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mardi 2 avril 2013

"Le moindre geste / U mìnimu gestu", de Stefanu Cesari

Je l'ai enfin lu, d'une traite cette fois, d'abord la page en français puis celle en corse, et parfois inversement, avec, régulièrement, le plaisir d'oraliser le texte, le murmurer, le faire entendre, se l'entendre dire. (De quoi parlé-je ? Du quatrième recueil de poèmes de Stefanu Cesari, "Le moindre geste / U mìnimu gestu", publié celui-ci aux éditions Colonna, après trois autres publiés chez Albiana, A Fior di Carta, Les Presses Littéraires.)

Ed avà vi dicu subitu ciò ch'aghju in mente : sempre sempre Cesari ci parla di issi gesti è cose simplice di u cuttidianu, hè vera, ma fate attinzione chì u linguaghju t'hà ancu a so impurtanza. Mi pare chì u libru ci dice : eu cercu u mo linguaghju.

Ed e lingue sò duie ! L'hà dettu ind'è Martinetti (emissione televisiva "Sera Inseme" nant'à Via Stella), Cesari ùn po dì ci in chì lingua scrive ! Magnificu ! Quessa a risposta mi piace.

Son langage a deux langues, et réfléchit sans cesse aux conditions de sa naissance face aux choses, aux sensations, très souvent au petit matin.

Comme d'autres poètes (mettez les noms que vous voulez ici) il a le chic pour trouver le rythme, le ton, la scène (simple et mystérieuse) qui fait que l'on garde le poème à l'esprit, on le retient. Voilà : il cherche le langage de la mémoire, ce n'est pas le langage de la mémoire, non, mais il le cherche.

- Il faudrait parler des peintures de Badia : je trouve le contraste saisissant entre l'écrit et l'image. De prime abord, je ne vois pas le rapport, il y a une violence dans ces peintures, une douleur, un mutisme (ou un cri muet), très expressifs, enfantins et angoissants (cela me fait penser à l'art brut), alors que le texte ne crie jamais. L'autore ci hà dettu ind'è Martinetti : "vinti cinque faccie chì dicenu qualcosa" (mi pare). Mais ce sont les différences de registres qui me frappent plutôt, je n'arrive pas à prêter ces mots-là à ces visages-là. Et pourtant je trouve quelque chose de fort et de pertinent dans la présence de ces images. -

Et puis en fait les scènes évoquées par le texte sont très variées : ce n'est pas toujours le petit matin et la cafetière, et dit comme ça cela fait un peu puéril, je caricature bien sûr, car en fait chaque "page-poème" contient une expression mystérieuse, qui ouvre un espace, où tous les éléments du texte peuvent se réagencer, exemple :

Le feu de la gazinière est allumé, vous n'avez pratiquement pas dormi
le peu rassemblé là recouvre tout, comme une peau.
les gestes simples se rebellent
de bon matin, quand les poumons peinent
à déployer le jour, à ôter la poussière.
l'odeur du café.
on reste encore

Ici donc, l'expression : "comme une peau", et si je l'enlève, il me semble que le poème perd beaucoup.

Et la présence permanente de deux versions (corse / français) laisse aussi cet espace dont je parlais (car souvent l'autre langue propose un autre découpage, un autre rythme, voire d'autres images, avec du texte en plus ou en moins) :

U focu di a cucinara hè 'ncesu. ùn eti guasgi micca durmitu
u pocu accoltu quì, v'impannumighja.
i gesti sìmplici scumbàttini di matinata,
quandì i pulmona stràziani
à tirà u ghjornu, à fà a pulvariccia.
una 'nghjìcula di caffè.
stemu cù voscu

"Impannumà" ! Quessa a parolla ! ùn la trovu micca nant'à u situ di l'Adecec (infcor), serà un neulugismu creatu à partesi di u "pannu" (linge, toile, drap, habit, vêtement ; drap mortuaire) ? Dois-je comprendre ce recouvrement comme celui d'un linceul ? Mais le texte en français disait : "comme une peau", j'y vois de la vie plutôt.

Voilà c'est ce que j'adore dans le travail de Cesari : il écrit dans les deux langues, il ne traduit pas au sens strict du terme.

Peut-être avez-vous d'autres manières de lire cette poésie, et ce livre en particulier ? Parlons-en.

Pour finir, deux autres extraits : les deux premières pages, et les deux dernières (ne vous inquiétez pas je ne révèle rien qui vous empêchera de lire l'ouvrage en entier, et de le relire !) :

Ci hè statu 'ssu visu chè n'emu induvinatu, un raghju di soli
prasisti sempri in l'ochja chì sònani i morti ghjustu accantu
ci accuddimu
pocu sicuri inghjir'à a tola senza ch'idda sichi missa, una mani boca
i carabùduli in quidd'altra, netta più o menu,
ci hè pocu à dì.

una barbabàtula. u sonu di i pàgini prestu passati cussì, cù u ditu,
vàrcani
'ssa schilfatura 'n u linguaghju

Il y a eu ce visage entrevu, un rai de lumière
persiste encore dans l'oeil alors que sonnent les morts pas loin
on se recueille
plutôt vagues autour d'une table sans qu'elle soit mise, une main rassemble
les miettes dans l'autre
fait propre, à peu près. pas grand-chose à dire.

un phalène. un léger bruit de pages tournées très vite.
la ligne de partage semble franchie

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Auguri

chì calchì ranzata longa vi dessi
paci. chjamessi

una manata di ghjorna, cussì pricisi 'n u bordu
u grisgiu di a dintella pulvaricciosa.

ci sarà bè un mumentu, 'ssa sinsazioni di friscu in faccia, è po u tèpidu, è u calori.
ci sarà un mumentu pà ricunnoscia. spartareti. l'aspittera d'altri corpa cullati à u 
tissutu neru. biancu. certi volti l'azardu d'un culori vivu. mai u grisgiu di a dintella
pulvaricciosa. tuttu hà da essa richjaratu. ùn avareti micca bisognu di veda. ciò ch'iddu
'nsegna u disiriu cù tutti i so dita impuntati. in calchilocu trà u ventri è a spadda una
'mpricisioni. un vacari à l'ànima.
è po' ci sarà una statina, i so ciduti viulenti, chì sò rari.

diciareti hè a fini d'un mondu à quidda parola cridaremu

Pour augure

qu'une longue pluie vous apaise. rappelle

cet éventail de jours au bords précis,
le gris de la dentelle sale, la poussière.

il y aura un moment, cette presque fraîcheur au visage, et la tiédeur, et la chaleur.
il y aura un moment pour la reconnaissance. vous partagerez l'attente d'autres corps
collés au tissu noir. blanc. quelques fois le hasard d'une couleur vive. jamais le gris de
la dentelle sale, jamais la poussière. tout sera rincé. vous n'aurez pas à voir ce que
montre l'envie avec d'innombrables doigts tendus. quelque part entre le ventre et
l'épaule, une imprécision. comme un flottement de l'esprit.
et il y aura des étés, des orages vivants, si rares.

vous direz c'est une fin en soi.
on vous croira sur parole.

lundi 16 juillet 2012

Café littéraire Musanostra du 15 juillet 2012 : un compte rendu personnel et discutable

C'est avec un grand plaisir que j'ai assisté hier au café littéraire organisé par l'association Musanostra. C'était sur la terrasse de "Sandwiches-Land", sur la route de San Lorenzo, entre Ponte Leccia et Francardo. Un coin sympathique, ombragé, une trentaine de participants, une grande variété d'interventions, qui donnent envie de lire, de découvrir, plus quelques livres à acheter, proposés par Françoise de la librairie Le Point de Rencontre (Bastia) ou par l'auteur lui-même (Antoine Périgot pour "Opera Umana").
On gagne toujours à sortir de chez soi pour aller à la rencontre des autres (qui souvent à peu de choses près nous ressemblent furieusement, d'où la belle idée difficile qu'est le dialogue, la discussion, le temps passé ensemble, pour mieux distinguer, à un moment donné, ce qui nous singularise).

C'était la première fois que je pouvais assister à un de ces fameux cafés littéraires animés de façon très détendue et cordiale par Marie-France Bereni. Je n'allais donc pas me priver du plaisir de rencontrer et d'écouter des amoureux des livres et des arts !

