problème. Pour beaucoup de ceux-ci, la cause de la révolte était l’impossibilité de toute promotion dans le cadre génois. Une fois Gênes chassée, toute solution qui garantit aux Corses des emplois et des titres est bonne à prendre : un Etat corse, ou bien une grande puissance, la France mais aussi l’Angleterre un peu plus tard, sans oublier les Etats italiens auxquels beaucoup sont liés par leur histoire familiale (cf Vergé-Franceschi).
Après la Révolution française, on a non pas un mais deux « partis français » : un monarchique, celui des ralliés de 1769 ; un républicain composé d’anciens patriotes qui ont quitté Paoli (qu’on pense à Antoine Gentili, ancien compagnon d’exil, à Abbatucci, etc.).

Paoli face à l'Angleterre
Concernant la dépendance envers l’Angleterre on ne peut totalement suivre le point de vue exprimé : Paoli est un politique et justement il est en rupture avec la tradition corse du mercenariat, et il ouvre un nouveau système d’alliance stratégique reposant sur une pensée totalement neuve : transformer les structures communautaires traditionnelles corses, en proto démocratie (nous disons proto parce que cette démocratie du XVIIIe ne correspond pas à notre vision post seconde guerre mondiale. Quant à sa liberté vis-à-vis de la couronne elle est totale, la royauté anglaise ne fonctionne pas comme l’état français, elle garde toujours plusieurs solutions sous la main et ne manipule pas. Enfin là encore il faudrait développer… car nous ne sommes pas atteint d’angélisme ni d’anglophilie….
L’appel de Paoli aux Anglais en 1793 va de soi dans une situation qu’on peut considérer comme de guerre mondiale. Si on rompt violemment avec un des camps, on est condamné à s’allier à l’autre pour survivre, surtout quand on n’a pas seul les moyens militaires de conquérir les ports tenus par l’adversaire. Paoli le fait sans renoncer à ses idées démocratiques et à son estime pour la révolution française, comme Elliot le constate avec surprise. Mais la guillotine, c’est désagréable. Napoléon fera suggérer plus tard à Paoli de dire qu’il a rompu non avec la France mais avec la Terreur.
La situation de Paoli au moment de la révolution américaine est du même genre (affrontement mondial entre deux grandes puissances, l’une alliée et l’autre ennemie). Il est pensionné de l’Angleterre, comme nombre des siens, et en espère le rétablissement de l’indépendance corse quand la conjoncture le permettra. Ses partisans sont des exilés embauchés dans l’armée britannique, pas explicitement pour combattre les Américains. Dans la guerre d’Amérique, comme plus tard dans les guerres napoléoniennes, il y a des Corses des deux côtés. L’histoire consiste aussi à accepter de se placer dans les situations concrètes de l’époque concernée plutôt que de s’en tenir à un point de vue de principe atemporel.
Paoli à Londres ne s’exprime pas sur la politique anglaise en général, ni sur la révolution américaine, sauf par le vague « non posso voler male agli Americani ». Les affinités idéologiques des deux révolutions sont évidentes même si le « remember Paoli » fait allusion en effet au massacre par les Anglais de troupes américaines près de la « General Paoli’s tavern » dont le nom montre bien la diffusion du mythe.

De la Nation, une nouvelle fois
Le terme de nation a un sens ancien, celui d’origine commune. Depuis la révolution française, il peut se définir soit sur des bases politiques (choix de vivre ensemble dans le même cadre, de créer ensemble un Etat), soit sur des bases « objectives », linguistiques, historiques, géographiques, etc.. L’accord est loin d’être total même aujourd’hui « en droit et en sciences politiques », notamment d’un pays à un autre. La première définition, dominante en France, présente le risque de confondre nation et Etat. Que dire de la Pologne qui de 1795 à 1918 n’a plus d’Etat ? Cesse-t-elle d’être une nation ? La seconde, de tradition allemande mais aussi ensuite marxiste et léniniste, risque d’interdire le libre choix des populations. En Corse les trois sens sont présents au XVIIIe : « nation » peut indiquer les Corses en général, ceux de l’intérieur par rapport aux villes contrôlées par Gênes, ou seulement ceux qui participent à la lutte patriotique.

