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dimanche 21 octobre 2012

Une citation d'Edouard Glissant

En guise de feuille de route pour une future histoire et anthologie de la littérature corse (mais écrite par qui, et publiée quand ?) : 

Nous pouvons aujourd'hui lire ou prononcer d'un même élan et en même temps les incantations sacrées des premiers âges des humanités et les poèmes qui ont marqué, dans les marais modernes et les mécaniques des villes et des paysages encombrés, et en marge des prétentions vers une Histoire universelle, les brisures successives des histoires des peuples et la recrue des éléments du Tout, l'avalanche et l'incendie, l'inondation et le cyclone, la terre et le feu, l'eau et l'air. Aucune anthropologie ne s'organise selon le système d'une règle de succession ni à la lumière d'une loi quelconque d'évolution. Le multiple est toujours d'ici-là et de maintenant, même quand il rallie le passé. C'est ce lot et ce hasard qui sont, à cette place-ci de poésie, assemblés.

Une anthologie de la poésie du Tout-monde, celle que voici, aussi bien ne s'accorde pas à un ordre, logique ni chronologique, mais elle brusque et signale des rapports d'énergie, des apaisements et des somnolences, des fulgurations de l'esprit et de lourdes et somptueuses cheminaisons de la pensée, qu'elle tâche de balancer, peut-être pour que le lecteur puisse imaginer là d'autres voies qu'il créera lui-même bientôt.

(...)

Quels désordres pourtant, césures choses prises par petits bouts et mises bout à bout : diriez-vous qu'un poème peut être coupé, interrompu, que nous pourrions en donner des extraits, morceaux choisis (comme dans les manuels les plus scolaires), et décidés par l'action de vents malins ? Oui, vous le pourriez : quand les morceaux ont la chance c'est-à-dire la grâce de tant de rencontres, quand ils s'accordent entre eux, une part d'un poème qui convient à un autre poème, à cette part nouvelle, et devient à son tour un poème entier dans le poème total, que l'on chante d'un coup. L'imaginaire est un champ de fleuves et de replis qui sans cesse bougent.

Pages 17, 18 et 15 de La terre le feu l'eau et les vents (2010), Edouard Glissant, Galaade éditions.

dimanche 14 novembre 2010

Comment ça fonctionne ici (notamment)

Pas le temps d'un "vrai" billet.

Assis à table, aujourd'hui, je vois, en face de moi, coincé dans une pile parmi d'autres, sur une étagère, le livre d'Edouard Glissant, "Tout-monde" (1993). Je vois sa tranche. Je repense à de nombreux passages de ce "roman" (des Martiniquais traversent le monde, après la Seconde Guerre mondiale - tiens, là aussi, il est question, à un moment, d'Indochine et d'Algérie, et aussi de Corse ; mais aussi d'un certain Stepan Stepanovitch dont toutes les phrases finissent par un point d'exclamation, racontant sa guerre).

Alors, ce soir, ces quelques lignes :

Marie-Galante, une nappée de transparences. La Dominique au contraire, une seule roche de bois et de rivières mêlés. Au point que vous oubliez qu'il y a les habitants qui s'accrochent sur les bords des côtes, qui s'éparpillent dans les ravines et sur les rares plats. Les derniers Caraïbes aussi, réfugiés ou déportés là pour la dernière vie, comme un résumé tacite de ces histoires de défrichage et de massacre (celui-ci précédant celui-là par condition nécessaire) qui avaient balayé le continent, des Nevadas au Sertão, et les Îles. La Dominique, un noeud de branchages de troncs d'eau déversée.

Les deux lumières, l'une d'étalement fugace, l'autre de dense opacité, conjuguèrent leur obscur au coeur du poète. Que vit-il alors, dans le balancement de ces paysages, si proches et si lointains ? Il vit le pays de Corse, qu'il n'avait pas approché pendant qu'il parcourait autour de Cargèse, qu'il n'avait pas eu le loisir d'essayer de connaître vraiment, emporté qu'il avait été par cet irréel qui l'avait trituré à vif et ne lui avait laissé en mémoire que l'image, cette fois bien mélancolique, d'Atala.
Une agrégée d'italien à cette heure, c'était sûr, et si douce avec ses enfants, et qui se demandait parfois comment avaient viré ces poètes ? Et elle avait gardé, c'est sûr, le même équivoque pouvoir d'intuition, cette manière gentiment absente d'apprécier choses et gens, qui avait fait qu'il avait pu la rapprocher d'une autre image d'absence et de simplicité, celle de Geneviève la Clermontoise.