Plusieurs livres furent présentés : "A défaut d'Amérique" et "Mort et vie de Lili Riviera" de Carole Zalberg, la traduction française de "Murtoriu" de Marc Biancarelli, "Le Sermon sur la chute de Rome" de Jérôme Ferrari, "U minimu gestu/Le moindre geste" de Stefanu Cesari, "Voxpoesi" de Henri Etienne Dayssol, "Un philosophe en Corse" de messieurs Marchi et Establet, une dizaine d'ouvrages concernant le personnage historique de Théodore de Neuhoff (roi de Corse durant sept mois, au XVIIIème siècle), la traduction en corse du "Projet de constitution pour la Corse" de Rousseau (traduction de Stefanu Cesari), "Cent'annu centu mesi" et "Ombre di guerra" de Jean-Yves Acquaviva, "Opera Umana" d'Antoine Périgot, "3 balles perdues" de Sylvana Périgot, un recueil de recettes de cuisine corse traditionnelle par Christelle aux éditions du Cursinu, l'autobiographie de Pablo Neruda, "J'avoue que j'ai vécu" et "En attendant Robert Capa" de Susana Fortes, il fut aussi question de la prochaine création d'une maison d'édition juridique.

J'ai acheté trois livres (je me restreins, c'est difficile, mais il faut, et puis, je retournerai à la librairie prochainement !) : "Mémoire(s) de Corse" aux éditions Colonna, "A défaut d'Amérique" de C. Zalberg (éditions Actes Sud) et "3 balles perdues" de Sylvana Périgot (édition Eolienne).

Et maintenant quelques remarques qui ont traversé mon esprit, ici reprises, en vrac :

Du lien entre les lectures
Une même personne a évoqué les ouvrages de Neruda et sur Capa, et elle a notamment mis l'accent sur deux faits similaires racontés dans ces ouvrages, à savoir la mort d'une personne proche (Lorca pour Neruda, la photographe Taro pour Capa). Cela m'a frappé. Je me suis dit, que cherche-t-on quand on lit ? Que retient-on ? Ce qui nous convient, construit, hante, ronge ? Dans tous les cas, la prochaine fois que j'aurai "J'avoue que j'ai vécu" entre les mains, je chercherai d'abord et tout de suite le passage où Neruda évoque Lorca racontant un cauchemar atroce.

Un acte fabuleux : éditer un livre, rééditer un livre
Carole Zalberg a annoncé que "Mort et vie de Lili Riviera" reparaîtrait bientôt chez Babel, la collection poche d'Actes Sud. J'en suis très heureux, je pourrai conseiller cette lecture, notamment à mes élèves (club lecture du Lycée Vauvenargues à Aix-en-Provence). J'avais adoré ce livre, parmi tous ceux de cet auteur que j'avais lus pour les rencontres littéraires de "Racines de ciel" en 2011. Et Marie-France Bereni aussi l'a beaucoup apprécié. Un livre qui vit ! Magnifique ! Histoire fabuleuse et construite de façon astucieuse (Carole Zalberg, présente, a judicieusement rappelé l'entrecroisement des deux fils chronologiques - du présent au passé et du passé au présent), histoire extrêmement émouvante, et drôle aussi, d'un personnage inspiré de Lolo Ferrari, de son "calvaire" (dixit Zalberg) et en même temps (en tout cas dans mon souvenir) de sa puissance de vie, de volonté de vie personnelle. Le personnage du père (qui vivra ou croira vivre sa propre liberation sexuelle) faisant un contrepoint étrange et drôlatique à ce parcours tragique.
A été présentée la parution par la maison d'édition corse Eolienne d'un premier roman, écrit par Sylvana Périgot (soeur d'Antoine) : couverture noire et jaune, hisoire de faire comprendre aux Français et au Italiens qu'il s'agit bien d'un polar, ou du moins que cela prend cette forme ; une histoire de forêt, de rapport entre les hommes et les femmes et peut-être plus encore entre les hommes et la nature. A peine feuilleté l'ouvrage, aperçu l'originalité de l'écriture, bien envie de trouver les deux heures qui me permettront d'y aller plus en détail !

Le plaisir infini des anecdotes
Un véritable plaisir pour le conteur, pour les auditeurs, un art de vivre, que l'on cultive beaucoup en Corse, notamment en le croisant avec cette passion des récits et réseaux généalogiques. Ce plaisir-là nous a été donné par Jean Marchi, co-auteur de "Un philosophe en Corse" (édition Albiana), ouvrage qui analyse sociologiquement la correspondance échangée par ce professeur de philosophie au Lycée de Bastia entre 1882 et 1884. Les lettres ainsi analysées donnent à voir la "réalité" non littéraire de la vie insulaire de cette époque-là. Monsieur Marchi a enchaîné les anecdotes et liens généalogiques de toute une société d'intellectuels et d'universitaires pour expliquer comment il en était arrivé à travailler durant cinq ans à cet ouvrage. Avec beaucoup d'humour, dans un esprit gentiment satirique. Bien envie d'acquérir l'ouvrage, et notamment pour le chapitre qui évoque comment Monsieur Goblot (le philosophe en question) a, avec sa soeur, appris l'italien et le corse, notamment à travers la pratique de traductions (de poèmes de Leopardi, par exemple ; ce qui me fit penser que le grand poète corse Anton Francescu Filippini a lui aussi proposé des recréations en langue corse de poèmes du grand poète italien, traduction analysée par Paulu Desanti dans le recueil sur la traduction "Baratti" (Albiana/CCU).

Ruines : le vide et le plein
C'est Antoine Périgot (je n'ai même pas ouvert son ouvrage, "Opera Umana" ! Honte à moi, la faute sera bientôt réparée) qui a évoqué ses photographies de batiments désertés par les hommes, patrimoine et savoir-faire oubliés éparpillés sur l'île, en parlant d'un mariage du vide et du plein, le plein des mémoires humaines (je pense à cela maintenant : peut-être qu'en Corse nous aimons par-dessus tout les fantômes, que nous pouvons faire jouer à notre guise, dans nos discours et nos images ; Carole Zalberg, écrivain d'origine juive polonaise, dira aussi ce jour-là être attachée à la Corse par cet amour commun des Disparus - les morts, nos fantômes). Antoine Périgot a évoqué ces villages entiers abandonnés pour être recréés à côté (Cambia, Novella - les noms disant bien le changement), souvent, suivant des légendes très similaires, à cause des fourmis ou des mouches, indices concrets de puissances dévastatrices comme la peste et autres fléaux. Et c'est alors - forte émotion pour moi - qu'il évoqua le site archéologique de l'âge du bronze (au lieu-dit Rusuminu, me semble-t-il) qui se trouvait à dix minutes de notre tablée littéraire : émotion car j'avais participé, avec mon frère aussi, à plusieurs années de campagnes de fouille sur ce site, passionné d'archéologie que j'étais alors, avec, notamment Messieurs Magdeleine, Ottaviani, Nebbia. Nous avions mis à jour deux torre, des murs, des foyers, et c'est le dernier jour de la dernière campagne, après des centaines de tessons qui n'étaient même pas des bords (Howard Carter et Lord Carnavon étaient bien loin, maintenant, de mon esprit...), que nous trouvâmes le trésor : une fibule !

Corps de femmes/Femmes de corps
Bon les expressions ci-dessus ne sont pas très heureuses mais c'est ce qui me vient à l'instant, quand je repense aux prises de parole de Carole Zalberg évoquant son dernier roman, "A défaut d'Amérique" (troisième volet de sa trilogie sur les rapports difficiles mère/fille lorsque la mère est une "mauvaise mère", expression refusée par l'auteur, à quoi elle préfère le plus doux et plus douloureux "mère empêchée"), ou "Murtoriu" de Biancarelli, ou encore "Mort et vie de Lili Riviera". Cette puissance parfois hostile de femmes qui durent se montrer fortes, parfois au détriment des autres, des proches, ou d'elles-mêmes. Il faut maintenant que je relise la trilogie en une fois, histoire de voir tous les fils entre générations et personnages : "La mère horizontale", "Et qu'on m'emporte", "A défaut d'Amérique".
C'est cette même thématique qui court dans le petit récit autobiographique qu'est "L'illégitime", publié dans la collection Les riches heures aux éditions Naïve : histoire d'amour et de mort, dramatique et sensuelle, dans la Corse des années 80, lorsque Carole Zalberg travaillait pour Kyrn magazine et sillonnait l'île. J'ai lu ce texte, je l'ai trouvé bien trop bref, j'aurais voulu avoir bien des développements, bien des précisions ! Ou alors il fallait cette brièveté pour pouvoir évoquer ce qui est ainsi de l'ordre de l'illégitime. Le livre est accompagné des images de Denis Deprez, grand dessinateur, qui évite bien soigneusement de dessiner aucun personnage, mais bien plutôt les lieux, rues, golfe et montagnes (oui c'est à Ajaccio que cela se passe).

