samedi 11 avril 2009

Un appel à écriture... sur ce blog ?

Ce billet sera l'occasion de faire une double bonne action :

- relayer une information intéressante qui concerne la littérature corse d'aujourd'hui

- rappeler ce qu'est - ou ce qu'aimerait être - le blog que vous êtes en train de lire

L'information intéressante, la voici :

L'association Corsicapolar et la Collectivité Territoriale de Corse proposent un concours d'écriture de nouvelles policières en langue corse (vous avez jusqu'au 31 mai 2009 !). Avis à tous les internautes capables et désireux d'écrire en langue corse : mandate à Corsicapolar una nuvella di prima trinca, serà un piacè di leghje la ! Voir ici, pour les détails.
Deux points me paraissent personnellement très pertinents dans cette proposition :

1. l'insistance sur l'appel à de "nouvelles vocations d'écrivain" (il me semble effectivement que la production écrite - pas forcément la publication papier - doit augmenter, nous aurons encore plus de chance de trouver des textes extraordinaires ou des écritures à encourager)

2. le lien qui est fait entre le genre du polar ou du roman policier et la langue corse, via l'utilisation du "langage parlé" qui permet de passer "de l'oralité à l'écriture". (Cela peut donner lieu à des inventions verbales étonnantes, peut-être - pourquoi pas une nouvelle entièrement et exclusivement occupée par un dialogue à trois, autour d'un comptoir, pour évoquer à mots couverts un crime dont on ne saurait si l'on regrette qu'il ait déjà été commis ou si l'on aimerait qu'il soit encore à commettre ; je ne sais pas pourquoi, je pense au travail de Rinatu Coti dans "U Seminariu" qui me semble-t-il a pris appui sur la parole des habitants de ce quartier - ou cet immeuble - d'Ajaccio ; mais il s'agit plus de théâtre ici ; mais ces disinctions génériques n'ont plus vraiment de pertinence, non ?).

On le sait, l'institution littéraire corse est en cours de constitution, et cela passe par des appels à écriture dans ce genre, avec un apport financier qui facilite l'engagement dans l'écriture (toujours complexe, et encore plus en langue minorée). Je relaie donc bien volontiers cette belle initiative. (Elle n'est pas la seule en son genre : voir par exemple les biennales d'écriture des Îles Méditerranéennes sur le site Interromania).

(Par ailleurs bien sûr, cela pose la question de ce que peut être et devenir une littérature de commande, créée par l'institution littéraire, de sa qualité potentielle et réelle, de son inclusion ensuite dans un circuit de lectures, de critiques, qui doivent être absolument libres [Ajout du 19/04/09 : on évoque la littérature de commande dans le billet du 19 avril 2009]. Nous touchons là une difficulté, comment dire que l'on aime pas le fruit d'un travail que l'on sait sincère, difficile, toujours à soutenir et encourager ? Peut-être en acceptant d'inclure dans un tel appel à écriture, un appel à lecture et à commentaire comme condition même du succès final de l'opération).

Et c'est là que nous arrivons à la raison d'être de ce blog : accueillir des "récits de lecture". Que le premier qui aura lu ce futur recueil de nouvelles policières en langue corses s'exprime et développe ses sentiments et sa pensée sur ce sujet ! Voire aille jusqu'à révéler ce qu'il aurait aimé lire si le recueil en question ne lui convient pas ! Voire même déclare une admiration (argumentée) sans bornes pour une des nouvelles publiées !

(Je tiens à signifier ici que je n'ai absolument rien contre les appels à écriture, les textes de commande et le fait de solliciter une production littéraire. Au contraire. Je sais que cette action est absolument nécessaire et qu'elle peut influencer de façon considérable et positive l'évolution et la qualité de la littérature. Je pense souvent à ce que j'ai appris à propos du fameux poème "L'albatros" de Baudelaire : la troisième strophe n'existerait pas sans la lecture d'un des amis du poète qui lui conseilla de "faire tableau de l'embarras de l'oiseau" ; Baudelaire n'en avait pas eu l'idée tout seul !)

jeudi 9 avril 2009

19328 : les parloirs

Quand ai-je acheté ce livre ? C'était à Ajaccio, à la librairie La Marge du temps de l'éditeur et libraire Colonna d'Istria (je me souviens de cette odeur de tabac, il fumait la pipe et de ce pan de mur entier, du sol au plafond, consacré aux livres corses, à gauche en entrant).

Pourquoi ai-je acheté ce livre ? Puisque c'était dans les années 80, certainement parce que je participais affectivement au mouvement de révolte nationaliste. Je devais vouloir chercher dans un tel livre une nourriture "concrète" de ce que je ne vivais qu'à distance, bien qu'habitant Ajaccio alors.

Comment l'ai-je lu ? Je ne me souviens pas de beaucoup de choses. De la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, il y avait de l'action, cela m'a plu, je pense. Mais surtout, je me souviens de trois petits textes séparés les uns des autres par d'autres textes et liés entre eux par un titre énigmatique et le même sujet.

"19328 (1)", "19328 (3)" et "19328 (5)" m'ont d'abord accroché grâce à ce nombre qui est un numéro de prisonnier. Où sont les (2) et (4) ? Je ne sais pas. Pourquoi ne sont-ils pas là ? Je ne sais pas. Il n'y a que les chiffres impairs. Chaque texte fait une page et demi à deux pages. Le sujet est toujours le même : le narrateur raconte une visite au parloir pour aller parler à son ami Leonu, prisonnier politique corse, incarcéré dans une prison de Lyon.

Alors, autant vous dire que beaucoup de choses ne me plaisent pas dans ces textes. (Je crois qu'il est nécessaire de décrire le plus sincèrement possible ce qui se passe dans l'esprit et le coeur d'un lecteur pour que nous gagnions en connaissance et pour que nous sachions ce que les oeuvres corses font vraiment.)

Ce que je n'aime pas ? ce qui suscite en moi des réticences ?

Et bien le fait que ces petits récits sont vite récupérés par un discours politique et idéologique (et je n'ai rien contre les idées politiques et les idéologies !). Au moment, où j'aimerais que les notations affectives, concrètes, humaines prennent le dessus, ce sont les Idées qui viennent les contenir (par exemple : "une Corse limitée dans le temps par un système oppressif", ou "certains hommes qui se permettent d'en déporter d'autres, loin de leur terre", ou "combien de fois après le bagne de Toulon d'autres noms allongeront la liste de ces lieux de déportation que ce soit Melun, Lyon, Moulins, Fresnes...").

Ou bien encore une écriture trop informative, qui se veut trop simple et directe, qui refuse les ambiguïtés, qui ne rend pas assez justice à la force des sentiments, se contente d'images, de formules lyriques que je trouve (personnellement) convenues ou un peu adolescentes (par exemple : "J'aurais préféré, plutôt que de subir, pratiquement à chaque voyage, le bruissement uniforme de la pluie, que, goutte après goutte, elle rassemble nos colères et réduise à néant tois, murs, barreaux de cette prison.")

Et pourtant, ces textes ont fait et font encore sur moi une impression durable ; je m'en souviens ; je revois ce numéro énigmatique ("19328"), jamais expliqué dans les textes, comme une date impossible (mélange de 1932 et 1928) ou inatteignable (on a pu se projeter en l'an 2000, et maintenant peut-être 2050 voire 3000, mais comment imaginer la vie des humains en 19 328 ?).

