dimanche 8 février 2009

Littérature corse, Albiana et Actes Sud

Est-ce qu'il se passe quelque chose lorsqu'un auteur corse (Jérôme Ferrari) quitte son éditeur corse (Albiana) pour une grande maison d'édition française (Actes Sud) ? Y a-t-il, même inconsciemment, une prise en compte par l'auteur d'un autre public ? Un public de lecteurs qui se définirait essentiellement par le fait qu'il veut d'abord lire de la bonne littérature et qu'il ne connait pas a priori la Corse ? Est-ce que les relais culturels (ici et ici) ont raison d'oublier que l'auteur en question a publié ses deux premiers ouvrages chez un premier éditeur ? Cela paraît dommageable pour la compréhension générale de l'oeuvre... surtout quand un des personnages inventés (Théodore Morrachini) est présent chez l'un (Variétés de la mort) et l'autre (Balco Atlantico) éditeur.

Loin de moi l'idée de présenter une telle évolution éditoriale de Jérôme Ferrari comme un abandon ! La littérature corse s'écrit dans bien des langues et est publiée chez un grand nombre d'éditeurs, corses ou non ; ce qui m'importe ce sont les oeuvres et j'ai le sentiment fort que Ferrari fait oeuvre de véritable écrivain (il a son style d'écriture, son imaginaire, sa vision), à l'instar de Marie Ferranti, Marcu Biancarelli, Rinatu Coti, Ghjacumu Thiers, Angelo Rinaldi, etc.

Toutefois je me demande si le passage d'un éditeur insulaire à une grande maison d'édition induit quelque évolution (pas forcément négative, là encore). Qu'en pensez-vous ?

Ce qui me frappe, quant à moi, c'est une singulière continuité : la lucidité décapante, la prégnance des thèmes de la sexualité, de la foi, de la mort, les trajectoires existentielles à la fois tragiques et comiques sont aussi présentes dans les livres publiés chez Albiana que dans ceux présents chez Actes Sud (mais vous n'êtes peut-être pas d'accord ?).

Alors, pour aujourd'hui, je vais citer un paragraphe du dernier roman de Ferrari, "Un dieu un animal" (et dire qu'il a fallu attendre que je lise la page 83 pour comprendre que le titre était extrait d'une réplique du film "Apocalypse Now" de Coppola, alors que j'adore ce film ! Attention, il s'agit de la version complète ressortie dernièrement, la version dite "redux").

