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lundi 18 octobre 2010

Je lis Jacques Fusina lisant Jean-François Agostini...


Enfin, quand je dis "je lis", on pourrait écrire "nous lisons", car vous pouvez lire, tout comme moi, le long entretien (bonheur !, car il développe les trop brèves pages consacrées à la poésie corse contemporaine dans "Ecrire en corse") que Jacques Fusina accorde à Jean-François Agostini...

Cet entretien en 16 longues pages et 7 questions sert de préface au numéro 44 de la revue Nu(e) (revue de poésie de Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, éditée à Nice) qui contient 217 pages de "poésie corse". En effet, la revue est la première publication (mais est-ce vrai ?) à proposer un choix de poèmes de poètes corses écrits soit en français soit en corse, publiés soit par des éditeurs insulaires soit par des éditeurs continentaux. Il me semble que les précédentes anthologies ne comprenaient que des écrivains de langue corse. Personnellement, je me réjouis de cet appariement des langues (qui était aussi celui de la mythique revue-au-numéro-unique-de-1914 : A Cispra), d'autant plus que certains des poèmes sont traduits en langue corse, certains écrits en langue sont traduits en français, circulation heureuse entre les deux langues d'écriture de la littérature corse contemporaine.

J'ai lu l'ensemble de la revue et ce qui me frappe c'est la belle diversité des styles pour une expression poétique d'abord profondément lyrique ; certes le poète dit "je", presque tout le temps, mais en même temps il ne se contente pas de son moi, il raconte ses façons de sentir et d'appréhender le monde (et dans le cas des poèmes de Marcu Biancarelli on assiste même à un mélange entre récit et poésie qui est totalement déconnecté du lieu insulaire et travaille les figures inventées par Dostoïevski). Bon, voilà un propos général qui ne mange pas de pain, je vous l'accorde ; je reviendrai dans un autre billet sur les poèmes qui me trottent encore dans la tête (je pense à ceux de Fusina qui égrènent les moments du réveil et du café du matin, on y sent un léger humour, délicieux, face au désarroi du poète qui tente de dire quelque chose ; je pense à ceux de Durazzo, son "Livre des couleurs" - j'aime tout particulièrement le poème intitulé "Biancu 1" - est-ce que cela augure d'une prochaine publication en recueil ?; je pense à la page 87, sorte d'explication d'Alanu di Meglio, intitulée "Ecrire de l'île", qui pourrait sonner comme le tranquille manifeste de la nouvelle poésie corse, libérée des mots d'ordre : "pour moi (car je ne prétends qu'à la subjectivité), c'est tenter de dépasser la prétention d'écrire une page d'un collectif tout en ne reniant rien." Pas mal, comme projet ? Qui ne conviendrait pas à tous nos auteurs, peut-être, mais en même temps il est possible que tout soit dans le jeu entre "dépasser" et ne "rien renier"... non ? ; je pense enfin à l'extrait de "Derrière le fleuve" de Joël Bastard, réjouissant va-et-vient entre la Corse et le Mali, ou plutôt entre le Mali du poète résident et la Corse du poète enfant ; je pense... mais chut, pour la prochaine fois ; à moins que vous ne me devanciez et vous exprimiez à propos de votre poème préféré dans cette magnifique sélection ?).

Que voulais-je dire ? Mon impression générale face à ce volume : l'impression de se sentir en prise directe avec une poésie vivante, totalement libre, dense, imprévisible. Mais j'y reviendrai, donc.
Pour le coup signalons tout de suite ce qui me chiffonne quelque peu :
- on ne sait pas toujours (presque jamais) si les poèmes proposés sont inédits ou pas.
- on ne sait presque jamais si les poèmes ont d'abord été écrits en corse ou en français, avant d'être traduits dans l'autre langue (et par quel traducteur d'ailleurs ?)
- on se demande d'ailleurs pourquoi certains poèmes sont présents dans les deux langues et certains uniquement en langue française.
- on aimerait disposer d'une bibliographie des poètes présents dans le volume (outre les photographies de Maddalena Rodriguez-Antoniotti, on compte donc des poèmes de - dans l'ordre d'apparition dans le volume - Jacques Fusina, Jean-Paul Angeli - que je ne connaissais pas du tout -, Joël Bastard, Marcu Biancarelli, Stefanu Cesari, Alain di Meglio, Francescu-Micheli Durazzo, Nadine Manzagol, Danièle Maoudj, Marcel Migozzi, Hélène Sanguinetti, Lucia Santucci, François Viangalli).
Voilà à quoi je pense pour le moment, vous trouverez peut-être d'autres éléments qui vous posent problème. Parlons-en.