Et je ressens toujours aussi fortement ce que je trouve réussi dans ces textes : l'association d'une expérience qui déchire, coupe, tronçonne, hachure, déréalise, rend tout superficiel, répititif, creux (ce voyage jusqu'au parloir, la pluie, la laideur, le froid) et la chaleur des désirs humains, des amitiés, de l'amour pour la Corse liant et reliant, supprimant les cassures, les déchirures, les coupures (et voici que je vais devenir lyrique moi aussi !). Et je dis que ces deux éléments contraires, pour moi, sont "associés" et non seulement "opposés" : c'est avec le matériau imposé de ces espaces-temps étranges (voyage vers parloir) que le narrateur recompose une continuité ; le rythme du train relayé par le rythme de la parole, les sentiments et les réflexions violemment enfoncés au coeur des silences, des non-dits.

Voilà par exemple un passage qui me plaît (j'aime le rythme et les répétitions) :

Les pas perdus, ce n'est pas dans les gares qu'ils vont mourir, mais devant les portes des prisons. Je me sentais un bout de Corse qui allait retrouver un autre bout de Corse. Une Corse dans un parloir étroit, une Corse limitée dans le temps par un système oppressif, une Corse qui subit toujours le même système. Dehors ou dedans, il n'y a qu'une seule Corse.
Regards, gestes et mots en accéléré, pour ne rien perdre, ne rien oublier. Un temps dédié à l'échange, à l'affection. Les secondes qui battent au rythme, à la cadence des mots. Mots qui dansent, tournoient, virent, dérivent, reviennent, partent, éclatent. La mémoire prend de l'espace, se fait espace et l'espace universel. L'existence est là, réelle, complice, totale, en continu, toute continue.

J'aime ce passage et beaucoup les deux dernières phrases. L'absence du verbe "se fait" (cette fois, l'auteur n'a pas voulu répéter) dans la première phrase qui concrétise par les mots que "l'espace" occupe justement tout l'espace et puis dans la deuxième le mot "existence" qui n'arrive que lorsque deux êtres se retrouvent ; exister c'est être au moins deux, et parler.

Alors le "parloir" (mot présent dans les trois textes), devient le "seul carrefour du possible". Et ce moment si bref est aussi une occasion : "Et la Corse se questionne, cherche, s'interroge".

Mais vous avez certainement une autre expérience de lecture de ce recueil de nouvelles, ou de ces textes ?

L'ouvrage - "La vie au bout" - a été écrit par Jean-Pierre Graziani, publié aux éditions Cismonte è Pumonti, en 1988 avec une préface de Roccu Multedo. (Et surtout que mon regard personnel de lecteur ne soit pas compris comme une critique malveillante ou inconsidérée, il ne s'agit pas pour moi de blesser quiconque ; ce qui m'importe c'est ce qui se passe réellement entre les oeuvres et ceux qui les investissent - les lecteurs).

mercredi 8 avril 2009

Corsican Literature, isn't it ?

Did you know this masterpiece of corsican literature ?

I love the fact that a text of political propaganda can also be such a songbook !

I let you with it. Good night :

The chief satisfaction of these islanders when not engaged in war or in hunting, seemed to be that of lying at their ease in the open air, recounting tales of the bravery of their countrymen, and singing songs in honour of the Corsicans, and against the Genoese. Even in the night they will continue this pastime in the open air, unless rain forces them to retire into their houses.

The ambasciadore Inglese, The English ambassadour, as the good peasants and soldiers used to call me, became a great favourite among them. I got a Corsican dress made, in which I walked about with an air of true satisfaction. The General did me the honour to present me with his own pistols, made in the island, all of Corsican wood and iron, and of excellent workmanship. I had every other accoutrement. I even got one of the shells which had often sounded the alarm to liberty. I preserve them all with great care.

The Corsican pesants and soldiers were quite free and easy with me. Numbers of them used to come and see me of a morning, and just go out and in as they pleased. I did every thing in my power to make them fond of the British, and bid them hope for an alliance with us. They asked me a thousand questions about my country, all which I cheerfully answered as well as I could.

One day they would needs hear me play upon my German flute. To have told my honest natural visitants, Really gentlemen I play very ill, and put on such airs as we do in our genteel companies, would have been highly ridiculous. I therefore immediately complied with their request. I gave them one or two Italian airs, and then some of our beautiful old Scots tunes, Gilderoy, the Lass Patie's Mill, Corn riggs are Bonny. The pathetick simplicity and pastoral gaiety of the Scots musick, will always please those who have the genuine feelings of nature. The Corsicans were charmed with the specimens I gave them, though I may now say that they were very indifferently performed.

My good friends insisted also to have an English song from me. I endeavoured to please them in this too, and was very lucky in that which occurred to me. I sung them "Hearts of oak are our ships, Hearts of oak are our men." I translated it into Italian for them, and never did I see men so delighted with a song as the Corsicans were with the Hearts of oak. "Cuore di quercia, cried they, bravo Inglese." It was quite a joyous riot. I fancied myself to be a recruiting sea officer. I fancied all my chorus of Corsicans aboard the British fleet.

It has been published in 1768, by James Boswell, in London ; its title ? "An account of Corsica. The journal of a Tour to that Island, and Memoirs of Pascal Paoli".

You knew it, no ?

mardi 7 avril 2009

Littérature (en) Corse

Dans la discussion passionnante et infinie sur ce qui peut être considéré comme de la "littérature corse", nous oscillons sans cesse entre un certain nombre de critères, plus ou moins nombreux, exclusifs, définitifs, etc. (l'identité de l'auteur, la langue utilisée, le sujet abordé, etc.)

Personnellement, je penche plutôt pour accueillir à bras ouverts (ou dans le secret de nos coeurs) des textes qui me semblent jouer un rôle dans la vie de l'imaginaire corse. Je me rends bien compte qu'une telle "définition" de la littérature corse n'en est pas une et ne règle pas le problème ; mais sa façon de ne pas le régler me semble fructueuse...

Pêle-mêle : Mérimée, Balzac, Carrington, Boswell, Dostoïevski (si, si : voir le commentaire numéro 3), Dante, Rinaldi (permettez-moi un peu d'humour très bienveillant), etc. sont de parfaits exemples d'auteurs qui, même à leur corps défendant, jouent leur rôle dans notre imaginaire (ou peuvent le jouer, un peu comme dans le sketche de Francis Blanche : "Il peut le faire !")

A cette liste, j'ajoute maintentant Antoine de Saint-Exupéry.

Le lien biographique avec la Corse est bien connu : voyez la stèle commémorative à l'entrée de l'aéroport de Bastia-Poretta rappelant aux oublieux que nous sommes tous (ou que nous deviendrons tous) que le fameux pilote et créateur du "Petit Prince" est mort au cours d'une mission de reconnaissance, après avoir décollé de Corse, le matin du 31 juillet 1944.

Un lien littéraire ? Eh bien, le site de "Musa Nostra" me rappelle un texte (que j'avais certainement déjà lu dans un vieux numéro de Corse-Matin, me semble-t-il, peut-être dans la rubrique de Dominique Mondoloni) texte que Saint-Exupéry avait écrit à propos de la Corse, une sorte d'ode, d'éloge, racontant la vision de l'île dans le regard du pilote revenant de mission et semblant s'abîmer dans une extase olfactive et érotique : voir ici le texte.

