Dans ce recueil dont j'ai déjà parlé précédemment (recueil de textes très divers - essais, récits, synthèses de points de vue, croquis pour pièce de théâtre, bande dessinée, pamphlet allégorique, témoignages, chroniques, poésie), il y a - à côté du texte de Max Caisson, "Réseaux, brumes, miroirs" - un autre texte qui est resté dans ma mémoire.
Ce texte, écrit je ne sais quand, mais certainement peu de temps avant ses publications, publié une première fois dans le magazine "Kyrn" (n°69) en novembre 1983, puis une seconde fois dans ce recueil en octobre 1984, ce texte s'intitule "A pagina bianca". (Il est précédé de sa traduction en français : "La page blanche", comme de juste).
Il est de Ghjacumu Fusina.
Je connais peu de choses de cet auteur : bien sûr certains de ses poèmes mis en musique par Canta u Populu Corsu ("Citadella da fà" surtout, où l'on retrouve Saint-Exupéry, dans ce merveilleux et dernier album du Canta originel, "Ci hè dinù"...) ou A Filetta (une particulièrement, "Malanni", où il est question d'un "disuccupatu" avec cette expression qui me plaît beaucoup : "à l'avvacinu" : "vertige, tournoiement, éblouissement, aveuglement" (dit l'Adecec) ; les voix montent sur ce mot puis redescendent sur le suivant : "à la malincunia").
Je vois aussi le recueil "Retour sur images" (stamperia Sammarcelli, 2005) avec des poèmes en langue française, et d'autres bilingues, avec des photos aussi, un recueil assez unique dans notre littérature (il faudra y revenir, à moins que vous ne vouliez en parler avant moi). Mais il y a encore bien d'autres choses à lire, et son oeuvre attend encore un regard global (poésie, réflexions, études linguistiques, études culturelles), non ?
Mais ce billet veut s'attarder, et citer un passage de cette "Pagina bianca" que j'ai souvent regardée, lue avec fascination et plaisir, avec difficulté aussi (allers-retours permanents entre le texte corse et sa version française (qui est aussi un vrai travail d'écriture dans cette langue, par l'auteur lui-même, et pas seulement une transcription littérale).
Je garde dans mon esprit le verbe "trizineghja" dans la première phrase : "Sottu à a pagina bianca, pare ch'ellu ci sia una ghjerbula chì trizineghja, o qualchì grillucciu casalingu avvezzu à purtà u serinatu, toccu aostu". Ce "crissement", familier et pourtant souvent inaudible, un peu comme le corse, souvent, pour moi ; réclamant une écoute intense, presque inhumaine. Comme une sérénade impossible pourtant si désirée qu'elle est presque à portée d'oreille (mais encore loin de la gorge et de la bouche !). Sérénade, veillées, usages vivants de la langue corse : jamais connus dans mon enfance, pour ma part ; et je me sens pourtant participer de cet imaginaire, à ma manière. Notamment en lisant le texte de Fusina.
Je relis patiemment, avec vous maintenant, les derniers paragraphes, en forme de promesse jouant avec l'échec, l'espoir, les scrupules :
É omu ripete sempre, allora, à chjar'di lampana : "Ci vurebbi à mette tuttu nantu à issa pagina per ch'ella canti in corsu : ch'ellu si senti ancu l'ansciu di u parlatore, a voce di fora è quella di nentru, a voce di l'omi è a voce di e cose. Ci vurebbi à fà nasce cù a lingua una vita dolce è amara inseme, chì odori è chì puzzi, chì pianga è chì rida, chì parli è chì si stia zitta...".
A zitellina hè sempre in posta daretu à ogni parulla di l'omu. Ma à ficcala in a scrittura ùn hè roba cusì facile : si sdrughje trà le dite quand'omu crede d'avella inguantata è ùn ferma più chè u trizinime luntanicciu, piattu sott'à a pagina, chì dice :
"Aricordati. Ùn ti scurdà a to vita primaticcia". Un'altra voce allora li risponde, più vicinella :
"Ma serà à bastanza attalentata a to penna pè fà sorge issi sonnii, segni tremendi di e radiche piatte ?
Ùn ci hè nunda chì trichi quant'è u capu d'opara : a sapimu guasi tutti..."
À pocu à pocu tutte e voce di a memoria si cunfondenu ; è u ricordu tandu si face cusì pinzuttu, chì l'acu si ficca è ùn vole più corre ; a pagina chì circava à creà qualcosa di novu s'amutisce, sbianchitteghja è tuttu si ghjela. Ella, - a niscentrone ! - vulia traduce : a scrivitura corsa cerca, addisperatu, u filu intanatu. U truverà più ? Sogna à scumette...
Et voici la version française :
On répète alors, immuablement, au clair d'une lampe : "Il faudrait tout inscrire sur cette page blanche, afin qu'elle chante en langue corse : que l'on y perçoive même l'haleine du locuteur, la voix du dehors et celle du dedans, la voix des êtres et celle des choses. Il faudrait faire naître par la langue une vie douce et amère à la fois, qui parfume et qui empeste, qui pleure et qui rie, qui parle et qui se taise...".
L'enfance est toujours à l'affût derrière chaque mot d'homme. Mais il n'est guère facile de la fixer dans l'écriture :
"Souviens-toi, n'oublie pas ta vie première."
Une autre voix lui répond alors, plus proche :
"Mais sera-t-elle assez talentueuse ta plume pour réussir à faire surgir ces rêves profonds, les signes formidables des racines enterrées ? Rien ne tarde autant que le chef-d'oeuvre : cela, nous le savons presque tous."
Peu à peu, toutes les voix de la mémoire se confondent : le souvenir alors se fait si aigu, si pénétrant, que l'aiguille se fiche et ne veut plus filer ; la page qui tentait de créer quelque chose de nouveau, se fait muette, pâlit et tout se fige. Elle prétendait traduire, pauvre naïve ! Une écriture corse cherche, angoissée, le fil enfoui. Le retrouvera-t-elle jamais ? Chiche donc...
Depuis 1983, cette "écriture corse" a fait bien du chemin, et le fil enfoui était en fait un ensemble de pelotes bien emmêlées, et encore à dévider ! Non ?
