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dimanche 24 février 2013

rdv "amour" ("La Montagne" de Jean-Noël Pancrazi, deuxième billet)

Titre de billet mystérieux pour une proposition de lecture qui demande tact et modestie.

En avril 2012 (mon dieu, bientôt un an !! comment est-ce possible ?), j'ai publié ici un premier écho de ma lecture d'un ouvrage que je trouve toujours magnifique, "La Montagne" de Jean-Noël Pancrazi. Voir ici le billet en question.

En septembre 2012, à Ajaccio, j'ai eu le plaisir de rencontrer l'auteur (invité du festival Racines de ciel) et de lui soumettre ma compréhension d'une des phrases de son récit autobiographique, hypothèse dont je n'avais pas parlé dans le billet d'avril, notamment parce qu'elle peut être regardée comme troublante, voire scandaleuse. Or l'auteur a confirmé que j'avais bien compris son texte. Notre discussion fut des plus agréables, j'en garde un souvenir précis et fécond. Je veux donc d'abord remercier Jean-Noël Pancrazi, qui me permet d'évoquer ici ce passage troublant, mais visiblement important, de son récit.

Je rappelle d'abord que "La montagne" est un récit autobiographique court : moins de 90 pages dans la collection blanche de Gallimard (dans un petit format). Il est divisé en deux parties sensiblement équivalentes, première partie des pages 9 à 51 (43 pages), deuxième partie des pages 53 à 91 (39 pages). Le découpage ne s'effectue que par un blanc important (une page entière). Chacune des parties est elle-même divisée en paragraphes souvent assez longs, séparés les uns des autres par trois ou quatre lignes blanches. Cette division est donc aussi discrète qu'évidente (pas de numéros, pas de titres, etc.). Et je remarque aujourd'hui que chaque partie est constituée de 12 paragraphes. 12 + 12 = 24. Comme les 24 chants de l'Odyssée - que je suis en train de relire, ce qui explique que je fasse tout de suite le rapprochement. Rapprochement certainement incongru mais que je maintiens, à la relecture de l'ouvrage.

L'Odyssée raconte le retour d'un roi dans son royaume, un homme chéri des Dieux (d'Athéna surtout), un homme que tout le monde (ou presque) attend avec ferveur, un homme qui - malgré ses souffrances, et parmi celles-ci, notamment, il y aura le fait de perdre tous ses compagnons (marins et guerriers comme lui) - reviendra enfin chez lui, récupérera sa place, abandonnée vingt ans plus tôt... Les 12 premiers chants racontent comment Ulysse et Télémaque effectuent des voyages parallèles hors d'Ithaque et finissent par se retrouver. Les 12 suivants se déroulent à Ithaque et racontent par quelles ruses Ulysse redevient le roi, le mari, le père et le fils que chacun attendait.

La Montagne raconte les retrouvailles impossibles, sinon littérairement (grâce au texte), entre un très jeune garçon de huit ou neuf ans et ses "camarades" de classe, égorgés pendant la guerre d'Algérie, après leur départ un après-midi de juin, dans une camionnette, vers une montagne normalement interdite, où, dit-on, se trouvait de merveilleux scarabées. Les 12 premiers "chants" se déroulent en Algérie depuis cet après-midi d'horreur jusqu'à la fuite hors du pays en guerre. Les 12 suivants évoquent d'autres voyages, d'autres régions où vécut le narrateur, plus vieux, et offrent des variations autour du souvenir impossible puis de la réconciliation fantasmée avec les "camarades" perdus.

C'est donc une Odyssée à l'envers : le lieu natal dans la première partie (avec un événement horrible au centre), les voyages dans la seconde partie. Je trouve intéressant de lire ce texte comme une épopée, un voyage incroyable, parsemé de beautés merveilleuses et d'horreurs, où "Ithaque", le but du voyage, est partout et nulle part, irrémédiablement perdue et perpétuellement retrouvée. Ulysse, je le rappelle, va notamment subir, chez lui, dans sa propre maison des humiliations insupportables (sans pouvoir y répondre, puisqu'il doit les endurer en vue de préparer sa vengeance, qui sera elle-même implacable et horrible). Dans La Montagne, pas de vengeance, pas d'esprit de vengeance, mais un certain sentiment de responsabilité et de culpabilité. Et là je ne suis pas d'accord avec Philippe Martinetti lorsqu'il interroge Jean-Noël Pancrazi dans un des numéros de Sera Inseme et qu'il indique n'avoir pas trouvé de sentiment de culpabilité dans cet ouvrage. Il me semble au contraire que les premières pages (le premier paragraphe, le premier "chant") sont une mise en scène de l'origine de la culpabilité, qui s'associe à une prise de conscience de ce qu'est le monde et l'humanité, dans leur vérité.

Je transcris ici un extrait du dialogue très intéressant entre Philippe Martinetti et Jean-Noël Pancrazi :

-->
PM : Votre écriture n'est pas portée par ce sentiment de culpabilité...



JNP : Le temps adoucit les choses, emmène les sentiments ; amène une sorte de justesse ou de justice. La culpabilité elle est là, même si elle est inconsciente. Ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas monté dans cette camionnette. Il m’a fallu du temps pour le comprendre. Comme si je vivais dans cette faute malgré moi.