Il vit le pays de Corse, dont il avait sans doute aussi préservé en lui-même des sortes d'indications fugitives, une réserve secrète de connaissances, qui lui revenaient maintenant.

"Le Tout-monde", eût-il suggéré à Mathieur Béluse, s'ils s'étaient rencontrés à ce moment-là. Vous ramassez en vous suffisamment de terres et de roches pour continuer la dérive, mais parfois vous redistribuez une part, quelque part, tout au loin dans un autre lieu. C'est ce qui lui advint, quand il voulut concilier en lui Marie-Galante et la Dominique : il retrouva tout simplement la Corse.

Le mélange, non par agitation mais par superposition, des légèretés de broussailles, des halliers, que nous appelons rhasiés, et des épaisseurs de brousse, de forêt, où le vert devient bleu et parfois comme noir avec, partout autour, la mer qui s'adapte tout autant à la clarté des végétations des fonds ou des plateaux qu'aux profonds des grands bois d'en-haut.

Un tel rameutage d'énergies élémentaires eût sans doute semblé futile à Roger, qui entre-temps, s'était fait connaître comme le plus secret, et le plus secrètement méconnu, des grands poètes français. Une distance avait grandi entre eux. Le combat des fruitailles et des salaisons avait fini par s'apaiser, mais il avait laissé le champ vide et les voix éteintes. Roger eût murmuré que les mots ne valent que dans l'entour de leur silence, où ils consument sobrement.

L'amateur de contes, driveur d'espaces, qui n'estime la parole qu'à ce moment où elle chante et poursuit, peut-être se devrait-on de lui trouver un autre nom que celui de poète : peut-être chercheur, fouailleur, déparleur, tout ce qui ramène au bruissement dévergondé du conte. Déparleur, oui, cela convient tout à fait.

Il reconnaît qu'en différence du monde qu'on sillonne avec impertinence, le Tout-monde vous laisse à percevoir que ces pays que vous avez déchiffrés, continuent au-loin-de-vous (et ainsi n'êtes-vous pas le démarqueur d'identités que vous avez cru, qui définit les pays simplement par les nommer dans leurs saveurs,) et ne cessent d'amarrer leur souffrance, de balancer leur bonheur, de courir au-devant de la vitesse irrémédiable et du Chaos qu'on ne peut vraiment pas, celui-là, nommer.

Ils continuent, ces pays, de pousser chacun son soleil vers sa couche de chaque nuit, sachant bien - ô le plus ardent des lieux-communs - qu'il lui reviendra au jour d'après.

mercredi 26 mai 2010

Comment ça fonctionne ici

Edouard Glissant, dans son "Anthologie du Tout-monde", cite un morceau du grand poème de Cendrars ; je cite moi-même un morceau de ce morceau, lu ce soir. Et devinez ce que fait Cendrars...

Bonne lecture.

(...)

J'ai peur
Je ne sais pas aller jusqu'au bout
Comme mon ami Chagall je pourrais faire une série de tableaux déments
Mais je n'ai pas pris de notes en voyage
"Pardonnez-moi mon ignorance
"Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers"
Comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine
Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustrés
À quoi bon me documenter
Je m'abandonne
Aux sursauts de ma mémoire...


(...)

jeudi 2 avril 2009

Edouard Glissant

Je ne présente pas l'oeuvre de cet auteur, ni l'auteur lui-même.

Dans un livre publié il y a quelques années j'ai intégré, je m'en rends compte maintenant, un "récit de lecture".

Alors ce 44ème billet sera lui-même une citation, citant le roman "Tout-monde" d'Edouard Glissant, évoquant la Martinique et la Corse...

Oh. Les trois premiers paragraphes de cet immense texte, je les ai lus, sur les conseils d'Anne Leoni, à la bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence, parce que l'auteur martiniquais nous ouvrait d'autres chemins de réflexions, le monde, une autre histoire, une autre chronologie, sans verser dans un manichéisme de colonisé névrosé : la Relation.
Son épique.
Les trois premiers paragraphes, nettement séparés les uns des autres, comme dans tout le reste du roman, petites îles, texte archipélique, proposant tant de respirations, versets d'une nouvelle bible (toujours aimé lire les livres comme des oracles) :

Les cartes postales, ou sinon, le dicton public, chantent que c'est l'Île des Revenants, - peut-être est-ce vérité qui est contée là, - mais voyez que vous ne savez pas si c'est parce que vous y revenez toujours au moins une fois, après que vous y avez, vous madame vous monsieur, heureux dérivants, séjourné ne serait-ce qu'un jour ? Ou si c'est parce que nous, habitants un à un dénommés, nous y retrouvons nous-mêmes comme des revenants d'on ne saurait quelle éternité ?