Sept mois et des livres à n'en plus finir
Oui, sept mois de règne et de nombreux ouvrages maintenant pour évoquer, encore et encore, la figure de ce Roi de Corse, élu par des Corses (ce serait la grande nouveauté) en 1736. La présentation rapide et neutre des ouvrages évoquant de façon historique ou romancée, m'a un peu laissé sur ma faim. Mais finalement la vie (et la vie littéraire) c'est aussi beaucoup, qu'on le veuille ou non, un grand brassage d'idée communes, d'informations collectivement transmises, qui fabriquent ou confortent nos certitudes. J'aime bien alterner entre de tels moments et des moments de remise en question, de doutes, de débats contradictoires, de choix aussi. Ainsi, j'ai en mémoire les premières pages des "Mémoires" de Sebastiano Costa, traduits, présentés et édités par Renée Luciani, Mémoires qui sont à mettre à part des ouvrages historiques qui traiteront de Théodore, puisque c'est un texte à la fois politique et littéraire de cette époque-là. J'ai une furieuse envie de prendre un jour le temps de me plonger dans ces deux volumes qui présentent la version en italien originale et la traduction en français de 1972, voilà un texte qui brasse fortement l'imaginaire, je trouve (comme celui de Nobili-Savelli, le "Vir Nemoris" ou ceux de Natali et Salvini, ou les Lettres de Paoli, ou le roman de Guerrazzi au 19ème siècle). Et puis dernière chose : est-ce que quelqu'un peut dire si oui ou non la "Lettre de Frédéric de Neuhoff à Pascal Paoli" est un canular ? Editée chez Materia Scritta, je n'ai plus l'exemplaire sous la main, mais j'ai toujours gardé en tête (peut-être est-ce dit dans l'ouvrage lui-même) que cette lettre avait été écrite aujourd'hui afin de faire passer une critique du paolisme et nationalisme qui s'y réfère.

Biancarelli, Ferrari, Cesari, Acquaviva
Nous avons affaire là avec des auteurs de la nouvelle génération, celle qui a commencé une oeuvre, à la fois très personnelle et consciemment collective, dans les années 2000, et dont l'ambition est d'abord et avant tout de produire de la littérature, mais bien sûr avec une matière personnelle forte (et au premier chef leur expérience singulière de la Corse, mais bien sûr pas seulement). Enfin, cette génération (il y a bien d'autres auteurs non mentionnés ici) qui a sorti la littérature corse de son adolescence. Bon je reviendrai sur les ouvrages de ces auteurs. "Murtoriu" et "Le sermon sur la chute de Rome" ont été présentés comme des romans extraordinairement bons, complexes, puissants (avec en prime le retour de l'humour chez Ferrari). "U minimu gestu/Le moindre geste" : écriture bilingue (corse/français) de Cesari est accompagné de peintures de Badia (artiste qui fut de l'aventure du Teatru Paisanu avec Dumenicu Tognotti), beau croisement de générations et d'arts ; bientôt des expositions à Ajaccio et Bastia de l'ensemble des peintures inspirées des poèmes de Cesari ; seuls les visages ont été retenus pour cette publication, visages magnifiques, traversés de couleurs comme l'ocre, le jaune, mais je n'ai pas regardé dans le détail ; cela m'a fait penser à l'art brut ou naïf, que j'aime beaucoup. Bon, à lire, à voir, à méditer. "Ombre di guerra" vient d'avoir le prix des Lecteurs de Corse : Jean-Yves Acquaviva récolte donc là son deuxième prix, pour son premier et seul livre publié, bravo. J'avais déjà dit sur ce blog les raisons de ma déception et de mon plaisir à la lecture de cet ouvrage. Est confirmée alors l'annonce de la traduction en français par Stefanu Cesari, nous l'attendons avec impatience. Comme pour les trois autres nommés, on sent qu'une oeuvre commence, nous sommes plusieurs à la réclamer à son auteur !

La po-é-sie se dit à hau-te et douce voix
Une belle surprise pour moi qui m'a amené à changer d'avis, à manifester de la curiosité pour ce que je n'attendais pas, ou que je refusais a priori : la diction de certains poèmes d'Henri Etienne Dayssol par lui-même ou par Cesari. Micro branché, voix de basse qui transmet aux auditeurs le discret sourire qu'arbore le poète, grand corps souple et corpulent, voici que la poésie - et j'ai lu sur Internet plusieurs poèmes de HE Dayssol qui ne m'avaient pas convaincu du tout, où je lisais surtout du lieu commun ou de la versification facile, bref, comment imaginer que j'allais acquérir un ouvrage de cet auteur ? oui à ce point-là (ne m'en voulez pas de cette franchise, peut-être blessante, je ne le veux pas, pourtant, mais c'est pour mieux apprendre à nuancer sa pensée qu'il est nécessaire de l'exposer le plus sincèrement possible, non ?) ; et qu'entends-je ? Eh bien j'entends avec l'assistance ce jour-là des adresses lyriques extrêmement bien dites, bien rythmées, je suis emporté, certaines syllabes commençant un vers (toujours brefs, les vers) nous faisant penser à un mot et puis c'est un autre qui vient (effet de surprise à l'intérieur même du vers), plaisir qui fait sourire de voir revenir une image simple à la fin du poème, remaniée, rénovée, gentiment. Un vrai don, dans tous les sens du terme ; j'ai applaudi avec joie et maintenant j'irai voir les mots imprimés, aidé de la voix de l'auteur. Tombé d'accord avec lui en discutant sur la haute nécessité de ce partage quotidien de poésie, partout où on ne l'attend pas, à haute et douce voix.

Plaisir sans fin
Oui la littérature corse  nous offre des jouissances infinies, un orgasme perpétuel ! C'est une sorte d'orgie permanente pire que les plus hauts faits mirvellesques. Qu'apprends-je ? La confirmation des premières Rencontres littéraires de Penta di Casinca, le 13 août, organisées par Françoise Ducret (libraire du Point de rencontre, donc). Ach, je ne pourrai pas y être mais je vais suivre cela avec grand intérêt, il faut des comptes rendus, des enregistrements vidéos, etc. ! J'y reviendrai dans un prochain billet avec le programme détaillé : il s'agit de "Scritti isulani", donc d'une manifestation centrée sur les littératures insulaires (à mettre en rapport avec le Salon du livre insulaire d'Ouessant).

Bon, si certains des propos de ce billet vous paraissent mériter une réaction quelle qu'elle soit, ne vous bridez pas, offrez-vous ce plaisir !

Ah, ce café littéraire de Musanostra était consacré aux coups de coeur de chacun. Personnellement, je voudrai citer, ici, les ouvrages suivants :
- le "Don Quichotte" de Cervantès, oui, vous connaissez, mais connaissez-vous la traduction de Jean-Raymond Fanlo (édition Livre de Poche, 2008) ? Hispanisant et spécialiste de la littérature de la Renaissance, il a mené un travail extraordinaire. Sa préface est magnifique, avec humour et érudition elle donne à comprendre et à goûter ce grand roman comique mais aussi ce qu'est la littérature de la Renaissance, les plaisirs et difficultés de la traduction des classiques, et la littérature en général.
- "L'enfer" de... non, pas de Dante, mais de René Belleto (POL, 1986). Extraordinaire roman noir comique qui se déroule pendant un mois d'août caniculaire dans un Lyon quasi désert ; la voix du narrateur personnage, Michel Soler, petit-fils déjanté du Meursault de Camus, est un mélange extraordinaire de précision, d'indécision, de contradiction ; l'intrigue délirante et onirique associe Bach, les organes de la vue (ou de l'aveuglement), des virtuoses du piano, une mère adoptive incompréhensible, un suicide réussi et raté, un Norvégien qui pleure, des bolides, une Dauphine... Génial.
- allez, avant d'y revenir plus précisément, le grand oeuvre littéraire qu'est l'album "Albe sistematiche" de Pierre Gambini ; des chansons corses et électros qui vous trottent dans la tête, sans cesse, variations sur les désirs d'émancipation dans une société qui préfère l'unanimité.