Ce blog est destiné à accueillir des points de vue (les vôtres, les miens) concernant les oeuvres corses et particulièrement la littérature corse (écrite en latin, italien, corse, français, etc.). Vous pouvez signifier des admirations aussi bien que des détestations (toujours courtoisement). Ecrivez-moi : f.renucci@free.fr Pour plus de précisions : voir l'article "Take 1" du 24 janvier 2009 !
samedi 9 mai 2009
mercredi 6 mai 2009
De quoi rire
Derrière les images, toujours d'autres images.
Derrière Gérard Guerrieri, Stanley Kubrick : regardez cette vidéo !
Derrière Xavier Casanova, Xavier Casanova : regardez celle-ci, celle-ci, celle-ci...
Je veux bien entendre que nous avons à faire là à du n'importe quoi, mal ficelé, que tout cela est tout à fait nul (cela a été dit, un soir à l'amicale corse d'Aix, alors que nous venions de regarder "Corsica Taf" de Gérard Guerrieri, il y eut d'autres avis aussi, c'est vrai), mais au bout du compte, il y a toujours un moment où je ris vraiment, et de bon coeur.
Pour le film de Kubrick (lapsus ! je devais écrire "Guerrieri" !), je trouve que la prestation de l'oncle est magnifique, de la première à la dernière image ; sa présence corporelle, sa diction ; je le trouve très drôle, dans le rythme. Et puis nous ne pourrons plus jamais regarder "2001, l'odyssée de l'espace" comme avant ! Impossible !
Pour la vidéo de Casanova, c'est la bande son qui est fantastique ; et l'art de la répétition ; et le sens de l'inaudible pour en dire beaucoup.
Tout cela démontre que nous ne sommes pas loin, devant un tel foisonnement créatif avec presque rien, de rencontrer très prochainement un chef d'oeuvre audiovisuel corse, un chef-d'oeuvre absolu.
Non ?
Derrière Gérard Guerrieri, Stanley Kubrick : regardez cette vidéo !
Derrière Xavier Casanova, Xavier Casanova : regardez celle-ci, celle-ci, celle-ci...
Je veux bien entendre que nous avons à faire là à du n'importe quoi, mal ficelé, que tout cela est tout à fait nul (cela a été dit, un soir à l'amicale corse d'Aix, alors que nous venions de regarder "Corsica Taf" de Gérard Guerrieri, il y eut d'autres avis aussi, c'est vrai), mais au bout du compte, il y a toujours un moment où je ris vraiment, et de bon coeur.
Pour le film de Kubrick (lapsus ! je devais écrire "Guerrieri" !), je trouve que la prestation de l'oncle est magnifique, de la première à la dernière image ; sa présence corporelle, sa diction ; je le trouve très drôle, dans le rythme. Et puis nous ne pourrons plus jamais regarder "2001, l'odyssée de l'espace" comme avant ! Impossible !
Pour la vidéo de Casanova, c'est la bande son qui est fantastique ; et l'art de la répétition ; et le sens de l'inaudible pour en dire beaucoup.
Tout cela démontre que nous ne sommes pas loin, devant un tel foisonnement créatif avec presque rien, de rencontrer très prochainement un chef d'oeuvre audiovisuel corse, un chef-d'oeuvre absolu.
Non ?
mardi 5 mai 2009
Littérature corse sur Internet (3)
Après les deux billets précédemment consacrés à ce sujet, voici le troisième.
Il s'agit ni plus ni moins de vous convier à passer des heures et des heures sur d'autres sites numériques que ce blog : je me rends très régulièrement sur les sites suivants :
- les blogs de Marcu Biancarelli. Je signalerai particulièrement ce soir, l'article du blog (blogspot) consacré au blog de la revue "A Pian'd'Avretu" (quel boulot, très utile, et qui donne envie d'acheter toute la collection). Mais aussi l'ensemble des rubriques du blog (forumactif) consacré aux publications, entretiens, critiques de MB ; et notamment, la rubrique "Bibliuteca di l'addisperu" (et encore plus précisément la magnifique évocation des deux premiers films vus en plein air à Porto-Vecchio : dites-moi ce que vous en pensez ! Et puisque cette rubrique est ouverte à tous, il faudra que j'y envoie quelques menus échos de ma propre "bibliuteca di l'addisperu", peut-être pour évoquer "Sous le volcan" de Lowry ou "La rage de l'expression" de Ponge...)
- les blogs de Jean-Paul Ceccaldi. Corsicapolar, flicorse, Ile noire, on s'y perd un peu, là aussi, mais voilà un domaine où cette profusion est extrêmement réjouissante. Et je pense notamment à la présentation de la rencontre littéraire de Barretali de 2007 (organisée par Jean-Pierre Santini) et surtout à son compte rendu. Il est très touffu, riche de propositions à discuter. Allez, je fais ici le serment de ne pas attendre trop longtemps avant de proposer mes échos personnels à ces propositions venues du Cap, via JP Ceccaldi !
Bonne lecture !
Il s'agit ni plus ni moins de vous convier à passer des heures et des heures sur d'autres sites numériques que ce blog : je me rends très régulièrement sur les sites suivants :
- les blogs de Marcu Biancarelli. Je signalerai particulièrement ce soir, l'article du blog (blogspot) consacré au blog de la revue "A Pian'd'Avretu" (quel boulot, très utile, et qui donne envie d'acheter toute la collection). Mais aussi l'ensemble des rubriques du blog (forumactif) consacré aux publications, entretiens, critiques de MB ; et notamment, la rubrique "Bibliuteca di l'addisperu" (et encore plus précisément la magnifique évocation des deux premiers films vus en plein air à Porto-Vecchio : dites-moi ce que vous en pensez ! Et puisque cette rubrique est ouverte à tous, il faudra que j'y envoie quelques menus échos de ma propre "bibliuteca di l'addisperu", peut-être pour évoquer "Sous le volcan" de Lowry ou "La rage de l'expression" de Ponge...)
- les blogs de Jean-Paul Ceccaldi. Corsicapolar, flicorse, Ile noire, on s'y perd un peu, là aussi, mais voilà un domaine où cette profusion est extrêmement réjouissante. Et je pense notamment à la présentation de la rencontre littéraire de Barretali de 2007 (organisée par Jean-Pierre Santini) et surtout à son compte rendu. Il est très touffu, riche de propositions à discuter. Allez, je fais ici le serment de ne pas attendre trop longtemps avant de proposer mes échos personnels à ces propositions venues du Cap, via JP Ceccaldi !