(...)



PM : Pourquoi j’évoque le point-virgule, car il sépare ce qui oppresse et opprime et instaure une distance avec cela.



JNP : Au fond à la fois  moi je suis resté enfant et je n’ai jamais été enfant. Au fond je n’ai pas changé depuis l’âge de sept ans. Au fond quand j’avais sept ans, j’étais presque plus adulte qu’aujourd’hui. Il me semblait voir tout et comprendre tout.

C’est le caractère même de l’écrivain, un être poreux, perméable. En même temps, il faut une certaine distance pour ne pas se laisser submerger. L’écriture, c'est cet équilibre entre les deux.

La transcription des propos n'est pas un verbatim, mais presque. L'auteur indique donc lui-même qu'une "culpabilité inconsciente" a bien occupé sa vie, il parle d'une "faute". Il propose aussi une magnifique contradiction pour définir son être au monde : "je suis resté enfant et je n'ai jamais été enfant". Depuis l'âge de sept ans, il est cet être qui sait. La question est donc : quel est l'objet de ce savoir ?

C'est le moment de lire le premier "chant" de ce récit, que je transcris ici dans son intégralité (98 lignes, comme 98 vers, je respecte ici le nombre de mots par ligne/vers) :

C'était une après-midi calme de juin - on
se serait cru en temps de paix, les attentats
avaient cessé depuis quelque temps, on ne
parlait plus que d'"incidents" ici ou là, on
se méfiait moins, on repartait se promener
hors de la ville ; mes camarades étaient
montés devant moi dans la camionnette de
la minoterie ; le frère du chauffeur habituel,
profitant du désert de la cour de l'usine à
deux heures, du repos des ouvriers, de l'ab-
sence des contremaîtres, leur proposait de
faire un tour, là-bas, dans la montagne qui
nous était pourtant interdite, là où il y avait,
croyaient-ils, des ravins pleins de scarabées
et de trésors enfouis de guerriers ; ils étaient
si heureux en s'asseyant ensemble sur la 
plate-forme, n'osaient pas trop rire de peur
qu'on ne s'aperçoive de leur départ secret,
se moquaient presque de moi, qui avais 
préféré rester - ils se disaient que j'étais
un rêveur plutôt qu'un casse-cou - pour
attendre l'employé de la minoterie qui
viendrait peut-être me rejoindre, comme
d'autres après-midi, au fond de l'entrepôt
des grains. Il n'était pas venu ; je n'avais pas
bougé dans la seule rumeur des courroies
des salles de machines. C'était le soir ; dehors
il y avait un calme curieux, un mouvement
étrange au bord de la route, des hommes,
des femmes se rejoignaient, se touchaient,
croisaient les bras ; les enfants n'étaient pas
revenus de leur excursion ; une jeep, puis
toute une patrouille militaire étaient parties
les rechercher ; il y avait parfois des excla-
mations de peur, puis tout retombait - tout
était si tranquille depuis des semaines ; des
lumières naissaient un peu partout dans la 
montagne, c'était presque comme un soir de
fête ; on aurait dit, alors qu'ils se mettaient
à marcher à leur rencontre, un peu en 
désordre, comme rendus ivres par l'anxiété,
le vertige d'espérance, la raison régulière
qu'ils se donnaient les uns aux autres de ne
pas s'affoler et qu'ils reprenaient comme le
couplet d'une chanson qui variait un peu
à chaque nouveau sentier, à chaque croi-
sement, un cortège égaré de fin de mariage
qui essayait de retrouver son chemin en 
pleine campagne ; plus rien ne passait sur la
route, on approchait de l'heure du couvre-
feu ; des balles auraient éclaté un peu partout
dans les blés, ils n'auraient pas cherché à s'en
écarter ; ils ne ralentissaient vraiment qu'au
grand virage de la route de Constantine ;
des phares venaient de très loin - c'était
peut-être la camionnette ; mais ils étaient
trop forts, trop blancs : c'était ceux de la
patrouille militaire ; un soldat en descendait,
blême, n'arrivait pas vraiment à marcher ; il
annonçait quelque chose que je ne voulais
pas entendre - avec ce mot d'"égorgés" à
demi réel, qui ne pouvait pas être pour eux ;
quelqu'un me recouvrait les yeux quand 
passait le Dodge avec ses bâches nouées
pour qu'on ne puisse rien distinguer ; ils se 
serraient les uns contre les autres, non pas
de peine encore, mais d'effroi, se mettaient
à osciller comme des blés abîmés ; puis on 
les portait presque comme des lots neutres,
des paquets de chagrin, jusqu'aux voitures
qui les ramenaient au village. Il y avait, plus
tard, des petits groupes rassemblés près des
maisons, où il y avait un peu de lumière
- muets, soudés par les frissons, comme s'ils
attendaient la réplique d'un tremblement de
terre ; et puis, peu à peu, s'élevait d'un balcon
le cri d'un homme, d'un père, ce "mon
Dieu", d'abord presque doux, emporté par
les larmes, puis de plus en plus concentré,
dur, précis, acéré, métallique, comme s'il
voulait atteindre, poignarder à son tour ce
Dieu en question qui, sans rien dire, avait 
regardé, en plein jour, des hommes tuer
des enfants dans la montagne ; personne ne
me voyait dans l'ombre, ne venait me ques-
tionner pour savoir ce qui s'était réellement
passé, puisque j'étais le dernier témoin
- tous trop désemparés, assommés pour
commencer même à enquêter ; et pourtant
ils continuaient à me regarder de loin, du
haut de la montagne vide et sombre avec les
petits scarabées bruns et dorés qui brillaient
dans leurs mains, mes petits camarades, en
me demandant pourquoi je n'étais pas parti
avec eux, pourquoi on les conduisait si haut
dans la montagne, pourquoi je restais en bas
sans donner l'alerte.