Ne disons pas d'on ne sait quelle histoire, car pour ce qui est de l'histoire, notre histoire, il nous reste à la déterrer ou à l'élever, en nous et parmi nous. Ce qui nous donne, pour le moment, le plaisir trouble de fréquenter cette illusoire éternité.

C'est un corps sans tête, notre histoire, tout comme la statue de Joséphine I.D.F. (Impératrice des Français, et non point, remarquez, de France) que des intrépides, en quête d'histoire et qui par là même en voulaient à l'Histoire, ont décapitée dans une de ces allées de la Savane à Fort-de-France (que nous appelons Foyal, par contraction de son nom d'ancien régime, Fort-Royal.) Et c'était dans l'acharnement à crier leur histoire, qui pour eux est encore éternité, c'est-à-dire, comme pour nous tous, vacance. Et comme ils pressentaient, ces décabosseurs, que la tête décollée de Joséphine d'en aucune façon ne leur fournirait un chef d'histoire, et pas même par antithèse, ils l'ont enterrée quelque part, cette tête, dans une cache ou une boue. Les autorités y cherchent toujours.

Et je feuillette encore, et je tombe (nous sommes en 1994) sur le chapitre intitulé "Atala" : les deux poètes (Edouard Glissant, Roger Giroux) font un voyage en Corse (Cargèse). Dans les années 50. Traversent l'Obscur et l'Irréel. Et deux phrases, posément, s'énoncent, disant : Rappelez-vous, c'était le temps d'avant que le monde eût balancé sa vitesse. Sans doute courait-il en Corse, depuis l'époque de Paoli et bien avant, cette rumeur qui montait des taillis et qui vous apprenait la terre et comment coucher dessus et comment y lever de bon matin, mais n'importe qui, passant et repassant, pouvait couper à travers cette rumeur-là et ne voir de cette terre-ci que les enchantements qu'elle suscitait. (paragraphe 12)

disant : Tout cela était irréel, il semblait que les temps variaient d'un à l'autre sans se reconnaître, vous naviguiez de temps en temps (de temps-ci en temps-là) sans souci aucun. Ces poètes étaient passés de Paris à Cargèse sans presque s'en apercevoir et ils avaient déboulé dans un autre suspens de temps, qui faisait comme si on s'était appliqué à raturer ce pays-ci et à en confondre les habitants dans un plaisant no man's land. Il allait falloir attendre que le pays se manifeste - dans toutes les convulsions de la nécessité d'une nation - pour enfin qu'on le voie ou le devine tel qu'il est. (paragraphe 13)

Coup au coeur, couvert d'une veste lourde, supportant la chaleur de la grande salle de prêt, livre en main (reliure cartonnée de l'édition de 1993 dans la collection blanche chez Gallimard), je restai stupéfait par les mots "nation", "Paoli", "convulsions", "nécessité" : je ne les employais moi-même que si rarement et toujours avec un manque de sincérité et de plaisir qui m'étaient rendus ici, en détour, préparant un retour, un souci permanent, un souffle.

Plus tard (mais c'est encore aujourd'hui), je lisais Milleliri écrivant "Caveau de famille", polar corse : le corps d'une femme sans tête est découvert dans la fosse prévue pour enterrer le sgiò du village.
Vous l'avez reconnue !

Relisant maintenant sur l'écran blanc du Mac dans le carré formaté de cet éditeur de blog ces mots, je me dis, comme Cendrars: "L'Esprit souffle où il veut."

Mais peut-être que le texte de Glissant ne vous touche pas autant que moi ? (Ce ne serait pas étonnant, je connais plusieurs personnes qui le voit comme un lyrique un peu verbeux, un Isaïe des Caraïbes, etc, etc.)

En tout cas je sais gré à cet écrivain d'avoir écrit (c'est dans "Soleil de la conscience", 1956 au Seuil, réédité chez Gallimard en 1997) une phrase qui pour moi résume le projet auquel j'ai le sentiment de participer :

Ce que nous pourrions offrir, c'est cela : un mouvement continu de littérature, telle que le mouvement soit la force et la faiblesse d'un peuple, en marche vers d'autres terres encore.