Bref, ce fut un vrai et grand plaisir que d'assister à ce café littéraire !

samedi 12 mai 2012

"Ce que l'on met dans un poème...", poésie d'Agostini

Je reçois - comme bien d'autres, j'imagine - un mail d'alerte du blog "Gattivi ochja" du poète Stefanu Cesari, et que lis-je ? :

un poème de Jean-François Agostini (extrait de son dernier recueil, "Généalogie de l'algue", éditions Jacques Brémond ! Traduit en corse par Stefanu Cesari... je vous laisse aller là-bas, bonne lecture.

Ici, je me contenterai de reporter dans un billet le premier poème de ce recueil (dont je possède un exemplaire).

Parce que j'aime la forme inventée et pratiquée avec constance par JF Agostini,

ces variations infinies d'une sensibilité aux aguets (en fin de journée, puisque c'est le moment de l'écriture pour lui, comme il le dit dans un entretien télévisé),
cette science du blanc et du silence, du rythme rompu, du rejet,
cette volonté de lyrisme impersonnel,
ce dialogue amusé avec les autres poètes (Baudelaire et Queneau),
ce goût des paradoxes et des lieux communs (régénérés),
ce mariage de l'Esprit et du prosaïque,
de l'explicite et du sous-entendu,
mine de rien, etc... Tiens, "Mine de rien", ce pourrait être le titre de ce poème, qui est comme un art poétique (et qui met l'accent dans les derniers mots sur ce que nous ne lirons pas, ne ferons qu'imaginer, ce qui a été "biffé" ; je trouve cela beau, de faire voir et entendre la matière muette et invisible dont se nourrit le poème, non ?).

Bon, je n'ai plus le temps, je reviendrai, et maintenant la parole au poète, au poème je veux dire, non au poème lu, au poème que nous lisons :


Ce que l'on met dans un poème                 n'est que la
courte traversée d'un instant             aussi long qu'une
vie   Des  mots  comme  des  fascines  que  l'on tresse
sur le blanc pour durer dans l'après                  et tenir
le terreau des émotions                      (qu'on ne cultive
pas)            - des herbes folles et des fleurs inconnues
aux senteurs de l'enfance y foisonnent           La mort
au bout de chaque vers                    sans rime ni rejet


Ce que l'on met dans un poème                une syllabe
d'un     r     augmentée  pour  tout  dire  d'un  peu  de
rien                            L'univers sur une bille de bic à
quatre couleurs 
                               Le rouge           pour biffer l'ajout

lundi 8 août 2011

Littérature corse à Ouessant : malgré tout, elle est présente !

"Malgré tout", oui, car, il faut le noter, cette année, aucun livre d'un éditeur corse n'apparaît dans la liste des ouvrages en compétition pour le Prix du Livre Insulaire au Festival international d'Ouessant (le salon aura lieu du 20 au 24 août 2011)... Pour quelles raisons ? Oubli pour certains, et pour d'autres ? Un choix ? De l'indifférence ?

Il s'agit pourtant d'un magnifique festival littéraire qui concerne au premier chef la production littéraire corse. C'est donc une occasion presque unique (vous en voyez d'autres ?) de donner à voir la "littérature corse" comme un ensemble, avec des livres de qualité, et d'être sûr de trouver des lecteurs attentifs dans la personne des membres du jury. Non ? D'autant plus que cette littérature y a été largement honorée par le passé, avec de nombreux prix (10 prix depuis que le Salon a ouvert ses portes en 1999 ; souvenons des deux Prix en catégorie Fiction remportés par Marcu Biancarelli, par exemple...)

Alors ? Espérons que l'année prochaine verra le retour des éditeurs corses, leurs livres pour les prix mais aussi peut-être sur les stands du salon, et peut-être encore dans des conférences ou des ateliers ?

Ah, attention, s'il n'y a pas de livres d'éditeurs corses cette année, cela ne veut pas dire que les livres corses sont totalement absents...

Citons donc les ouvrages corses en compétition et souhaitons-leur bonne chance (mais on sait bien que l'important est de participer et de rencontrer des lecteurs) :

Catégorie Fiction :
- Journal d'outre-mort, Jeanne Bresciani, éd. Petra
- Pépé l'anguille, Sebastianu Dalzeto (trad. François-Michel Durazzo), éd. Federop

Catégorie Poésie :
- Genitori, Stefanu Cesari, éd. Les Presses Littéraires

Catégorie Beaux-Livres :
- Corse, éloge de la ruralité, Maddalena Rodriguez-Antoniotti, éd. Images en manoeuvres

Catégorie Sciences : rien
Catégorie Essai : rien
Catégorie Jeunesse : rien
Catégorie Roman policier : rien


vendredi 6 mai 2011

2ème table ronde de blogs littéraires corses : le compte rendu !


Oui, il était attendu avec une fébrilité incroyable, tout le monde était inquiet, où est-il ? quand viendra-t-il ? qu'a-t-il dans le ventre ?!!


Je parle bien sûr du très fameux "compte rendu"... u "resucontu" in corsu.

C'est le NERF DE LA GUERRE, le compte rendu : pas de littérature corse sans compte rendu ! pas de lendemains qui chantent sans compte rendu ! pas de 8 mai 45 sans un compte rendu en bonne et due forme !! et la preuve, c'est que grâce à ce compte rendu de la table ronde publique du 4 mai, vous allez voir que le 8 mai va arriver, si si.


Alors voilà (non, non, ne me réclamez pas une réaction puérile et ridicule comme la dernière fois que Corse-Matin a proposé un compte rendu d'une table ronde publique autour des blogs littéraires corses, je vous laisse apprécier en toute indépendance - pardon, autonomie - la valeur de celui qu'on trouve dans le Corse-Matin du 5 mai 2011)...


Alors voilà, disais-je, j'ai pris pas mal de notes et ce fut un vrai plaisir car la discussion s'est assez vite engagée entre les invités et le public (maigre mais d'une qualité époustouflante - pas de brouhaha, pas de ronflement, pas de regard goguenard - et d'une réactivité enthousiasmante). C'est pourquoi mon travail s'est vite réduit à essayer de capter la substantifique moelle des propos qui fusaient de toutes parts et qui ont porté haut le désir de littérature corse et de faire d'Internet un outil d'une extrême utilité pour cette littérature tout en restant très vigilant sur les dérives de son usage.


Bref, j'ai personnellement passé un excellent moment, entendu des gens que je ne connaissais pas, mieux compris des réticences et des critiques. Il me semble que le public aussi a été satisfait et si ce n'était pas le cas, je les sommerais de dire leur sentiment à la suite de ce billet, il ne faut pas que cela leur reste sur le coeur, ça va toujours mieux en le disant, qu'ils n'hésitent pas !


Trêve d'introduction oiseuse, le temps passe et je - comme vous - n'en dispose pas de beaucoup..., je laisse donc maintenant la place, mesdames et messieurs à Monsieur...


LE COMPTE RENDU !!

Après une rapide présentation des quatre blogs représentés par les invités :


- Françoise Ducret pour le blog de la Librairie Le Point de Rencontre (commencé en décembre 2009 ; proposant des billets présentant des nouveautés, un espace enseignant, des coups de coeur, des comptes rendus de rencontres littéraires avec des auteurs)

- Stefanu Cesari pour le blog Gattivi Ochja (commencé en juin 2007 ; proposant des billets de traduction en langue corse de poèmes écrits dans toutes les langues + un travail photographique ; on trouve de nombreux extraits de poèmes écrits par des poètes corses et cités dans ces billets)

- Ugo Pandolfi pour le blog Corsicapolar (commencé en novembre 2006 ; proposant de nombreux billets relayant des festivals du livre policier ou du roman noir, signalant des parutions concernant les "littératures policières de Méditerranée" + des chroniques régulières de différents auteurs, notamment une chronique très drôle et très noire de Michel Moretti, "Mal chronique")


- Pierre-Laurent Santelli pour le blog Tarrori è Fantasia (dont il n'est pas le créateur/animateur - qui est Marcu Biancarelli) (commencé en octobre 2010 ; proposant 58 nouvelles - ou textes de réflexion - en langue corse dans le domaine de la littérature fantastique, d'épouvante et de science-fiction ; 58 textes écrits par 22 auteurs différents ; donc un blog d'une productivité effrayante et digne des meilleurs romans d'épouvante, non ?)