Bonne lecture !
dimanche 3 mai 2009
A venir
Je l'ai écrit dans le billet du 26 avril dernier : ce blog est entré dans une deuxième phase.
Il s'agit d'essayer de le réaliser pleinement comme une oeuvre collective : vos récits de lecture seront une part majeure des billets futurs.
Comme je le disais aussi auparavant, des "récits de lecture" sont déjà en préparation. Voici la liste des sujets :
- "Septième ciel" de Ghjacumu Thiers
- "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli
- "L'Enfant" de Marie-Hélène Ferrari
- "Don Petru" de Maris-Jean Vinciguerra
- un roman d'Angelo Rinaldi
Je rappelle ici que la forme de vos récits de lecture est absolument libre. Cependant, personnellement, j'aime lorsqu'on désigne (voire cite) un passage précis du livre. J'aime savoir la page qu'un lecteur a aimée ; commence alors la possibilité de se rencontrer et de dialoguer sur ce terrain commun qu'est la page de littérature.
Depuis le début (je me souviens d'une lettre que j'avais écrite à Jean-Marie Arrighi pour lui expliquer ma "pente"), je considère avec une bienveillance excessive les ouvrages littéraires corses. Mais leur existence même me paraît tellement incroyable, que je ne peux voir leur apparition, leur persistance - aussi laids et médiocres soient-ils (encore que ma générosité a connu des limites) - sans gratitude et affection.
Les livres corses sont des monstres que je chéris. C'est le terme que j'utilisais dans cette lettre : des "monstres".
Alors voici une page - car "littérature" pour moi, avec d'autres, cela veut dire "ferment d'imaginaire", et les études, les essais non fictionnels, en font bien sûr partie - une page, donc, d'un article "scientifique", intitulé "De quelques monstres anthropologiques insulaires" (écrit par Christine Bonardi et Bernard Biancarelli, publié dans le numéro d'Ethnologie française de juillet 2008, consacré à la "Corse tous terrains" - vous y retrouverez notre ami Max Caisson, et bien d'autres, je vous laisse les découvrir, il faudrait que je les cite tous !).
L'article est consacré aux livres délirants. Ceux qui certifient, preuves mystiques, linguistiques, historiques, astrologiques, etc. à l'appui que la Corse est :
- une base d'ovni
- le centre du monde
- l'Atlantide
- l'origine du monde
- etc.
J'ai chez moi (à Campile) un de ces ouvrages - "La géographie secrète de la Corse", de François Marchiani, 1996, éditions Dervy. Ce type de livre me fait rêver mais me laisse totalement incrédule : tant d'énergie pour chercher à prouver de si parfaits délires ! (Mais, bien sûr, qui suis-je pour porter un tel jugement ?).
Le livre qui me paraît l'un des plus extraordinaires est sans doute le "Kur-Sig" de José Stromboni (2006, éditions Dumane). Comment tenter une seule seconde de croire que la Corse ait été le berceau de la civilisation sumérienne ? Comment comprendre qu'un tel ouvrage ait reçu un accueil si peu critique, si bienveillant ?
Bien sûr je ne dois pas passer sous silence le fait que je n'ai fait que feuilleter cet ouvrage. Le problème est que sous la forme d'un essai sérieux, il m'empêche de prendre à bras le corps la part d'imaginaire brassée dans ses pages.
Alors voici un extrait de l'article dont je parlais plus haut (article qui, lui, fait preuve d'humour) :
Au terme de ce rapide tour d'horizon, le lecteur reste libre de s'attacher aux Lestrygons ou aux Sumériens, de voir les Corses comme Celtes ou Atlantes et l'île comme un temple ou un ombilic. A moins que, fatigué des monstres antédiluviens, las des intuitions, des coq-à-l'âne, des rencontres "qui transforment votre vie", excédé des élucubrations d'érudits, des "peut-être" et des "sans doute", il ne se tourne finalement plus directement vers la littérature, la poésie ou le roman, qui, en fait de monstres, en valent bien d'autres.
Il faudrait vraiment que ces ouvrages délirants soient intégrés à notre littérature, dans des textes fictionnels. La folie ou les idées folles font vraiment partie intégrante de notre imaginaire. Je ne suis donc pas pour passer outre ces livres ou les renvoyer uniquement à leur fragilité ; ils doivent bien "dire" quelque chose...
Qu'en pensez-vous ? Quel est le texte de ce type le plus délirant qu'il vous ait été donné de lire ? (A moins bien sûr que vous n'accordiez du crédit à ces ouvrages ? alors il m'intéresse de savoir comment vous y parvenez !)
Il s'agit d'essayer de le réaliser pleinement comme une oeuvre collective : vos récits de lecture seront une part majeure des billets futurs.
Comme je le disais aussi auparavant, des "récits de lecture" sont déjà en préparation. Voici la liste des sujets :
- "Septième ciel" de Ghjacumu Thiers
- "Vir Nemoris" de Nobili-Savelli
- "L'Enfant" de Marie-Hélène Ferrari
- "Don Petru" de Maris-Jean Vinciguerra
- un roman d'Angelo Rinaldi
Je rappelle ici que la forme de vos récits de lecture est absolument libre. Cependant, personnellement, j'aime lorsqu'on désigne (voire cite) un passage précis du livre. J'aime savoir la page qu'un lecteur a aimée ; commence alors la possibilité de se rencontrer et de dialoguer sur ce terrain commun qu'est la page de littérature.
Depuis le début (je me souviens d'une lettre que j'avais écrite à Jean-Marie Arrighi pour lui expliquer ma "pente"), je considère avec une bienveillance excessive les ouvrages littéraires corses. Mais leur existence même me paraît tellement incroyable, que je ne peux voir leur apparition, leur persistance - aussi laids et médiocres soient-ils (encore que ma générosité a connu des limites) - sans gratitude et affection.
Les livres corses sont des monstres que je chéris. C'est le terme que j'utilisais dans cette lettre : des "monstres".