A part quelques expressions ("tes mille sentiers bleus comme des veines", "fruits éclatés au soleil", "elle n'en finissait pas de rendre son parfum"), ce texte ne me plaît pas beaucoup ; j'ai l'impression de lire un emportement lyrique débridé, quelque chose d'assez convenu, de pas très personnel ni de très écrit ; mais ce n'est qu'une impression personnelle, vous en avez certainement une autre et peut-être aussi un regard plus informé ?

En tout cas, dans cette "Ode à la Corse", l'avion de Saint-Exupéry s'approche de la Corse, la survole (moteur coupé quelques instants), avant de s'y poser. Donc, d'une manière ou d'une autre, nous pouvons discuter du rôle de ce texte dans notre imaginaire. Les thèmes de l'odeur et de la beauté (visuelle) sont prégnants chez nous. D'ailleurs, il serait intéressant de voir comment cette thématique a pu évoluer dans les oeuvres littéraires corses (il faudrait bien sûr faire un crochet par l'odorat de Napoléon - et d'Ocatarinetabellatchitchi - qui dit-on...).

Mais depuis le premier instant que j'écris ce billet, il est un autre texte de Saint-Exupéry qu'il me brûle d'écrire ici. Car c'est celui-ci qui pour moi joue un rôle important dans notre imaginaire. (Encore qu'il pourrait être intéressant de faire jouer les deux textes entre eux, de voir ce qui se passe dans l'entre deux).

Il s'agit d'une des dernières lettres (sinon la dernière, je ne saurais vous dire, car le volume que j'ai dans les mains offre deux lettres écrites le même jour) de notre pilote écrivain. Elle est datée du 30 juillet 1944. Elle est adressée à Pierre Dalloz, un de ses amis (qui la lira le 8 août suivant, à Alger). Elle est donc écrite en Corse, la veille de sa mort, par un écrivain qui va, une nouvelle et dernière fois, monter dans un avion armé seulement d'un appareil photographique, se diriger vers le lieu de son enfance (dans la région de Lyon) et certainement survoler le Vercors (dont à ce moment très précis le Maquis est massacré et notamment Jean Prévost, exécuté, grand ami de Saint-Exupéry et de Pierre Dalloz), avant d'être abattu par un chasseur allemand et de s'écraser en mer non loin de Marseille.

(Vous pouvez trouver ce texte dans l'ouvrage intitulé "Ecrits de guerre 1939-1944" ; vous pourrez y lire aussi les sublimes et longs extraits d'une lettre de décembre 1943, "nommée" dans ce volume "Nuit dans la tête et froid dans le coeur..." ou bien encore ceux d'une "Lettre à X..." de mi-novembre 1943).

Je ressens profondément ces mots comme un élément déterminant. Comment le dire ? Je sais pertinemment qu'ils auraient pu être écrits ailleurs qu'en Corse ; mais, voyez-vous, c'est en Corse qu'ils ont été écrits et c'est moi qui les ai lus, alors je ne peux m'empêcher de les associer à un complexe d'images et d'histoires nouées par des liens aussi vivants que secrets. La Corse vue d'avion (à l'arrivée, au départ) ; le monde et les "temps présents" vu de Corse ou au départ de la Corse ; la Corse et le Vercors (Maquis, Résistance, Montagne) ; la solitude ; l'étrangeté du monde et de la condition humaine ; l'amitié ; le retour à l'enfance, à l'origine ; les images invisibles et pourtant prégnantes (noyées avec leur photographe) ; le regard d'une mère sur un jardin...

Voici l'un des plus beaux textes de Saint-Exupéry et l'une des pages les plus réussies de la littérature corse (vous voyez que je ne recule devant aucune des outrances de la propagande publicitaire pour me donner raison !) :

[30 juillet 1944]
Secteur postal 99027.

Cher cher Dalloz, que je regrette vos quatre lignes ! Vous êtes sans doute le seul homme que je reconnaisse comme tel sur ce continent. J'aurais aimé savoir ce que vos pensiez des temps présents. Moi, je désespère.

J'imagine que vous pensez que j'avais raison sous tous les angles, sur tous les plans. Quelle odeur ! Fasse le ciel que vous me donniez tort. Que je serais heureux de votre témoignage !

Moi, je fais la guerre le plus profondément possible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d'âge est de trente ans sur le type d'avion monoplace de chasse que je pilote. Et l'autre jour, j'ai eu la panne d'un moteur, à dix mille mètres d'altitude, au-dessus d'Annecy, à l'heure même où j'avais... quarante-quatre ans ! Tandis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tortue, à la merci de toute la chasse allemande, je rigolais doucement en songeant aux super-patriotes qui interdisent mes livres en Afrique du Nord. C'est drôle.

J'ai tout connu depuis mon retour à l'escadrille (ce retour est un miracle). J'ai connu la panne, l'évanouissement par accident d'oxygène, la poursuite par les chasseurs, et aussi l'incendie en vol. Je ne me crois pas trop avare et je me sens charpentier sain. C'est ma seule satisfaction ! Et aussi de me promener, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des photographies. Ça, c'est étrange.

Ici on est loin du bain de haine mais, malgré la gentillesse de l'escadrille, c'est tout de même un peu la misère humaine. Je n'ai personne, jamais, avec qui parler. C'est déjà quelque chose d'avoir avec qui vivre. Mais quelle solitude spirituelle.

Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m'épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j'étais fait pour être jardinier.

Je vous embrasse.

Saint-Ex.

lundi 6 avril 2009

Une drogue dure

Ecrire, écrire, investir ce blog tous les jours, cela devient pour moi une obsession. Vous excuserez donc parfois l'intérêt moindre de certains billets qui ne doivent leur existence qu'à ce prurit d'écriture, cette démangeaison qui court sur le "grand corps primitif" littéraire corse, cette irritation des terminaisons nerveuses, signe d'un désir qui s'emballe, s'empêtre, s'étale et finit par se recroqueviller en un petit billet numérique de rien du tout.

J'aurais voulu parler de :
- Charlie Galibert, ses travaux ethnologiques et ses romans westerns
- la comparaison de trois anthologies actuelles ("Corsica Calling", "Corse noire" et "Nouvelles de Corse")
- et puis quoi encore ? j'ai oublié !

Mais je n'ai pas le temps pour l'instant. (Ce sera pour bientôt ou pour plus tard, à moins que vous ne me devanciez ? et ne racontiez ici pourquoi vous adorez "Nouvelles de Corse" alors que je suis assez déçu dans l'ensemble, par la qualité des textes réunis et par leur présentation, ou pourquoi vous êtes indifférent à "Corsica Calling" alors que c'est selon mon sentiment personnel un ouvrage enthousiasmant, presque inimaginable, qui manifeste de façon pertinente et touchante la vitalité littéraire corse).

Alors que faire ? Sinon donner la parole à la littérature corse elle-même. Et advienne que pourra...

Par exemple, ceci :

2033

La scène du crime était si vaste qu'il ne paraissait pas possible d'en déterminer le périmètre. Aussi loin que portait le regard, ce n'étaient que ruines et désolation. On eût dit que l'île tout entière avait subi les effets du cataclysme. La mer elle-même s'était transformée. Elle avait l'apparence d'un grand lac sombre qu'aucun souffle de vent ne froissait.
L'air était étrangement immobile. Il régnait un silence de mort.
Toutes les communications avaient été interrompues. Il n'y avait plus aucune nouvelle du monde.