Après une rapide présentation des quatre blogs représentés par les invités, disais-je, je lançai la question à 10 francs : "Dans quelle mesure Internet peut-il servir (ou desservir) la littérature corse ?"


Et là le charme a opéré : les invités ont répondu avec toute leur sincérité, et la discussion a roulé durant une petite heure et quart sans sombrer dans le consensus mou que je redoute tant.


(Ah oui, avant cela - promis, c'est la dernière intervention avant le compte rendu lui-même -, j'ai signalé mon plaisir et mon émotion de me retrouver au lycée Giocante de Casabianca, enfin, le lycée du Fangu, 20 ans après y avoir passé une année dont je me souviens très bien, notamment de certains de mes professeurs que je nomme ici, qu'ils veuillent bien me pardonner de livrer ainsi leur nom sur Internet, mais c'est par affection : Mademoiselle Daniélidès, Messieurs Maurice Melun, Joseph Palmieri et Laurent Ayache ; puis j'ai remercié toute l'équipe d'Arte Mare d'abriter pour la deuxième année consécutive une table ronde publique consacrée à la vitalité littéraire corse sur Internet : la première fois en mai 2010, furent invités Marcu Biancarelli pour la Gazetta di Mirvella, Angèle Paoli pour Terres de femmes et Xavier Casanova pour Isularama ; j'ai enfin signalé qu'il y avait encore bien d'autres sites, forums et blogs qui participent de la littérature corse : Musa Nostra, Avali, Invitu, Invistita, Foru Corsu, etc...).

Et maintenant :
LE COMPTE RENDU !! (Evidemment, cette transposition des paroles des interlocuteurs se veut la plus fidèle possible, mais je compte sur chacun pour la rectifier dès que nécessaire.)

Françoise Ducret : Il y a deux sortes de blogs, ceux qui proposent des informations et ceux qui proposent des créations. Le blog de la librairie Le Point de Rencontre appartient à la première catégorie, en informant sur des livres et en racontant ce qui s'est dit lors d'une rencontre littéraire. Nous avons eu l'idée de faire venir des auteurs et d'avoir un entretien avec eux parce qu'ils nous a semblé que cela ne se faisait pas. Hèlène Mamberti (association Detti è scritti) et moi-même en avions envie, nous trouvions que cela manquait. Et c'est comme cela que nous avons programmé des rencontres avec des auteurs que l'on appréciait. Je trouve qu'en ce moment il y a de beaucoup de jeunes auteurs et qu'il est important de leur donner la possibilité de s'exprimer. Lire c'est bien mais discuter avec l'auteur c'est encore mieux, pour mieux comprendre sa façon de créer, les perspectives dans lesquelles il écrit et publie. De plus nous sommes des lectrices de blogs où nous cherchons des informations concernant la littérature, notamment corse, et c'est vrai qu'Internet permet une circulation et des rencontres. C'est en lisant le blog de Marcu Biancarelli que j'ai découvert Pierre-Joseph Ferrali et que cela a abouti à une rencontre littéraire avec cet auteur.

Stefanu Cesari
:
Est-ce qu'Internet ça sert ou pas la littérature corse ? D'abord je veux signaler la très grande diversité de la présence littérature sur le Net. Je pense que cela sert l'objet car au sinon c'est le silence et le vide. A quoi sert mon blog ? Je ne sais pas. Je le vois comme mon jardin potager, une traduction numérique de mon bureau de traduction, sans prétention. Des lecteurs de mon blog, je ne sais pas combien il y en a, 5 ou 6 ? En fait, je ne suis pas convaincu que cela serve à quelque chose. Par contre ça laisse une trace, pendant très longtemps, dans espace indéfini qu'est Internet ; ça c'est intéressant et poétique. Je suis aussi un lecteur de blogs, qui pour beaucoup n'ont rien à voir avec la Corse. Par exemple, un blog qui s'appelle Un taxi la nuit (c'est un taxi à Montréal qui raconte sa vie de taxi). Les gens donnent à lire quelque chose, sans se situer dans un espace défini (comme par exemple, une littérature nationale). Certains blogs sont très actifs et les autres deviennent des traces (ils sont toujours consultables sur Internet alors que leur auteur ne les utilise plus depuis longtemps).

Pierre-Laurent Santelli
:
Sopratuttu socu un lettore di u blog Tarrori è fantasia, è micca u creatore. Alors un blog je trouve que c'est un reflet de ce qui existe dans la littérature corse. Il y a bien sûr la question de fond qui est de savoir ce qu'on entend par "littérature corse", mais ce débat serait trop vaste aujourd'hui alors je parlerai de littérature en général. Je trouve qu'Internet nourrit à la fois la diversité et l'universel. Quant à la question posée, je pense qu'Internet sert et dessert la littérature corse. D'un côté il y a un foisonnement créatif qui est le signe d'une soif, d'un désir de s'ouvrir. Mais d'un autre côté, cela dessert car il y a beaucoup de nombrilisme, c'est un peu sclérosant. Cela devient paradoxal : ce foisonnement peut finir par tourner en rond. Par exemple, un même objet revient sur plusieurs blogs ou bien encore on lit des polémiques stériles, des discours de chapelle, ou on voit les choses par le petit bout de la lorgnette.

Ugo Pandolfi
:
Premièrement les blogs ne sont qu'une petite partie d'Internet. Internet c'est tous les réseaux numériques, l'édition électronique, tout ce qui est visible mais aussi des bases de données d'une richesse extraordinaire où s'exprime une diversité très grande d'écriture : la littérature "blanche", la "noire", des écrivants, des poètes, des graphistes, etc... Jamais l'humanité n'a eu autant accès aux oeuvres de la pensée. Quand on fait des recherches, Internet se révèle un outil indispensable permettant de faire un travail bibliographique sérieux en très peu de temps. Mais Internet dessert les littératures car l'usage des écrans prend beaucoup de temps et cela induit qu'on lit moins. Par contre on peut lire sur d'autres supports. Par exemple, sur les Ipad, on peut lire des "biocs" : un des premiers "biocs" est une aventure de Sherlock Holmes dont le texte est associé à des musiques, du graphisme et des animations vidéos. C'est une nouveauté multimédia. J'ai commencé à bloguer en 2004 (à partir de la découverte du manuscrit d'un géologue), et j'ai présenté dans un blog créé pour l'occasion les différents morceaux de ce manuscrit qui se présentait comme une sorte de journal et qui correspondant bien au système des blogs qui fonctionnent au jour le jour (le billet qui apparaît en premier étant le plus récent). Puis ce manuscrit a trouvé un éditeur et vient d'être réédité aux éditions Albiana. Ce blog, depuis 2004, reçoit toujours 6 ou 7 visiteurs différents chaque jour. Par ailleurs, le blog Corsicapolar a été créé pour montrer qu'il se passe des choses au Sud de la Noire, notamment en Corse. Mais il laisse aussi la possibilité à plusieurs chroniqueurs de s'exprimer et pour le coup je suis les mêmes lois qui concernent la presse traditionnelle et c'est pourquoi je demande à Michel Moretti (qui fait une critique au vitriol et très drôle du quinquennat de Nicolas Sarkozy, dans "Mal chronique") de modifier des passages trop durs de son travail.

Françoise Ducret
:
Le blog Tarrori è Fantasia sollicite beaucoup des gens qui ne sont pas des "auteurs" ou des "écrivains". C'est cela qui est passionnant.

Pierre-Laurent Santelli
:
Il faut relativiser. Il y a tout de même des auteurs connus sur ce blog : Marcu Biancarelli, Marceddu Jureczek, Stefanu Cesari, Paulu Desanti. Mais c'est vrai qu'ils proposent des textes dans un nouveau genre, plutôt fantastique ou d'horreur. Il y a une attente sur ce genre-là et dans la langue corse aussi (comme un nouvel exutoire). 300 ou 400 pages sont lues chaque jour, cela indique l'attente des lecteurs. Il y a de la science-fiction, des textes plus politiques et parfois polémiques, des essais déguisés dans un autre genre, etc. Mais peut-être que cette vitalité masque le situation actuelle de la langue corse. Le blog facilite l'écriture : en trois quart d'heure j'écris un texte, il est immédiatement offert à tout le public qui a accès à Internet, les échanges sont immédiats. Ce texte, il vaut ce qu'il vaut, je l'écris sans aucune prétention.

