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vendredi 4 juin 2010

Prenons les choses à l'envers (10) : "Pedimoru" de Comiti

Voici une dixième reprise des cumenti écrits en 2002, et que l'on trouve réunis sur le site universitaire Interromania (université de Corse).

J'avais lu cette nouvelle (que l'on trouve dans le recueil "Cheese", chez Albiana), et je me souvenais de ce dialogue entre un jeune Africain, futur footballeur (eh oui, je cède à la facilité de surfer sur l'actualité de la prochaine Coupe du Monde de Football en Afrique du Sud...), et un Corse.

Vous aurez certainement d'autres avis...

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D’une

rive à l’autre


Ghjuvan Maria Comiti a récemment donné un recueil de nouvelles, D’una sponda à l’altra, et continue à publier de courts récits dans la revue littéraire en langue corse, Bonanova. C’est dans le numéro 2 de cette revue que l’on peut trouver la nouvelle intitulée « Pedimoru » et dont nous donnons ici les premiers paragraphes...


« U stridulimu acutu di i freni l’insignò chì si cuminciaia à rallintà è chì u terminus ùn era tantu luntanu. Passati cinqui minuti u trenu s’inficcò ind’a piccula gara infumaccicata è grisgia è piantò cù una spatansciata d’affannu. L’omu agguantò u saccu è falò da quiddu vitturonu ch’iddi chjamaiani « micalina » da chì lucumutiva è vagonu ùn faciani cà unu. Cù u so passu pocu sicuru paria ch’iddu fussi mezu briacu, chì qualchì scuzzulata a s’avia presa in quiddi vultati in falata sicca, è parichji volti - mai ch’idda fussi stata - s’era sintutu sbiancà. Deti un’uchjata in ghjiru, cacciò un pezzu di carta ch’iddu cunsultò cù attinzioni è presi à viaghjà quant’è ch’iddu sapissi esattamenti induva ci vulia andà. I pochi parsoni ch’iddu scuntraia u si fighjulaiani siguitendu lu un beddu pezzu cù quidda sprissioni chì ùn si sapia s’iddi erani maravigliati o intimuriti. Senza dà capu à quidda ghjenti parpena scrianzata, stinzò l’infurcatura chì ci vulia à spiccià si.

Ghjuntu ch’iddu fù di punta à l’usina s’avvicinò à a lughjetta di u guardianu chì, sbrulendu l’ochji da a surpresa, lintò una scaccanata di l’altru mondu. Scuprendu dui sfilarati di denti bianchi cavaddini missi à rida ancu iddu, comu pà fà attu d’educazioni.

- Parini foli, o amicu ; avarani trovu propiu à tè pà stu travaddu ?

- Ankassà, rispundì quidd’altru pichjendu si u pettu.

- Ancu assà a po dì, chì ci mancani i bracci in st’usina di merda.

- Umbulè.

- Vulè o ùn vulè, beddu meiu, ùn avemu tantu a scelta chì u carbonu ci imponi di scavà, di martiddà è d’insaccà pà mezu patacconu.

- Ankassà Umbulè, insistì l’omu cù unipochi di gesti da fà capì chì si chjamaia cusì... Ankassà Umbulè.

Ci nascì un’altra sbiddicata di quiddi chì si tenini da cantu pà i ghjorni di festa. Sicura chì ci era da rida : tamant’omu neru neru, di quiddi di l’Africa luntana, bughja è prufonda, ghjunghjia à travaddà indì l’usina di u carbonu. Ma quali a si pudia aspittà, propiu in quidda piccula cità chì l’africani ùn l’aviani visti chè in televisiò !

Da l’altura di u so metru è uttanta Ankassà si grattò u capu cù a sprissioni niscintrona di quiddu chì ùn ci capisci un’acca. »


Commentaire


Les nouvelles de Ghjuvan Maria Comiti gagnent à être relues. Le plaisir de découvrir des situations souvent cocasses, originales ou terrifiantes se mêle à celui de retrouver la société corse actuelle, dans toutes ses composantes sociales, à la ville ou au village, décrite au fil d’intrigues haletantes. La prose rapide de ces récits, nourrie par un rire acide, ajoute encore à l’intérêt que l’on peut prendre à leur lecture.

