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mardi 2 avril 2013

"Le moindre geste / U mìnimu gestu", de Stefanu Cesari

Je l'ai enfin lu, d'une traite cette fois, d'abord la page en français puis celle en corse, et parfois inversement, avec, régulièrement, le plaisir d'oraliser le texte, le murmurer, le faire entendre, se l'entendre dire. (De quoi parlé-je ? Du quatrième recueil de poèmes de Stefanu Cesari, "Le moindre geste / U mìnimu gestu", publié celui-ci aux éditions Colonna, après trois autres publiés chez Albiana, A Fior di Carta, Les Presses Littéraires.)

Ed avà vi dicu subitu ciò ch'aghju in mente : sempre sempre Cesari ci parla di issi gesti è cose simplice di u cuttidianu, hè vera, ma fate attinzione chì u linguaghju t'hà ancu a so impurtanza. Mi pare chì u libru ci dice : eu cercu u mo linguaghju.

Ed e lingue sò duie ! L'hà dettu ind'è Martinetti (emissione televisiva "Sera Inseme" nant'à Via Stella), Cesari ùn po dì ci in chì lingua scrive ! Magnificu ! Quessa a risposta mi piace.

Son langage a deux langues, et réfléchit sans cesse aux conditions de sa naissance face aux choses, aux sensations, très souvent au petit matin.

Comme d'autres poètes (mettez les noms que vous voulez ici) il a le chic pour trouver le rythme, le ton, la scène (simple et mystérieuse) qui fait que l'on garde le poème à l'esprit, on le retient. Voilà : il cherche le langage de la mémoire, ce n'est pas le langage de la mémoire, non, mais il le cherche.

- Il faudrait parler des peintures de Badia : je trouve le contraste saisissant entre l'écrit et l'image. De prime abord, je ne vois pas le rapport, il y a une violence dans ces peintures, une douleur, un mutisme (ou un cri muet), très expressifs, enfantins et angoissants (cela me fait penser à l'art brut), alors que le texte ne crie jamais. L'autore ci hà dettu ind'è Martinetti : "vinti cinque faccie chì dicenu qualcosa" (mi pare). Mais ce sont les différences de registres qui me frappent plutôt, je n'arrive pas à prêter ces mots-là à ces visages-là. Et pourtant je trouve quelque chose de fort et de pertinent dans la présence de ces images. -

Et puis en fait les scènes évoquées par le texte sont très variées : ce n'est pas toujours le petit matin et la cafetière, et dit comme ça cela fait un peu puéril, je caricature bien sûr, car en fait chaque "page-poème" contient une expression mystérieuse, qui ouvre un espace, où tous les éléments du texte peuvent se réagencer, exemple :

Le feu de la gazinière est allumé, vous n'avez pratiquement pas dormi
le peu rassemblé là recouvre tout, comme une peau.
les gestes simples se rebellent
de bon matin, quand les poumons peinent
à déployer le jour, à ôter la poussière.
l'odeur du café.
on reste encore

Ici donc, l'expression : "comme une peau", et si je l'enlève, il me semble que le poème perd beaucoup.

Et la présence permanente de deux versions (corse / français) laisse aussi cet espace dont je parlais (car souvent l'autre langue propose un autre découpage, un autre rythme, voire d'autres images, avec du texte en plus ou en moins) :

U focu di a cucinara hè 'ncesu. ùn eti guasgi micca durmitu
u pocu accoltu quì, v'impannumighja.
i gesti sìmplici scumbàttini di matinata,
quandì i pulmona stràziani
à tirà u ghjornu, à fà a pulvariccia.
una 'nghjìcula di caffè.
stemu cù voscu

"Impannumà" ! Quessa a parolla ! ùn la trovu micca nant'à u situ di l'Adecec (infcor), serà un neulugismu creatu à partesi di u "pannu" (linge, toile, drap, habit, vêtement ; drap mortuaire) ? Dois-je comprendre ce recouvrement comme celui d'un linceul ? Mais le texte en français disait : "comme une peau", j'y vois de la vie plutôt.

Voilà c'est ce que j'adore dans le travail de Cesari : il écrit dans les deux langues, il ne traduit pas au sens strict du terme.

Peut-être avez-vous d'autres manières de lire cette poésie, et ce livre en particulier ? Parlons-en.

Pour finir, deux autres extraits : les deux premières pages, et les deux dernières (ne vous inquiétez pas je ne révèle rien qui vous empêchera de lire l'ouvrage en entier, et de le relire !) :

Ci hè statu 'ssu visu chè n'emu induvinatu, un raghju di soli
prasisti sempri in l'ochja chì sònani i morti ghjustu accantu
ci accuddimu
pocu sicuri inghjir'à a tola senza ch'idda sichi missa, una mani boca
i carabùduli in quidd'altra, netta più o menu,
ci hè pocu à dì.

una barbabàtula. u sonu di i pàgini prestu passati cussì, cù u ditu,
vàrcani
'ssa schilfatura 'n u linguaghju

Il y a eu ce visage entrevu, un rai de lumière
persiste encore dans l'oeil alors que sonnent les morts pas loin
on se recueille
plutôt vagues autour d'une table sans qu'elle soit mise, une main rassemble
les miettes dans l'autre
fait propre, à peu près. pas grand-chose à dire.

un phalène. un léger bruit de pages tournées très vite.
la ligne de partage semble franchie

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Auguri

chì calchì ranzata longa vi dessi
paci. chjamessi

una manata di ghjorna, cussì pricisi 'n u bordu
u grisgiu di a dintella pulvaricciosa.