Intervention dans le public (1)
:
Est-ce que n'est pas finalement une remise en question de la notion d'auteur ? On sort du cadre littéraire. Et qu'en est-il de la qualité littéraire des textes ?

Pierre-Laurent Santelli
:
Sur le forum Gazetta di Mirvella, beaucoup s'exprimaient derrière des pseudonymes et ne cherchaient pas à créer une littérature en étant des auteurs. Sur Tarrori è Fantasia, Marcu Biancarelli lit les textes avant de les publier, il y a un filtre. Mais est-ce utile de connaître le nom de l'auteur ? Personnellement, je lis d'abord un texte et je vois s'il m'apporte quelque chose ou pas. Quant à la qualité des textes publiés sur Tarrori è Fantasia, il s'agir d'un choix très subjectif.

Intervention dans le public (2)
:
Personnellement j'écris et rend public mes textes sur Internet. En langue corse. J'y vois deux avantages : d'abord, écrire sous pseudo sur Internet décomplexe quant à l'usage de la langue corse, ensuite, nous avions coutume de finir nos textes par la phrase : "Currege i mo sbaglii face avanzà a lingua". La qualité on s'en fout, je n'ai pas envie d'être publié. Le but c'est le partage. Internet fait entrer de l'humanité dans quelque chose qui n'est pas humain (la Littérature). Eiu vogliu sparte incù i mo paisani. Internet c'est aussi la possibilité et la liberté de se faire des amis que l'on n'aurait jamais rencontré sans cela. Souvent on le présent comme en décalage avec les rapports humains mais en fait Internet permet de découvrir aussi les différentes facettes de quelqu'un (par exemple un auteur qu'on connaît qu'on voit écrire d'une façon tout à fait différente est le signe d'une personnalité plus complexe qu'on ne pensait).

Intervention dans le public (3)
:
Pourquoi ne pas dire le texte plutôt que de simplement le faire lire ? Quelles différentes entre les sites et les blogs ?

Ugo Pandolfi
:
Un site a longtemps été une somme de pages, une somme statique, qui n'évoluait pas et ne permettait pas d'interactivité. Aujourd'hui il est multi-objet. Un blog est un produit préformaté qui ressemble à un journal, où l'on place des billets au jour le jour. Il faut savoir qu'un blog s'adresse à tout le public ou pas. On peut en utiliser pour le travail personnel ou pour un travail collectif. C'est au moyen d'un blog que nous avons fait écrire 30 nouvelles à des dizaines d'auteurs et cela a abouti au bout d'un an et demi à Piccule fictions (vendu à 1800 exemplaires au profit d'Handi 20 et a permis l'achat de 6 fauteuils spéciaux pour permettre aux handicapés de se baigner à la plage). Concernant le son sur le Net : il est tout à fait possible d'écouter des sons sous forme de fichier mp3. Je renvoie à François Bon qui sur ses sites (tierslivre.net ; remue.net ; publie.net) a généré de nouvelles formes d'écriture utilisant les sons (voix et musiques). Un autre exemple : le dernier livre de Michel Serres, "Biogée" comporte un tag sur sa dernière page que vous pouvez scanner par votre téléphone portable et qui vous permet d'écouter l'intégralité du livre lu par quelqu'un. Nous avons comme projet de faire la même chose avec la liste des 100 auteurs incontournables de romans policiers établie par Michèle Witta, conférencière en littérature policière et récemment décédée.

Intervention dans le public (4)
:
Je travaille à la Collectivité Territoriale de Corse et je peux vous annoncer que nous allons lancer un site qui va permettre d'écouter des contes en langue corse.

Intervention dans le public (5)
(Il s'agit de Marie-Jean Vinciguerra) :
J'ai discuté avec de tout cela avec François Renucci et j'ai écrit une postface à son "Eloge de la littérature corse" en conservant une position paradoxale de lecteur traditionnel face à ces usages des blogs. J'ai toujours préféré des "entretiens" particuliers avec les auteurs anciens. Mais la question des blogs ouvre des perspectives : - la littérature est sur la place publique, il y a une démocratisation, cela pousse à écrire ceux qui n'auraient pas oser, cela incite au dialogue - mais j'ai une prévention : c'est le côté un peu "foire" ou "granitula" de cet univers des blogs. Moi j'ai des exigences. La littérature c'est une exigence d'écriture. Ainsi pour présenter une oeuvre on ne peut se contenter d'en donner un extrait au public, le public se contentant de dire : "Génial !" ou "Nul !". Il faut tout lire pour interpréter. Cette exigence s'oppose aux effusions et aux interjections. Certes il faut aussi de l'humour et une certaine distance. Je souhaite souvent quelque chose de plus abouti, sur les blogs. Je me suis mis depuis un an et demi à Internet et je suis émerveillé par la facilité d'accès à un foisonnement d'informations et de données, on peut dialoguer avec la mémoire du monde, c'est impressionnant. Je suis d'accord avec vous sur la liberté d'écriture que procure Internet mais on ne s'improvise pas créateur à peu de frais. Oui à l'encouragement mais la littérature est un problème de fond, particulièrement dans une crise culturelle comme celle que traverse la Corse. Oui à l'humour mais la littérature est une question essentielle, qui concerne l'essence, l'être. Les écrivains donnent voix à un peuple, cela réclame une exigence. Donc l'inconvénient d'Internet pour la littérature, c'est son aspect débridé.

Intervention dans le public (6)
:
Est-ce que vous n'écrivez pas en langue corse dans un esprit de conservation de la langue ?

Intervention dans le public (7)
(le même personne qui est intervenu en (2) :
Je ne fais pas de littérature. Il s'agit pour moi se décomplexer par rapport à l'usage écrit de la langue corse et de faire avancer la langue. Je fais partie des premiers étudiants en langue corse de la faculté à Corti et il s'agissait pour nous de réagir à la langue enseignée à l'université qui nous semblait scléroser les créateurs. Sur Internet, on peut éviter les hiérarchies, beaucoup de personnes humbles et modestes écrivent et demandent à être lus et jugés, c'est foisonnant. Je veux citer quelques blogs de créateurs : Soloni Musica, tenu par une jeune femme du Nebbiu. Ou Petra Alta. Ou bien encore le travail d'un Patrick Croce, avec Dédé Nobili, pour les Chjami Aghjalesi. Il a écrit 50 textes en 30 ans. Il envoie son travail aux amis sur Facebook. Et je placerais cet auteur parmi les dix importants des trente dernières années. Et tous ceux que j'ai cité manifestent une grande exigence.

Et voilà, c'est la fin du COMPTE RENDU...

Oui, je sais, la discussion aurait pu se poursuivre...


Allez, je révèle ici deux apartés que j'ai eu avec un des participants au débat (je ne dévoilerai son nom que s'il le désire).

Je lui demandai (c'était dans la librairie Le Point de Rencontre, nous attendions de pouvoir écouter Annie Pietri et Frédéric Morvan pour ensuite les questionner - et ce fut passionnant, vraiment), je lui demandai donc : "Alors, ce débat sur les blogs et la littérature corse ? C'était pas intéressant, hein ?"

Et il me répondit :

- Il aurait fallu insister encore plus sur le foisonnement créatif sur Internet et qui n'aurait pas exister sans Internet.

- Marcu Biancarelli a libéré l'écriture de beaucoup de personnes (dont moi ; je n'aurais jamais cru pouvoir écrire un récit en langue corse).

- Je trouve que les usages littéraires sur Internet retrouvent les caractéristiques de l'oralité (la modernité rejoint l'archaïsme) : chacun lance sa voix, son propos, on se répond, ça marche ou pas mais l'effet est immédiat.


Et juste avant le début du débat au lycée, je m'entretenais quelques minutes avec cette même personne qui me disait avoir plusieurs idées pour expliquer que mon appel à faire des listes des 10 meilleurs ouvrages (ou ouvrages qui nous ont le plus plu, ou...) n'ait pas été un succès... Alors... j'attends de connaître ces raisons ! (Là je place un smiley rigolo qui détend l'atmosphère, ok ?)


Allez, si le coeur vous en dit, vous pouvez ajouter votre opinion...

(l'image)

lundi 2 mai 2011

Rappel, rendez-vous, dialoguer, débattre : Littérature corse et Internet


Si le coeur vous en dit, discutons avec quelques invités blogueurs, le mercredi 4 mai prochain, à 16 h 30, dans l'amphithéâtre du Lycée Giocante de Casabianca, à Bastia... (Cette discussion ouvrira la manifestation littéraire bastiaise, "Histoire(s) en mai", organisée chaque année par Arte Mare).