Ce sont les toutes premières lignes d'un "polar" qui est bien plus qu'un polar, intitulé "Nimu", écrit par Jean-Pierre Santini (voyez le site de sa maison d'édition, Fior di Carta et ici un article intéressant sur l'auteur), publié chez Albiana en 2006.
Un polar corse de 400 pages, voilà qui est déjà surprenant et propre à attirer le regard et la main de l'acheteur futur lecteur.
Mais la première fois que j'ai lu la première ligne, j'ai souri, parce que je venais de trouver là un de ces objets paradoxaux que sont les phrases littéraires : simples mots associés les uns aux autres et en même temps abîmes imaginaires et réels vertigineux dans lesquels "mon esprit, tu te meus avec agilité".
Une telle première phrase semble me dire : voici le territoire sur lequel je vais t'emmener, lecteur, à la fois fascinant et désespérant, précis ("scène du crime") et flou ("paraissait"), où rien n'évoluera sinon de façon logique vers le pire et où pourtant de nombreux chemins, personnages, points de vue, intrigues et histoires auront le loisir de se déployer, de se croiser et de se contredire.
Je suis toujours "en train" de lire "Nimu", je n'ai pas encore fini, je suis toujours dans le labyrinthe, pages cornées, de retour sur certaines, ruminant.

Alors pour ne pas finir, en voici un morceau (ce que j'aime ici, c'est la différence de ton entre les deux paragraphes, les métaphores un peu exagérées de l'un, la description plus clinique de l'autre et cette notation sur le bavardage avec soi-même qui vous décompose... dans une phrase elle-même un peu boiteuse, non ?) :

Polo cultivait à plaisir une certaine absence au monde. Il n'entendait plus le vent qui chuchote en douceur sous les persiennes et fait crépiter aux carreaux l'embrun de ses syllabes. Il ne voyait plus l'amoncellement des ombres hérissées dans la nuit de novembre où des pluies innombrables martèlent le schiste sonore des toitures lassées. Il espérait une mort lumineuse, un bel éclat dans la tête, une balle logée en douceur dans ses pensées gélatines, tremblotantes sous le choc et rosissant sous l'effet magique d'un crépuscule pourpre, rideau lourd tiré sur ses paupières. Alors, il s'en irait dans la dérive lente d'un regard égaré aux coulisses obscures, l'oreille éteinte à jamais aux crépitements du monde. Naïf malgré tout, car il faut l'être pour imaginer sa mort, Polo s'offrait ainsi un dernier détour au labyrinthe de la vie.

Il faut dire que le travail du trépas n'était plus ce qu'il était. Il avait perdu de son imaginaire, de ses pompes et de ses rites. D'autres coutumes s'étaient imposées au fil du temps. On s'était mis à mourir comme on vivait, en égoïste, presque pour soi, sans considération aucune pour l'entourage. Chacun dans son coin d'agonie, en catimini, en grand secret, s'appliquait à la discrétion qui sied aux oeuvres diplomatiques. Commençait alors ce long bavardage avec soi dont on ne sort jamais intact et, précisément même, tout à fait décomposé.

dimanche 5 avril 2009

Une des origines de ce blog

C'était en octobre 1995, à Ajaccio.

Dans le cadre de la manifestation "Lire en fête", plusieurs écrivains avaient été invités, Zoé Valdès, Kenneth White, Aris Fakinos, Jean-François Samlong ; quelques événements particuliers étaient consacrés à l'évocation émue de Marie Susini. C'est dans ce cadre (mais je ne sais plus précisément comment j'étais arrivé là) que j'ai pris la parole une fin d'après-midi, dans la cave du théâtre Point (dans une ruelle qui donne sur la rue Fesch).

Ce qui m'avait amené là ? Une double lecture et le désir d'en faire part.

J'avais été frappé par le fait que dans deux textes littéraires corses un même motif apparaissait et, sans être central, avait son importance dans les histoires racontées. Ce motif est celui du "texte brûlé". Ce jour-là, je pense que je suis véritablement devenu un lecteur amoureux de littérature corse. Ce jour-là, j'ai trouvé mon Graal (dont on nous rappelle sur Wikipédia qu'il n'en est pas fait mention dans le Nouveau Testament...). C'est-à-dire l'objet qui me permettrait de faire accéder les livres que j'aimais au paradis des significations infinies.

Il paraît (et je crois me souvenir, car je l'ai lu, mais il faut que j'y retourne) qu'au Paradis (celui de Dante tout au moins) tout est en mouvement, tout vole, tout est flammes et lumières, chaleur et tourbillons de joie, extase et pâmoison physique et psychique. Vous vous souvenez, à la fin, Dante ne peut même plus concevoir ce qui s'offre à son regard ébahi, son esprit est frappé par un éclair qui l'empêchera de "voir comment se joint l'image au cercle, comme elle s'y noue" :

veder voleva come si convene
l'imago al cerchio e come vi s'indova (Paradiso XXXIII 137-138)

Voilà, c'est ce que j'ai vécu en tant que lecteur de "La confession du solstice" et de "A funtana d'Altea". J'étais parvenu au lieu adoré qui offre la clé des songes mais laisse chacun imaginer les portes qui pourraient lui correspondre...

Le premier texte est la première nouvelle du premier recueil de Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, ce recueil est intitulé "L'île intérieure" (publié chez La Marge, mais j'ai l'impression qu'il est maintenant impossible de le trouver).

le deuxième texte est le premier roman de Ghjacumu Thiers, publié chez Albiana (mais l'ouvrage est noté comme "épuisé", ainsi que sa traduction française !)

Or les deux personnages principaux de ces textes bien différents (une nouvelle écrite en français, un roman écrit en langue corse) se piquent d'écrire. Soit par souci d'apparaître comme un écrivain (Brancaziu dans le roman feint d'écrire, ostensiblement, dans les cafés de la place Saint-Nicolas sur un calepin qu'il porte toujours avec lui), soit par besoin de révéler une vérité impossible à dire oralement (Noël Martinucci dans la nouvelle écrit une "confession" - il s'agit de confesser sa nature de "mazzeru" (encore lui !) - qu'il donne à son meilleur ami en vue d'une lecture future).

Dans les deux cas, apparaissent des pages qui finissent par disparaître ; dans les deux cas, les deux textes brûlent dans des flammes plus ou moins criminelles (Bastia ravagée par un feu ou un avion posé en catastrophe sur la piste de Solenzara).

Et voilà, il n'en fallait pas plus.

L'Ajaccienne Martin-Gistucci (maintenant disparue) et le Bastiais Thiers (toujours bien vivace et productif) m'ont fait entrer dans l'aventure de la lecture productive, qui fonctionne par association d'idées, rapprochements plus ou moins incongrus, fabrication de figures, de formes et de fables entre les textes, ou plus précisément encore dans la dialectique personnelle que j'impose aux textes.

Cela m'a permis d'aboutir à cette formule : "La littérature corse (n')existe (pas). La preuve : elle brûle." Elle me paraissait bien dire ce qu'était la "littérature corse" pour moi : un effort, un processus, des métamorphoses plutôt qu'un ensemble de formes et de thématiques figées et bien rangées.