ci sarà bè un mumentu, 'ssa sinsazioni di friscu in faccia, è po u tèpidu, è u calori.
ci sarà un mumentu pà ricunnoscia. spartareti. l'aspittera d'altri corpa cullati à u 
tissutu neru. biancu. certi volti l'azardu d'un culori vivu. mai u grisgiu di a dintella
pulvaricciosa. tuttu hà da essa richjaratu. ùn avareti micca bisognu di veda. ciò ch'iddu
'nsegna u disiriu cù tutti i so dita impuntati. in calchilocu trà u ventri è a spadda una
'mpricisioni. un vacari à l'ànima.
è po' ci sarà una statina, i so ciduti viulenti, chì sò rari.

diciareti hè a fini d'un mondu à quidda parola cridaremu

Pour augure

qu'une longue pluie vous apaise. rappelle

cet éventail de jours au bords précis,
le gris de la dentelle sale, la poussière.

il y aura un moment, cette presque fraîcheur au visage, et la tiédeur, et la chaleur.
il y aura un moment pour la reconnaissance. vous partagerez l'attente d'autres corps
collés au tissu noir. blanc. quelques fois le hasard d'une couleur vive. jamais le gris de
la dentelle sale, jamais la poussière. tout sera rincé. vous n'aurez pas à voir ce que
montre l'envie avec d'innombrables doigts tendus. quelque part entre le ventre et
l'épaule, une imprécision. comme un flottement de l'esprit.
et il y aura des étés, des orages vivants, si rares.

vous direz c'est une fin en soi.
on vous croira sur parole.

vendredi 28 décembre 2012

Manere di fà / Diversité poétique en Corse

Norbert Paganelli vient de publier un entretien très intéressant sur son site Invistita. Il évoque ses différentes lectures du recueil poétique de Ghjuvan Micheli Weber, "A meza via" et il interroge l'auteur sur sa manière d'écrire de la poésie. GM Weber, tout en acceptant les innovations formelles chez les autres poètes, est un tenant de la tradition poétique insulaire.

Sur Facebook, je "partage" son "statut" mentionnant cet entretien avec une petite présentation et une brève discussion s'engage ; je reporte ici l'ensemble (car tout ce qui s'inscrit sur Facebook est promis à disparaître, puisqu'il n'y a pas de fonction "recherche", me semble-t-il) :


François-Xavier Renucci a partagé la photo de Norbert Paganelli.
mercredi
dernier news: Entretien avec Ghjuvan Micheli Weber...http://invistita.fr/news-invistita/
7J’aime ·  · Promouvoir · 
  • Norbert Paganelli Oui François c'est aussi cet aspect des choses qui m'a touché dans les écrits de Ghj.M. Weber...En Corse on est souvent de plusieurs lieux à la fois et notre manière de parler n'a rien de chimiquement pure...cela devrait plaire à Jean Chiorboli...
  • François-Xavier Renucci Et ce qui me plaît c'est que ces mélanges et variétés sont aussi bien linguistiques que littéraires, esthétiques. La culture vit de ces options différentes, parfois contradictoires, et des espaces que cela crée entre elles, espaces dans lesquels certains s'infiltrent pour créer les mélanges. J'ai moi aussi des préférences (comme toi ou GM Weber) mais j'aime surtout que nous n'ayons pas tous les mêmes, ni les mêmes façons d'en parler.
  • Norbert Paganelli Je t'approuve à 200% mon cher ami, cela nous met à l'abri des certitudes cancérigènes et mutilantes ! Amitié...



Alors, ce matin devant l'ordinateur, à Campile, afin de célébrer le plaisir de cette diversité dans l'écriture poétique corse, je regarde les livres rangés sur ma droite, et je finis par choisir le recueil poétique "La halte blanche" de Ghjacumu Thiers (Albiana, 2004), traduit du corse par François-Michel Durazzo. Je feuillette à nouveau l'ouvrage, rapidement, je voudrais citer un poème, peut-être "Ceux qui sont vivants", peut-être "Fontaines"... (Ùn aghju micca u libru in corsu, seremu dunque ubligati à leghje Thiers in francese, ma ghjè ancu un piacè tamantu, no ?)

Bon, scrivu quì i dui puemi ; u primu mi pare une versione umoristica è critica di a chjama di i morti (è di u passatu), u sicondu ci dà l'occasione di ramintà issu capu d'opera, u rumanzu "A funtana d'Altea" è tutti i persunagi di a zitellina, dolci quant'è crudeli :

CEUX QUI SONT VIVANTS

Ce soir il vaudrait mieux fermer les fenêtres,
avec ce sirocco les siècles s'amoncellent
et les ardoises suent
de souvenirs errants.
Peut-être fais-je erreur,
mais tous ces craquements
sont ceux d'âmes en peine
qui reviennent :
- une minute, l'ami, après je m'en irai !

Comment devons-nous faire
pour contenir le flot
de ceux qui ne sont plus, et restent insatisfaits ?

J'allume la télévision,
je regarde mon match.
Et, s'ils sonnent, tant pis...
je n'entendrai rien,
ce soir je n'entends pas,
demain je suis absent,
et ensuite on verra.
Mais à leur place,

j'accepterais
de me taire
et de laisser parler
- s'ils le veulent bien ! -
les vivants.

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FONTAINES

Un enfant qui jouait au cerceau
avec une pièce de cinq francs trouée de soleil,
dans les rues sèches du passé,
s'est arrêté
à l'ombre d'un portail crasseux,
nu, éraflé par la blessure des briques,
baisers âpres
comme les visages de vieilles honteuses en fin de mois.