La question ? : "Dans quelle mesure Internet peut-il servir (ou desservir) la littérature corse ?"

Les invités :
- Françoise Ducret, pour le blog de la librairie Le Point de Rencontre
- Stefanu Cesari, pour le blog Gattivi Ochja
- Ugo Pandolfi, pour le blog Corsicapolar
- Pierre-Laurent Santelli, pour le blog Tarrori è Fantasia

Je ferai un compte rendu des paroles échangées, entre les invités et avec le public.

La discussion pourra commencer ici, se poursuivre ici, repartir ailleurs, etc.

Pour un lien vers les blogs en question, je renvoie (c'est plus rapide pour moi) vers un billet sur le blog Isularama où Xavier Casanova fait la même annonce.

A mercredi !

(l'image)

mardi 5 avril 2011

La Corse et la Poésie

Lu sur le site de Norbert Paganelli (billet du 2011-04-04) un éloge des activités de l'association Entrelignes, dirigée par Jean-François Agostini. Trouvé particulièrement réjouissant ce bref retour sur quelques manifestations poétiques : faire entendre la poésie insulaire (de langue corse ou française), à intervalles réguliers, en tous lieux, face à toutes sortes de publics, dans des contextes variés (musicaux, visuels), c'est absolument magnifique, et vital. On ne peut que souhaiter - avec la mère de Napoléon, qui savait combien tout est fragile en ce bas monde - que "ça doure" !

Personnellement, j'adorerais savoir quels poèmes ont été lus à chaque fois, rien que la liste des poèmes effectivement lus. Mais je conçois que cela ne soit pas forcément facile. Enfin si c'était possible, je trouverais cela précieux : savoir quels textes ont réellement été adressés à un public ces soirs-là à Levie, Porto-Vecchio, Propriano, Bonifacio et Ghisonaccia.

Une dernière remarque, je trouve aussi très juste de féliciter une association qui agit sans subvention publique ; pour moi, cela n'enlève rien à un organisme ou une association qui ferait le même travail avec des subventions (publiques ou privées). L'important est la nature et les effets de l'acte, non ?

Un dernier point en forme d'annonce, pour tous les amoureux de la poésie qui seront à Aix-en-Provence ce samedi 9 avril :
- à 17 h 30
- dans la librairie All Books and Co (rue Cabassol, rue du Conservatoire de musique)
- à l'initiative de l'Association Hongroise de Provence
- et avec le concours de toutes les associations qui travaillent déjà ou non avec la librairie
aura lieu une séance poétique qui prendra prétexte de la traduction du très (trop ?) fameux poème de Verlaine ("Chanson d'automne" ; vous savez "Les-sanglots-longs-Des vi-olons-etc.") dans toutes les langues possibles pour en fait faire se rencontrer des associations et des cultures qui ont naturellement tendance à travailler dans leur sillon respectif et évoquer la poésie en général, les plaisirs de la traduction, etc. ! Génial, non ?

Soyons nombreux !!

Un merci infini à Stefanu Cesari qui a traduit ce poème pour cette occasion et que nous aurons le plaisir de dire et de présenter ce soir-là (le poème, je veux dire, car le poète sera sur ses terres insulaires à ce moment-là !).

AJOUT DU 6 AVRIL : un lien vers une version amusante et jazzy du poème de Verlaine par Léo Ferré...

samedi 11 décembre 2010

Pierre Bacchelli a lu "Genitori" de Stefanu Cesari

Reprenons le fil de billets riches de récits de lecture, c'est bien la raison d'être principale de ce blog...

Reçu hier (mille mercis) le message suivant de Pierre Bacchelli, poète bien connu des visiteurs de ce blog (voir notamment ici, ici ou ici), qui offre ses poèmes sur son propre blog (voir ici : "Poésies d'exil"), et qui tenait à accompagner un de ses derniers écrits de quelques propos. Ils concernent le poète Stefanu Cesari (voir ici son blog : "Gattivi ochja") et son dernier recueil en date, magnifique, intitulé "Genitori". C'est avec joie que nous les accueillons ici :

Bonsoir François,
pourriez-vous relayer un poème en hommage à Stefanu Cesari pour Genitori ?
Ce n'est pas une consécration, une apologétique. Non rien de tout cela ou son contraire.

Simplement une lecture, donnée comme je la sens. Considérez la comme la lecture d'un recueil qui m'a transporté, profondément ému dans l'écrit de notre langue comme dans son autonome traduction.
Cette lecture a bouleversé en moi plus que mon silence, ma "mue-tude", (c'est ce qui explique en partie mon absence, le reste est d'une autre et pourtant même origine). J'ai avalé ces vers, j'ai avalé ma mue. J'y ai laissé ma peau ou/et celle d'un autre.
Qu'importe?
Au fond n'était-ce pas celle de tout "mue-tant", "mue-table", de tous les muants ?
Je pourrais citer énormément de poètes ayant traversé les siècles et traversés par eux. Inutile, cette émotion-là me suffit.
C'est fou la force que je ressens dans ces vers !


“MUE-TUDE”

à Stefanu Cesari

“A casa mai a pisarè, a sa, lacarè l'aghja

à u ventu ,à i parichji, l'idea, u so

spaziu.”

in GENITORI

Du miasme au souffle. Inévitable je me suis tu

blanc et sec comme un prodige.

Incorruptible cible rampante de la visée ; cible

du rire nuptial jusqu'à la barque entisonnée de la mort.

Prodige de la figue.

Nécessité de la châtaigne.

Elégance de l'olive.

Le ciel aux toits pauvres les torrents en haillons de glace.

Des coussins de pierres aux lucarnes lasses où

quelques herbes discrètement vieilles donnent la messe au vent.

Deuil faste et solitude de la vague dans une débauche sublime d'écume.

Sous les dômes de mousse les âmes des bergers poussent des villages disparus.

Oréades compagnes !

Inévitable je me suis tu

confit et dur comme une prophétie inattendue.

Les escargots gelés préparent la soupe aux praires

fossiles.

Les yeux ébouriffés du vent derrière les planches

disjointes les feux des veillées.

Toutes ces rues baveuses encastrées de mémoires

aux jambes cassées de trottoirs convergeant

effilochées dans les tympans du même vent.

Les vieilles et le vieux et la mort auxiliaire

devant l'âtre asthmatique.

La gueuse Io la Seguin bâtarde l'Isis en boule

le Cerbère pensif.

Inévitable je me suis tu

Tu

confiant et raide comme une fatalité rituelle.

Les cloches fendues depuis le dernier glas.

Les chants de Pâques plombés à l'encens.

Les bancs ébréchés de la dernière prière.

L'habitude fissurée des murs de l'église.

Jusque sur la table sous la miette du pain.

Cheminant

le délire morne de la pluie.

La grâce muette du soleil.

Sous le foulard des deuils sous le linge

des baptêmes.

Sous la cendre blême des regards.

Inévitable je me suis tu

Tu.

3 décembre 2010

mardi 13 avril 2010

Créer le désir de littérature corse

Eh bien, tout comme c'est en lisant une présentation un peu spéciale d'un ouvrage de Paul Milleliri ("Les oubliées de l'Empire") sur le site d'Albiana que je contractai l'envie de lire ce livre, c'est en lisant les propos de Marie Limongi-Marchetti sur le site de Musa Nostra

(et notamment cette phrase :

Mais chaque poème est aussi mise au jour d'un sens enfoui : la recherche du secret paternel en vue de sa propre libération car l'écriture de Stefanu Cesari vise à intervenir sur son être, à le libérer. Elle est une sorte de réponse rythmique au titre du recueil emblématique de l'œuvre et dramatiquement éclairé par la mort du père pendant l'adolescence de ce fils unique.

parce que j'aimerais maintenant entrer dans le livre poétique de Cesari en faisant attention à cette "réponse rythmique")

que j'ai maintenant le désir - préparé par la "prescription" de Marcu Biancarelli dans un des commentaires à un précédent billet de ce blog - d'acquérir mon exemplaire de "Genitori" et de prendre le temps de le manipuler, de main "nocturne et journelle".

Je serai peut-être déçu ! Et pourquoi pas ? Et vous ? Car enfin, ce que les avis amicaux préconisent de lire ne commanderont pas en tout notre façon singulière de lire et de ressentir un texte ! Et c'est la singularité des lectures qui - entre autres - nous intéresse ici, ainsi que leur mise en discussion.