Alors voici une page - car "littérature" pour moi, avec d'autres, cela veut dire "ferment d'imaginaire", et les études, les essais non fictionnels, en font bien sûr partie - une page, donc, d'un article "scientifique", intitulé "De quelques monstres anthropologiques insulaires" (écrit par Christine Bonardi et Bernard Biancarelli, publié dans le numéro d'Ethnologie française de juillet 2008, consacré à la "Corse tous terrains" - vous y retrouverez notre ami Max Caisson, et bien d'autres, je vous laisse les découvrir, il faudrait que je les cite tous !).
L'article est consacré aux livres délirants. Ceux qui certifient, preuves mystiques, linguistiques, historiques, astrologiques, etc. à l'appui que la Corse est :
- une base d'ovni
- le centre du monde
- l'Atlantide
- l'origine du monde
- etc.
J'ai chez moi (à Campile) un de ces ouvrages - "La géographie secrète de la Corse", de François Marchiani, 1996, éditions Dervy. Ce type de livre me fait rêver mais me laisse totalement incrédule : tant d'énergie pour chercher à prouver de si parfaits délires ! (Mais, bien sûr, qui suis-je pour porter un tel jugement ?).
Le livre qui me paraît l'un des plus extraordinaires est sans doute le "Kur-Sig" de José Stromboni (2006, éditions Dumane). Comment tenter une seule seconde de croire que la Corse ait été le berceau de la civilisation sumérienne ? Comment comprendre qu'un tel ouvrage ait reçu un accueil si peu critique, si bienveillant ?
Bien sûr je ne dois pas passer sous silence le fait que je n'ai fait que feuilleter cet ouvrage. Le problème est que sous la forme d'un essai sérieux, il m'empêche de prendre à bras le corps la part d'imaginaire brassée dans ses pages.
Alors voici un extrait de l'article dont je parlais plus haut (article qui, lui, fait preuve d'humour) :
Au terme de ce rapide tour d'horizon, le lecteur reste libre de s'attacher aux Lestrygons ou aux Sumériens, de voir les Corses comme Celtes ou Atlantes et l'île comme un temple ou un ombilic. A moins que, fatigué des monstres antédiluviens, las des intuitions, des coq-à-l'âne, des rencontres "qui transforment votre vie", excédé des élucubrations d'érudits, des "peut-être" et des "sans doute", il ne se tourne finalement plus directement vers la littérature, la poésie ou le roman, qui, en fait de monstres, en valent bien d'autres.
Il faudrait vraiment que ces ouvrages délirants soient intégrés à notre littérature, dans des textes fictionnels. La folie ou les idées folles font vraiment partie intégrante de notre imaginaire. Je ne suis donc pas pour passer outre ces livres ou les renvoyer uniquement à leur fragilité ; ils doivent bien "dire" quelque chose...
Qu'en pensez-vous ? Quel est le texte de ce type le plus délirant qu'il vous ait été donné de lire ? (A moins bien sûr que vous n'accordiez du crédit à ces ouvrages ? alors il m'intéresse de savoir comment vous y parvenez !)
vendredi 1 mai 2009
Korsika
La première fois que j'ai vu le nom de l'île écrit comme cela, c'était sur la couverture d'un guide touristique. Il faut bien commencer par un bout (en voici un autre).
C'est de l'allemand, bien sûr.
Je vais citer un extrait d'un poème écrit en allemand (par Hölderlin, en 1799, intitulé "Émilie à la veille de ses noces") pour au moins deux raisons :
- ce texte me reste en mémoire
- notre littérature est de longue date multilingue et accueille donc avec générosité toutes les langues du monde qui produisent des oeuvres qui peuvent nourrir son imaginaire
Oui, je suis d'accord, là aussi, ce n'est pas de la littérature corse au sens strict, mais enfin, c'est traduit en français par un Corse - un écrivain et poète par ailleurs, Marie-Jean Vinciguerra - et c'est publié aujourd'hui (décembre 2006) par un éditeur corse (Materia Scritta)... Et puis, ce poème présente une figure d'engagement guerrier et politique qui entre en résonance avec bien d'autres (voir par exemple, le billet consacré aux rencontres musicales improvisées par James Boswell en 1765, festival qui ne sera pas renouvelé les années suivantes...)
Eccu :
"Ein Edel Volk ist hier sauf Korsika";
Schrieb freudig er im letzten Birefe mir,
"Wie wenn ein zahmer Hirsch zum Wald kehrt
Und seine Brüder trifft, so bin ich hier,
Und mir bewegt im Männerkriege sich
Die Brust, dass ich von allem Weh genese.
Wie lebst du teure Seele ! und der Vater ?
Hier unter frohem Himmel, wo zu schnell
Die Frühlinge nicht altern, und der Herbst
Aus lauer Luft dir golde Früchte streut,
Auf dieser guten Insel werden wir
Uns wiedersehen ; dies ist meine Hoffnung.
Ich lobe mir den Feldherrn. Oft im Traum
Hab ich ihn gesehen, wie er ist,
Mein Paoli, noch eh er freundlich mich
Empfing und zärtlich vorzog, wie der Vater
Den Jüngstgebornen, der es mehr bedarf.
Je passe à la traduction française de Marie-Jean Vinciguerra :
"Il est un noble peuple, ici, en Corse"
M'écrivit-il gaiement dans sa dernière lettre
"Tel le cerf apprivoisé qui retourne à sa forêt natale
Et retrouve ses frères, tel je suis ici
Et mon coeur s'émeut dans cette guerre virile
Qui me guérit de tout mal.
Comment vas-tu, chère âme ! Et le père ?
Ici sous un ciel heureux où les printemps
Ne se pressent pas de vieillir, où les tièdes brises de l'automne
Répandent pour toi leurs fruits d'or,
Sur cette île bénie, nous allons nous revoir,
Voilà mon espérance.
J'adule le Général. Souvent en rêve
Je l'avais presque vu tel qu'il est
Mon Paoli, avant même qu'il m'eût accueilli, en ami,
Et affectueusement marqué sa préférence
Tel un père pour le cadet de ses enfants, celui qui en a le plus besoin.
Le texte se poursuit encore. Je vous laisse le découvrir.