À réécrire ce "chant" ici, je ressens encore mieux la beauté, la poésie forte et dramatique de cette histoire, de ces scènes. Donc : "savoir ce qui s'était réellement passé"... La vérité serait la suivante : l'enfant "rêveur" n'a pas donné l'alerte, durant toute une après-midi calme de juin, car il était au fond de l'entrepôt aux grains, où il attendait l'employé de la minoterie. "rdv "amour", ai-je alors écrit dans la marge de mon exemplaire (et repris dans le titre de ce billet), et l'auteur me confirma bien que l'enfant attendait un jeune homme et que c'était bien un rendez-vous d'amour. Voilà où pourrait intervenir le trouble : d'innocentes après-midis d'amour (homosexuel, impliquant un enfant). J'ajoute que plus jamais dans le livre il ne sera question de ce sujet. Il est placé ici, bien en évidence, comme la lettre volée, afin que chacun puisse le voir, sans le voir.

Voilà comment je comprends cette étrange mise en scène, discrètement évidente : cet "amour", ou cette expérience amoureuse, est vécue absolument normalement ; mais c'est le temps du désir - qui est aussi l'expérience d'une conscience de soi, de l'autre, et du monde - qui se voit ici frappé de culpabilité. Ce temps caché et silencieux du désir et de la conscience a peut-être joué un rôle dans la disparition des "camarades", les casses-cous inconscients, qui depuis la "montagne" (depuis le lieu et le moment de leur mort atroce) regardent le "rêveur", occupé de son désir donc, et lui demandent "pourquoi"... Et dans plusieurs livres de Jean-Noël Pancrazi nous retrouvons cette mise en scène d'un être à la conscience douloureuse, offrant son amour, craignant l'irréparable de l'abandon, cherchant puis fuyant une solitude tour à tour atroce et nécessaire, puis recommençant encore (voir Montecristi). J'insiste : l'écriture du texte ne disparaît pas derrière les réalités ainsi évoquées, elle seule permet ainsi, dans cette forme (ce "chant" premier de 98 lignes/vers) de mettre en scène un complexe inextricable (que l'oral déformerait à coup sûr) de culpabilité et de compassion, de mort et de naissance, de mutisme et d'expression, de remords et de pardon.

Ainsi, le dernier "chant", le 24ème est une variation (un voyage au Maroc, et je vous laisse trouver toutes les reprises de mots, tous les échos - un peu comme entre les deux récits entrecroisés de W, ou le souvenir d'enfance de Georges Perec) du premier chant, la spirale de l'écriture est ascendante, partie de l'enfer pour se diriger vers un possible "paradis", que seul le texte abrite comme un secret. Je cite ici la fin du livre (les 80 lignes/vers du dernier "chant"), pour ceux qui veulent lire l'ouvrage de Jean-Noël Pancrazi, il est temps de quitter ce blog pour aller vers l'oeuvre (et vers votre propre lecture) :