Et les îles de mai sont autant de bancs de sable gorgés d'eau,
entre les roches humides
ces soirs d'inondation,
l'eau se joue à railler
les vieux seaux qui attendent la Semaine sainte,
quelle catastrophe de châteaux de carton,
les coups de libeccio
jettent à terre les vendanges de nos glycines
on voit surgir des treilles, seulement entrevues,
de vieilles filles si noires et de jeunes filles blanches si peu
derrière les hauts volets.

Notre bande bourdonne à l'assaut
de Montepiano où sont les cafards,
nous chauffons les vitres de la boutique profonde
comme ses bocaux à épices verdâtres,
oh vos yeux, filles qui couriez !
nous attendons les Feux de Saint-Jean, on fait cercle
sous les poutres moisies de la Maison bombardée
et des courses aux pierrettes
César passe en traînant un air d'opéra
et la voix de Victor sonne dans ses tonneaux,
Irma se retire sous sa voûte
Quelques bambins en sucre fondent
dans le rire fumeux de la grand-mère infirme.

Un soir on a entendu un dauphin pétrifié
qui s'est mis à ricaner,
la foudre s'est abattue.

Ce n'est ni mémoire sèche
ni le temps retrouvé
dans un dialogue
entre la Fontaine Neuve
et l'autre
La vieille fontaine
au bout d'une petite route
qui sent la menthe sauvage.



samedi 8 décembre 2012

Encore un billet incompréhensible (à propos d'une lecture en cours : "Urlà" de Francescu Viangalli)

Je ne connais pas Delmore Schwartz.

Je lis ces deux vers de Delmore Schwartz :


Time is the school in which we learn,

time is the fire in which we burn.


On me dit qu'il est né en 1913 (je sais que ce fut l'année de publication de Du côté de chez Swann et d'Alcools) et mort en 1966 (j'avoue ne pas attacher cette année à quelque chose d'important..., non je n'irai pas regarder sur Wikipédia).

Je n'irai pas sur Wikipédia ? Je mens, je l'ai déjà fait, avant de commencer à écrire ce billet, et c'était bien évidemment pour voir qui est Delmore Schwartz.

Je suis heureux de découvrir ce poète, grâce à cette citation d'un de ses poèmes (lequel ? je ne sais pas), citation qui nous propose une double métaphore pour cette notion si problématique du "temps".

L'école / Le feu

Jadis, je rêvai à un jardin en feu. Le jardin d'Akadémos. Parcouru de flammes vagabondes. Je vous laisse rêvasser sur les étymologies.

Alors, c'est avec ce souvenir du jardin en flammes que je découvre ces deux vers :


Time is the school in which we learn,
time is the fire in which we burn.


Que ces deux vers soient l'exergue d'un recueil de poèmes écrits en langue corse me ravit bien sûr.

L'auteur est Francescu Viangalli, c'est son deuxième recueil. Son premier (je ne l'ai pas lu), "Densité brève" avait été chroniqué positivement par Marcu Biancarelli.

J'ai aussi écouté l'auteur dans l'émission Sera Inseme de Philippe Martinetti sur Via Stella (je retrouverai le lien plus tard).

Bref.

Je tourne la page et je lis ceci :


Scrivu à l'inguerciu, in una lingua ch'ùn hè meia.
Ùn dicu nulla, ùn pensu micca,
ùn cercu à fà. Ùn possu agisce cum'è fà si dè.
Ùn esistu quì, ùn sò eo chì socu. Sò elli, e voci, e parolle, i ricordi,
i sepolti chì si mischjanu è tremanu cum'un passatu amazzatu
chì si tramanda torna è puru si mantene in u spaziu immateriale
trà i muri di e case.

U nostru spiritu ùn hè. È puru si move à u prisente.
U tempu chì percorre i nostri corpi
addunisce l'avvene è u tandu,
lascienducci urfani è poveri.
Semu l'anghjuli in u disertu à fiori,
mandati da trasmette e sustanze di un futuru,
è i prufeti chì tiranu via i soi,
scaccanati è fieri, ma dinò persi à e stonde nere. Traviemu cusì,
un'è pochi che semu, a capillitura di i nostri, da entreli in mente
è discitalli l'esse piattu chì a crudeltà di l'ingannu
hà seppellitu eri.

Scrivu à l'inguerciu da ritruvà un tempu ch'ùn hè meiu,
una casa chì ùn era meia,
e parolle chì funu u sale di a scapiscitura è chì, pertantu, 
sò a me lascita.
È ùn aghju bisognu di permessu pè parturisce l'avvene
è lu nostru speru
chì torna si face attu.


C'est le premier poème (justifié à droite, d'où le premier vers) du recueil intitulé Urlà, publié aux éditions Colonna (en 2012, belle année littéraire effectivement !). Où l'on retrouve le thème du temps, où l'on bâtit et détruit en même temps, évoqué dans les vers de Delmore Schwartz.

La première fois que j'ai lu ce poème, j'ai pensé, quel courage de dire ainsi à la fois la dépossession et l'engagement, la perte et le projet, le je et le nous, la parole et l'action. Je me suis dis aussi, la langue corse (et la littérature corse en général) a de l'avenir puisqu'elle est ainsi assumée, traversée d'autres langues, pratiquée, essayée. J'ai pensé aussi à Rinatu Coti, certains de ses mots qui disent la transmission (tramandà) et la tromperie (l'ingannu) se retrouvant ici, mais avec un autre rythme (vers libre et longues phrases) et une autre tonalité (solitude et néant, mais génésiaques).

Tiens je lis que Delmore Schwartz avait déçu par l'accueil critique de son recueil Genesis. Il faut que j'aille voir.

Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise maintenant ? De quoi parle ce recueil ? Une autre fois.
Allez-y voir, aiguisons nos curiosités sur des textes qui ne bénéficient pas encore de la pleine lumière des prix littéraires !

Au plaisir !

mercredi 3 octobre 2012

Une lecture lumineuse de Monsieur Bronsky

Dans un précédent billet, j'avais indiqué que l'essence même de la littérature corse se trouvait peut-être dans d'hypothétiques graffitis qui, etc etc... Cela avait suscité quelque débat.

Aujourd'hui je publie un billet de Monsieur Bronsky, plus connu sous le nom de Bronsky le Rat. Pour lire ses textes, il faut aller sur sa page Facebook.

Il s'agit d'une présentation critique de ses propres textes.

Je vous laisse au plaisir de découvrir ce point de vue.

Merci à Monsieur Bronsky pour l'envoi de ce texte.

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Comme y faut pas attendre après la critique locale pour reconnaître le talent à Bronsky le Poète, comme les milieux de la littérature corse ils sont pleins que d’enculés corrompus qui se sucent la joue – et le reste, dont les couilles aussi – dans des cocktails qui virent quasi à chaque fois à la partouze entre intellos, nous avons décidé de monter au créneau pour défendre et faire connaître le plus grand des créateurs que notre terre de péquenots et d’anciens militaires crevés a toujours ignoré : c'est-à-dire MOI, le rat Bronsky, dit Bronsky le Loyal, ou des fois Bronsky le Juste, et même quand je suis particulièrement en verve Bronsky la Salope.

Je sais, Monsieur Ranucci, ce que vous allez me dire. Vous allez me dire assez d’anathèmes Bronsky ! faites-nous plutôt part de vos lectures, dites-nous ce que vous aimez dans les textes à Bronsky le Rat, et pourquoi et quel passage vous avez lu et tout et tout. Eh ben c’est pas difficile, Monsieur Ranucci, j’aime tout chez cet auteur, absolument tout ce qu’il fait, ce génie, cet enculé, tellement que presque j’en serais jaloux de lui.

Lui, c’est moi, donc. Et j’ai commencé à écrire un jour où j’ai eu une révélation. En fait j’avais la haine, la littérature tournait en rond, les imposteurs battaient le pavé, et je trouvais qu’on se faisait chier sec sur tous les blogs, parce qu’il faut que je vous dise, Monsieur Ranucci, que Bronsky y lit que sur les blogs. Les vrais bouquins, avec des pages et des mots en pagaille, les trucs qui pèsent comme mes deux burnes, avec des histoires longues et de la psychologie, faut reconnaître que ça fait mal à la tête. Alors moi ce que j’ai aimé tout de suite, par instinct animal devrais-je dire, c’est la poésie. C’est mon truc. Mais la poésie la vraie, pas celle qui pue avec des roucoulades à la Dolivico-Simonelli, pas les machins qui sentent les ragnagnas des gonzesses, voyez, comme y a sur Glaires de Femelles ou chez Gattivi Ovi, voir même chez ces pédés de Passions Cyrnéennes, non, je veux parler de la poésie qu’y a des couilles, avec des histoires qu’elles sont vraies, dans le sens où c’est crédible et que c’est la vie quoi, où on t’expédie pas le truc en balançant un haïku à la noix, que personne comprendra ce que ça veut dire.

Je sais ce que les commentaires y vont dire après que vous aurez publié la critique à Bronsky sur Bronsky, y vont dire que les phrases à Bronsky elles sont tordues, et bancales et tout, et même que c’est à chier, mais j’ai pas été à l’école Monsieur Ranucci, j’écris comme je respire, comme je sens voyez, ça aussi c’est du vrai, et même c’est pour ça que mon style il est pas compris. Prenez Rocchesani, cette grosse merde qui se dit fin connaisseur, tout ça parce qu’il a branlé Joyce quand il était petit, eh ben Rocchesani il dit comme ça de Bronsky : « votre œuvre c’est de la merde Bronsky ! Sortez de mon cul génial et tout ! » C’est pas très gentil pas vrai ? Quant à Paoletti, mon ennemi, le vioc enculé de ses fesses, il va dire lui aussi : « Bronsky ! Je vous pisse à la raie et je vous conchie ! » Et voilà tout ce que je lis sur mes textes géniaux, et moi je trouve que c’est pas juste. Mais j’arrête là la digression Monsieur Ranucci, je vais essayer de répondre à la question que vous posez toujours, rapport à ce que j’ai lu de mes textes et ce qui m’a plu et comment ça m’a plu.

Voilà, en fait mes textes j’en ai neuf. C’est déjà pas mal, même que ça commence à peser. Faudrait voir à en faire un livre, et si vous connaissez des éditeurs Monsieur Ranucci, style Monsieur Assoulyne que j’admire beaucoup, ou même un autre mais si c’est un youpin je préfère, rapport au fait qu’y vous font gagner plus facilement du pèze, ben ce serait bien que vous leur glissiez un petit mot gentil sur mon œuvre à moi. Bon bref, j’ai dit je dois parler de mes textes. C’est donc toute la liste qui suit : en premier y a Pucelles, un truc sur une idée géniale que j’ai eu de faire un poème avec des couleurs, et après y a Le Glandeur du Pal, poème pacifiste contre la Guerre du Golfe en Afghanistan, d’inspiration vaguement soufie, mais c’est un peu long à expliquer. Ensuite, Monsieur Ranucci, j’ai écrit Faustin l’enflure, parce qu’il fallait que je me paye la gueule à ce vieil enculé, mais je peux pas tout dire ici ce serait trop long, alors donc je suis passé à MILF Marine, un chef d’œuvre, pour dire que les bougnoules c’est aussi des êtres humains et qu’on a le droit de baiser avec, un texte un peu engagé quoi si vous captez le sens de ce que ça veut dire, et dans la même veine j’avais écrit Je n’étais qu’un enfant, texte trop souvent mal interprété pour exalter le combat de ceux qui criaient dans les souffrances. Je conviens que certaines formules étaient quelque peu maladroites, et pouvaient prêter à de légères erreurs d’interprétation, comme par exemple