Je me souviens que le journaliste Patrice Antona avait fait une petite chronique sur RCFM le soir où il brocardait l'aspect inutilement compliqué de mes propos ; il devait avoir raison, bien sûr, mais en partie seulement. Il évoqua ses lectures personnelles des deux textes que je rapprochais en utilisant un terme que je n'arrive pas à aimer : "savoureux". Ce doit être une infirmité, mais quand j'entends parler d'une "lecture savoureuse", de "personnages savoureux" ou de "roman savoureux", je vois le livre se réduire à l'état de belle et bonne pâtisserie au chocolat (ce qui me convient encore mais me semble rater la véritable valeur d'une oeuvre d'art : elle n'est pas destinée à une simple consommation agréable pour devenir un bon souvenir ; les oeuvres que nous aimons nous accompagnent longtemps, elles s'accroissent de toutes nos pensées, elles ne sont pas toujours agréables, elles participent à la fabrication permanente de notre imaginaire, de nos désirs et nos désirs ne sont pas toujours agréables). Malgré cela, Patrice Antona devait globalement avoir raison !

Je me souviens aussi que dans les deux textes de Martin-Gistucci et Thiers, j'avais repéré un autre point commun : le personnage du faux mazzeru... Mais c'est une autre histoire.

(Il faudrait (mais je sais que certaines personnes s'y emploient) faire la liste exhaustive et définitive des vrais, des faux et des vrais-faux mazzeri de notre littérature... Hè longa a cumpagnia ! (Mais jusqu'à quand cette figure du mazzeru hantera-t-elle notre littérature ?)

Je me souviens enfin que Marie-Gracieuse et Ghjacumu étaient là ce soir d'octobre 1995, gentiment venus écouter mes élucubrations. Il y a une photo qui l'atteste. Sur celle-ci je regarde Marie-Gracieuse, et Ghjacumu nous regarde. La photo est muette bien sûr mais on voit bien que Marie-Gracieuse me parle.

Elle disait peut-être ce qu'elle m'écrivit par la suite dans une lettre datée du 11 décembre 1996 :

"Evidemment mon personnage ("mazzeru" ou non) est essentiellement pris entre deux "cultures", entre deux engrenages de pensée(s). Et il l'est parce que vulnérable, diminué physiquement. Il cherche donc à "compenser" ses handicaps, et, avant tout le sentiment de culpabilité, cette impression de pouvoir créer le malheur, qui n'est, à tout prendre, qu'une forme de l'orgueil."

Où l'on retrouve l'entre deux, les engrenages, et le mélange de sentiments propre à mettre en forme un aspect essentiel de la réalité corse.

C'est bien dit, non ?

samedi 4 avril 2009

Un "récit de lecture", deux !

Le précédent billet évoquait l'idée qu'une littérature est la somme des livres réellement relus...

Mais finalement, je pense que jamais aucun livre n'a été lu (et encore moins relu) : il est proprement impossible de lire un livre. L'auteur ne sait jamais précisément ce qu'il a écrit ni comment... et son lecteur n'en déchiffre jamais que quelques bribes, choisies par son inconscient... et tout cela ira ensuite remuer obscurément un imaginaire qui perce parfois certains de nos rêves (endormis ou éveillés, mais où est la différence ?)... et, finalement, interrogeant le rêveur éveillé ("racontez-nous votre lecture, par pitié !"), quelle plus belle réponse pourrions-nous recevoir qu'un "Ah..." accompagné d'un regard encore baigné de sommeil ?

Est-ce un mal ? Absolument pas ! C'est un fait, tout ce qu'il y a de plus normal. Et le plus fort est que cette situation est largement suffisante pour faire exister et vivre ce qu'on appelle "une littérature". Que nous définirons donc maintenant comme la somme (impossible à faire) des livres réellement (non ou mal) lus. (Rassurez-vous, je suis partisan de toutes les façons de lire, c'est leur variété qui m'intéresse, et la lecture plume à la main - ou clavier sous les doigts - avec prise de notes d'un chef d'oeuvre absolu m'enchante autant que celle effectuée par-dessus l'épaule du voisin sur le "Corse-Matin" du jour dans l'avion Marseille-Bastia...)

Dans tous les cas, cela ne remet pas en cause l'existence de ce blog (pour l'instant...)

Toute cette introduction pour évoquer deux livres qui ont suscité un échange de mails entre Xavier Casanova et moi-même.

Je ne connais pas cet auteur. Il a écrit un livre, "Codex Corsicae", absolument unique par son écriture et son ton (voyez un extrait du livre ici et ici). Que ceux qui l'ont lu (ou mal ou non lu) cliquent sur "(x) commentaires" pour nous raconter cela ! Personnellement, j'avais essayé de le lire, il y a déjà quelques années. Mais c'est un autre livre qui a présidé à notre rencontre numérique : "Petit plongeoir vers l'abîme" car il y a quelques jours je suis arrivé jusque sur le blog de Xavier Casanova et en quête de livres et de littérature, j'ai bien sûr cliqué sur le tag "littérature" et j'ai découvert cette présentation du recueil de nouvelles co-écrit par l'improbable trio Okuba-Amfav-Scolca...

Après lecture, j'ai placé ce blog en lien, je me suis abonné pour être alerté lorsqu'un nouvel article apparaîtrait et j'ai écrit un commentaire. Mon maigre message a finalement abouti à une réponse disproportionnée et étonnante car très drôle et très généreuse : un vrai plaisir !

Avec l'accord de Xavier Casanova, je vous laisse témoin de l'échange (évidemment, l'essentiel est maintenant de lire/relire/mal et non lire "Codex Corsicae" et "Petit plongeoir vers l'abîme" !).

1. L'article de Xavier Casanova à propos de "Petit plongeoir vers l'abîme" (21 juin 2008)

2. Mon commentaire (2 avril 2009)

3. La réponse de Xavier Casanova (3 avril 2009) :

François Renucci,

Merci pour ce commentaire laissé sur ISULARAMA, un blog qui s'est satellisé sur sa propre orbite, distincte de celle de Ci Simu.

Votre blog pourunelitteraturecorse m'a semblé assez participatif pour que je me permette de vous suggérer, avant que vous ayez, sur PLONGEOIR, fait vos propres gloses, de copier-coller mon billet.

Okuba Kentaro mérite bien son entrée dans le monde dont vous essayez de dresser les frontières. Ce petit arrangement avec les temps de lecture-écriture la rendrait immédiate. En attendant…

Si cette proposition vous séduit, répondez-moi sans hésitation : je vous transmettrai par retour de mail le code source du billet, image comprise.

Très cordialement,
Xavier CASANOVA

4. Ma réponse à Xavier Casanova (3 avril 2009) :

Monsieur Casanova,
merci beaucoup pour cette proposition, elle correspond effectivement à l'objectif du blog qui devrait devenir un ensemble de voix et de points de vue.

Mais j'ai une autre proposition à vous faire : le blog "Pour une littérature corse" est fait pour recueillir des "récits de lecture". On peut tout mettre sous cette expression, mais personnellement j'y vois l'occasion de raconter une rencontre entre un lecteur et un livre, donc de faire entrer les circonstances de cette rencontre, les attentes du lecteur, voire l'évolution de ses sentiments et de son point de vue au cours de la lecture et après.