Mais dans tous les cas, il reste pour moi que le volume propose un panorama particulièrement réjouissant de l'expression poétique corse ou en relation avec la Corse. J'utilise cette expression un peu compliquée car Joël Bastard explique dans un petit préambule qu'il "ne souhaite pas être catalogué poète corse dans l'île et hors de l'île". D'où le titre de la revue :

CORSE
13 poètes


Mais l'essentiel est bien de rassembler des textes qui font leur office littéraire en rapport avec la Corse d'aujourd'hui, non ? Peu importe les sentiments et les identités des poètes. Je m'empresse d'ajouter que je ne porte aucun jugement sur le choix de Joël Bastard, chacun est libre, et qu'il ne me gêne nullement. Au contraire, il me semble qu'une littérature contemporaine fonctionne d'autant mieux qu'elle n'est pas sclérosée en centre versus marges et que nous pouvons faire jouer les textes entre eux, d'où qu'ils viennent, surtout quand ils nous proposent des objets et des histoires plutôt que des idées et des discours. D'ailleurs, Joël Bastard a une expression superbe et très concrète (et très alléchante) pour conclure le préambule où il explique qu'il est "né à la poésie en Corse" : "Je suis né à la poésie en Corse une truite dans la main dans une rivière qui pour toujours coule en moi. Dans la besace : des tranches de pulenda dans un linge fariné, des plumes de geais, un lance pierre, un couteau, des hameçons et un harmonica. À la seule évocation de tout cela, l'écriture frémit comme une frappe dans l'huile bouillante." Superbe, non ? (Vous n'êtes pas obligé d'être d'accord... je sais, je me répète.)

Revenons à nos moutons, c'est-à-dire à l'entretien de Jacques Fusina par Jean-François Agostini ; voici les 7 questions, histoire de vous apâter (car pour les réponses, il va vous falloir vous fendre de 20 euros auprès de la revue Nu(e) ! - Bon, il est vrai que le site de la revue ne mentionne pas encore ce numéro 44 - quel dommage ! - je vous renvoie donc ici à un billet de Norbert Paganelli, qui salue lui aussi la sortie de ce volume et donne l'adresse de la revue à laquelle il vous faudra écrire ; à quand une possibilité de commander par Internet ?) :

1. L'imaginaire d'une majorité de nos auteurs était étroitement lié à la tradition poétique orale en langue corse, peut-on dire qu'il reste des traces de cette oralité dans l'écrit contemporain ?

2. En quoi, forte de cette double ouverture, la poésie contemporaine corse se différencie-t-elle de la production continentale, en d'autres termes quelle serait d'après toi la part commune la plus significative, fond et forme, aux poètes corses au-delà, bien entendu, de leur singularité ?


3. Vers quelle période se produit le "basculement", d'une poésie que nous qualifierons de "traditionnelle", vers la modernité ?


4. Tu dis que la création, en poésie particulièrement, ne se porte pas si mal, as-tu observé le regroupement de certains genres, ce que l'on appelait autrefois des écoles, un registre se détache-t-il de l'ensemble ? Quels auteurs sont susceptibles d'incarner cette modernité ?


5. La poésie corse est-elle reconnaissable ?

6. On assiste actuellement à la multiplication de lectures, rencontres, festivals et autres événements poétiques sur l'île, tu as été membre du comité de rédaction de la revue "Le Puits de l'Ermite" qui, dans les années soixante-dix, jouissait d'une haute réputation, penses-tu possible l'émergence d'un laboratoire original de poésie capable, pour reprendre une célèbre formule, "d'étonner le monde" ?


7. Quelle a été l'influence de ton parfait bilinguisme sur ton oeuvre poétique ? Penses-tu avoir assingé à telle langue, consciemment ou inconsciemment, un registre différent de l'autre ?


Passionnantes, ces questions, non ? Les réponses sont souvent précises, prudentes, informées. Je voudrais simplement ce soir citer un extrait d'une de ces réponses (celle correspondant à la question 5. Il s'agit du moment où le poète se transmue devant nous en lecteur de poésie, et cite, oui, cite, un poème aimé (il s'agit d'un poème de Jean-François Agostini, justement), et revient sur les mots cités, évoque sa façon de les lire, c'est proprement fantastique (même lorsque c'est exprimé dans le style calme, prudent et transparent de Jacques Fusina), écoutez plutôt :

"Autre rencontre, celle de ta poésie dont l'oeuvre m'est à présent bien connue et que j'apprécie comme une des toutes premières qui se constituent aujourd'hui chez nous alors même qu'elle est publiée chez des éditeurs spécialisés extérieurs à l'île : j'ouvre, par exemple, un mince recueil de 2008 intitulé Era ora (d'un titre en corse qui signifie "Il était temps !", éd. Les Presses littéraires, avec des illustrations de Gérôme Fricker) et lis une page au hasard : La mer ne roule plus/Les pierres de la tour/relevée Pas plus que le figuier attenant/n'y trempe les pennes/de son geai En attente/La main provisoire/effleure la déroulé/des monts Index tendu/où pointe un hibernacle.