De suite il crie « Achtung ! » et envoie ses soldats
Pour brûler la bicoque où logeaient mes voisins
Le lance-flamme des boches tel un vrai grille-pain
Crame les Zilberstein comme si c’était des rats.

Mais moi faut bien comprendre que j’étais pas avec les Zilberstein, dans le texte, et c’est pas parce que je suis un rat qu’y faut me faire porter tous les chapeaux de toutes les confusions. Enfin quand même c’était rude, c’est vrai, le monde n’était peut-être pas encore prêt à recevoir l’œuvre de Bronsky le nouveau Goethe. J’ai donc continué à travailler.

J’ai écrit aussi un truc vraiment très bon, que vous connaissez sûrement et qui s’appelle Ranucci la Rousse. C’était histoire de vous rendre hommage Monsieur Ranucci, et même rappelez-vous ça commençait comme ça :

Tu pues du cul la Rousse et c’est pas du Verlaine
Que n’ai-je hésité plus quand au Parc Jourdan
Je te levais hier fier comme Artaban
Mais vois-tu je déchante et comprends ma déveine !

Si vous me demandez pourquoi que j’aime particulièrement ce texte, à part que c’est parce que vous l’avez inspiré, je dirais que j’aime, tout simplement, et quand j’aime j’écris d’ailleurs « j’aime » sur la page de mon facebook.

Enfin mon chef d’œuvre, et c’est parce que je devais y faire la peau à Tancrède, c’est Mais qu’importe l’ivresse, où je mettais en scène la relation honteuse et perverse entre le vieux schnock et la pédale luso-brésilienne de Luis Branlando, que je peux pas saquer celui-là.

Voilà Monsieur Ranucci, j’ai fait le tour à peu près complet de mon œuvre en entier. Que des trucs géniaux faut reconnaître, et je suis modeste quand je dis ça. Mon rêve maintenant, c’est que vous le mettiez en ligne sur Pour une Littérature et autres Arts Corses, comme ça tout le monde il verra combien Bronsky a compris Bronsky, et combien ces textes sont bons. Même avec un peu de chance y aura des commentaires, des trucs dans le genre à Musanostre ou Grominade, chiadés et intelligents et tout. Je les imagine déjà : « Que dit-il Bronsky ? Il dit que le monde est pourri mais que le monde est mort, il renaîtra le monde, comme tous les mondes, et blablabla et blablabla. Bronsky est un poète courageux, qui met ses couilles à l’avant-garde, etc. etc. »

Bon, je compte sur vous Ranucci, me faites pas faux bond sur ce coup là, je sais que vous êtes juste et impartial, et que comme moi vous gerbez les minus style Paoletti et Faustin la gouape, quant à Rocchesani, je l’encule et ne crains rien de sa prose de faux irlandais de sa mère en chaleur.

mercredi 26 septembre 2012

Un poème de Jacques Fusina / Une chanson de A Filetta

J'ai écouté, très souvent, avec une cassette audio, puis maintenant sur Internet, grâce au site "Una sì tù" tenu magnifiquement par Gerda-Marie Kühn et Marilena Verheus, une chanson d'A Filetta qui est aussi un poème de Jacques Fusina :

c'est "Ma dì ciò ch'è tu voli".

J'ai aimé ce texte et cette chanson depuis la première écoute, et encore plus aujourd'hui. Pourquoi ? Alors qu'on pourrait trouver le texte trop "gentil" de prime abord. "Tu peux dire ce que tu veux, mais elle est belle la Corse, non ?"... je caricature le propos du poème.

En fait l'union de la voix de Jean-Claude Acquaviva, de la mélodie et du texte de Fusina crée pour moi une harmonie et une douceur telles que le texte peut révéler sa puissance, et la violence qu'il contient. C'est un poème d'après la violence. (C'est étrange, je cite ce texte le jour du grand pardon, la fête de Yom Kippour.)

Oui c'est ce qui me frappe et me charme lorsque j'écoute le chant et le sens de ce texte : une façon d'exprimer une émotion individuelle (quelqu'un parle à quelqu'un d'autre) qui semble pouvoir s'épanouir en un choeur collectif (les derniers vers de chaque strophe sont aussi chantés par les autres voix du groupe, les basses). Une façon de dire que nous savons tous bien combien nous nous sommes entre déchirés, à quel point nous avons détruit, et gâché mais que désormais (ou alors que plus tard, ou que déjà depuis longtemps) nous pouvons assumer tout cela et imaginer de vivre autrement.

Ce poème évoque ce que nous pourrions faire juste après la guerre, la solitude, les peines et la haine, mais comme dans un murmure et dans des images dont la simplicité et la bonté - pour moi - ne tournent jamais à la naïveté (parce que justement, elles émergent d'un fond de néant et de mort ; elles sont gagnées sur la mort, qui n'est ni niée, ni minimisée, ni oubliée). De même, ce texte est une adresse à quelqu'un qui visiblement répète sans cesse (voir le titre et le premier vers de chaque strophe) son désespoir, les cinq vers suivants venant le contredire.