En tout cas pour l'instant, à la lecture des trois extraits (bilingues) que l'on peut découvrir sur le site de Musa Nostra (on le rappelle ici : une mine de récits de lecture d'ouvrages corses - ou pas -, des comptes rendus vidéos et écrits des nombreux cafés littéraires, concours d'écriture, voyages culturels organisés par cette association dynamique - même si, seul bémol pour moi mais en même temps chaque organisation fonctionne selon ses règles et habitudes, et c'est très bien comme cela, le débat n'est pas une priorité), le désir de lire le dernier Cesari reste très fort : voir ici (et ici pour voir et entendre l'auteur dire ces textes).

Il est annoncé aux éditions A Fior di Carta pour avril 2010, mais je ne vois rien de tel sur le site de cette maison d'édition et un précédent commentaire sur ce blog semblait plutôt signaler sa publication aux éditions des Presses littéraires (qui n'en parlent pas non plus ! Mais où l'on trouve deux recueils d'un autre poète corse, Jean-François Agostini)... Mystère ?

Un extrait (qui me touche, j'aime bien ce "truc" des phrases commençant par une minuscule, après le point), repris du site Musa Nostra, de la poésie de Cesari :

par cunfidenza ùn ti sunniighju mai. ma socu àbuli un pocu à i to staghjoni. ùmidi.
possu dì che perdu sempri a to traccia.
a dicu, ed hè tuttu ciò chì ferma.

pour confidence : je ne te rêve jamais, mais je connais un peu tes saisons, humides.
je peux dire que je perds toujours ta trace.
je le dis. et c’est tout ce qui reste.

mardi 10 novembre 2009

Sur les autres sites... ronde infinie de la littérature corse

La littérature corse, l'écriture en langue corse, on en discute, on la montre, sur les autres sites internet que vous connaissez bien maintenant : donc voici un billet pour aller voir ailleurs :

- sur Terres de Femmes, d'Angèle Paoli : outre ses propres poèmes, "Carnac", le poème ajaccien du Breton Guillevic ! (Traduit par F.M. Durazzo)

- sur Invistita, de Norbert Paganelli : les auteurs, si différents, Marcel Tijeras, Marcu Biancarelli, Paul Arrighi, Jean-François Agostini (qui raconte la rencontre d'une Lada et d'une corne de vache)

- sur Gattivi Ochja, de Stefanu Cesari : la continuation de ce travail de passages dans les langues de la poésie, avec Christian Bobin, Tomàs Segovia, Pascal Quignard, entre autres

- sur Musa Nostra : les premiers comptes rendus du café littéraire de Carchetu, chez Jean-Claude Rogliano ; avec, pour l'instant, les ouvrages de Marie-Hélène Ferrari, Roccu Multedo, Jean-Louis Moracchini (et un arrêt sur la nouvelle "Un cortège dans la brume")

et je dois en oublier !

dimanche 30 août 2009

Un récit de lecture : M.-H. Ferrari et Stefanu Cesari

Vous le savez, ce blog voudrait être un des lieux qui recueillent les témoignages de lectures réelles de livres corses, afin de donner à voir les façons singulières de lire et de susciter d'autres lectures et discussions.

Ce soir, ce plaisir nous est accordé par Marie-Hélène Ferrari (auteur par ailleurs, et ici lectrice) lisant le recueil de poésie de Stefanu Cesari, "Forme animale / A lingua lla Bestia" (aux éditions A Fior di Carta). Merci.

[Ajout du 31 août 2009 : le message qui suit m'a été envoyé par MHFerrari sur ma messagerie personnelle : f.renucci@free.fr, avec le désir de le voir devenir un billet sur ce blog, je la remercie, et j'engage toutes celles et tous ceux qui voudraient faire de même à ne pas hésiter ! Ce sera avec une grande joie pour moi, et certainement pour d'autres.]

Un rispondini più i paroli a chjama

Di a ciorma

Ghjustu un’acqua pien’a tarra

Chi pena

A righjunggja d’altri foci aparti

E u mari (…)

U linguaghju

Ansiighja

Buddaru di lena

A lingua lla bestia

Stefanu Cesari

J’ai ce recueil depuis un bout de temps déjà, il est toujours à côté de moi dans mon bureau, car non seulement les textes sont magnifiques, mais pastichant mal l’auteur je dirais que mi vuriu sfà ‘ssa prisenza, n’est pas possible. Les mots y sont retenus, pleins de pudeur et de violence, un univers qui parle, et qui est celui que nous avons chacun en nous.

J’aime beaucoup la poésie de Stefanu, qui je pense, mérite une plus large publicité et dont je rappelle qu’il a été préselectionné par le Jury de Ouessant l’année dernière, avec raison.

Je ne fais jamais de publicité, mais compte tenu de la modestie de sa diffusion, si ce livre vous plait, il est disponible sur le site de A fior di carta.

J’espère qu’il y en aura d’autres.

Signalons enfin que l'on peut visiter le très beau et très riche blog de Stefanu Cesari : Gattivi Ochja.

Lire ou relire le billet qui lui était consacré sur "Pour une littérature corse", avec une discussion intéressante dans les commentaires : ici.

Et dire que "Forme animale/A lingua lla Bestia" a reçu le Premiu di i lettori di Corsica en 2009 dans la catégorie des oeuvres en langue corse (Yasmina Khadra l'avait reçu pour la catégorie des ouvrages en langue française pour "Ce que le jour doit à la nuit").

lundi 15 juin 2009

u ghjacaru neru

Lisant ce soir le recueil de poèmes "Forme animale" de Stefanu Cesari, je me prends à relire, et à relire encore trois des poèmes de la première partie, celle justement intitulée "Forme animale" (la seconde s'intitule "U carattaru di l'acqua").

Ce billet ne sera pas une analyse en bonne et due forme du recueil (y a-t-il eu d'ailleurs des recensions de celui-ci, des articles critiques - dans la presse ou dans les revues littéraires comme Avali, Bonanova ou A Pian'd'Avretu - , des échos de lectures sur des sites, des blogs ou des forums ? Je suis preneur.)

C'est un écho numérique après une première lecture rapide, parce que ces trois poèmes ont accroché mon oeil : arrivé au bout du dernier mot, il revient avec plaisir au premier (comme dans "Helter Skelter" des Beatles)... J'y reviendrai dans l'espace des commentaires (vous aussi peut-être, avec un regard différent sûrement ?)

(Pour une évocation de la poésie corse contemporaine, on peut voir, outre l'anthologie de Durazzo, la présentation de Paul-Michel Filippi sur le site de Transcript, l'article de Fusina dans le Mémorial des Corses, les propos de Nurbertu Paganelli, interrogé par André Chenet, sur son blog "Danger Poésie".)

Voici d'abord la version corse, originelle, et la version française (par l'auteur), originale.

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Ghjacaru neru

Trà no ci hè un ghjacaru neru
ci bastani dui o trè paroli di miseria :
parlemu
Ci hè l'ochji
castulenti
di l'animali
tra no
u puntià di a so fami
ci teni in corpu com'è u disiriu

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Entra in panni di a Bestia
runzà a lingua 'lla Bestia
licà a tarra è cunnoscia u silenziu
à u pilamu
Calpistà in u sangu
una furesta carnali
sciuma à i labbra
è invaddulà si in l'ochji di l'acqua
par apra
a pantaniccia

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Ti scrivaraghju in faccia tanti paroli vani
chì 'n u sguardu di l'altri parlarani
una fabeta di lingua
à fior' di visu una bucia calcosa
o micca, a saparè tu
calchì dulori ghjustu
capaci à di
u guasgi tuttu

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J'écrirai sur ton visage des mots qui ne servent à rien
tu ne parleras dans le regard des autres
qu'une langue incertaine
aux mensonges forcés
à même la peau

l'inutile douleur du tatouage
pour tout dire

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Entrer dans la peau de la Bête
gronder dans la langue de la Bête
lécher la terre connaître
le silence
au pelage
piétiner dans le sang
notre forêt liée écume aux lèvres
se vautrer

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Chien noir

Un chien noir entre nous
quelques mots de misère suffisent :
nous parlons
il y a l'oeil
étincelle
de l'animal
entre nous
l'intermittence de sa faim
lieu et corps du désir