Paoli, un ange ?
Sur le fait qu’il n’y ait pas à « angéliser » Paoli, ni aucun autre homme politique, c’est bien évident. Tout ce qu’on peut dire c’est que son régime doit être évalué par rapport à son temps et aux autres révolutions de l’époque, et qu’il apparaît nettement moins dictatorial et moins sanguinaire que ce qu’on connaît alors en Europe.

Et le "paolisme" ?
Etre paoliste pour nous, en résumé, cela veut dire défendre des valeurs universelles sans transiger, dans le cadre d’une société donnée dont on respecte l’identité. Ce n’est pas contradictoire.

mercredi 10 juin 2009

Toutes les réponses sont dans ce billet ! Profitez-en !

Grâces soient rendues à Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi pour avoir pris la peine de répondre aux quelques interrogations présentées dans le billet du lundi 25 mai 2009, intitulé "Ou bien explose-t-il ? (Langston Hugues)".

Marcu Biancarelli et moi-même y formulions quelques questions sur l'"Histoire de la Corse et des Corses" de ces deux auteurs.

Les voici de nouveau, accompagnées de leurs réponses, écrites à quatre mains. N'hésitez pas à formuler de nouveaux commentaires et de nouvelles questions. Il est temps qu'un débat historiographique précise tout cela.


Questions de moi-même :

1. Y a-t-il en ce moment quelqu'un qui écrive une Histoire des livres intitulés "Histoire de la Corse" (ou "des Corses" ou "du peuple Corse" ou "de la Corse et des Corses" ou "de Corse" ; déjà, cette multiplicité de titre est à interroger...) ?
Ecrire l'histoire d'un peuple, d'une région, d'un ensemble de personnes... quelle ambition !
La réponse est non à ma connaissance, mais il faudrait chercher l’info. Faut-il rêver du LIVRE unique où tout le savoir historique serait concentré ? Nous avons déjà trop le rêve DU roman qui d’emblée hisserait la Corse au niveau de Kadaré ou Sciascia dans la littérature universelle DU dictionnaire où la langue corse serait totalement décrite. Accumulons les briques, chacun selon ses capacités et ses centres d’intérêt, en sachant que le mur ne sera jamais tout-à-fait fini.

2. Mais voici une formulation différente de ma première question : pourquoi n'y a-t-il pas de débats organisés entre les Historiens de la Corse qui, visiblement, usent de projets, de méthodes et d'écritures très différentes ? Quelle commune mesure (et quelles différences) entre les travaux d'un Robert Colonna d'Istria, d'un Antoine-Marie Graziani, d'un Jehasse/Arrighi, d'un Michel Vergé-Franceschi, d'un Ghjacumu Gregorj, d'un Andria Fazi, d'un Fernand Ettori, d'un Ange Rovere, d'un Francis Pomponi, d'un Pierre Antonetti, etc. ? Sans parler des écrits de Jureczek ou de Valli, et de bien d'autres, que je ne connais pas.
Pas de débats parce que souvent les débats sont rares comme les critiques littéraires d’ailleurs. La commune mesure entre tous c’est que l’histoire est d’abord une science en rapport étroit avec l’idéologie au sens marxiste du terme, à savoir un discours de représentation du monde inscrit au cœur d’une société à un moment précis d’élaboration et de fonctionnement d’un système de production. Cette idéologie fait de l’histoire une science humaine à part, car c’est une science dialectique :
- elle repose sur des critères stricts d’analyse et de reconnaissance des faits qui méritent d’être considérés comme des faits historiques, elle les organise suivant les règles d’un discours maîtrisé reposant sur la logique démonstrative proprement fille de Descartes.
-Mais elle est écriture et donc l’angle d’attaque, le lexique, le style, l’objet de l’histoire en deviennent différents suivant l’époque, l’expérience, l’habileté de l’auteur. C’est pourquoi Olivier Jehasse étudie l’histoire de Rome de façon polyglotte (chaque langue porte un regard spécifique sur le même évènement) et travaille beaucoup sur le lexique analytique des textes politiques, administratifs, religieux, mais aussi sur les œuvres littéraires et philosophiques car les mots sont vivants l’ont toujours été et dans notre espace linguistique d’aujourd’hui, ici et maintenant ils ont une longue histoire et une richesse de sens rare et belle.
Tous les auteurs cités sont de statuts différents qui sont tous légitimes pour écrire de l’histoire. En premier lieu l’angle de visée historique varie entre un journaliste essayiste, des universitaires, des militants culturels. Ensuite il y a le temps où l’histoire est produite et les générations d’historiens ont une certaine importance. Dans la liste il y a au moins deux groupes, ceux des années 70, ceux des années 2000, et il faut savoir que Graziani, Vergé, et nous-mêmes sommes de cette deuxième génération, et clairement opposés à la génération Pomponi, Rovere, pour des raisons politiques et proches pour des raisons extrêmement nombreuses des regards d’Antonetti mais surtout d’Ettori. Ce qui n’a pas empêché à l’époque quelques débats et rencontres riches entre ces deux groupes (je pense aux Universités d’Eté de Corti et aux discussions informelles qui se sont déroulées tout au long de ces années). Il faut ajouter que pour les années 1970, les débats entre Pomponi, Ettori, Antonetti étaient liés à leur position chronologique et idéologique devant leur objet. Les autres sont beaucoup inscrits dans le même espace, quel que soit ou fut leur degré d’implication dans l’histoire régionaliste, autonomiste, nationaliste. Ce qui montre qu’il y a les clivages proprement politiques entre les individus et leurs engagements respectifs à partir des années 1970. Cela explique déjà beaucoup les différences d’approche sur le sujet historique dénommé Corse.
Le travail par exemple de Rovere et Casanova sur la période de la révolution corse repose clairement sur une affirmation de départ : le peuple corse a adhéré à la nation française en 1789, et dès lors il ne pouvait pas, même avant, exister de nation corse. Dès lors les contradictions internes de la révolution corse sont, non pas inventées, mais montées en épingle et la moindre hésitation d’un notable est érigée en preuve. Quels que soient nos propres points de vue, nous partons du travail historique pour tirer des conclusions, et non l’inverse.
Pour qu’il y ait débat intéressant il faudrait de toute façon des thèmes précis de débats (et non « l’histoire de la Corse » en général), sur les sujets qui « fâchent » : XVIIIe ou époque contemporaine.