Cela serait vraiment intéressant que vous proposiez un tel "récit de lecture" à propos de "Plongeoir" ; je rajouterais un lien vers votre article sur "Isularama", avec une présentation de ce lien et de ce blog, puis je rajouterais un commentaire après ma propre lecture. Votre récit de lecture n'a pas besoin d'être long, la forme est absolument libre, j'ai essayé de multiplier les formes sur "Pour une littérature corse".

Par exemple au moyen d'un questionnaire :

http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/02/le-vif-du-sujet-de-ce-blog-les-recits.html
http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/02/comment-jai-tu-as-nous-avons-lu-1.html

Qu'en pensez-vous ?

Par ailleurs, il faut que je reprenne votre "Codex Corsicae", puis-je vous avouer sincèrement que c'est le genre de livre qui m'attire particulièrement (ironie, richesse des références culturelles, forme originale voire unique qui laisse une grande place à la participation du lecteur, prise en charge avec un point de vue de la réalité corse) mais que je ne suis pas parvenu jusqu'au bout (ou que je n'ai pas encore fait l'effort nécessaire) ; dans mon souvenir j'ai l'impression d'avoir été découragé par la complexité et la subtilité du livre ; donc je n'ai pas été un lecteur à la hauteur ; je vous dis ça mais ne le prenez pas mal, c'est simplement pour vous montrer une (non) lecture parmi d'autres. Il faut que je le reprenne et que je lui accorde cette attention dont parle Virginia Woolf, une attention "avisée, énergique, personnelle et sincère".

Avez-vous eu des échos des lectures de "Codex Corsicae" ? Préparez-vous d'autres publications ?

Y a-t-il par ailleurs d'autres livres corses que vous aimez particulièrement ? ou qui ne vous séduisent pas du tout.

A très bientôt donc !

François Renucci

5. La "Typoscription" de Xavier Casanova (3 avril 2009) envoyée dans un message magnifiquement intitulé "LA RÉPONSE EST EN PDF" : voilà une forme de "récit de lecture" à laquelle je ne m'attendais pas, qui me ravit et qui me fait dire que vraiment il n'y a aucune raison de désespérer ! En plus, grâce aux compétences informatiques de mon correspondant, ce blog s'orne de sa première "image" et cette image est un extraordinaire et très drôle texte cliquable visé par l'Office littéraire de la Corse !
Quelle reconnaissance !

XCtoRENUCCI
Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
Cliquer ici pour télécharger la page (format pdf).

vendredi 3 avril 2009

Lire un entretien, le relire, et le donner à lire

Vous direz peut-être que les deux derniers billets ne concernent guère directement la littérature corse...

Certes, mais ce blog, vous l'avez compris, aime traverser les supposées frontières de cette littérature (ou de toute littérature d'ailleurs). Donc si Virginia Woolf s'adresse à des écolières anglaises en 1926 et si Edouard Glissant raconte les pérégrinations de personnages martiniquais dans le monde entier, eh bien, il doit bien y avoir une raison valable pour que cela concerne la littérature corse aussi ! Et faites-moi confiance pour trouver cette raison, même si c'est au prix de la "vérité la plus scientifique" !

Partons de cette idée assez rebattue mais juste selon moi : une littérature est l'ensemble de ce qui se relit, de ce qui est effectivement relu. Comme dit l'autre, "einmal ist keinmal" ("une fois, c'est jamais").

Il faut y revenir.

Je reviens donc ce soir vers un entretien avec un auteur corse que l'on trouve sur Internet.

Un petit jeu : je vais donner ici des phrases de cet entretien (ce sont des phrases qui me touchent, me plaisent, me font réfléchir) et si vous n'avez pas reconnu l'auteur en question, vous pourrez cliquer sur le lien internet qui vous conduira à l'intégralité de l'entretien (et vous relirez alors, forcément, les phrases que j'avais citées !) :

Enfin est-ce que je vois mon pays avec souffrance ? Oui, sans doute, mais bizarrement je ne crois pas écrire pour simplement exprimer ma souffrance. Mais plutôt pour m’interroger sur le monde et interpeller le lecteur, non pas sur ses tares ou ses déviances, mais sur la recherche d’une vérité que tous nous partageons, et une vérité qui n’est pas que Corse.

La littérature c’est tout sauf le refuge des bons sentiments, ou des discours moralisateurs. Si j’écris une nouvelle sur le racisme – c’est le cas ici – il ne sert à rien d’écrire que le racisme ça n’est pas bien. Mais il faut illustrer le propos, et montrer ce qu’est le racisme, sous différentes formes qui toucheront, blesseront, feront mal, interrogeront, et donc peut-être feront aussi réfléchir.

Je me suis toujours considéré comme étant de chez moi et appartenant aux miens. Mais il n’y a pas de complaisence dans ce que j’écris. Parce que justement je suis de chez moi et je m’adresse aux miens, de l’intérieur; et avec leur langue et leur sensiblilité.

Mais mon souci premier c’est la littérature corse, qui s’imbrique bien sûr dans des notions plus vastes. Je n’ai aucun problème avec cette notion de littérature corse, ni avec des notions identitaires qui font frémir ailleurs mais qui moi me conviennent tout à fait.

La violence nous est devenue insupportable parce que nous ne la comprenons ni ne la maîtrisons plus. Il faut être honnête : la violence de notre révolte des années 70 n’était pas un grand traumatisme pour nous, parce que son caractère politique et désintéressé ne faisait pas de doute. Trente ans plus tard cette même violence nous est insupportable, parce que les dérives et les mélanges des genres font que plus personne ne comprend rien à rien. Et puis elle se combine avec une violence sociale qui nous effrait, parce qu’elle nous renvoie l’image de notre délabrement sociétal, économique, culturel, et que dans le même temps nous ne sommes plus des paysans, nous nous embourgeoisons, nous nous individualisons, et nous ne sommes plus prêts à comprendre cette expression d’un suicide collectif.

Mon inquiétude était de voir comment aujourd’hui des classes de nantis, au nom de l’économie touristique, au nom du privilège accordé par l’argent, étaient en train d’éradiquer plus sûrement que ne l’aurait fait une armée napoléonienne, ou une horde de hussards noirs de l’école publique, tout accès à la propriété pour les plus pauvres, tout lien social entre des catégories de gens de plus en plus paupérisées, marginalisées, broyées.

Même si je crois qu’il est plus intelligent aujourd’hui de s’opposer par la culture et l’élévation sociale, en utilisant le système même qui nous oppresse, qu’avec des attentats suicidaires qui nous marginalisent et nous déservent plus qu’autre chose.

Je crois que mes histoires parlent de la Corse – et sans doute aussi d’autres sociétés en Europe ou ailleurs – à un moment où les peuples se retrouvent atomisés par le consummmérisme, la toute puissance du libéralisme, la télé-réalité, la dictature de nantis élus pourtant au suffrage universel, l’insécurité économique aussi, le chomage. Je suis héritier d’un monde plus ancien qui était abreuvé, certes de violences, mais également d’une perception de l’humain incomparable avec ce qui existe aujourd’hui dans un monde destructuré, perdu, sans espoir, écrasé par la toute puissance des minorités dominantes qui n’ont de légitime que leurs fortunes et leurs armées, fussent-elles civiles ou “républicaines”.