Je suis frappé par le mot "Hier" qui en allemand (beauté des homonymes entre langues !) signifie "Ici". La Corse est un "ici", et non un "là-bas" (même si Hölderlin n'est jamais venu en Corse et n'a jamais rencontré Paoli). L'imaginaire est ce lieu paradoxal : extrêmement individuel et totalement collectif, hors du monde réel et offrande de présences parfois plus fortes que celles de notre quotidien.
Ce qui me frappe aussi c'est cette sensation de vie (le poète parle plus loin de "vivants", "Lebenden", je crois). J'aime cette suite de figures humaines enthousiasmées par le sentiment de faire corps avec la vie, de trouver en Corse, ou en rapport avec la Corse, des emportements réels qui prennent la suite de "rêves" ("Traum"). (Il me plaît de pouvoir les mettre en relation, peut-être, avec des figures plus sombres, irritées, angoissées, suicidaires qui peuplent de plus en plus souvent notre imaginaire.)
Sensation de retrouvailles qu'on rencontre dans le texte de Boswell, mais aussi dans la très belle et très fameuse lettre du fils Paoli au père Paoli, en 1754 : il parle de son retour en Corse comme d'une "fête" ; il faudra revenir à cette lettre, un des sommets de notre littérature (je sais, ça ne coûte rien de le dire et je suis prêt à en débattre !)
Bonne lecture ! Evidemment, pour une vraie présentation du texte, voyez l'édition de Marie-Jean Vinciguerra, voici la table des matières :
- Introduction : Les exorcismes d'un poète qui avance masqué
- Glossaire : Les mots clefs d'une vision originale du monde
- Sept lettres : Un journal intime
- Lexique des noms propres : Nommer le monde, les dieux, les hommes
- La vie d'Hölderlin ou Le "Passage d'Apollon" : Repères géographiques, historiques et littéraires
Dans un prochain billet, (mais il pourrait être le vôtre (je sais qu'au moins trois "récits de lecture" sont en cours d'écriture, par deux personnes différentes...)), j'évoquerai de nouveau la présence littéraire corse sur Internet, il y a des choses passionnantes à découvrir (ou à relire).
C'est de l'allemand, bien sûr.
Je vais citer un extrait d'un poème écrit en allemand (par Hölderlin, en 1799, intitulé "Émilie à la veille de ses noces") pour au moins deux raisons :
- ce texte me reste en mémoire
- notre littérature est de longue date multilingue et accueille donc avec générosité toutes les langues du monde qui produisent des oeuvres qui peuvent nourrir son imaginaire
Oui, je suis d'accord, là aussi, ce n'est pas de la littérature corse au sens strict, mais enfin, c'est traduit en français par un Corse - un écrivain et poète par ailleurs, Marie-Jean Vinciguerra - et c'est publié aujourd'hui (décembre 2006) par un éditeur corse (Materia Scritta)... Et puis, ce poème présente une figure d'engagement guerrier et politique qui entre en résonance avec bien d'autres (voir par exemple, le billet consacré aux rencontres musicales improvisées par James Boswell en 1765, festival qui ne sera pas renouvelé les années suivantes...)
Eccu :
"Ein Edel Volk ist hier sauf Korsika";
Schrieb freudig er im letzten Birefe mir,
"Wie wenn ein zahmer Hirsch zum Wald kehrt
Und seine Brüder trifft, so bin ich hier,
Und mir bewegt im Männerkriege sich
Die Brust, dass ich von allem Weh genese.
Wie lebst du teure Seele ! und der Vater ?
Hier unter frohem Himmel, wo zu schnell
Die Frühlinge nicht altern, und der Herbst
Aus lauer Luft dir golde Früchte streut,
Auf dieser guten Insel werden wir
Uns wiedersehen ; dies ist meine Hoffnung.
Ich lobe mir den Feldherrn. Oft im Traum
Hab ich ihn gesehen, wie er ist,
Mein Paoli, noch eh er freundlich mich
Empfing und zärtlich vorzog, wie der Vater
Den Jüngstgebornen, der es mehr bedarf.
Je passe à la traduction française de Marie-Jean Vinciguerra :
"Il est un noble peuple, ici, en Corse"
M'écrivit-il gaiement dans sa dernière lettre
"Tel le cerf apprivoisé qui retourne à sa forêt natale
Et retrouve ses frères, tel je suis ici
Et mon coeur s'émeut dans cette guerre virile
Qui me guérit de tout mal.
Comment vas-tu, chère âme ! Et le père ?
Ici sous un ciel heureux où les printemps
Ne se pressent pas de vieillir, où les tièdes brises de l'automne
Répandent pour toi leurs fruits d'or,
Sur cette île bénie, nous allons nous revoir,
Voilà mon espérance.
J'adule le Général. Souvent en rêve
Je l'avais presque vu tel qu'il est
Mon Paoli, avant même qu'il m'eût accueilli, en ami,
Et affectueusement marqué sa préférence
Tel un père pour le cadet de ses enfants, celui qui en a le plus besoin.
Le texte se poursuit encore. Je vous laisse le découvrir.
Je suis frappé par le mot "Hier" qui en allemand (beauté des homonymes entre langues !) signifie "Ici". La Corse est un "ici", et non un "là-bas" (même si Hölderlin n'est jamais venu en Corse et n'a jamais rencontré Paoli). L'imaginaire est ce lieu paradoxal : extrêmement individuel et totalement collectif, hors du monde réel et offrande de présences parfois plus fortes que celles de notre quotidien.
Ce qui me frappe aussi c'est cette sensation de vie (le poète parle plus loin de "vivants", "Lebenden", je crois). J'aime cette suite de figures humaines enthousiasmées par le sentiment de faire corps avec la vie, de trouver en Corse, ou en rapport avec la Corse, des emportements réels qui prennent la suite de "rêves" ("Traum"). (Il me plaît de pouvoir les mettre en relation, peut-être, avec des figures plus sombres, irritées, angoissées, suicidaires qui peuplent de plus en plus souvent notre imaginaire.)
Sensation de retrouvailles qu'on rencontre dans le texte de Boswell, mais aussi dans la très belle et très fameuse lettre du fils Paoli au père Paoli, en 1754 : il parle de son retour en Corse comme d'une "fête" ; il faudra revenir à cette lettre, un des sommets de notre littérature (je sais, ça ne coûte rien de le dire et je suis prêt à en débattre !)