3. A quand cette "oeuvre colossale" d'histoire sociale et populaire de la Corse à la manière d'Howard Zinn, réclamé par Marcu Biancarelli ?
Première réponse : quand un travail de définition d’une histoire sociale sera refait en fonction des données de notre présent. Quant à l’histoire populaire je crois que nous avons tenté d’y apporter une attention forte. Pour les temps médiévaux, modernes et contemporains l’affaire nécessite l’apparition d’une méthode totalement nouvelle dépassant les cadres établis de ce que les communistes du XXe siècle (nous pensons à Soboul et Lefebvre ou encore à l’Ecole de la Revue Annales Economie Sociétés Cultures) définissaient comme telle.

4. A quand une thèse sur l'évolution de l'historiographie corse contemporaine ? (Il me semble qu'Eugène Gherardi a travaillé sur celle du XIXème siècle). Y a-t-il un doctorant dans l'avion ?
Pour Eugène Gherardi je confirme et il y a déjà des livres disponibles. Pour le reste nous ne sommes pas sûrs que l’avion soit construit… et prêt à décoller !!

5. Car l'on sent bien (mais vous n'êtes peut-être pas d'accord) que l'Histoire corse de Jehasse/Arrighi se rapproche d'une visée "nationale" et "populaire" (je ne dis pas "nationaliste", ni "populiste"). Est-ce un signe des temps ?
Cela ne mérite-t-il pas des études, des débats ?
Visée nationale oui au sens latin du mot, mais il va falloir développer cette réponse. Visée nationaliste pourquoi pas, cela ne gêne aucun des deux auteurs, même si il y a un refus de toute transgression des règles de la méthode. En fait nous pourrions plutôt définir notre enracinement comme étant celui de deux « naziunali », au sens de Pasquale Paoli, car profondément nous sommes tous les deux des paolistes. D’un autre côté notre livre voulait s’appeler Nouvelle histoire des Corses, car il paraissait essentiel de sortir de l’histoire d’un territoire et entamer une nouvelle approche du point de vue des acteurs qui ont choisi (il y a fort longtemps) de s’appeler ainsi et d’être reconnus comme tels par tous les autres acteurs historiques les environnant, de manière proche ou lointaine d’ailleurs, ce qui est et reste une grande originalité dans l’histoire des peuples.
Visée populaire, essentiellement oui, car aucun évènement ne laisse les peuples en dehors du chemin, et souvent pour ne pas dire toujours ce sont eux qui sont créateurs d’histoire et bien évidemment pas uniquement en Corse. Avec en plus un enracinement dans le passé qu’il convenait de valoriser : le mot peuple est ancien, il a 3000 ans, il a une origine étrusque certaine, il a un sens précis d’homme en action par le travail et le combat et ce avant Rome qui va lui donner un statut politique pour la première fois de l’histoire des sociétés. C’est un mot central dans notre appréhension du monde, et nous assumons d’être reconnus comme des « Popolari corsi ».