Le plus grand génie littéraire laissera toujours une part d’ombre, un mystère dans son approche ou son analyse des sociétés humaines. Tant mieux d’ailleurs, parce que la littérature ça n’est pas la politique, et ça doit rester plus halluciné et fascinant que la politique.

Je crois par exemple qu’il est difficile pour la “société civile” d’exister réellement au-delà des schémas dominateurs. Les gens qui aujourd’hui en Corse me semblent les plus libres, les plus porteurs d’espoir, sont souvent des artistes. Des écrivains ou des chanteurs, des poètes. Tous n’ont pas forcément la conscience aigüe d’exprimer la voix d’une société civile libre, mais c’est pourtant ce qu’ils font. Avec le peu d’impact réel qu’ont les artistes en général.

Je suis un peu mystique à mes heures, et je crois que quelque chose est enterré au fond de nous, une puissance insoupçonnée, une force immaîtrisable, un besoin de vie au dessus de tout. Tout peut s’éteindre, mais tout peut se déchaîner.

J’écris donc les livres des miens, les livres que j’aurais voulu lire plus jeune. Comme un Sioux alcoolique écrirait sur sa réserve. Et je sais qu’il y a des lecteurs qui s’y reconnaissent.

L'intégralité de l'entretien se trouve ici ; il est beaucoup plus long et c'est une bénédiction de pouvoir trouver d'aussi longs entretiens avec des auteurs corses (cela me paraît presque impossible ailleurs que sur Internet, non ?).

(De telles phrases sont d'une extrême importance pour moi, parce qu'elles enracinent la littérature corse que j'aime et désire dans un acte personnel d'une sincérité totale tout autant que dans le désir d'assumer pleinement tous les enjeux de la littérature ; je n'aime pas particulièrement les manifestes mais lorsque j'ai lu la première fois cet entretien, j'ai eu le sentiment de trouver là une mise au point dense et forte que j'attendais : et vous ?)

Avis aux lecteurs de ce billet : que vous ayez ou non trouvé le nom de l'auteur ; que vous l'appréciez ou non ; et si vous avez lu cet entretien ou un ouvrage de celui-ci, n'hésitez pas à raconter ici comment vous avez été enthousiasmé (ou pas !) par telle ou telle page...

jeudi 2 avril 2009

Edouard Glissant

Je ne présente pas l'oeuvre de cet auteur, ni l'auteur lui-même.

Dans un livre publié il y a quelques années j'ai intégré, je m'en rends compte maintenant, un "récit de lecture".

Alors ce 44ème billet sera lui-même une citation, citant le roman "Tout-monde" d'Edouard Glissant, évoquant la Martinique et la Corse...

Oh. Les trois premiers paragraphes de cet immense texte, je les ai lus, sur les conseils d'Anne Leoni, à la bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence, parce que l'auteur martiniquais nous ouvrait d'autres chemins de réflexions, le monde, une autre histoire, une autre chronologie, sans verser dans un manichéisme de colonisé névrosé : la Relation.
Son épique.
Les trois premiers paragraphes, nettement séparés les uns des autres, comme dans tout le reste du roman, petites îles, texte archipélique, proposant tant de respirations, versets d'une nouvelle bible (toujours aimé lire les livres comme des oracles) :

Les cartes postales, ou sinon, le dicton public, chantent que c'est l'Île des Revenants, - peut-être est-ce vérité qui est contée là, - mais voyez que vous ne savez pas si c'est parce que vous y revenez toujours au moins une fois, après que vous y avez, vous madame vous monsieur, heureux dérivants, séjourné ne serait-ce qu'un jour ? Ou si c'est parce que nous, habitants un à un dénommés, nous y retrouvons nous-mêmes comme des revenants d'on ne saurait quelle éternité ?

Ne disons pas d'on ne sait quelle histoire, car pour ce qui est de l'histoire, notre histoire, il nous reste à la déterrer ou à l'élever, en nous et parmi nous. Ce qui nous donne, pour le moment, le plaisir trouble de fréquenter cette illusoire éternité.

C'est un corps sans tête, notre histoire, tout comme la statue de Joséphine I.D.F. (Impératrice des Français, et non point, remarquez, de France) que des intrépides, en quête d'histoire et qui par là même en voulaient à l'Histoire, ont décapitée dans une de ces allées de la Savane à Fort-de-France (que nous appelons Foyal, par contraction de son nom d'ancien régime, Fort-Royal.) Et c'était dans l'acharnement à crier leur histoire, qui pour eux est encore éternité, c'est-à-dire, comme pour nous tous, vacance. Et comme ils pressentaient, ces décabosseurs, que la tête décollée de Joséphine d'en aucune façon ne leur fournirait un chef d'histoire, et pas même par antithèse, ils l'ont enterrée quelque part, cette tête, dans une cache ou une boue. Les autorités y cherchent toujours.

Et je feuillette encore, et je tombe (nous sommes en 1994) sur le chapitre intitulé "Atala" : les deux poètes (Edouard Glissant, Roger Giroux) font un voyage en Corse (Cargèse). Dans les années 50. Traversent l'Obscur et l'Irréel. Et deux phrases, posément, s'énoncent, disant : Rappelez-vous, c'était le temps d'avant que le monde eût balancé sa vitesse. Sans doute courait-il en Corse, depuis l'époque de Paoli et bien avant, cette rumeur qui montait des taillis et qui vous apprenait la terre et comment coucher dessus et comment y lever de bon matin, mais n'importe qui, passant et repassant, pouvait couper à travers cette rumeur-là et ne voir de cette terre-ci que les enchantements qu'elle suscitait. (paragraphe 12)

disant : Tout cela était irréel, il semblait que les temps variaient d'un à l'autre sans se reconnaître, vous naviguiez de temps en temps (de temps-ci en temps-là) sans souci aucun. Ces poètes étaient passés de Paris à Cargèse sans presque s'en apercevoir et ils avaient déboulé dans un autre suspens de temps, qui faisait comme si on s'était appliqué à raturer ce pays-ci et à en confondre les habitants dans un plaisant no man's land. Il allait falloir attendre que le pays se manifeste - dans toutes les convulsions de la nécessité d'une nation - pour enfin qu'on le voie ou le devine tel qu'il est. (paragraphe 13)

Coup au coeur, couvert d'une veste lourde, supportant la chaleur de la grande salle de prêt, livre en main (reliure cartonnée de l'édition de 1993 dans la collection blanche chez Gallimard), je restai stupéfait par les mots "nation", "Paoli", "convulsions", "nécessité" : je ne les employais moi-même que si rarement et toujours avec un manque de sincérité et de plaisir qui m'étaient rendus ici, en détour, préparant un retour, un souci permanent, un souffle.

Plus tard (mais c'est encore aujourd'hui), je lisais Milleliri écrivant "Caveau de famille", polar corse : le corps d'une femme sans tête est découvert dans la fosse prévue pour enterrer le sgiò du village.
Vous l'avez reconnue !

Relisant maintenant sur l'écran blanc du Mac dans le carré formaté de cet éditeur de blog ces mots, je me dis, comme Cendrars: "L'Esprit souffle où il veut."

Mais peut-être que le texte de Glissant ne vous touche pas autant que moi ? (Ce ne serait pas étonnant, je connais plusieurs personnes qui le voit comme un lyrique un peu verbeux, un Isaïe des Caraïbes, etc, etc.)

