vendredi 24 avril 2009

Un morceau de nuit

Les chiens semblaient avoir perdu ma trace. Ils s'énervaient, là-bas, assez loin sur ma droite.

Le terrain maintenant partout devenait bourbeux, criblé de fondrières. C'étaient les fameux marais de la plaine orientale. Sinistres sous la lune. Je m'y enfonçai. Dans mon dos se dressait la masse noire des montagnes, devant ça ne pouvait être que la mer.

De plus en plus je glissais, m'effondrais dans des mares croupies. Il devait y avoir là-dedans des grappes de moustiques, des nids de serpents et de malaria, des crapauds géants... C'était avant qu'on assèche pour y mettre des agrumes. Un bout d'Afrique égaré en Méditerranée, comme un morceau d'enfer tombé sur terre. Entre deux brouillards dérivait une lune de boue.

Soudain je crus entendre son souffle, plus vaste que l'horizon, plus profond qu'un sommeil. J'en étais encore loin mais je savais qu'elle était là. Derrière mes tempes battait la mer.

Alors le ciel s'ouvrit, vivant d'étoiles. Comme la poussière qui vole et scintille dans un rayon de soleil. A l'infini courait la plage, blanche sous la nuit. Je m'étalai dans le sable, il était dessous encore chaud.

Aussitôt mon cerveau se remit en marche ; ce qu'il faisait d'ailleurs depuis un bout de temps. Et pas trop mal ma foi. A droite la plage filait vers le sud, à gauche elle retournait sur Bastia. Devant la mer, derrière j'en venais, merci !

Il fallait prendre une décision, et vite. Ils pouvaient surgir des marais à tout instant. Combien d'équipes étaient là, dans mon dos, à mordre mes talons ? Je me mis à leur place : le gars se tirait vers le sud, on l'accroche. Il s'affole et saute dans les marais. Admettons qu'il atteigne la mer - c'est mon cas -, il continue d'instinct comme un dératé à cavaler vers le sud. Derrière c'est le danger, la mort, les chiens. C'est Bastia et il en vient. Bon ! S'ils pensent comme moi ils filent vers le sud. J'ai pris vers Bastia.

Je suis descendu au bord des vagues. J'ai fait deux trois cent mètres l'eau jusqu'aux mollets pour la trace et puis je suis remonté sur le sable, là où il est le plus dur parce que la mer le tasse à chaque coup de langue. J'ai trouve mon rythme : vif et régulier. Le sol portait ferme. J'avais dans le corps encore assez de peur pour tromper la fatigue.

Bien sûr ils pouvaient être là, postés n'importe où et me tirer comme un lapin, au passage. Un rique à courir. Si je faisais le mort dans un coin, demain j'aurais sur le dos tout ce que l'île compte d'uniformes et de chiens.

Dans la pénombre j'avalais de la plage. Les vagues couvraient mes pas. C'est l'amie du fuyard la vague. Pas de bruit, pas de trace. Sitôt passé sitôt léché. Une mère qui veille sur chacun de vos pas. Mon fils un assassin ? Blanc comme neige ! Elle se ferait couper en deux. Elle en démord pas la vague. Et la boue noire qui gantait mon corps faisait un morceau de nuit à pein plus pressé que le reste.

Soudain l'aube éclata. Le ciel en feu surgit de l'eau. Je courais dans la poudre de cuivre. Derrière la dune, au loin, c'était encore de gros paquets de nuit. Je vis mon corps : une croûte obscure. Je retirai ces loques et les enterrai dans le sable. J'avais un slip qui pouvait faire de loin maillot.

C'est vraiment l'un des passages dont je me souvenais le mieux, avec le plus de plaisir. C'est extrait d'un roman de René Fregni, "Les chemins noirs", récit de l'odyssée intense d'un jeune homme qui fuit (de la France vers Istanbul et retour, via les Balkans, l'Italie, la Corse).

Alors je dis ici que certaines choses ne me plaisent pas, une certaine façon d'insister, d'en dire trop alors que le lecteur pourrait remplir des blancs, une façon de vouloir rechercher la formule pour la formule. C'est mon impression, elle peut être contredite !

Mais ce que j'aime beaucoup, c'est,

- à l'image de la marche du fuyard, le rythme vif et régulier de l'écriture,
- la beauté des métamorphoses du corps du fugitif : effondré dans les mares à crapauds géants, coureur de fond olympique, morceau de nuit et croûte obscure, et enfin baigneur très matinal avec son faux maillot. Comme s'il devait passer par tous les états contraires pour renaître : boue noire et blanc comme neige, assassin pourchassé et proie des chiens, lapin apeuré et petit baigneur,
- et aussi, cette façon, parfois, de ne pas mettre de virgule au début des phrases, là où on les attendrait normalement (cela recoupe le premier point) : "Dans la pénombre j'avalai de la plage." "A l'infini courait la plage (...)" "Entre deux brouillards dérivait une lune de boue." "Le terrain maintenant partout devenait bourbeux (...)" "Devant la mer (...)"

J'aime beaucoup cette forme d'écriture qui court après son histoire, avec plaisir ; cette fable de la fuite désorientée et lucide en même temps, cette fuite qui est aussi une promenade, alors que la mort est possible à tout moment (comme Saint-Exupéry se promenant au-dessus des lieux de son enfance, avec son avion militaire, en pleine guerre) ; cette figure mythologique de l'être qui se métamorphose (comme Protée) préparant dans le silence et la solitude, une parole à venir. Avec son slip en guise de maillot de bain ! (Histoire de garder un peu d'humour).

Et vous ?

2 commentaires:

  1. Bella scrittura, chì mischju magnificu di nerbusità, di ritimu in l'azzione cù, di colpu, u sboccu di a puesia di u vistale, cù l'apertura di stese immense, di perspettive, chì piglianu a so libertà di pettu à l'azzione,si sfrancanu di l'affannu di a caccia à l'omu. Bellu pezzu, grazie!

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  2. Grazie per u cummentu. Anc'à mè mi piace issa vuluntà di visione puetiche dentru à l'azzione. Manderaghju u vostru cummentu à René Fregni, forse scriverà ancu ellu qualcosu !

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