Les signes d'appartenance au midi y foisonnent (la mer, le figuier...) dont quelques-uns me sont plus familiers encore (la tour, le geai, le déroulé des monts...) et me rapprochent de cette écriture alors qu'elle n'est traditionnelle ou ordinaire ni par l'organisation très moderne (enjambements inattendus et coupures asymétriques, absence de ponctuation, parataxe dominante) ni par l'expression lexicale parfois recherchée ou précieuse (pennes, hibernacle). L'ensemble, qui mérite assurément un tout autre approfondissement que ce survol occasionnel, présente donc pour moi des éléments d'accroche qui me semblent liés à l'évocation, si ténue fût-elle, du lieu au sens large qui les inspire."

Même dans un contexte un peu léger comme celui-ci (ouverture du livre au hasard, "survol occasionnel" du poème), je ressens une profonde émotion à découvrir la réalité d'une lecture ; et tout en écrivant ce billet, j'imaginais les pensées et les émotions de Jean-François Agostini écoutant Jacques Fusina évoquer devant lui un de ses poèmes : se trouve la poésie corse, à ce moment précis ? Entre Fusina et Agostini et le livre ouvert, et moi écrivant ce billet, et vous le lisant.

One more time (et ce, sans respecter la disposition originale du poème, désolé !) :

La mer ne roule plus
Les pierres de la tour
relevée Pas plus que le figuier attenant

n'y trempe les pennes

de son geai En attente

La main provisoire

effleure le déroulé

des monts Index tendu

où pointe un hibernacle.


(La photo)

lundi 6 septembre 2010

Emmanuelle Caminade lit encore Joël Bastard


C'est un grand plaisir que d'accueillir ici un nouveau billet d'Emmanuelle Caminade : l'actualité corse de cette blogueuse émérite, bien connue ici et de nombreux auteurs corses, est importante.

Signalons :

- un nouveau billet sur son blog "L'or des livres" à propos d'un livre de Jean-Pierre Santini, "L'exil en soi" (éditions Clémentine) ; livre qu'Emmanuelle estime être le plus beau de cet auteur : à lire, donc, et à discuter, peut-être ! (Personnellement, je n'ai pas encore lu ce livre.)


- un billet concernant "Le sentiment du lièvre", de Joël Bastard (oui, l'auteur de "Casaluna") et je présente donc à la suite de ce billet.

- et puis aussi, lors de la manifestation "Racines de ciel" à Ajaccio, une discussion (privée) eut lieu entre Jérôme Ferrari et moi-même à propos des billets d'Emmanuelle Caminade ; J. Ferrari me fit part (voyez que je ne vous cache rien !) de son admiration pour les intuitions d'E. Caminade quant à ses romans (et notamment concernant "Où j'ai laissé mon âme", voir ici). Evidemment, vous avez compris qu'il ne s'agit pas pour moi de révéler des propos qui auraient été destinés à rester secrets... mais bien de signaler des éléments importants (non ?) de la vie littéraire corse comme elle va ! (Ah, combien de discussions privées qu'il serait si utile de rendre ainsi publiques !) Bref, assez causé, voici les propos d'Emmanuelle (merci à elle, encore) concernant "Le sentiment du lièvre" de Joël Bastard (n'hésitez pas à réagir) :

Joël Bastard : encore !

Après avoir vanté les mérites de Casaluna ( Gallimard 2007), je reviens vous parler de Joël Bastard car la lecture du "Sentiment du lièvre" n'a fait que renforcer mon enthousiasme à son propos.
 Le sentiment du lièvre est une sorte de carnet de promenade en forêt jurassienne, une succession de poèmes en prose regroupés sous dix titres magnifiques et nourris du regard d'un poète «à l'affût» qui «a marché et écrit», éclairant les passages entre le «dedenz» et le «dehors» et «retournant les mots au-delà du visible».
L'écriture de Joël Bastard me séduit par son acuité et son humilité et par sa grande puissance évocatrice. Le poète sait traduire l'harmonie cachée du monde en le regardant sous toutes ses faces et se fondre dans le spectacle de la nature en nous tendant le miroir. Sa langue précise, imagée, concise et dense, atteint souvent la clarté expressive de l'épure et a le don de me transporter en un instant.
J'aimerais citer presque tous les poèmes de ce recueil – dont plusieurs évoquent l'enfance de l'auteur en Corse – mais me limiterai à trois et ne peux que vous conseiller d'acheter le livre !

Le sentiment du lièvre, Joël Bastard, Gallimard 2005, 132 pages de bonheur...