J'avais moins de forces maintenant ; je ne
pouvais pas aller, voyager aussi loin dans le
monde, juste traverser de temps en temps, en
sens inverse, la Méditerranée pour retrouver
le grand soleil. J'aimais rester - épuisé, sans
vrai désir de rencontre - sous le kiosque de
la gare routière de M., au toit de fer comme
tordu, cassé, ployé par les récentes tempêtes
de sable, dans l'odeur de poussière, de roses,
de valises et de corps endormis, de petit
fennec qui passait, couleur de route et de
dunes, avant qu'il ne disparaisse dans la nuit
de l'immense mûrier, à écouter les appels
des rabatteurs des compagnies du Maroc ; je
laissais passer les villes, les heures, les desti-
nations. Et puis, un jour - il y avait une telle 
chaleur, un tel silence dans toute la ville,
comme une après-midi de ramadan -, je me
levais sans raison, traversais le hall, montais
dans le premier autobus qui partait vers le
sud ; on roulait longtemps dans la plaine
brune et verte ; puis c'était la montagne,
de plus en plus dure, sèche, nue, presque
dangereuse, avec ses pentes de cailloux
noirs, ses virages et ses abîmes ; le coeur me
faisait mal, j'étais asphyxié, comme s'il y
avait du monde autour, beaucoup de colis
et de valises, aucune place pour respirer,
alors que l'autocar était presque vide, que
personne n'était monté depuis le départ ;
il allait si lentement, mais c'était à cause
de la camionnette qui roulait devant, avec
six enfants assis sur la plate-forme, qui me 
regardaient en faisant maintenant des signes
en riant ; il y avait quelque chose qui brillait
dans leurs mains ; c'était de petits scarabées
qu'ils avaient ramassés dans les chemins
de l'Atlas ; est-ce que j'en voulais un ? Il me
porterait chance jusqu'au bout du voyage ;
le plus grand, le plus malicieux m'invitait
de loin à monter avec eux, ça irait plus vite
que ce vieil autobus dont ils se moquaient ; je
ne pouvais, bien sûr, pas les rejoindre, mais
ce n'était pas grave, une autre après-midi
peut-être ; ils se regroupaient davantage,
mettaient des visages les uns contre les autres,
comme pour une photo que je pourrais
prendre juste avant d'atteindre le col ;
alors seulement, après tant d'années, je me
souvenais de leurs noms, de leur place sur la 
photo de l'école, de la manière de chacun
de prendre les osselets, et que c'était eux
qui m'avaient dit, avant de partir - oui, ils
comptaient sur moi -, de rester en bas pour
les protéger, raconter, inventer, si on me le
demandait, qu'ils n'étaient pas loin, derrière
la gare ou au milieu des blés ; il n'y avait pas
de raison que je pleure, ils m'avaient, bien
sûr, tout pardonné depuis longtemps ; un
grand calme arrivait, je ne les voyais plus,
la camionnette tournait sur le côté comme
s'ils étaient sauvés ; j'étais plus haut qu'eux,
maintenant, dans la montagne ; on allait vers
le désert ; il y avait, là où les dunes commen-
çaient, quelques tentes où semblaient
dormir ceux que j'avais aimés et qui avaient
disparu ces dernières années ; on n'était pas
loin de l'Algérie à partir d'ici ; il n'y avait
pas de limites, sauf dans les cadastres qui
servaient à se battre les uns contre les autres,
à recommencer les guerres ; le soleil était
trop fort pour que je reste dehors au milieu
des dunes et des pierres qui brillaient ; il était
temps que je m'étende à leurs côtés, que je
ferme les yeux, avec juste la sensation d'un 
tout petit scarabée que quelqu'un dépo-
serait, sans rien dire, entre mes doigts, ou
qui viendrait, tout seul, se blottir, se cacher
dans ma main ; il y en avait tellement dans la
montagne en été.


dimanche 3 juin 2012

Ce qu'on lit, ce qu'on retient... Des textes de François Farellacci

J'avais oublié que j'avais lu ces textes début 2011, dans le numéro 8 de la revue Fora ! (j'espère vraiment que vous connaissez tous cette revue, d'une richesse incroyable, qui accueille tant de points de vue extrêmement intéressants sur la Corse contemporaine, en jouant des détours, des chemins de traverse, et de tous les moyens artistiques ! Abonnez-vous ! C'est par ici...)...

Oui, j'avais oublié que j'avais lu ces textes ainsi imprimés entre les pages 80 à 83. Sous le titre "Chantier". Dans la rubrique intitulée, "lascia corre" qui donne "carte-blanche à des créateurs".

Le créateur c'est donc François Farellacci, jeune cinéaste corse, très lié à l'Italie. Voir ici son site : françois farellacci.com.

Il fait notamment partie du groupe d'artistes de cinéma nommé "Stanley White" (du nom du personnage de "L'Année du Dragon" (1985) de Michael Cimino ; encore un film que j'ai raté ; pour l'instant.) En espérant que ce regroupement sera utile pour mettre en évidence le travail de ces très talentueux artistes (je n'ai vu que les travaux filmiques de Thierry de Peretti, personnellement).

François Farellacci prépare un long métrage de fiction qu'il intitule "L'île des morts". Je ne dois pas être le seul à attendre cela avec grande curiosité et grand intérêt. (Voir ici la page Facebook du film en cours d'élaboration).

Or, ces fameux textes lus dans la revue Fora ! sont aussi présents sur cette page Facebook, sous le titre "Repérages dans un un sud idéal".

Et c'est sur cette page que je les ai "retrouvés", il y a quelques jours, après les avoir oubliés. (Un peu comme Ménélas qui, ne retrouvant pas le chemin de sa maison et prenant conseil auprès du devin Protée, se voit signifier qu'il avait oublié... l'essentiel ; je vous laisse retrouver cet essentiel en reprenant l'Odyssée (chant 4, page (57) dans cette version numérique de la traduction de Leconte de Lisle)...

Je les ai lus, à nouveau donc, et j'ai été vivement ému, vivement frappé : j'avais l'impression - sur cet écran connecté - que j'assistais à l'éclosion d'une parole qui arrivait - au moins à mes yeux - à saisir une des "formes de vie" actuelles dans l'île (comme le font Marceddu Jureczek avec "Caotidianu" et Noël Casale dans quelques billets de son blog sur Mediapart ; où il apparaît que nombreux - on peut ajouter d'autres noms - sont les artistes qui se coltinent la réalité contemporaine de la Corse, en tant qu'artistes). Une réalité, c'est-à-dire quelque chose avec toute son épaisseur, quotidienne, parfois obscure, saisie tout autant par le corps et tous ses sens que par un effort de conscience, tendre et sans illusion (parodiant le style sociologique). C'est pour ces raisons que je relis maintenant à nouveau ces pages et que je les place, avec l'accord de l'auteur (merci infiniment), dans ce billet.