Je me permets de placer ici le texte corse et la traduction française produite par Jacques Fusina lui-même (intéressant de voir les changements d'image d'une langue à l'autre, je vous laisse voir cela, nous pourrons en discuter), mais pour écouter la chanson et lire le poème en allemand et en néerlandais, c'est sur le site "Una sì tù" !

MA DÌ CIÒ CH'È TÙ VOLI (1983)

Ma dì ciò ch'è tù voli
hè bella a nostra terra
da e so cime à i moli
in centu riturnelli
ci cantanu l'acelli
hè finita la guerra (bis)

Ma di ciò chè tù voli
chì si stà bè in paese
quand'ellu ùn s'hè più soli (bis)
è ch'omu s'addunisce
in amicizie lisce
à bandere palese
à bandere palese.
Ma di ciò chè tù voli
li farà pro' l'avvene
à i lochi muntagnoli (bis)
si quellu chì ci spera
face girà la sfiera
di e so inghjuste pene
di e so inghjuste pene.

Ma di ciò chè tù voli
chì d'oddiu ùn si capace
un ghjornu ti cunsoli (bis)
è ti vene à u core
un surrisu d'amore
dolce quanti a pace,
dolce quanti a pace.

TU PEUX DIRE CE QUE TU VEUX

Tu peux dire ce que tu veux
notre terre est bien belle
de ses sommets jusqu’aux moles marins
les oiseaux y chantent
leurs refrains
la guerre est terminée (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
on vit bien au village
lorsque l’on n’est plus seul
que les hommes se lient
de franche amitié
en parfaite sincérité (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
l’avenir sera bénéfique
aux villages de montagne
si celui qui l’espère
tourne la page
de ses injustes peines (bis)

Tu peux dire ce que tu veux
tu n’es pas homme de haine :
un jour tu te consoles
et coule alors en ton cœur
la liqueur d’un sourire
aussi doux que la paix (bis)

----------JF----------

mardi 22 mai 2012

Ghjè cusì !... "L'ode à la Corse" di Saint-Exupéry ùn hè micca di Paul Barboni !

J'y ai cru pendant un temps pourtant...

Mais notre agent spécial a pu consulter à la BNF le recueil "Bonifacio, ville morte" (Ajaccio, 1951), de Paul Barboni et voici ses conclusions, formelles et définitives :

"J'ai pu consulter la brochure Bonifacio, ville morte de P. Barboni. Le recueil s'ouvre, en effet, par une ode à la Corse. Mais ce n'est pas notre texte : il s'agit d'un éloge de la race corse, des paysages, et des valeurs guerrières des Corses. La partie principale du recueil rassemble des pièces épiques sur le siège de Bonifacio par les troupes d'Aragon."

Alors, voilà, nous sommes au point mort...

Nous ne savons pas de façon sûre et définitive qui a écrit ce poème "Ode à la Corse" (commençant par "Galet posé sur la Méditerranée...").

Depuis longtemps il est attribué à Antoine de Saint-Exupéry mais impossible d'en trouver la preuve (voir les précédents billets consacrés à cette enquête).

Alors je formule ici trois hypothèses :

1. le poème est bien de Saint-Exupéry (mais qui pourra en apporter la preuve ? Vous le savez comme moi, il se trouve que plusieurs personnes ont pu lire ce poème dans un ouvrage publié, mais nous ne savons pas lequel ! Mais quel suspense, quel suspense !! A côté de cela, je vous rappelle encore que les responsables de la Fondation Saint-Exupéry n'ont jamais entendu parler de ce poème et n'en trouvent pas trace dans les documents de l'auteur du "Petit Prince"...)

2. le poème n'est pas de Saint-Exupéry et cette attribution erronée est involontaire : nous aurons peut-être une chance de trouver le véritable auteur (auteur méconnu resté dans l'ombre, la quête sera donc difficile, mais pas forcément infructueuse). 

3. le poème n'est pas de Saint-Exupéry et cette attribution erronée est volontaire : quelqu'un (le vrai auteur ou quelqu'un d'autre) tient à ce que tout le monde pense qu'il est de Saint-Exupéry. Dans ce cas, les recherches seront beaucoup plus difficiles et devront passer à un rythme supérieur (avec les moyens de la DCRI, ou du FSB, ou de la CIA, je ne sais pas, mais je pense que ce ne sera plus de notre ressort...)

D'après vous quelle est la bonne hypothèse ?

Quelqu'un apportera-t-il la solution ?

Est-ce bientôt la fin du monde ?

Où sont les amoureux du Beau, du Vrai, et du Souverain Bien ?

samedi 12 mai 2012

"Ce que l'on met dans un poème...", poésie d'Agostini

Je reçois - comme bien d'autres, j'imagine - un mail d'alerte du blog "Gattivi ochja" du poète Stefanu Cesari, et que lis-je ? :

un poème de Jean-François Agostini (extrait de son dernier recueil, "Généalogie de l'algue", éditions Jacques Brémond ! Traduit en corse par Stefanu Cesari... je vous laisse aller là-bas, bonne lecture.

Ici, je me contenterai de reporter dans un billet le premier poème de ce recueil (dont je possède un exemplaire).

