dimanche 9 mai 2010

Poésie corse, entre Tibet et GR 20

Oh, que ce titre est maladroit ! Inutilement racoleur !

Je veux dire ceci : je repense souvent au recueil poétique "Tyrrhéniennes" (éditions Henry, 2009) de Jean-François Agostini. Notamment, à cause de la présentation faite par Norbert Paganelli, citant trois pages (billet du 2009-11-08), les pages 9, 43 et 59, écrivant : Moins haut que l’épervier, plus haut que l’insecte familier, le poète tisse une toile que nul ne lui a demandée, elle est une denrée aussi rare que fragile, aussi contingente que nécessaire. Un peu comme le lézard, la luciole la fourmi ou l’épervier. Aucun d’entre eux n’est indispensable mais, existant, ils s’insèrent dans un dispositif dont ils ne sont pas les maîtres mais sur lequel ils ne sont pas sans effets. À cause de mes propres lectures, relectures, feuilletages, stations...

Oui, je trouve que la forme trouvée par Agostini pour dire son poème est parfaite : ces espaces entre les mots à l'intérieur des vers-lignes, ces fins de vers qui sont aussi des fins de lignes de prose, cette confusion permanente qui fait que chaque mot peut être un vers, ce petit ensemble de douze lignes-vers quarante-huit fois répété, formant une sorte de journal intime (entre janvier et mai, de l'hiver au printemps), intime et collectif (voir l'abondance des "on"), insinuant l'esprit, le regard et les tentatives verbales du poète dans ses lieux - vers Porto-Vecchio : il est question par deux fois de la "ligne droite de San Ciprianu" - assumant tout, insectes, voiture, oiseaux, mer, routes, montagne, ciels, pluies, cyclotouriste et employé des télécoms...

Je prends beaucoup de plaisir à relire ce recueil (et puis aller voir d'autres formes de poème dans les recueils "Era ora" et "La rive adverse", pour finalement revenir encore au plaisir des 48 douze lignes-vers des "Tyrrhéniennes"). Il me semble que la forme utilisée par l'auteur parvient, un peu comme les poèmes d'Emily Dickinson (d'ailleurs citée dans "La rive adverse") ou les lipolepses de Raymond Queneau à unir le disparate tout en étant jamais clos ; il garde la force de l'informe... C'est cela que j'aime.

Figurez-vous que cela fait une heure que feuillette les 48 poèmes et que je ne retrouve pas celui que je voulais citer : il y est question d'une vieille dame, je crois, qui se baigne avec son chien, dans la mer...

Alors je cite - comme Norbert - le premier poème, qui sert de programme-manifeste, visiblement. Il y est question de "kailash" et de "cirque des solitudes"..., vous connaissez ? Moi non, alors en tapant dans Google, j'apprends que "Kailash" est la montagne sacrée des bouddhistes (au Tibet, 6 714 mètres) et que personne n'est jamais monté à son sommet !! J'apprends que le "cirque de la solitude" (au singulier, au singulier...) est un passage connu du GR 20. Rassurons-nous, ce ne sont ici que des images pour dire l'effort de "gravir l'instant"... ce qui n'est pas forcément plus facile, certes.

Gravir l'instant Cette courte immortalité
entre les mots Ce blanc où rien ne craque ne
s'enfuit de la scansion neuronale avant
le dépôt scripturaire de la phase phrase
face connue du dedans où Poésie bouge
l'air comme une respiration d'éolienne

On donne à ce temps-mort le pouvoir d'un exil
volontaire Ce que ressent le pèlerin
comptant ses pas près du kailash ou du grand cirque
des solitudes quand se consume la nuit
que le jour n'est plus une destination

Se dire que ne pas mourir dure si peu



Et enfin, le poème page 54 :

Cinq mai Le printemps élève les bas-côtés
de la départementale à hauteur de vue
Des batteries de fleurs jaunes mitraillent l'air

L'invasion des papaveri dissimule
le tribut touristique de l'an passé

Le broyeur de la d d e définira
de nouvelles marges au bitume couvrant
de fragments de pétales de flyers de canettes
à bulles et autres enjoliveurs les pistes
parallèles recyclables en cloaque à
la première averse Une mare à tout durable

Nos reflets s'y noieront à portée de vessie


(Désolé, ma transcription ne respecte pas les blancs internes aux vers-lignes !! Il faut que vous alliez voir sur le site de Norbert Paganelli, voir lien plus haut, pour vous rendre compte de la vraie forme - que c'est ironique... ; ou achetez le livre !)

Pour finir, et dans un joyeux bric-à-brac :
1. un poème de Dickinson
2. un lipolepse de Queneau (plus tard, plus tard...)
3. un lien vers une vidéo de randonnée dans le cirque des solitudes (couper le son et ne pas faire attention aux effets visuels du montage)

1.

Such is the Force of Happiness -
The least - can lift a Ton

Assisted by it's stimulus -


Who Misery - sustain -

No sinew can afford -
The Cargo of Themselves -

Too infinite for Consciousness'

Slow capabilities.