Peut-être (forcément) que quelques réactions et remarques de votre part naîtront à la lecture de ces textes ? Parlons-en.


"Repérages dans un sud idéal - 1"

Je viens du Sud, au bord de la Méditerranée. Le village dans lequel j’ai vécu vingt ans est une langue de goudron qui s’étend entre la mer et des collines raides et sauvages. Plus qu’un véritable village c’est une succession de champs abandonnés par l’économie pastorale que les années 70 et 80 ont transformé d’abord en terrains vagues, puis en chantiers.

L’état de chantier est l’aboutissement de l’écosystème méditerranéen. Tous les espaces naturels du Sud, mêmes les plus sauvages et inaccessibles, ont pour destin le passage par l’état de chantier. Cet état de transition a la propriété surprenante de devenir définitif. Le ver par exemple devient chrysalide puis papillon, prospère, connaît l’amour, la solitude, et avant de mourir se reproduit donnant vie à un nouveau cycle. Le chantier, lui, reste comme suspendu dans son élan et ne s’achève jamais. Les villas de nos lotissements prolifèrent comme les cellules d’un corps en expansion, en se divisant. Sur des parcelles dont la verticalité semble un défi lancé aux maçons une villa en crache une autre presque identique. On construit en hâte avec ces parpaings qui ont été conçus pour colmater les cicatrices architecturales de la France après la Seconde Guerre mondiale. La mer, le soleil et le vent consument rapidement les crépis rosâtres ou beige si bien qu’aujourd’hui il faut déjà réparer ce qui était neuf il y a seulement quelques années. On colmate, on agrandit, on refait la façade pour accueillir une nouvelle boutique qui essayera de faire oublier le précédent dépôt de bilan pour cause de mauvaise saison ou autres calamités. On refait le toit de la discothèque incendiée et les villas se munissent de protubérances annexes construites le week-end pour chaque enfant de la famille en âge de se marier.

Notre architecture emprunte généralement un style pseudo-provençal qui même après avoir réussi à conquérir ces dernières décennies une large part du territoire continue à sonner comme quelque chose de faux et de fragile. Les autochtones, c’est-à-dire nous le peuple du lotissement, se retrouvent à habiter un espace construit sur mesure et familier qui pourtant génère un sentiment continu d’étrangeté, comme un bruit de fond.

Pour lever tous ces murs les anciens chômeurs, paysans, flics et bergers s’improvisent entrepreneurs. Ici tout le monde sait poser une brique sur l’autre. Parce qu’il faut reconnaître une chose, c’est qu’ici nous avons un sens pratique qui semble avoir disparu dans les métropoles continentales. Et comme on n’a pas encore appris à avoir peur de la vie et à gérer ses doutes, quand il faut s’y mettre on s’y met, on pose les briques. La plupart du temps on fait tout seul en famille, doucement. Pour ceux qui ont besoin d’un coup de main il suffit de piocher dans les muscles bon marché qui arrivent dans les conteneurs. Mon parrain trouve souvent des ouvriers allongés sur les patates en provenance du Maroc. Un peu de Kurdes, quelques Africains, et surtout des Arabes. Je ne saurais pas dire à quoi ils s’attendent en arrivant ici, toujours est-il que puisque nous sommes un peu Arabes nous-mêmes beaucoup finissent par s’installer.
 "Repérages dans un sud idéal - 2"

Derrière la pizzeria familiale, caché dans le maquis, un mini bidon-ville de parpaings et roulottes abrite cuisiniers et plongeurs : Ali, Mustafa, Hassan. Hassan mange le sanglier. Les roulottes sont à l’ombre de la maison en pierres sèches, sous le vent, froides. Il y a quatre ans la bâche en plastique-véranda de la baraque d’Ali a pris feu. C’est la faute au poêle à pétrole et les chênes-liège ont failli cramer pour de bon, mais tout le monde s’y est mis, Arabes ou pas, et les arbres sont encore là. Le feu a léché la jambe d’Ali depuis la cheville, là ou le tendon se courbe et s’affine, jusqu’au mou de la cuisse, juste sous la bite. Il m’a fait voir sa cicatrice, on dirait du plastique ou de la cire fondue. Le chemin qui part des roulottes, conduit tout droit à la porte de service du restaurant. La marge de manoeuvre des trois Arabes c’est : la roulotte-la plonge, la plonge-la roulotte, deux fois par jour. Mets-y une voiture au milieu et à peu de choses près c’est la marge de manoeuvre de tout le monde ici. Parce qu’ici on bosse. Ici on a la réputation d’être des branleurs, et je sais qu’il y en a, mais la plupart des gens bossent, dur même, sur les chantiers ou dans les restaurants, tous ensemble, Arabes ou pas.

D’ailleurs ici il n’y a pas que des restaurants et des chantiers, il y a les boîtes aussi. Elles changent souvent de nom, parfois elles sautent, mais leur nombre est constant depuis les années soixante-dix. Il y en a sept, pour mille habitants, sur quelques kilomètres. Je les connais toutes, j’ai commencé à me jeter les tequilas paf quand j’avais treize ans. Pour les ados sortir en boîte reste une activité étonnement sûre ici. Ça tient du paradoxe, j’ai vu mon premier cadavre à la sortie du collège en sixième, il s’était pris une rafale, pourtant ici à quatorze ans tu peux sortir boire des coups jusqu’à la nausée sans prendre trop de risques. Les videurs des établissements de la commune connaissent tous nos parents ce qui nous a garanti de pouvoir nous enfiler des téquilas pas sans ennuis pendant toute notre adolescence.

