samedi 14 novembre 2009

"...à la maison pour manger sa soupe..." : la fantaisie au pouvoir ! (lecture en cours)

Je fais ici ce qui ne devrait pas trop se faire, mais qui correspond d'une certaine façon aux perspectives de ce blog. Donc. Oui, je vais citer le passage d'un livre que je n'ai pas encore terminé. (Pour une présentation plus légitime du livre en question, vous pouvez voir l'article de Véronique Emmanuelli dans le Corse-Votre-Hebdo du 6 novembre 2009, article que je n'ai pas encore lu, bien sûr).

Ce livre, je l'ai reçu par la poste, c'est ma mère qui me l'a envoyé, après l'avoir lu elle-même. Elle a adoré. J'ai mis un peu de temps avant de le prendre en main et d'entamer sa lecture une première fois. Puis je l'ai reposé : les deux premières pages ne m'avaient pas accroché. (Mais qu'est-ce que je cherche dans un livre pour ne pas être accroché par les deux premières pages d'un tel livre ?...)

Puis, j'ai repris sa lecture (hier je crois), et ce matin, je lis les pages 10 à 17, et je suis complètement emballé : quelle fantaisie ! Je ne sais pas (instruisez-moi !, et il faut dire que je n'ai pas lu les eux précédents ouvrages de l'auteur de ce livre), mais il me semble qu'une histoire aussi originale (une vieille dame de soixante-quinze ans et son âne, nommé Job), racontée avec une telle liberté de ton et de vocabulaire et surtout une telle fantaisie, je répète, est absolument unique dans la littérature corse, non ? Cela me fait penser à un mélange de Rabelais, de Prévert et de Réjean Ducharme (mais il faut que je relise "L'avalée des avalées", je ne m'en souviens pas précisément), un mélange qui décrit (peut-être mieux qu'un récit réaliste) la trame des consciences insulaires au moyen d'un personnage excentrique et dont on se demande si ce qui lui arrive est réel ou imaginé... Et je trouve qu'une telle création est très bienvenue dans notre imaginaire et une nouvelle preuve de la vitalité et de l'inventivité des écrivains corses.

Ce livre vient d'être publié, peut-être trouverez-vous son titre et son auteur ?

Allez, voici l'extrait :


Puis, elle était revenue à la maison pour manger sa soupe, non sans avoir pris soin de détourner la curiosité des parents et alliés rencontrés sur son chemin.
"Oui, oui, je cours, Julie doit m'appeler...
- Elle va venir, ta petite-fille ?
- Elle viendra quand elle voudra. Vous savez, les jeunes ! Je cours, je cours..."
Elle ferma sa porte à clef et, le dîner avalé, se coucha bien vite : 20 h 30. Ce n'est pourtant pas un hospice, Speloncato ? C'est ce qu'auraient dit les autres. Brigida savait qu'il était urgent de sauter dans le lit, qui bientôt ne serait plus un lit mais une chose à roulettes, un train ou une voiture ou une caisse immense à patins, comme une luge, capable de descendre et de monter les côtes de Speloncato à l'Île-Rousse en haletant et de virer en crissant, en serrant les freins ou les dents ou les deux ensemble.
"O Dìu ! Prière déjà dite sur le dos l'âne, souvenez-Vous ! Ne me demandez plus rien ! C'est parti, je dors, non je vole. Suivez-moi, o Dìu ! J'ai compris ! Arrêtez de dire "c'est urgent" ; j'ai compris, sinon je ne risquerais pas ma vie. Et puis, articulez davantage, si Vous voulez qu'on vous comprenne. Terminez vos phrases : si Vous ne savez pas parler, qui le saura ?"