Tous les fantômes immuables de ton passé sont là, comme ils l'ont toujours été, mais c'est seulement maintenant qu'on t'a arraché à eux que tu peux les voir tous et les reconnaître. Des enfants attendent le bus scolaire dans un brouillard glacial et tu es parmi eux. Dans la sacristie, la leçon de catéchisme vient de s'achever et le prêtre vous demande de dire une parole de paix à l'oreille de vos camarades avant de vous séparer, et tu murmures gravement, à chacun d'eux, va dans la paix du Christ, Dieu te bénisse, et Jean-Do se penche vers toi, avec un air recueilli de chérubin, et te dit, gros pédé, et tu éclates de rire, tu te fais gronder et le prêtre te dit que tu ne serviras pas la messe le dimanche suivant. Plus tard, vous fumez des cigarettes tous les deux, tout en haut du clocher, vous regardez le golfe et vous imaginez ce que vous ferez quand vous serez grands et que vou serez partis. Avant, c'était douloureux de penser à tout ça. Aujourd'hui, le village est parsemé des morceaux de l'enfance de quelqu'un d'autre. Sous les arches immenses de la fontaine, c'est à jamais le mois d'août, et tu es encore en train d'embrasser Magali Bielinski et de remonter ta main le long de sa cuisse. Elle venait de passer tous les étés au village avec ses parents, dans la maison de famille de sa mère. Quand vous étiez petits, tu la détestais. Un jour, elle pouvait avoir cinq ou six ans, sa mère lui avait acheté un petit sac à main, cousu de perles roses, qu'elle portait avec beaucoup de fierté. Tu le lui avais pris et tu l'avais jeté dans les ronces. Tu te rappelles bien combien tu avais été content de la voir pleurer, et aussi la raclée mémorable que t'avait collée ton père. Jean-Do lui jetait au visage des lézards carbonisés par ses soins pour la faire hurler. Cette année-là, elle eut quatorze ans et toi aussi, et il n'était plus question de cruauté enfantine et d'animaux suppliciés. Tous les jours, vous passiez une heure à vous embrasser sous les arches de la fontaine quand elle rentrait de la plage. Vous restiez assis sur les bancs de granite moussus, dans la fraîcheur, tu la tenais dans tes bras et elle sentait le sel et le soleil. Le soir, il fallait faire à Jean-Do un compte rendu détaillé de la séance et l'entendre demander, mais qu'est-ce que tu attends pour lui toucher la chatte ? et inventer des excuses qui lui arrachaient des ricanements de pitié jusqu'à ce qu'il finisse immanquablement par te traiter de pédé. La veille du départ de Magali, tu as osé. Tu as étendu ta main tremblante sur sa cuisse et tu es remonté tout doucement et, quand tu as compris qu'elle allait te laisser faire, tu t'es maudit de ne pas avoir osé plus tôt. Tu attendais que ta curiosité soit satisfaite, et ton honneur lavé mais, vois-tu, il arrive parfois que les choses, avant de tourner mal, nous donnent plus que nous n'attendions. Quand tu as soulevé l'élastique de son maillot de bain, elle t'a serré très fort dans ses bras et elle a appuyé sa joue contre la tienne et elle a poussé à ton oreille un petit soupir cristallin, oh ! et elle t'a embrassé dans le cou ce fut comme si toutes tes veines s'étaient déchirées. Tu aurais voulu te concentrer sur ta main pour bien te souvenir de tout mais tu ne pouvais pas, il y avait son souffle chaud et confiant et le merveilleux abandon de son étreinte, il y avait ton propre vertige et les battements inattendus de ton coeur, le murmure de l'eau fraîche, il y avait tellement de choses merveilleuses que tu lui as dit que tu l'aimais. Elle s'est serrée encore plus fort contre toi et elle t'a embrassé encore et elle a dit qu'elle t'aimait aussi. Et puis elle est partie. Tu es resté un long moment seul à la fontaine. Tu ne savais pas comment tu allais pouvoir attendre l'été prochain. Avec Jean-Do, tu as dû inventer des obscénités et le laisser renifler ta main, tu n'as pas dit un mot de ta ridicule déclaration d'amour et tu as eu honte et tu t'es dit que tu allais le payer. Quand tu as appris, quelques mois plus tard, que les parents de Magali allaient divorcer et qu'elle ne viendrait plus passer l'été au village, tu n'as pas pu t'empêcher de penser que c'était une punition divine. Tu l'as revue juste avant de partir à l'armée. Elle était en licence de psychologie et elle était venue avec des amies. Vous avez bu un verre ensemble et elle t'a expliqué que c'était son père qui tenait à passer ses vacances ici. Sa mère, le village, elle l'avait assez vu pendant son enfance et elle préférait ne pas y remettre les pieds. Magali a été très souriante avec toi mais vous n'aviez plus quatorze ans et c'était trop tard. Alors tu n'as rien dit, tu ne lui as pas dit combien tu avais espéré son retour parce qu'à ce moment-là ça n'avait plus d'importance, tu espérais tant d'autres choses qui ne sont finalement jamais arrivées non plus.

Je n'ai pas cité à dessein le paragraphe précédent, beaucoup plus violent et qui, comme souvent chez Ferrari, place tous les événements racontés dans un temps extraordinaire : le temps d'après la catastrophe ; cependant, tout aura lieu, pleinement et l'écriture rendra dans ses moindres détails la véracité des sentiments, la force des désirs et des désillusions, l'enjeu des situations existentielles. Peut-être avez-vous une autre lecture de ce roman ?

7 commentaires:

  1. Mon avis est qu'il serait intéressant d'avoir l'avis de Jérôme lui-même sur cette question.
    Pour ma part je pense que les éditeurs français ont des attentes qui sont peu en rapport avec les vrais choix littéraires, mais plutôt liées à la "ventabilité" de leurs "produits". Et la Corse pour eux ça n'est pas vendeur, c'est un "handicap".