En grandissant c’est différent, l’aura protectrice de l’enfance tombe, et de toute façon on ne danse plus, on boit et on regarde le femmes et les touristes qui gigotent. Il y a ceux qui se marient, ceux qui fréquentent les bars du front de mer, et ceux qui vont au piano-bar. Le piano c’est le bordel, mais personne ne l’appelle par son nom, bordel. Ici tout le monde a passé une soirée avec une hôtesse, et tout le monde connaît au moins un mac, un proxénète. Même moi. Je sais même qu’en ce moment chez l’autre il y a des chinoises, il dit «qu’elles ont les poils tous lisses et que c’est dégueulasse». Il sort sa vanne débile au comptoir et personne ne se casse. Ici ça paraît normal. On se marie avant vingt-cinq ans à l’église, puis les hommes vont au bordel. Tout le monde, même les immigrés, c’est eux qui vont avec les Chinoises, nous on va avec les filles d’Europe de l’Est ou les Arabes.

Un jour mon père en rentrant de la pizzeria a conduit une jeune prostituée, une Européenne, à l’hôpital. C’est elle qui le lui a demandé. En se voyant toutes les nuits sur le parking du centre commercial, à la fin du service vers deux heures du mat, ils ont pris l’habitude de se dire bonne nuit, probablement pour se rassurer mutuellement, elle de faire le tapin, lui de prendre la route avec la caisse dans la poche. Ce jour-là elle devait se faire avorter, elle avait rendez-vous, mais l’hôpital c’est loin, quinze kilomètres et des années-lumière de peur. Alors il l’a déposée. Après on l’a plus revue. La prostitution c’est la phase un de la modernisation du banditisme post-pastoral devenu maintenant criminalité. La prostitution est arrivée avant les armes, avant la drogue. Ma génération n’a pas eu le temps de connaître l’héroïne, pas vraiment la coco, juste quelques extras et beaucoup d’alcool. Maintenant c’est différent. A l’époque le lotissement ça ressemblait déjà à la ville mais c’était encore la campagne. Maintenant ça ressemble un peu plus à la ville, il y a quelques immeubles, on dit résidences, qui grimpent sur la colline, l’équivalent des HLM parisiens. Ils se sont construits dans les années quatre-vingt quand les gens ont commencé à arriver de partout, des villages pour fuir la misère affective, du continent pour profiter de la mer et du soleil en croyant qu’ici c’est la Californie. Je ne sais pas comment c’est la Californie et sincèrement ça ne m’intéresse pas. Ici c’est beau, mais ce n’est pas la Californie.
"Repérages dans un sud idéal - 3"

Derrière les immeubles passe la rocade, la synapse qui relie tous les lotissements, ceux qui existent déjà et ceux qui existeront peut-être, une sorte de mini-périphérique qui est le décor d’innombrables trafics. On peut y rouler vite et les flics ne la fréquentent pas trop. Nous on la prenait déjà à seize ans, pour éviter les contrôles, quand on conduisait bourrés sans permis en rentrant de téquila-paf et qu’elle n’était qu’un lacet de terre. Aujourd’hui elle est goudronnée et large mais les forces de l’ordre s’obstinent à placer les barrages filtrants en bord de mer, comme la dernière fois lorsqu’ils notaient les noms de chaque passager de chaque véhicule sur un registre. «Ils doivent chercher quelqu’un» on s’est dit, quelqu’un qui a dû rester chez lui ou passer par la rocade. Juste derrière la rocade il n’y a rien. 
En quinze mètres, la largeur de la chaussée, on passe des lotissements à rien, le maquis vert et sec, parce que pour nous le maquis c’est pas la nature, c’est rien, même si depuis quelques années les hangars, puis les résidences aux airs de banlieue, ont commencé à apparaître de l’autre côté de la route après chaque saison estivale, comme oubliés par la marée descendante. Il y a pas mal de gens qui échouent ici au mois de septembre. Ils viennent de la terre ferme en début de saison pleins d’espoirs et d’illusions de vies nouvelles, et lorsque les vagues de touristes nous quittent ils se retrouvent seuls avec la fatigue des heures sup du mois d’août et les tristesses d’avant l’été. Ils doivent se dire qu’ici c’est un peu ailleurs tout en étant pas très loin, alors ils se trouvent une place dans une maison en colline, ou dans un immeuble à l’entrée de la ville. 
Beaucoup conservent sur leur corps une spontanéité différente de la nôtre, si bien que quelques années plus tard, lorsqu’ils me payent un coup depuis le comptoir derrière lequel je les vois tous les jours, malgré une certaine familiarité ils dégagent quelque chose d’étranger. 
Dans mon village il y avait une famille de blonds, tous minces dont la pâleur m’a toujours frappé tant elle se démarquait du reste de la population autochtone ou acquise. Leur fille, grande et secrète était coiffée comme France Gall. Abandonnés par une marée descendante après avoir pris nos rivages pour ceux de la Californie ils ont reçu le titre exclusif de cas sociaux. Pendant longtemps les seuls cas sociaux de la commune, car les seuls à reconnaître leur propre précarité. En tous cas Tata Marie les appelait «les cassos», terme aux sens multiples, lorsqu’ils descendaient au centre commercial. Elle les appelle toujours les cassos aujourd’hui lorsqu’elle demande des nouvelles de leur fille aînée qu’elle n’a plus vue depuis qu’elle est immobilisée par son appareil respiratoire. 
Sans s’en rendre compte on est un peu tous devenus des cassos ici pendant qu’on était occupés à construire des villas en faux style provençal et à payer les traites du 4x4. Je me dis que le 4x4 est le côté face du côté pile qui est la précarité gangrenante pendant que j’observe le fils de Marie essayer de dégager son Peugeot 4007 HDI aux faux airs Cayenne. Le Cayenne c’est le 4x4 du riche, le Peugeot 4007 HDI c’est le Cayenne du pauvre. Le véhicule émet des bip-bip d’alerte à répétition en effectuant une série de va-et-viens, dont la somme est proche de l’immobilité, entre les murs trop étroits d’une allée du lotissement. Voiture trop grosse pour une ruelle corse. Je quitte le cétacé métallique pour pas ne devoir échanger de regards avec le pilote confronté à ses contradictions. Le Sud a vraiment la capacité d’accueillir tous les désespérés dans sa moiteur, sous son vent, même les pilotes de 4x4. Le temps que j’écrive cette page pour expliquer d’où je viens le Sud a probablement déjà mué, c’est la frontière invisible du monde qui se débat tout en restant immobile et de ce fait l’unique lieu où aujourd’hui il peut advenir quelque chose.
François Farellacci