Elle avait dépassé Feliceto, puisqu'elle avait aperçu les lumières de la pizzeria et les clients attablés sous la tonnelle en gros plan. Elle protesta parce que le train ou le lit, enfin la machine, avait stoppé devant un éboulis de rochers, ronds comme des crânes. Ils lui rappelèrent ceux qu'on apercevait dans la crypte de l'église. Pas le temps de réfléchir sur la vie et la mort et les squelettes des ancêtres, et de savoir s'ils avaient des têtes rondes ou carrées, bon Dieu !
Le bruit s'amplifiait, ce n'était pas celui du train-lit ou du train-luge mais celui des chaudières d'un navire. Elle avait embarqué sans en prendre conscience.
"Île-Rousse-Toulon", mentionnait une voix souterraine tantôt basse, tantôt aiguë.
Enfin le transbordeur quitta le quai. Elle distinguait les lumières de la ville et la tour génoise, particulièrement illuminée, une sorte de grand gâteau d'anniversaire dont elle s'étonna de pouvoir souffler une bougie. C'eût été perdre son temps de les souffler toutes, mieux valait voler, même si elle se cognait au plafond, à droite et à gauche.
"Je suis une longue chauve-souris à tête blanche. Je me demande pourquoi je ne colle pas au plafond.
- Enlève tes bas et ça collera", dit la voix.
Le commandant de bord, entré par effraction, lui saisit les pieds (ses pieds qui étaient la propriété de Job, nom d'un chien !)
"De si jolis petits pieds !
- Vous n'avez pas autre chose à faire ? Reprenez le gouvernail !"
À qui avait-elle ainsi ordonné de reprendre le travail ? Ah oui, au médecin de l'Île-Rousse qui lui avait mis la main au panier et qui, ensuite, tout penaud, lui avait pris la tension.
Ceux du village ne se doutent pas de l'effort que représente de voler du nord au sud et de l'est à l'ouest, au plafond d'une cale. Des hommes enchaînés gémissaient sous elle. Peut-être des bagnards ? Si le commandant s'était comporté correctement, elle lui aurait demandé un seau hygiénique. Elle avait l'âge d'être sa gand-mère, alors pourquoi faire des simagrées ? D'ailleurs, on peut toujours s'arranger : Job, quand elle pissait, détournait la tête.
"J'aurais dû m'allonger près de toi, mon cher petit âne. Dieu n'a pas voulu. Il me pressait avec des "c'est urgent, c'est urgent". Si on n'obéit pas, c'est pour l'Éternité qu'Il nous cherche des noises."
Quand la pisse cessa, l'image de l'âne s'estompa. Il était temps, le navire accostait au quai de Toulon, bien entendu. Elle ne savait pas comment quitter le plafond, même en repliant les ailes qui s'étaient formées sur ses omoplates. Enfin, un fil électrique se présenta.
"Et ils se croient modernes ! Même moi, qui n'ai pas étudié longtemps, je sais qu'on ne doit pas se suspendre à un fil électrique. C'est pour Julie que je risque ma vie. Je suis certaine qu'elle a asticoté Dieu avec le "c'est urgent". Il n'y aurait pas pensé tout seul, trop occupé qu'Il est avec les conséquences du "Big-Bang". Certains, Là-haut, lui reprochent assez d'avoir agi hors programme, sans consulter la base, un coup de poker, en somme !