Mais venons-en au point qui nous intéresse. Le gardien de la logette rit par deux fois à s’en faire mal aux côtes, Ankassà Umbulè s’oblige à l’accompagner et le lecteur lui aussi rit de leur incompréhension respective. Quelle est l’origine d’une telle cascade de rires ? Un jeu de mots par langue interposée. Le nom africain est compris par la gardien comme du corse, et la déclinaison du nom et du prénom comme une réponse à ses adresses. Mais c’est un dialogue de sourds.

De manière paradoxale toutefois, pendant un court instant, malgré les apparences qui semblaient devoir les séparer pour toujours (un gardien d’usine, corse, coincé dans son cagibi face à un grand Noir tout juste débarqué du train), malgré leur incapacité à entendre la langue de l’autre, pendant un instant donc, Ankassà et le gardien se parlent et échangent des mots. On a pu dire que la langue corse permettait de discuter facilement avec tous les italophones, hispanophones et lusophones réunis, on apprend avec Ghjuvan Maria Comiti qu’elle est aussi suffisante pour parler aux habitants de l’Afrique noire !

Le malentendu linguistique, un des ressorts traditionnels du comique de langage, est particulièrement bien utilisé ici parce qu’il provoque des émotions contradictoires : le rire et la pitié. La suite du récit (un homme d’affaires sans scrupules n’a fait venir Ankassà du Kénya que pour l’exploiter dans son équipe de football et satisfaire ainsi ses ambitions politiques) fera s’évanouir l’illusion initiale d’une compréhension immédiate et profonde entre deux personnages étrangers l’un à l’autre. Vue d’un peu plus près, la situation d’Ankassà est effectivement profondément angoissante : un mur d’incompréhension se dresse devant lui (regards silencieux et incertains, langue inconnue et inexpliquée, rires sincères mais féroces).

Ce que l’auteur signale ici c’est que le jeu des langues n’est pas abstrait et qu’il n’est constitué que de pratiques quotidiennes, plus ou moins sophistiquées, mais qui ont toujours à faire avec la reprise, la correction, le malentendu, le rire et l’angoisse. On sait que la Corse, comme tout pays, est un pays multilingue. Historiquement et géographiquement, le corse, le français et l’italien (d’autres langues encore) composent, traversent ou structurent nos consciences et nos pratiques. Comme souvent, Comiti enrichit par le décalage et ajoute une langue africaine (laquelle ?) afin de surenchérir sur la difficulté d’un tel jeu. Et puisque les personnages de « Pedimoru » ne font pas ce constat et n’en tirent pas les conclusions utiles à un possible dialogue, il reste au lecteur à faire un tel travail. Que cela puisse se dérouler dans une atmosphère à la fois comique et lucide est un signe de bonne santé de la littérature corse.

dimanche 15 mars 2009

Après le retour, retour sur le café littéraire de Furiani

Entre 18 h 30 et 20 h 30, derrière la table, trois auteurs (Ghjuvan Maria Comiti, Ghjacumu Thiers, Jean-Pierre Santini) et un lecteur (moi-même). Nous regretterons l'absence de Carole Baldini. Nous saluons l'animation enjouée de Jean-Michel Fraticelli (qui "fait" la Matinale et le Forum sur RCFM). Pour plus de précisions, voir un précédent article ici.

Le public : une vingtaine de personnes, c'est maigre, je sais bien, et encore une fois dans ce genre de rencontres, la parole a été peu donnée aux personnes du public ; à améliorer la prochaine fois !