Bonne lecture ! Evidemment, pour une vraie présentation du texte, voyez l'édition de Marie-Jean Vinciguerra, voici la table des matières :
- Introduction : Les exorcismes d'un poète qui avance masqué
- Glossaire : Les mots clefs d'une vision originale du monde
- Sept lettres : Un journal intime
- Lexique des noms propres : Nommer le monde, les dieux, les hommes
- La vie d'Hölderlin ou Le "Passage d'Apollon" : Repères géographiques, historiques et littéraires
Dans un prochain billet, (mais il pourrait être le vôtre (je sais qu'au moins trois "récits de lecture" sont en cours d'écriture, par deux personnes différentes...)), j'évoquerai de nouveau la présence littéraire corse sur Internet, il y a des choses passionnantes à découvrir (ou à relire).
dimanche 26 avril 2009
Une nouvelle saison avec Malcolm Lowry et Léon Tolstoï
Tout va trop vite sur le Web, les lieux numériques sont des accélérateurs... déjà la saison 2 de ce blog ! Mais un imaginaire vivant devrait être vif et vivace... (ma chì và pianu và sanu, a sò !)
Un peu d'anglais (1947) pour recommencer nos pérégrinations :
"Then it was poor little defenceless Montenegro. Poor little defenceless Serbia. Or back a little further still, Hugh, to your Shelley's, when it was poor little defenceless Greece - Cervantes ! - As it will be again, of course. Or to Boswell's - poor little defenceless Corsica ! Shades of Paoli and Monboddo. Applesquires and fairies strong for freedom. As always. And Rousseau - not douanier - knew he was talking nonsense -"
"I should like to know what the bloody hell it is you imagine you're talking !"
avec sa traduction (plus la suite) en français par Jacques Darras (1987) :
"Et puis ça été le tour du pauvre petit Monténégro sans défense. De la pauvre petite Serbie sans défense. Ou bien, si l'on remonte un peu en arrière, au temps de ton cher Shelley, de la pauvre petite Grèce sans défense - Cervantès ! - Et cela recommencera, bien entendu. Remonte à Boswell - pauvre petite Corse sans défense ! Mânes de Paoli et de Monbodo. Hobereaux miteux et bonnes fées, on est plutôt fort côté liberté ! C'est toujours la même musique. Et Rousseau - pas le douanier - savait parfaitement qu'il disait des conneries -"
"Et moi je serais curieux de savoir si tu es conscient des tiennes de conneries !"
"Est-ce qu'on ne pourrait pas enfin foutre la paix aux gens ?"
"Et commencer par s'expliquer clairement soi-même !"
"D'accord, ce n'est pas ce que je voulais dire. La rationalisation collective des motifs, voilà la malhonnêteté ! La justification du petit désir pathologique banal, de la volonté de se mêler de tout, qui une fois sur deux n'est qu'une passion de la fatalité. La curiosité. L'expérience - rien de plus naturel !... Mais au fond rien de constructif non plus ! Une résignation, une soumission grotesque à la mesquinerie des choses, qui permet à chacun de se sentir flatteusement anobli ou justifié !"
"Mais comprendras-tu enfin que c'est précisément contre cet état de choses que des gens comme les loyalistes -"
"Oui, mais pour aboutir à quelle catastrophe ! D'ailleurs il ne peut pas ne pas y avoir de catastrophes sinon les mêle-tout en question seraient obligés de rentrer chez eux s'occuper de leurs propres responsabilités. Quel changement ! -"
"Attends un peu qu'éclate une vraie guerre et tu verras les sanguinaires que vous êtes, les types dans ton genre !"
"On serait bien avancés ! Non, vous autres qui parlez d'aller vous battre en Espagne pour la liberté - Cervantès ! - vous feriez bien d'apprendre par coeur ce que Tolstoï dit sur le sujet dans Guerre et Paix, le passage de la conversation avec les volontaires dans le train -"
"Oui mais ça c'était en -"
"Tu vois ce que je veux dire, quand le premier volontaire a la conviction de s'être conduit en héros alors qu'il se trouve que c'est tout simplement un pauvre type que l'alcool fait se vanter - pourquoi ris-tu, Hugh ?"
"Je trouve ça drôle."
"Le second est un type qui a tout essayé et tout raté. Quant au troisième -" Yvonne rentra à l'improviste et le Consul qui n'avait cessé de crier baissa d'un ton, "l'artilleur, il est au premier abord le seul à faire bonne impression. Or à la fin qu'apprend-on ? Qu'il a raté tous ses examens à l'école militaire ! Un ramassis de bons à rien, de lâches, de ratés, de gugusses, de loups inoffensifs, de parasites, tous autant qu'ils sont, de gens paralysés par leurs propres responsabilités, l'enjeu des combats, prêts à filer n'importe où comme l'a bien décrit Tolstoï -"
J'ai lu avec passion, je relis par petits bouts (certaines attaques de chapitre sont fabuleuses ; chapitre 7 : "Au bord de l'univers ivre tournoyant sur lui-même et fonçant comme un fou dans la direction du Vautour-Lyre d'Hercule à 1 h 20 de l'après-midi cette maison n'étais pas à sa place, se disait le Consul -" et dans l'anglais de Malcolm Lowry : "On the side of the drunken madly revolving world hurtling at 1:20 P.M. toward Hercules' Butterfly the house seemed a bad idea, the Consul thought"), je relis donc régulièrement le très fameux "Under the Volcano" ("Au-dessous du volcan" pour la première traduction en Folio et "Sous le volcan" pour celle de Jacques Darras, par ailleurs poète et traducteur de Ezra Pound, William Shakespeare et Walt Whitman).
La première fois que j'ai lu ces mots sur la Corse et Paoli dans la bouche du Consul (qui, le 1er novembre 1938, discute et se dispute dans l'extrait ci-dessus avec Hugh, tout en appelant le tenancier - Cervantès - régulièrement pour avoir à boire (tandis qu'Yvonne, sortie quelques instants auparavant, revient à leur table), j'ai ressenti un certain trouble : nous aimerions tellement que les livres que nous aimons disent du bien des personnages historiques que nous chérissons ! Et ici l'attaque est assez dure, même si je ne suis pas sûr (et vous ?) que "applesquire" signifie "hobereau miteux". En tout cas ce billet peut faire utilement contrepoids aux précédents billets évoquant Boswell (ici et ici). Et il me semble que les réflexions conjuguées du Consul et de Hugh trouvent des échos très pertinents dans le regard (les regards) que nous portons sur ce grand moment historique du XVIIIème siècle en Corse et plus précisément sur le rôle de James Boswell (Lord Monboddo - avec deux "d" - était un Ecossais lui aussi, ami de Boswell et visiblement de Paoli ; les historiens nous en diraient plus).