jeudi 19 mars 2009

Pourquoi traduire les classiques ?

Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours entendu dire que les Corses avaient dans les temps anciens une vaste connaissance des chefs-d'oeuvre écrits en toscan et qu'il n'était pas rare de pouvoir entendre tel ou tel - un berger même - réciter par coeur des vers de L'Arioste, du Tasse et de Dante...

Un peuple de poètes, de chanteurs, cultivant oralement les grands classiques italiens.

(Je me souviens de mon père récitant, assez souvent, les premiers vers du poème de Victor Hugo, "Oceano Vox" : "O combien de marins, combien de capitaines..."... en italien ! : "O quanti marinari, quanti capitani..." ; d'où tenait-il cette version ?)

Donc, bien sûr, notre littérature est nourrie de littérature italienne, certains iraient jusqu'à dire "doit nécessairement être adossée" à cette littérature. Je pense au point de vue de Marceddu Jureczek dans la revue Fora ! (numéro 3), intitulé "La langue corse et sa littérature" (article passionnant, propre à susciter un débat, j'en reparlerai).

Mais la question était : "Pourquoi traduire les classiques ?" Pour se les approprier encore mieux ? Pour les actualiser ? Pour mieux les comprendre, avec nos mots d'aujourd'hui ? Pour qu'ils nous aident à mieux nous comprendre, nous qui vivons aujourd'hui et maintenant ? Choisissez la ou les solutions qui vous conviennent !

Dans tous les cas, je suis persuadé que lorsque nous traduisons tel ou tel grand classique de la littérature en langue corse, il se joue quelque chose d'important. Il ne s'agit pas (ou plus ?) d'illustrer la langue corse pour montrer qu'elle est apte à tout dire, cela nous le savons bien. Il ne s'agit pas non plus d'introduire des "chefs-d'oeuvre" dans une littérature qui n'en compterait aucun (en même temps, avons-nous besoin de chefs-d'oeuvre ? toutefois, peut-être avez-vous des références d'ouvrages corses qui sont pour vous de véritables "chefs-d'oeuvre" ?).

Selon moi, il s'agit maintenant d'entrer en écho avec des écritures, avec des manières de dire, avec des fables, des formes, des figures que nous voulons introduire dans l'imaginaire corse, afin d'entamer des dialogues, des détours, des métamorphoses. Afin d'ouvrir des horizons neufs à notre expression littéraire ; et ce neuf peut parfaitement se présenter sous la forme du grand classique paré d'autres mots.

Ainsi d'Homère. L'Odyssée. Allons-y franco !

Vous pouvez lire ici la traduction d'un passage du vieux poème grec en langue corse par Marcu Biancarelli.

Vous avez vu ? Il s'agit, bien sûr, du passage des Lestrygons (ici dans la traduction de Leconte de Lisle, mais voyez aussi celle de Philippe Jaccottet), les très inhospitaliers Lestrygons, que l'on imagine habitant l'actuel Bonifaziu (même s'il me semble que Victor Bérard penche plutôt pour le nord de la Sardaigne et que d'autres commentateurs - comme François Hartog dans sa postface à la version de Jaccottet - insistent sur l'aspect absolument imaginaire de la géographie des voyages d'Ulysse, dès lors qu'il s'éloigne quelque peu du monde grec strictement dit...).