    Aux auteurs de savoir rester vigilants et de continuer à défendre leur point de vue et leur écriture. Un Sherman Alexie ne cesse pas d'être Indien parce qu'il est publié par les plus grandes éditions américaines. Agus, Fois ou Soriga continuent d'être Sardes et parlent de la Sardaigne dans leurs ouvrages. Ils n'ont pas eu à vendre leur âme pour atteindre la notoriété (ceci-dit les éditeurs italiens ne le leur ont certainement pas demandé...).

    La question pour les auteurs corses est un peu plus complexe. Ils doivent lutter contre des a priori parfois insurmontables, et d'abord les a priori des éditeurs nationaux.

    Je trouve quand même que Ferrari s'en tire bien pour l'instant. ça n'est pas tant son écriture qui pose problème (d'ailleurs il est libre d'écrire comme il veut et sur ce qu'il veut), c'est plutôt sa promotion ou certaines critiques, qui tendent à occulter qu'il soit corse ou que son univers créatif est surtout ancré en Corse, qui font un peu tiquer. Et pas qu'en Corse. Un ami américain m'a appelé récemment de NY et il ne comprenait pas, après avoir lu une critique sur le net, qu'on ne mentionne jamais le mot "corse" dans ce texte.

    Bref, mon idée est que ceux qui parlent en permanence "d'universalisme" devraient parfois écouter le sens que l'on donne ailleurs à ce mot.

    Marcu Biancarelli

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  2. Le passage, pour un écrivain, d'un éditeur régional à un éditeur national est une affaire qui le concerne, je suis parfaitement d'accord avec Marc Biancarelli. Par contre le fait que la presse occulte l'origine géographique de ses écrits est plus problématique et donne matière à bien des commentaires.
    En somme, tant que la Corse et les Corses correspondent aux clichés que les médias ont fabriqués, il est logique d'y faire référence puisque cela renforce le système de stéréotypes mis en place. Dans le cas contraire,cela dérange, cela crée de l'entropie et aucun système en est friand. D'une manière générale, lorsqu'on entend ce qui est diffusé sur les ondes ou que l'on voit ce qui est diffusé prioritairement dans le système marchand (culturel mais marchand) on est frappé de voir l'importance des stéréotypes. Toute production qui s'en éloigne est au mieux boudée, au pire vilipendée. Il reste que ces stéréotypes partent de chez nous bien souvent et que le "sens commun" aime à s'en nourrir.
    C'est une plaie, une fausse culture car celle qui mérite ce nom s'emploie à pourfendre les idées toutes faites qui masquent la réalité des choses. L'écrivain, l'artiste ne peut être autre chose qu'un iconoclaste. Il n'a le choix qu'entre cette perspective qui l'isole et la fonction de clerc qui peut lui donner une illusoire notoriété.

    Norbert Paganelli

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  3. Bien d'accord, Norbert, l'artiste est un inconoclaste (mais en même temps il participe à la fabrication d'autres icônes, et attends donc l'artiste iconoclaste qui viendra le remettre en cause, et le bousculer).

    C'est vrai, Marcu, le système éditorial mondial fabrique des produits-livres adaptés à un marché rentable. D'où l'idée (pas neuve) qu'Internet permet un autre espace public où les oeuvres méconnues peuvent être pratiquées, critiquées à l'aune de leur projet, vivifiées par les lectures contradictoires de tous ceux qui le désirent.

    Il faudra un jour parler de la Corse sur Internet (état des lieux, perspectives) et en particulier de la littérature corse sur Internet.

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  4. En résonnance avec cet article, comme le veut F. X. Renucci, voiçi l'avis d'une simple lectrice.