Parce que j'aime la forme inventée et pratiquée avec constance par JF Agostini,

ces variations infinies d'une sensibilité aux aguets (en fin de journée, puisque c'est le moment de l'écriture pour lui, comme il le dit dans un entretien télévisé),
cette science du blanc et du silence, du rythme rompu, du rejet,
cette volonté de lyrisme impersonnel,
ce dialogue amusé avec les autres poètes (Baudelaire et Queneau),
ce goût des paradoxes et des lieux communs (régénérés),
ce mariage de l'Esprit et du prosaïque,
de l'explicite et du sous-entendu,
mine de rien, etc... Tiens, "Mine de rien", ce pourrait être le titre de ce poème, qui est comme un art poétique (et qui met l'accent dans les derniers mots sur ce que nous ne lirons pas, ne ferons qu'imaginer, ce qui a été "biffé" ; je trouve cela beau, de faire voir et entendre la matière muette et invisible dont se nourrit le poème, non ?).

Bon, je n'ai plus le temps, je reviendrai, et maintenant la parole au poète, au poème je veux dire, non au poème lu, au poème que nous lisons :


Ce que l'on met dans un poème                 n'est que la
courte traversée d'un instant             aussi long qu'une
vie   Des  mots  comme  des  fascines  que  l'on tresse
sur le blanc pour durer dans l'après                  et tenir
le terreau des émotions                      (qu'on ne cultive
pas)            - des herbes folles et des fleurs inconnues
aux senteurs de l'enfance y foisonnent           La mort
au bout de chaque vers                    sans rime ni rejet


Ce que l'on met dans un poème                une syllabe
d'un     r     augmentée  pour  tout  dire  d'un  peu  de
rien                            L'univers sur une bille de bic à
quatre couleurs 
                               Le rouge           pour biffer l'ajout

vendredi 20 avril 2012

On relaie : Francescu Micheli Durazzo ci parla di a puesia corsa

Je veux dire de la "poésie d'expression corse".

C'est sur le site de Norbert Paganelli que l'on trouve l'entretien avec François-Michel Durazzo : sur Invistita ; sur Facebook (où une "discussion" a commencé).

Je trouve très appréciable :

1. que la personne interviewée fasse, en toute modestie, des choix, indique ses préférences parmi les expressions poétiques contemporaines insulaires (en langue française ou en langue corse).

2. qu'il estime qu'une littérature (d'expression corse en l'occurrence) doive étonner, et pour cela ne pas simplement reproduire les formes traditionnelles, et pour ce faire, doive lire les littératures autres, s'en inspirer, dialoguer avec.

3. que la traduction (qui est sa vraie activité ; FM Durazzo ne veut pas se considérer vraiment comme un écrivain) est un passage obligé pour faire connaître la littérature écrite en langue corse.

4. que traduire est une sorte d'épreuve que l'on fait subir à une oeuvre : si elle est de qualité, cela s'entend et se lit aussi dans la traduction.

Tous ces faits me semblent d'un bon présage pour l'espace public littéraire corse qui se met peu à peu en place. Puisque les opinions émises par Durazzo sont présentées avec sincérité, calme et goût pour la discussion !

Merci à messieurs Paganelli et Durazzo pour cet entretien revigorant (et discutable !!).

samedi 28 janvier 2012

Deux poèmes du XXIème siècle

Ce sont deux poèmes écrits – en français pour le premier et en corse pour le second - par deux poètes corses appartenant à deux générations différentes , Jean-François Agostini et Marcu Biancarelli, et qui furent publiés en 2006 pour le premier et en 2002 pour le second.
Deux poèmes qui me semblent illustrer , chacun à leur manière, le fantasme universel et intemporel de la rencontre avec une belle et mystérieuse inconnue - la fascination du poète et/ou les jeux des regards - , largement célébré dans la littérature et dont on retrouve des échos plus prosaïques jusque dans les petites annonces de Libération...
Deux poèmes qui se déroulent dans un aéroport, lieu de transit intense, - preuve, s'il en était besoin, que la poésie insulaire sait intégrer des éléments de notre vie moderne - dans une sorte « d'entre- deux », un seuil magique hors du temps et de l'espace, où l'attente solitaire est propice à l'observation et à la rêverie, à une certaine disponibilité poétique.
Deux poèmes qu'il ma semblé également intéressant de rapprocher du fait de leur différence formelle témoignant de la variété de cette « production poétique » insulaire.

Ce fut donc ce poème savoureux découvert sur la toile - où je furetais après ma lecture de C'est ou de Jean-François Agostini – qui me remit d'emblée en mémoire un poème touchant de Marcu Biancarelli lu deux ans auparavant dans une Anthologie de la poésie corse prêtée par FXR Renucci (que je mis ensuite à contribution pour le retrouver ).


Aéroport. Salle d’attente. Vol

----- AR1821.

Un poème s’assoit. Hautement

croisées : ses jambes - sans bas ni gêne.

Être son hôte oui être son hôte

une heure en l’air. De son regard ver-

tigineux ôter le dard et comme

un astronaute en lune de miel,

la désabeiller, puis----- voler vers...


Jean-François Agostini, publié en février 2006
(Note de l'animateur du blog : les tirets présents dans le texte sont en fait des blancs dans le texte original, la disposition des mots est importante chez Agostini, je n'arrive pas à lui rendre justice sur ce point, désolé).


J'aime la concision intense et lumineuse de ce poème, une sorte de flash fixant dans un même instantané une apparition se confondant avec le poème, comme si le regard et l'écriture poétique marchaient de pair. Et le poète ne se contente pas de jouer sur les mots à des fins ludiques, il les déshabille – désabeille – comme une femme, il saisit, au-delà de ces jambes croisées, l'ouverture, l'abîme d'un regard et ménage par ses césures ou ses blancs l' accès à un ailleurs : ver-/vers ...

Barcilona

Aeruportu du Barcilona...
Eru di passaghju
Cù una barba di trè ghjorna
È a pena à u cori.