Soirée fort intéressante cependant : nous avons réussi à éviter plus ou moins deux écueils classiques, à savoir, la question linguistique (ne parler que des langues, voire que de la langue corse) et la question de la définition de la littérature corse (ne parler que des "critères" qui spécifieraient telle oeuvre ou tel auteur comme "corses"). Ces deux écueils empêchent généralement de parler des textes réels, de leur écriture, de leur thématique, de leur point de vue, de leurs effets sur notre imaginaire aujourd'hui.

Donc, nous avons pu, je pense, évoquer des points importants (ceci n'est que mon regard personnel sur cette soirée, les autres participants ne seront peut-être pas d'accord ; y étiez-vous, avez-vous entendu la même chose, avez-vous quelque chose à rajouter ?) :

Généralités :

1. Selon G. Thiers, l n'y a pas encore (et nous avons absolument besoin) d'insitution littéraire. Pas de littérature sans institution littéraire qui assure une existence pérenne des livres (édition, diffusion, disponibilité) et des lectures (recherche, enseignement, festivals, prix, critique). A ce titre, G. Thiers a rappelé combien l'absence d'une critique littéraire qui prenne en charge l'ensemble des publications annuelles est préjudiciable. Il n'y a donc aujourd'hui que des balbutiements d'institution littéraire.

2. La production littéraire corse depuis le XVème siècle ne se distingue pas des productions de l'Europe méditerranénne. On peut signaler cependant au début du XIXème siècle le genre, issu de l'Histoire (déjà illustrée par les chroniqueurs), de la "nouvelle historique", écrite en italien par des Corses. Mais cette naissance arrive au moment où la langue italienne va commencer à disparaître en Corse. (Remarques de G. Thiers)

3. Jean-Pierre Santini a défini la littérature comme une réalité à la fois inutile, inessentielle et absolument essentielle. Elle est le lieu d'une quête, une psychanalyse globale pour les adultes. Et la littérature corse endosse elle aussi ce rôle au moment même où un peuple disparaît. M. Santini évoque alors l'ouvrage de Nicolas Giudici, "Le crépuscule des Corses" mais c'est aussitôt pour en appeler à une nouvelle naissance.

4. J'insiste pour ma part sur le fait que l'institution littéraire fabrique une "bibliothèque" mais que la "littérature" naît de l'ensemble des lectures réelles, de la part de tous les types de lecteurs (pas seulement des lecteurs "professionnels"). Il faut donc en appeler au désir des lecteurs : avons-nous envie d'une "littérature corse", c'est-à-dire d'ouvrages littéraires à même de nourrir l'imaginaire corse ?

Sur la question de la "nouvelle" littérature corse :

5. J'indique qu'il me semble que la littérature corse, depuis les années 90, a acquis une liberté absolue dans le choix des sujets (autrefois cachés : violence, politique, réalités sociales, secrets de famille), dans le ton utilisé (acerbe, ironique), dans les formes adoptées ou inventées (polar, tragédie, épopée, roman, nouvelles, etc.). J'indique aussi que la littérature corse se pense de plus en plus dans sa globalité : où l'on voit l'intérêt des rééditions de textes écrits dans les siècles précédents, traduits en français ou en corse (le "Vir Nemoris", la "Dionomachia", "Pesciu Anguilla", "A Cispra", et bien d'autres).

6. Jean-Marie Comiti signale que la décision d'écrire un polar en langue corse ("U salutu di a morte") était né de constat de cette lacune dans la littérature corse et a représenté un défi : utiliser cette langue pour la première fois pour écrire une narration avec meurtre, enquête, intrigue, fausse piste, etc.

7. Jean-Pierre Santini indique qu'une littérature doit vivre grâce à la liberté de la parole critique mais que celle-ci est très difficile dans une société de proximité. Cette société accepte les paroles "prophétique ou sages" mais pas le "parler vrai". De même, les rouages économiques de l'édition ont tendance à étiqueter des ouvrages comme "polar" afin de faciliter la vente, alors que les "polars corses" sont souvent des quêtes plus que des enquêtes.