Et il me plaît de voir le Consul lecteur de Tolstoï (que je n'ai pas lu, je sais, il faut que je lise "Guerre et Paix" - je m'étais essayé aux premières pages que j'avais trouvées très fortes, et qui m'avaient emballé - et "Anna Karénine" !), utilisant sa lecture comme argument, coupant la parole (et les bonnes intentions) de Hugh, exprimant sa colère, montrant que les aventures collectives les plus avouables se fondent souvent sur de très simples et très mesquines raisons individuelles... Je vois le même travail de lucidité à l'oeuvre chez Marcu Biancarelli, Jérôme Ferrari, Ghjacumu Thiers, etc... non ?
Alors, bien sûr, je n'annexerai pas "Sous le volcan" à la littérature corse... Mais personnellement je replonge avec délices dans cette oeuvre et au fond de la "barranca" qui guette le Consul et que le Consul cherche inconsciemment, je vois distinctement, entre autres, une source personnelle pour une littérature corse...
Un peu d'anglais (1947) pour recommencer nos pérégrinations :
"Then it was poor little defenceless Montenegro. Poor little defenceless Serbia. Or back a little further still, Hugh, to your Shelley's, when it was poor little defenceless Greece - Cervantes ! - As it will be again, of course. Or to Boswell's - poor little defenceless Corsica ! Shades of Paoli and Monboddo. Applesquires and fairies strong for freedom. As always. And Rousseau - not douanier - knew he was talking nonsense -"
"I should like to know what the bloody hell it is you imagine you're talking !"
avec sa traduction (plus la suite) en français par Jacques Darras (1987) :
"Et puis ça été le tour du pauvre petit Monténégro sans défense. De la pauvre petite Serbie sans défense. Ou bien, si l'on remonte un peu en arrière, au temps de ton cher Shelley, de la pauvre petite Grèce sans défense - Cervantès ! - Et cela recommencera, bien entendu. Remonte à Boswell - pauvre petite Corse sans défense ! Mânes de Paoli et de Monbodo. Hobereaux miteux et bonnes fées, on est plutôt fort côté liberté ! C'est toujours la même musique. Et Rousseau - pas le douanier - savait parfaitement qu'il disait des conneries -"
"Et moi je serais curieux de savoir si tu es conscient des tiennes de conneries !"
"Est-ce qu'on ne pourrait pas enfin foutre la paix aux gens ?"
"Et commencer par s'expliquer clairement soi-même !"
"D'accord, ce n'est pas ce que je voulais dire. La rationalisation collective des motifs, voilà la malhonnêteté ! La justification du petit désir pathologique banal, de la volonté de se mêler de tout, qui une fois sur deux n'est qu'une passion de la fatalité. La curiosité. L'expérience - rien de plus naturel !... Mais au fond rien de constructif non plus ! Une résignation, une soumission grotesque à la mesquinerie des choses, qui permet à chacun de se sentir flatteusement anobli ou justifié !"
"Mais comprendras-tu enfin que c'est précisément contre cet état de choses que des gens comme les loyalistes -"
"Oui, mais pour aboutir à quelle catastrophe ! D'ailleurs il ne peut pas ne pas y avoir de catastrophes sinon les mêle-tout en question seraient obligés de rentrer chez eux s'occuper de leurs propres responsabilités. Quel changement ! -"
"Attends un peu qu'éclate une vraie guerre et tu verras les sanguinaires que vous êtes, les types dans ton genre !"
"On serait bien avancés ! Non, vous autres qui parlez d'aller vous battre en Espagne pour la liberté - Cervantès ! - vous feriez bien d'apprendre par coeur ce que Tolstoï dit sur le sujet dans Guerre et Paix, le passage de la conversation avec les volontaires dans le train -"
"Oui mais ça c'était en -"
"Tu vois ce que je veux dire, quand le premier volontaire a la conviction de s'être conduit en héros alors qu'il se trouve que c'est tout simplement un pauvre type que l'alcool fait se vanter - pourquoi ris-tu, Hugh ?"
"Je trouve ça drôle."
"Le second est un type qui a tout essayé et tout raté. Quant au troisième -" Yvonne rentra à l'improviste et le Consul qui n'avait cessé de crier baissa d'un ton, "l'artilleur, il est au premier abord le seul à faire bonne impression. Or à la fin qu'apprend-on ? Qu'il a raté tous ses examens à l'école militaire ! Un ramassis de bons à rien, de lâches, de ratés, de gugusses, de loups inoffensifs, de parasites, tous autant qu'ils sont, de gens paralysés par leurs propres responsabilités, l'enjeu des combats, prêts à filer n'importe où comme l'a bien décrit Tolstoï -"
J'ai lu avec passion, je relis par petits bouts (certaines attaques de chapitre sont fabuleuses ; chapitre 7 : "Au bord de l'univers ivre tournoyant sur lui-même et fonçant comme un fou dans la direction du Vautour-Lyre d'Hercule à 1 h 20 de l'après-midi cette maison n'étais pas à sa place, se disait le Consul -" et dans l'anglais de Malcolm Lowry : "On the side of the drunken madly revolving world hurtling at 1:20 P.M. toward Hercules' Butterfly the house seemed a bad idea, the Consul thought"), je relis donc régulièrement le très fameux "Under the Volcano" ("Au-dessous du volcan" pour la première traduction en Folio et "Sous le volcan" pour celle de Jacques Darras, par ailleurs poète et traducteur de Ezra Pound, William Shakespeare et Walt Whitman).