Sans forcer la barrière

p.16

Comme un menuisier chasse le bois avec sa gouge,
Le chevreuil, la neige en plantant son sabot!
Ecrire pour avancer pays.

Au fond des empreintes la neige est bleue, qui
nous redit en marchant l'immobile, le ciel.
Retour au pré, cette aile forestière

p.41

Certains prés, vus d'ici, sont comme verticaux.
Pendus à la corde à linge. Je vois le tablier de la
fermière, plus grand que les draps verts!


Les hellébores commencent à taper du pied

p.128

Les sujets d'écriture ne manquent pas. Dans l'errance. Le froid. Et pourtant je ne vois que le bord de la route fouillée de groins et de foulées. De voies et de connaissances. Avec sur cette page terreuse une sauterelle engourdie, posée sur son flanc. Une coquille d'escargot près d'une faine de l'an passé. Rendre ce que j'écris à ce que je vois. Pour installer la sauterelle dans sa disparition sous la saignée à blanc d'un avion qui traverse la voûte avec moi. C'est vous qui lisez et c'est moi qui passe au-dessus de la sauterelle couchée dans le froid.

(A propos de la photo, trouvée sur Flickr :

Peggy Bacon in mid-air backflip, Bondi Beach, Sydney, 6/2/1937 / by Ted Hood)

mardi 22 juin 2010

Un récit de lecture : Emmanuelle Caminade et Joël Bastard

Alors, ça y est, la nouvelle tant attendue vient de tomber sur tous les telex, le monde entier bruisse de cette information qui va bouleverser nos façons de penser, notre avenir, le sens même de la vie humaine :

Emmanuelle Caminade - c'est-à-dire, une lectrice de littérature corse parmi les plus vivaces (voir son blog - L'or des livres - où vous trouverez des notes de lecture précises, enrichies d'extraits sur de nombreux auteurs, notamment corses) - Emmanuelle Caminade est de retour, et elle n'est pas contente.

Et elle l'écrit ! Et elle compte sur moi pour propager les ondes de sa saine colère ! Et elle sait combien je fais tout ce qu'on me demande de faire !

Eh bien, pour vous ce soir, en exclusivité, avant tous les autres blogs et sites littéraires corses, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, voici de nouveau parmi nouououououous, le criiiiiiiiii du coeuoeuoeuoeuoeuoeuoeuoeuoeuoeurrrrrrrrrrrrrrrr d'Emmanueeeeeeeeeeeeeellllllllle !

(Merci infiniment à elle !)


Je reviens pour parler Littérature et plus particulièrement Poésie avec Casaluna de Joël Bastard (qui mérite bien ses majuscules !)
Je sais, François, que tu es d'une curiosité insatiable et t'intéresses à toutes les littératures relevant de l'imaginaire corse (c'est une constatation, pas une critique !)

Alors j'attaque franco - ce qui ne relève nullement chez moi de l'agressivité :
Pourquoi n'y a-t-il sur ce blog aucun billet consacré à Casaluna ?
Parce qu'il est publié chez Gallimard ? Parce que Joël Bastard ne vit pas en Corse mais dans le Jura ou qu'il n'est corse que par sa mère ? Parce qu'il a trop de talent et pourrait faire de l'ombre ? Parce que sa gueule ne te revient pas ?
Je ne sais pas trop quelle raison idiote inventer pour expliquer cette absence inexcusable !
Car Malko Nimu t'as cité ce poète dans un commentaire de février et tu t'es déclaré curieux de le découvrir, car, surtout, je t'ai prêté ce recueil fin mai et que, vraiment, il est rapide à feuilleter...
Si tu l'as regardé et que tu n'as pas été accroché, pourquoi ne pas émettre une critique négative, toi qui les appelles sans cesse de tes voeux ?
Sinon, où est passée ta curiosité ?

Je me contente de citer un très court poème qui m'enchante, laissant aux amateurs de poésie, nombreux sur ce site, le soin d'en proposer d'autres (Malko Nimu, si vous ne voulez pas qu'on continue à s'ennuyer sur ce blog, il faut aussi y mettre du vôtre ! )

p. 87


Les mains calleuses du berger sous le jet d'une
fontaine. Bol de grès pour un sein d'eau claire.
Le poids renouvelé de l'absence à porter en
bouche. La fraîcheur du manque.



J'aime cette langue précise, concise, travaillée, certes, mais pour atteindre la simplicité de l'épure. Elle fait jaillir, avec une belle économie de moyens, une succession d'images et de sensations. Lumineuse nostalgie.


Pour prolonger cet écho de "Casaluna", voir ici le billet d'Emmanuelle Caminade sur son propre blog (avec cinq autres extraits et un commentaire !).