Les spécificités de la littérature corse :

8. G. Thiers insiste sur la coexistence (et les mélanges) de l'oralité et de l'écriture dans la littérature corse. Cela peut donner lieu à des formes inédites et à des modalités d'expression étonnantes (de l'écrit au chant, et vice versa).

9. J'indique que le multilinguisme de notre littérature est une chance pour éviter l'équation "une littérature = une langue". Ce multilinguisme ne contrevient pas à la possibilité de considérer cette littérature dans sa globalité (la plupart des auteurs étaient ou sont bi, tri voire quadrilingues).

10. Quelqu'un dans le public a demandé pourquoi la littérature corse n'avait pas exploré la science-fiction. G. Thiers a signalé que de nombreux textes écrits dans le cadre des écoles investissaient le fantastique et attendent d'être publiés. (Je pense maintenant que "La chronique des dômes" de Marie-Hélène Ferrari est tout de même un texte d'anticipation).

11. Je pense que la littérature corse a naturellement comme spécificité de prendre en charge la réalité corse et de la mettre en jeu dans l'imaginaire. J'évoque alors le début de "Nimu" de J.P. Santini qui évoque une "scène de crime si vaste qu'il est impossible d'en délimiter le périmètre", puis "U Salutu di a morte" de G.M. Comiti dont la particularité est de proposer un inspecteur sicilien et de situer son action entre la Sicile et Bonifaziu via la Sardaigne, étendant ainsi la géographie imaginaire de la littérature corse, au même titre que les romans d'Angelo Rinaldi associent une Corse bastiaise à Paris et à la Toscane.

Les plaisirs de la littérature corse :

12. Après que G. Thiers et J.P. Santini ont à tour de rôle insisté l'un sur le plaisir de l'écrit dans la langue de création (en corse ou en français) et l'autre sur la souffrance dans l'écriture (pour finalement se mettre d'accord sur l'aspect sado-masochiste de l'affaire !), une personne du public a très judicieusement demandé à "entendre" de la littérature corse. Des ouvrages étaient sur la table et

G.M. Comiti a lu la quatrième de couverture de "U sangue di a passione", évoquant des meurtres enduillant Bonifaziu,

G. Thiers a lu la deuxième page de son quatrième roman, qui vient de paraître chez Albiana, "Septième ciel" (texte qui fait alterner les monologues intérieurs de plusieurs personnages réunis dans un avion qui va atterrir à Poretta et qui utilisent une grande diversité de langues et langages : français corsisé, corse, SMS, italien !) - cette page fait parler une jeune femme qui vient de perdre son enfant,

J.P. Santini a lu les deux dernières pages de "Nimu", apocalyptiques,

et j'ai lu un poème d'Alanu di Meglio (dont j'ai parlé ici, celui évoquant la Corse "majeure").

Ah, bien sûr, bien des questions n'ont pas été abordées (le rapport politique-littérature, les difficultés de l'édition et de la diffusion, etc.) : ce sera pour une autre fois ? Avec plus de monde dans le public ?

Que dire maintenant ?

Il faut recommencer et continuer à réclamer une littérature corse ambitieuse, de qualité, variée ! Mettre en place une véritable institution littéraire, assurer l'existence d'une société bilingue (français - corse) afin que notre littérature s'exprime dans les deux langues (tout en conservant la possibilité de se nourrir des textes écrits en latin, italien, voire espagnols, etc.). Donner une grande place à la lecture, aux lecteurs, à tous les types de lectures.

Signalons à ce titre que je vais rater pour la deuxième année consécutive les Journées littéraires organisées par J.P. Santini, ce sera dans le deuxième quinzaine d'août, toujours dans le Cap Corse, mais à Luri, cette année ! Or, il me semble que c'est la seule manifestation qui associe aussi fortement un grand nombre d'auteurs, des lectures et des débats (mais peut-être me contredirez-vous ? car je ne connais pas tout !) Je vous engage à être attentifs aux dates précises qui arriveront (sur le site de Santini ?) et à vous y rendre !

D'ici là, portez-vous bien.