    A propos du livre de Jérôme Ferarri " Un Dieu, un animal " : merveilleux petit ouvrage (qu'importe l'éditeur !) qui m'a permit de faire le deuil de mon époux, amateur occasionnel dans la fougue de ses vingt ans, d'adrénaline en sortant rescapé d'une guerre qui n'était pas la sienne mais ouverte sur le monde, une soif de vivre... autre chose que les défilements des matins et des nuits, tous semblables et non voulus, dans la désespérance d'une adoléscence amputée.

    c'est un grand livre de bonté, de compassion et de pardon, qui peut s'appliquer à une grande partie de jeunes corses qui se sont sentis inutiles, obsédés par la pluie des bombes des sauveurs, la faim , les fuites, les élans des corps sans âmes; mais c'est un roman corse à la façon si particulière de réagir comme le goût du miel amer.

    Je le rapprocherais volontiers d'un poême de Erri de Luca (auteur Italien):

    Le vacarme de trois choses

    "...Le vacarme du soleil qui va de part le ciel
    le vacarme de la pluie
    quand le vent la détache des nuages
    et le vacarme de l'âme
    d'un corps qui la crache..."

    et de cette prière d'un soldat du même auteur:

    "...je suis une sentinelle de la nuit
    sur la crête d'un sommet
    dans une guerre sans sommeil.
    les mitrailles criblent la glace à la lumière de la lune
    j'attends d'être ébranlé par le tremblement du gel
    pour trembler sans vergogne
    j'ai peur du ciel, qu'il ne fasse pas jour
    j'ai peur du sol, qu'il m'avale vivant
    j'ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
    et fait de moi une cible.
    j'ai peur Seigneur: Pour quoi cela à moi ?... "

    "...Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
    quand elle aura les cheveux blancs..."

    "... qui de nous aura droit à cela
    ne sera pas le plus juste, ni le meilleur
    ce pourrait être moi aussi, Seigneur, tes étoiles
    éteins les avec les nuages.
    que je reste visible à la mire
    et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
    me protéger ou que tu ne veux pas
    ne laisse pas mon corps sur les cailloux
    et mes yeux ne les donnent pas aux corbeaux.
    ne me demande pas compte de mes colères
    contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes
    quand il gèle les larmes ne sortent pas
    je pleurerai au printemps.

    C R

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  5. Merci infiniment pour ce commentaire sur le livre de Ferrari et aussi pour prendre la peine (mais aussi le plaisir) de noter ici les mots italiens (en français ici) d'Erri de Luca.

    C'est ce que j'aime avec les représentations que chacun propose ; elles s'originent dans des histoires si singulières et pourtant elles trouvent un écho en nous (nous aussi, si singuliers, inconnus absolus de l'auteur) ; elles créent ainsi des lieux "communs" (un imaginaire).
    Alors cela peut se poursuivre ainsi : car un autre a écrit (et chanté) :

    "Au pays des matins calmes
    Pas un bruit ne sourd
    Rien ne transpire des ardeurs
    J'aimais quand je t'aimais
    J'aimais quand je t'observais
    J'étais d'attaque

    J'sais plus qui tu est
    Qui a commencé
    Quelle est la mission
    Soldat sans joie va déguerpis
    L'amour t'a faussé compagnie

    Des nuits sans voir le jour
    A se tenir en joue
    ...
    ...

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  6. Jérôme Ferrari22 mars 2009 à 20:35

    Madame,

    Merci de votre lecture. Ce que vous dites de mon livre me touche au-delà de ce que je pourrais dire. Un livre "de compassion et de pardon", c'est exactement ce que je voulais écrire. J'espère avoir le plaisir de vous rencontrer un jour.

    Jérôme Ferrari

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  7. Je suis heureux que l'auteur du livre en question ait apprécié un des commentaires !

    J'avoue que l'aspect "bonté, compassion et pardon" m'avait beaucoup moins frappé (attiré ?). C'est le propre d'une lecture réelle d'être le fruit d'une vie personnelle ; et comme toutes nos vies sont différentes les unes des autres...

    Le livre, à mes yeux, se modifie encore, s'enrichit ; il va falloir que je le relise, et j'en ai bien envie.

    (Peut-être pourrait-il avoir une vie autre ? théâtrale ou cinématographique ? j'imagine bien la voix off lisant le texte, se poseraient alors des questions de rythme du fait de l'enchaînement des événements et des liens entre les personnages et les temps différents : avis aux amateurs !)

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