Ma Julie, la chair de ma chair, est assez minaudière (je ne tolèrerais pas que d'autres le proclament). Je la vois d'ici murmurer à l'oreille du Père :
"Mon petit bon Dieu chéri, si tu pouvais envoyer ma Mammò me chercher bien vite, je n'oublierai jamais ma prière le soir, etc."
Et Lui, comme les autres, divins ou non, écoute plus volontiers les jeunes que les vieilles.

Les événements se précipitaient, malgré les supplications du commandant qui se cramponnait à sa chemise de nuit en criant : "Vous êtes ma mère.
- Je refuse !
- Dans ce cas, donnez-moi votre billet.
- Tiens, attrape ça !"
Un bon coup de pied dans la casquette à ruban doré à l'instant où elle volait à la verticale !
Elle passa par un hublot, prestement ouvert par un des bagnards qui s'était éveillé au bruit de l'altercation, puis vola jusqu'au NGV en partance. Là encore, elle dut affronter le commandant, le frère jumeau du premier.
"Je vais à l'Île-Rousse.
- Non, madame, nous appareillons pour Bastia.
- L'Île-Rousse !
- Bastia !
- Écoute-moi bien ! tu vois le fort sur la côte ? Eh bien, mon oncle était l'ordonnance du commandant du fort. Il s'occupait du poulailler, mon oncle. Pendant un an, tu entends ? Il a ramassé le duvet des poules, et il s'en est fait un oreiller.
- Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?
- Ce que tu en as à foutre, c'est que si tu ne m'obéis pas, je vais trouver le commandant du fort et tu iras au trou.
- Dans ce cas, je m'incline."
Il soupira, remonta sa montre, et ordonna à son second de mettre le cap sur L'Île-Rousse. Apparemment, ils n'étaient qu'eux trois sur le navire. Elle trouvait scandaleux qu'avec aussi peu de passagers, ils se mettent en grève pour un oui, pour un non. C'est du moins ce qu'elle avait lu dans Corse-matin.
Elle voulut se recoller au plafond de la cale ; les deux commandants s'y opposèrent sous prétexte que le temps menaçait et ils l'attachèrent à un mât qui ressemblait plus à une immense asperge qu'à un beaupré.
Le Mont-Faron, quand il la vit ainsi malmenée, se gonfla comme s'il allait pleurer.
"Oh ! tous ceux de ma famille ! Pauvres Corses exilés qui se promenaient le dimanche au pied du Faron ! Oh ! combien de bergers, combien de pauvres Corses qui sont partis joyeux..."
C'était bien à l'école qu'elle avait appris ce poème ?
"Ne pleure pas, o Mammò, je suis là, oui Julie, ta petite-fille !"
C'était Julie, quel hasard ! La petite-fille adorée de sa fille nettement moins adorée. Elle parvint à se détacher du mât.
"Ma chérie ! Après tous ces événements, j'oubliais que j'étais venue te chercher.
- Ne parle pas si fort, je suis passagère clandestine. Je n'ai pas de billet, à Paris j'ai fait la nouba et je n'avais plus d'argent.
- Ne t'inquiète pas, le commandant fermera les yeux parce que je lui ai parlé de mon oncle qui ramassait le duvet dans le poulailler du fort... Il n'en menait pas large, c'est tout juste s'il ne s'est pas mis à genoux."
Le bruit s'éleva à nouveau, véritable batterie des enfers, peut-être une vengeance du commandant, difficilement vérifiable. Brigida serrait la main de la jeune femme et, de temps en temps, lui arrachait la cigarette du bec.
"Arrête, que tu te ruines la santé !
- Et toi ? de sauter au plafond sans arrêt, tu crois que c'est bon pour ton coeur ?
- Je suis bien obligée, ma petite, pour que le navire avance. Ce n'est pas ces deux-là, sur le pont, qui activeront les machines : c'est urgent, Dieu continue de me le seriner et Il ne m'envoie qu'une petite portion de temps, comme si ça lui coûtait quelque chose ! Si je proteste, Il me répond qu'Il n'a pas de stock, parce que le temps rétrécit tous les jours, et que je n'ai pas droit à un plus grand pourcentage que les autres.
- Le temps, c'est comment ?
- C'est comme Dieu, ça ne se voit pas, ça se sent. Parfois, je renifle sous mes bras et je me dis : "Tiens, le temps est passé par là."
Un homme, son mari... non pas son mari ! un homme qu'elle n'avait pas oublié, très beau parleur, de passage au village, avait fourré son nez dans son aisselle, un soir, et avait murmuré que ça sentait le miel :
"Prends garde que les abeilles vont te piquer !"
Quel orgueil imbécile, qu'elle avait ingurgité, sans doute, avec sa première bouillie de farine de châtaigne, alors qu'elle aurait dû lui répliquer : "Si ça sent bon, descends plus bas, ne te gêne pas, fais l'inventaire."
Ça ou mieux formulé, ou encore un silence bavard.
Elle se garderait bien de raconter l'anecdote à Julie !
À L'Île-Rousse, avant de quitter le NGV, tout en prenant la valise de la petite, elle adressa un bras d'honneur au commandant, geste dont elle avait oublié l'exacte signification et auquel il répondit par un salut militaire.
Peu après le débarquement, le navire sombra corps et biens dans le port, tandis qu'un orchestre invisible jouait La Marseillaise.



Etrange comme ce bateau "détourné" fait penser à l'affaire du "Pascal Paoli" et des marins du STC, le dernier événement majeur de l'imaginaire corse (non ?)
Et peut-être êtes-vous hermétique à une telle écriture de la fantaisie ? Parlons-en.


AJOUT DU 15 NOVEMBRE :

L'auteur de ce texte est bien Eliane Aubert-Colombani. Elle a écrit bien d'autres choses que ses trois derniers livres aux éditions Albiana. Pour se rendre compte de la diversité de ses productions, voir son site ici.
Et ici, sa page sur le site des éditions Albiana.


7 commentaires:

  1. Ma chì ci era ind'a suppa? LOL

    Iè, una bella libertà di tonu è di vucabulariu, deliriu tutale è campazione!

    Quale hè? Francesca Weber-Zucconi "les fiançailles de brume" (ch'ùn aghju ancu lettu?)

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  2. Francesca,
    ùn hè micca "Les fiançailles de brume" di Weber-Zucconi (ch'ùn aghju micca lettu ancu eiu...).

    Hai ragiò, mi campu incù issu libru, ùn s'assumiglia à nisunu libru corsu ch'aghju lettu sin'à oghje. Un veru piacè. (Ripigliu u mo libru...).

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  3. Cesarini Dasso, allora?

    'ssu nome di Brigida...

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  4. Eliane Aubert-Colombani "l'âne et le bon Dieu"
    forcément...

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  5. Cumu? Un ai micca una cascia nera?

    Bò, tantu peghju, a sapemu dipoi u principiu ch'ùn ci hè nunda à vince quì...-)

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