Questions de Marcu Biancarelli :

1. Pour ce qui est du livre de Jehasse et Arrighi, je l'ai trouvé très bon, même si à mon sens il n'atteint pas ce livre qui n'existe pas encore et qui serait la grande histoire sociale dont nous parlons.
C’est exact, mais ce n’était pas son but.

2. Comme j'ai bien plus de qualités que de reproches à mettre en exergue concernant cette publication, je me permettrai donc les deux critiques suivantes :
- il m'a semblé que l'Italie était vue (encore et toujours) comme une entité trop souvent étrangère à l'île. Sans doute y aurait-il aujourd'hui moyen, en tout cas avant 1850, de parler sereinement aujourd'hui de l'Italianité de l'île sans prendre les mille détours stylistiques d'usage que la peur d'être taxés d'irrédentistes nous impose.
Il me semble que nous disons clairement — peut-être faut-il le dire encore plus nettement —que les Corses se sont toujours considérés comme italiens tant que l’Italie a été une notion géographique, linguistique et culturelle. Ils n’ont pas majoritairement voulu entrer dans l’Italie politique quand elle a existé ni au XIXe siècle (voir le chapitre sur le Second Empire) ni en 1940 où l’Italie c’est aussi le fascisme. Nous sommes les premiers à dire nettement que le 30 novembre 1789 n’a aucune importance que symbolique dans le rattachement à la France, que l’on ne peut dater réellement que du Second Empire. Les aspects linguistiques sont aussi soulignés : détachement progressif de l’italien induit au départ par le succès de la politique française.

3. - L'autre critique (mais je la veux bien sûr constructive) est que les fluxs migratoires restent abordés de façon marginale, et que la part n'est pas encore faite des apports des différentes émigrations tant en matière culturelle que sociologique.
C’est vrai mais c’est rude à développer, on manque de travaux et surtout d’informations dépassant soit les livres de souvenirs, soit les articles vraiment solides tout au long des siècles. On la piste tout le temps au moins depuis la Préhistoire mais la mettre en évidence demande un travail d’exploration que les limites de rédaction du livre n’ont pas permis de faire. Nous savons qu’un travail a été initié par Didier Rey et Philippe Pesteil, mais il semble que c’est sur l’immigration en Corse ici et maintenant. A voir. Mais nous ajouterons que pour bien saisir l’histoire sociale il convient de lire les écrivains, ce que l’on appelle les littérateurs, les créateurs. Il est certain que ce sont les œuvres littéraires qui montrent quelquefois, quand elles sont bonnes, cette réalité beaucoup mieux que les historiens ne peuvent le faire. A cet égard les œuvres des écrivains contemporains de Corse, ceux cités par MB, mais aussi les siennes et celles de Jérôme Ferrari sont plus expressives et significatives que ne le seront jamais les œuvres des historiens. Souvent la vérité d’une société se découvre mieux dans une fiction que dans une analyse objective de données qui oublient toujours la dimension culturelle, spirituelle, psychologique et mentale des acteurs du monde social.
Rajoutons qu’il faut distinguer évidemment les émigrations corses et les immigrations en Corse, avec leur poids spécifique. Le nom même d’Histoire des Corses correspond à la volonté d’intégrer ces mouvements de recherche d’argent ou de pouvoir, ou simplement d’une vie moins dure, mais où la Corse reste toujours un centre symbolique.

4. Pour le reste, je ne suis pas historien moi-même et je reste humble face à ce travail. Je le répète c'est une des Histoires de l'île que j'ai lu avec le plus de plaisir et en partageant en général les analyses des auteurs.
Merci MB a sapiami…