Telle est la Force du Bonheur -

Que le Moindre - ainsi stimulé -

Peut soulever une Tonne -


Qui le Malheur - entretient -

Ne peut avoir de Nerf -

Trop infini Son propre Fret

Pour les lentes capacités

De la Conscience.


(traduction de Claire Malroux, in "Une âme en incandescence", José Corti, 1998).
Et vous, peut-être avez-vous fait d'autres lectures de toute cette poésie ?!

5 commentaires:

  1. Le "cirque de la solitude ", nom certes poétique, mais sûrement "copié" d' un autre massif dans le monde, fait partie des noms donnés arbitrairement et abusivement par l'IGN (Institut Géographique National) qui pensait sans doute opérer sur une terre vierge sans passé et sans histoire.
    Le "vrai" nom, donné par les gens de la région, est "i Cascettoni". Rien à voir.
    Le nom d'un lieu, c'est une mémoire et il a un sens : ne l'oublions pas.
    C'était juste une information, et d'ailleurs Agostini, qui a peut-être voulu utiliser ce nom pour sa beauté poétique, ne se réfère pas forcément à ce lieu, cela peut être un hasard?

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  2. Anonyme 20:59,
    merci pour cette information.
    Il faudrait poser la question à l'auteur pour savoir les raisons de l'utilisation de ce "nom" ("cirque de la solitude").

    Pouvez-vous expliquer le nom "cascettoni" ? Cela a-t-il à voir avec "cascia" (caisse, cercueil) ?

    Il serait aussi intéressant de faire l'historique de ces toponymes corses et français, les uns se superposant aux autres, connaître les circonstances (pourquoi, comment, quand précisément)...

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  3. Je suppose que ce nom, qui renvoie à "casce", "cascette", désigne un endroit très encaissé. Je ne connais pas les lieux personnellement mais j'ai entendu dire qu'il y a des passages où on ne peut passer qu'à une personne et les parois sont quasiment verticales.

    Les toponymes "inventés" en français par les cartographes de l'IGN (de façon fantaisiste, qui plus est) sont relativement rares, heureusement. Mais la tentation y était de remplacer les noms en langue corse ou en toscan par des noms en français. Parfois il s'agissait tout simplement d'un manque d'investigation: on n'a pas pris la peine de faire les recherches auprès de la population!

    De même, dans les années 50 ou 60, un projet était né dans la tête d'un préfet : franciser tous les noms de communes. Il y a eu un tollé et le projet a été abandonné.

    Pour l'instant les noms francisés sont rares (Saint Florent, Sainte Lucie, l'invraissemblable Champlan,...) mais il n'est pas impossible que ce que le préfet n'a pas fait alors, la population le fasse peu à peu dans un glissement insensible.

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  4. Ce que m'évoque la poésie de Jean François Agostini c'est une "expérience intérieure" singulière : un art de la recherche de l'"Infiniment concret" hégelien, c'est dire que cela va, à mon avis, bien au delà de ce que l'on désigne ordinairement sous le terme de littérature et exprime bien plutôt une pensée à l'oeuvre dans le travail sur la langue qui atteint ainsi une matérialité nouvelle. Jean François Agostini est un alchimiste du verbe.

    Bref rappel du concept de « l'infiniment concret » d'après Hegel
    « Pour la philosophie le fait premier n'est pas le destin, l'énergie, les passions des peuples et, conjointement, la bousculade informe des événements. Le fait premier pour la philosophie est l'Esprit même des événements, l'Esprit qui les a produits, car c'est lui qui est l'Hermès, le conducteur des peuples. L'Universel que vise l'histoire philosophique ne doit pas être compris comme un aspect très important (de la vie historique) à côté duquel on pourrait trouver d'autres déterminations. Cet Universel est l'infiniment concret qui contient toutes les déterminations. Cet Universel est l'infiniment concret qui contient tout et qui est partout présent parce que l'Esprit est éternellement auprès de soi- infiniment concret pour lequel le passé n'existe pas, mais qui demeure toujours le même dans sa force et sa puissance ».
    Hegel, La Raison dans l'histoire, p. 51-53
    http://www.philonet.fr/textes/HistHeg3.html

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  5. Merci encore pour ces précisions, Anonyme 23:42.

    En cherchant sur le Web, on trouve effectivement les deux noms accolés : "E cascettoni (cirque de la solitude). Comme quoi, il y a coexistence.

    Pour en revenir à la poésie, je demanderai au poète ce qu'il en est de ces références montagnardes corse et tibétaine, et de ces noms... Car "Kailash" peut aussi s'appeler Ghang Rimpoche, Ashtapafa, Tise ou Meru !!

    D'ailleurs, avez-vous apprécié ce poème ? (Ou pas ?) Ou peut-être ce genre d'écrit vous laisse-t-il indifférent ?

    Encore merci.

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