En tout cas je sais gré à cet écrivain d'avoir écrit (c'est dans "Soleil de la conscience", 1956 au Seuil, réédité chez Gallimard en 1997) une phrase qui pour moi résume le projet auquel j'ai le sentiment de participer :

Ce que nous pourrions offrir, c'est cela : un mouvement continu de littérature, telle que le mouvement soit la force et la faiblesse d'un peuple, en marche vers d'autres terres encore.

mercredi 1 avril 2009

Eloge du simple lecteur

Quelques mots à propos de la deuxième des propositions sur lesquelles repose ce blog.

Le 24 janvier dernier, j'écrivais ceci dans le premier billet :

1. La littérature corse est la somme des textes qui nourrissent l'imaginaire corse. Cette littérature est écrite et orale, multilingue (latin, italien, corse, français - bien d'autres encore ?), produite par des auteurs corses ou non (Rinatu Coti et Honoré de Balzac, pour en citer deux que j'aime).

2. En même temps qu'il est absolument nécessaire de constituer une bibliothèque de littérature corse complète et accessible, il me tient à coeur de participer à une autre activité : aborder et découvrir cette terra incognita qu'est la lecture de cette littérature. Quels livres sont lus ? comment ? Quels textes, quelles histoires, quels personnages hantent nos esprits et nos imaginaires ?

Je crois profondément à l'importance d'engager chaque lecteur à raconter ses lectures (même si cela n'est pas facile). Il s'y dit quelque chose du livre lu, quelque chose du lecteur, quelque chose aussi de notre imaginaire collectif. Ce qui se joue dans le passage entre l'objet livre déchiffré par les yeux du lecteur et l'esprit de ce lecteur est essentiel ; cela se rejoue ensuite entre deux lecteurs qui lorsqu'ils se rencontrent se racontent bien sûr des histoires de lectures : dans ces entre-deux est la vie.

Deux exemples : on m'a conseillé de lire le bref article de Virginia Woolf intitulé "Comment lire un livre". Je viens de le faire, il est effectivement très riche. (Notamment il est intéressant de voir combien elle cite comme ses auteurs de chevet des écrivains que je ne lirai certainement jamais et qui ne peupleront pas mon imaginaire ; et combien nos horizons littéraires sont bornés par des murailles nationales, linguistiques et historiques).

Elle écrit ceci (je crois que ce sont, pour la plupart, des paroles très célèbres) :

Le seul conseil, à vrai dire, qu'on puisse donner sur la lecture est de ne pas suivre de conseils, de se fier à son instinct, de faire usage de sa raison et de tirer ses propres conclusions. (...) L'indépendance d'esprit est la première qualité d'un bon lecteur.

Puis, plus loin, vient la justification de l'importance de cette indépendance d'esprit :

Nous aurons beau insister sur l'importance d'une neutralité bienveillante ; nous aurons beau nous efforcer de mettre de côté notre identité pendant notre lecture ; nous savons cependant que nous ne pouvons pas nous confondre pleinement avec l'auteur, ni nous absorber pleinement dans ce que nous lisons ; il y a toujours un démon en nous pour chuchoter : "J'aime, je déteste", et nous ne pouvons pas le réduire au silence. C'est même précisément parce que nous avons cette tendance à aimer et à détester que notre relation avec les poètes et les romanciers est si intime, au point de rendre intolérable la présence d'un tiers. Et même si les conséquences sont préjudiciables et que nos jugements sont faux, il reste que notre goût, le nerf sensitif qui nous envoie les chocs, est ce qui nous éclaire le plus ; nous apprenons en ressentant ; nous ne pouvons pas supprimer nos particularités sans déboucher sur un appauvrissement. Mais avec le temps, peut-être pouvons-nous façonner notre goût ; peut-être pouvons-nous le soumettre à une forme de contrôle.

Voilà qui est bien dit selon moi : assumer sa subjectivité (inévitable et aussi condition nécessaire d'une véritable compréhension de ce qu'on lit) mais aussi s'engager à "contrôler" ou "façonner" ce goût subjectif ; nerf sensitif réagissant ici et maintenant et esprit raisonnable prenant le temps d'y revenir : à l'intérieur du lecteur aussi, il y a une dialectique à faire jouer ! La conséquence est que, par principe, tout le monde, absolument, peut prendre la parole... mais une fois cette parole prise, elle rend chacun de nous responsable de sa pertinence. (Qu'en pensez-vous ?)

Et puis ces derniers mots, vraiment très beaux :

Nous devons rester de simples lecteurs ; nous ne nous donnerons pas cette gloire supplémentaire propre à ces êtres rares qui sont aussi critiques. Mais il reste qu'en tant que lecteurs, nous avons nos responsabilités, et même notre importance. Les normes que nous érigeons et les jugements que nous formons partent dans les airs et se diffusent dans l'atmosphère que respirent les écrivains quand ils travaillent. Une influence se crée qui s'exerce sur eux, même si aucun texte imprimé n'en rend compte. Et cette influence, si elle est avisée, énergique, personnelle et sincère, peut prendre beaucoup de valeur à une époque où la critique ne peut plus s'exercer normalement, où les livres sont passés en revue comme un cortège d'animaux dans un stand de tir, où le critique n'a qu'une seconde pour charger son arme, viser et tirer, et où l'on peut bien l'excuser s'il prend des lapins pour des tigres, des aigles pour des volailles de basse-cour, ou s'il manque complètement sa cible et laisse son coup se perdre sur une vache qui broutait paisiblement dans un champ voisin. Si, derrière la fusillade fantasque de la presse, l'auteur sentait qu'il existe une autre sorte de critique, l'opinion de gens qui lisent par amour de la lecture, lentement et pour le plaisir, et font preuve dans leur jugement d'une grande compréhension mais aussi d'une grande sévérité, cela ne pourrait-il pas améliorer la qualité de son travail ? Et si grâce à nous les livres pouvaient devenir plus forts, plus riches et plus variés, cela vaudrait le coup d'atteindre pareil but.

Je souscris à ces mots (prononcés en anglais le 30 janvier 1926 dans une école privée pour jeunes filles à Heyes Court dans le Kent, Angleterre) mais j'irais aussi vers un horizon plus vaste que celui des livres, tremplins parmi d'autres de nos imaginaires ; j'irais justement vers cet espace mouvant et impalpable qu'est notre imaginaire collectif, tissé et détissé sans cesse par chacun d'entre nous, tous les jours, jour et nuit. Je suis persuadé que cet imaginaire collectif sera d'autant plus fort, riche et varié que nous mettrons au jour nos influences personnelles, influences avisées, énergiques, personnelles et sincères.
What a program !

Je voulais finir en citant une page du "Pour un Malherbe" de Ponge (c'était le deuxième exemple promis) mais je sens que ce serait de trop.

Plutôt ceci, sans commentaires, pour une fois (extrait de A santacroci / L'Abécédaire de Rinatu Coti, coédité par Matina Latine et Eolienne, en 2006) :

D

Dumènica, fendu ghjornu
S'alegra la cumpagnia

Si mòvini li ziteddi
Cantendu à fantasìa

Li pueta è l'aceddi
Sò a stola d'armunia

ed eccu a traduzione di Paulu Dalmas-Alfonsi :

D

Dimanche, au point du jour
Se réjouit la compagnie

Les enfants qui remuent
Chantent quoi bon leur semble

Les poètes et les oiseaux
Forment nuée, en harmonie.