I ramblas ùn li vidisti mai
Ma mancu avia vodda.
Eru postu à pusà, postu à aspittà
L'ori è l'ori, un aviò tricaticciu.

Ci fù 'ssa donna bella è bruna
Un mantu subra ad idda
U so capeddu in manu
Chì si missi accantu à mè
È mi surusi.

T'aghju sempri in l'aeruporti
'Ssa tencia d'addispiratu,
'Ssi scarpona à i peda
È u mo saccu in coghju.
Una tirata chì mi faria passà
- par quidda ch'ùn sà -
Pà un avvinturieri.

Piacciu à i donni
In l'aeruporti.

Era taliana, o era spagnola
Una latina in partanza
Pà Vienna è u Centrauropa,
In partanza com'è tutti 'ssi donni
Scruchjati trà dui avviò
Sempri in partanza.

Quattru paroli, dui surisa,
Mancu u tempu di sapè nudda
For' di u disideriu
Putenti è fughjittivu
Chì duvia passà
Pà una stunda intesa
À traversu à i so ochja neri
È i mei senza culori.

A so bucca fù una chjama
In un filmu chì no fecimu
Cinqui minuti
U me corpu in u soiu
U smènticu di tuttu
I viti trà parèntesi
U tempu di coddaci
Quissa stodia difesa.

U disideriu palisatu
A verità sìmplicia
Pà u pocu tempu à sparta
Pà l'eternità à vena
Senza pudella sprima.

S'arrizzeti è partisti
I so anchi lighjeri
Troscia è si sintia :
Un ùltimu surisu
Unu sguardu finali
Fù tutti i donni à tempu
Innanzi di spariscia
Trà un addiu è l'altru.


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Barcelone

Aéroport de Barcelone...
J'étais en transit
Avec une barbe de trois jours
Et le coeur lourd.

Je n'ai pas vu les Ramblas,
Je n'en avais même pas envie.
J'étais assis et j'attendais
Des heures entières un avion en retard.

Il y eut cette femme belle et brune
Elle avait un manteau
À la main un chapeau
Elle s'assit à côté de moi
Et me sourit.

Dans les aéroports j'ai toujours
Cette gueule de désespéré
Ces souliers aux pieds,
Et mon sac de cuir.
Une allure qui me ferait passer
- aux yeux d'une ignorante -
Pour un aventurier.

Je plais aux femmes
Dans les aéroports.

Etait-elle italienne ? Espagnole ?
Une latine en partance
Pour Vienne et l'Europe centrale.
En partance comme toutes ces femmes
Croisées entre deux avions
Toujours en partance.

Quelques mots, quelques sourires,
Pas le temps de savoir
Autre chose que le désir
Violent et fugitif
Qui devait passer
Une seconde intense
Dans ses yeux noirs
Et les miens sans couleur.

Sa bouche fut un appel.
Dans le film de cinq minutes
Qui se déroula dans nos têtes,
Mon corps dans le sien.
L'oubli de tout,
Nos vies entre parenthèse,
Le temps de recueillir
Cette histoire interdite.

Le désir mis à nu
La simple vérité,
Rien qu'un instant à partager
L'éternité à venir
Sans pouvoir l'exprimer.

Elle se leva et je partis,
Ses jambes étaient légères,
On la sentait humide
Un ultime sourire,
Un dernier regard,
Et elle fut toutes les femmes en une
Avant de disparaître
Entre deux adieux.

Parechji dimonia (Divers démons), Marcu Biancarelli (Albiana, 2002), traduction de FM Durazzo


Il s'agit d'un poème narratif au lyrisme personnel comportant plusieurs strophes. Un poème qui s'épanche, lui, comme un «filmu chi no fecimu cinqui minuti» et dont le sujet semble la vie amoureuse du poète, joies et peines données par une femme ou par les femmes, par «tutti i donni à tempu», réelles ou rêvées, venant du ciel ou de l'enfer, le héros ayant sans doute à lutter contre ses contradictions et ses propres démons (en référence au titre du recueil Parechii dimonia dont est tiré ce poème, et que, je le précise, je n'ai pas lu)...
Notre poète narrateur semble bien mal en point au début du texte avec «'Ssa tencia d'addispiratu», plutôt looser pathétique retournant chez lui «a pena à u cori» que «avvinturieri », pas vraiment un Don Juan car il a visiblement quelques problèmes pour plaire aux femmes:
«Piacciu à i donni
In l'aeruporti.»
et pour les retenir :
«In partanza com'è tutti 'ssi donni /...Sempri in partanza».
C'est une rencontre à la fois réaliste et irréelle avec une femme dont le regard semble le faire renaître et qui, même si le poète semble se satisfaire de ce moment bref mais intense qui lui est donné, n'exclut pas le désir de savoir autre chose que «...u disideriu /Putenti è fughjittivu»...


Et pour terminer, revenons sur la fascination des deux poètes pour ces belles inconnues, en citant Baudelaire :

A une passante


La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douleur qui fascine et le plaisir qui tue.



Un éclair…puis la nuit ! – Fugitive beauté,
Dont le regard m’a fait soudain(ement) renaître, 

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?



Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais !

Baudelaire (1860, « Tableaux parisiens » 1861)

(Les Fleurs du mal)

Auteur du billet : Emmanuelle Caminade, animatrice du blog "L'or des livres".

(Note de l'animateur du blog : Vous trouverez d'autres billets sur la poésie de Jean-François Agostini sur ce blog ainsi que sur "L'or des livres", ainsi que sur les livres de Marcu Biancarelli.)