Alors, pourquoi Marcu Biancarelli traduit-il ce passage d'Homère ? Pour répondre à cette question, je pense que l'on peut lire sa dernière nouvelle en date (écrite directement en français me semble-t-il ; ah, tiens, notre écrivain devient totalement bilingue, et pourquoi pas ?) : dans les deux cas, il est raconté un massacre qui vise de simples arrivants. (Cette nouvelle, "Pas une lumière", vient d'être publiée dans le numéro 4 de la revue ouessantine "L'archipel des lettres").

Mais chose intéressante, la nouvelle est du point de vue des massacreurs, tandis qu'Homère conduit Biancarelli a faire parler les victimes puisque c'est Ulysse qui raconte...

Voilà un léger décalage extrêmement intéressant pour la vie de notre imaginaire, non ?

Cumparisci Antifati cù a sola primura
Di còmpiasili tutti. Sfracicheghja un suldatu (qui est "un de mes compagnons" dans la version de Leconte de Lisle)
Chì li servi di pastu. Scappani i dui altri
È voltani à i navi. Ma in a cità intera
Risona u culombu (qui sont des "clameurs" dans la version de Leconte de Lisle). D'ugni locu à a chjama
Affaccani à millai i crudi Listrigoni,
Men'òmini chè bestii...

Moi, j'aimerais beaucoup lire - dans la littérature corse - de telles reprises de "fables, de formes et de figures" présentes chez les classiques (ou non) de toutes les autres littératures du monde, d'hier et d'aujourd'hui. Elles existent déjà... en connaissez-vous ? Mais plus particulièrement, j'aimerais des reprises "déformées", "métamorphosées". Je pense aux traductions nouvelles des Confessions de Saint-Augustin par Frédéric Boyer, ou des poèmes d'Ovide par Marie Darrieussecq.

Et puisque nous avons commencé en parlant de Dante, voici un extrait de "traduction" en français de "L'Enfer". Il s'agit d'un passage (chant XVII) visuellement et émotionnellement très fort (qui est resté dans ma mémoire grâce à la traduction d'Henri Longnon, puis via la lecture de la version de Jacqueline Risset, avec le texte toscan en regard) : c'est la descente de Dante et Virgile sur le dos de Géryon, monstre ailé - vers 91 : "I' m'assettai in su quelle spallacce / Je m'assis donc sur cette affreuse échine", (vous "souvenez-vous" de ce passage ?).

Voici la version actuelle de Stéphane Bérard :

Je retrouve mon supérieur
Qui déjà chevauche
Le scorpion volant
Féroce cheval
- Ne soit pas péteux
Pour une fois
Assume

Ne tombe pas
Ni dans les vapes
Ni ailleurs
Allez embarque
Maintenant
C'est comme ça
Qu'on va descendre.

C'est Géryon
Le garçon d'ascenseur
En quelque sorte
Et l'on a appuyé
Sur le bouton
Moins huit dixit Virgile
- Monte devant
Atelle toi-z'y
Je vais de mon corps
Jouer le rempart
Contre son dard

On ne sait jamais
Même en enfer
Il peut arriver quelque chose

C'est bien plus
Que je ne peux supporter
Mes ongles pâlissent

Et marquent
D'une baisse subite de calcium
En mon sang
Une nervure
Une vraie atteinte

Tremble
Sous le vent
Même de ma psychologie,
Révélant tel
Que je suis
Une pouffe
Un sans trop
De couilles
Au final

Je prends place
Quand même
Entre les écailles
Huilées
Des épaules un peu
Déformées
Mais l'orgueil
Plutôt la honte
Me fit
Comme si de rien n'était
Et trouvai
Naturel
D'utiliser une
"Compagnie" aérienne
Hyper dangereuse
Vraiment néolibérale

Je voulus dire
D'une manière
Détachée,
Détendu,
Un
Retenez-moi quand même
Un peu
Mais
Ma voix
Fut plus
Aigüe
Que d'habitude
Aussi mon désir
Fut exhaustif
Puisque
Mon grand défenseur
Virgile
M'enlaça
Bien-bien

- Allez Géryon
Vas-y
Mon gaillard
Dit-il
D'une voix positive.
Décris de vifs arcs
Des grands tours
Et baptise le jeunot
Avec de l'air

Mais
Mollo
Car c'est un vivant !

etc, etc... Je vous laisse découvrir la suite, et le reste.

Ce voyage avec Géryon me fait penser que le dernier roman de Ghjacumu Thiers ("Le septième ciel", éditions Albiana) se déroule dans l'avion qui atterrit à Poretta...

Et pour finir, en cherchant sur Google la version italienne d'"Oceano Vox", je suis arrivé sur deux traductions en corse !! (intégrale par Roccu Multedo et partielle - mais intégrée à une fiction - par Ghjuvan Petru Orliac). Les deux traductions sont assez différentes.

Bonnes lectures ! Bonnes écritures !

(Je pense pour finir, pour ceux qui veulent poursuivre la réflexion sur notre relation avec les grands textes du passé, au fameux "Pourquoi lire les classiques" d'Italo Calvino qui propose 14 définitions de ce qu'est un "classique" ; voici la définition n° 3 :"Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s'imposant comme inoubliables qu'en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l'inconscient collectif et individuel.")