La première fois que j'ai lu ces mots sur la Corse et Paoli dans la bouche du Consul (qui, le 1er novembre 1938, discute et se dispute dans l'extrait ci-dessus avec Hugh, tout en appelant le tenancier - Cervantès - régulièrement pour avoir à boire (tandis qu'Yvonne, sortie quelques instants auparavant, revient à leur table), j'ai ressenti un certain trouble : nous aimerions tellement que les livres que nous aimons disent du bien des personnages historiques que nous chérissons ! Et ici l'attaque est assez dure, même si je ne suis pas sûr (et vous ?) que "applesquire" signifie "hobereau miteux". En tout cas ce billet peut faire utilement contrepoids aux précédents billets évoquant Boswell (ici et ici). Et il me semble que les réflexions conjuguées du Consul et de Hugh trouvent des échos très pertinents dans le regard (les regards) que nous portons sur ce grand moment historique du XVIIIème siècle en Corse et plus précisément sur le rôle de James Boswell (Lord Monboddo - avec deux "d" - était un Ecossais lui aussi, ami de Boswell et visiblement de Paoli ; les historiens nous en diraient plus).
Et il me plaît de voir le Consul lecteur de Tolstoï (que je n'ai pas lu, je sais, il faut que je lise "Guerre et Paix" - je m'étais essayé aux premières pages que j'avais trouvées très fortes, et qui m'avaient emballé - et "Anna Karénine" !), utilisant sa lecture comme argument, coupant la parole (et les bonnes intentions) de Hugh, exprimant sa colère, montrant que les aventures collectives les plus avouables se fondent souvent sur de très simples et très mesquines raisons individuelles... Je vois le même travail de lucidité à l'oeuvre chez Marcu Biancarelli, Jérôme Ferrari, Ghjacumu Thiers, etc... non ?
Alors, bien sûr, je n'annexerai pas "Sous le volcan" à la littérature corse... Mais personnellement je replonge avec délices dans cette oeuvre et au fond de la "barranca" qui guette le Consul et que le Consul cherche inconsciemment, je vois distinctement, entre autres, une source personnelle pour une littérature corse...
samedi 25 avril 2009
Le texte caché
Encore une fois, sur ce navire...
Je vais me répéter, je sais, mais le projet que porte ce blog est d'une importance capitale (au moins à mes yeux, ce qui n'est déjà pas si mal dans le monde d'incertitudes et de doutes qui est le nôtre en ce moment !).
Il s'agit de ne pas avoir peur (et de croire un tant soit peu à l'intérêt) de raconter ses lectures réelles (d'ouvrages de littérature corse). Bien évidemment, les lectures de textes que l'on a aimé, que l'on aime toujours, que l'on relit, qu'on aimerait engager bien d'autres à lire et relire sont privilégiées, mais on ne s'interdit surtout pas de manifester des appréciations moins positives, neutres, indifférentes et même très négatives. De même, vous pouvez vous contenter de proposer une citation, plus ou moins longue, et guère présentée ou commentée, comme je vais le faire ici. Bref, j'arrête là le laïus.
J'ai donc attendu trois mois et le 61ème billet pour dévoiler le texte caché. Celui auquel on a accès uniquement parce qu'on manifeste une attention de chaque instant, comme le "morceau caché" de certains CD de musique qu'il faut écouter jusqu'au bout, après plusieurs minutes de silence.
Jouons un peu : nous allons faire comme si les 60 premiers billets de ce blog, et tous leurs commentaires (gratitude infinie), et toutes ces pages hypertextes qui se cachent dans les mots à cliquer, comme si tout cet ensemble de mots, d'images, de sons ne pouvait enfin prendre son sens qu'avec le 61ème billet, avec le texte caché dans ce billet, enfin révélé. Comme si ce texte en fait n'avait pas cessé d'être présent, comme un fantôme numérique, absolument silencieux, invisible, derrière chaque page à dérouler.
Je ne veux rien en dire d'autre ici, ni le nom de son auteur (le premier qui trouve gagnera le droit d'avoir son nom en titre d'un prochain billet sur ce blog), ni la date et les circonstances de sa publication ; plus tard (j'ai trop d'affection et d'admiration pour ce texte, mais j'accepte tout à fait que vous ne soyez pas d'accord avec moi, n'hésitons pas à préciser nos pensées sur ce sujet de la plus haute importance !).
Le voici (et je lève "la toile" - comme Baudelaire à la fin du "Rêve d'un Curieux", dédié au photographe Nadar..., et je ne mets pas de lien direct vers le poème, imaginez-le quelque peu ou souvenez-vous en avant d'y faire retour...) :
RÉSEAUX, BRUMES, MIROIRS
J'écris ceci dans la somnolence du jour.
Analogue à celle où naguère les saluts aux marins restés à terre résonnaient le long des côtes du Cap.
Silencieuses - mais d'où jaillissaient des lumières, comme si elles étaient pierres à briquet.
Ce n'est pourtant pas un départ que j'évoque, c'est une arrivée.
Et non le soir, mais le matin.
Un matin d'octobre, il y a presque un quart de siècle.
Octobre est mois de naissance pour moi.
Et de retour.
Je retournais alors où je n'étais jamais allé.
Sur le pont du Sampiero Corso, je regardais la ville où j'allais débarquer pour la première fois.
Dans une brume légère, elle se dressait, pâle, grise, fantôme de pierres réelles, serrée entre une paroi de montagnes désertes, à peine emmaquisées, et la mer, la mer comme un acier liquide, miroir vide du ciel.
Debout, sans épaisseur, la ville semblait elle-même miroir de je ne sais quoi.
Sans doute d'une autre ville, jamais vue, enfouie au plus profond de ma mémoire.
De ce rêve sans bruit d'un qui dort les yeux ouverts au soleil levant, je crus que je ne sortirais pas.
Je n'en suis pas sorti, en effet.
J'ai seulement traversé le miroir de la ville et celui de la mer, pour cheminer dans des labyrinthes infinis, comme ceux des champs de foire et des cosmogonies mythiques.
Labyrinthes, rêves, mythes, réseaux, filets, chemins, c'est tout cela - qui est la même chose - que l'Île m'apprendra peu à peu, l'île des rêves et des amitiés, amitiés jusqu'au-delà des ruisseaux calomniés.
Elle m'apprendra aussi la traversée des brumes et des miroirs.
Sous la mer, pas très loin de la surface, lacés et délacés par les courants de lumière, les noirs filets glissent, se balancent.
Solitaires, mais non oubliés, les chemins aussi : derrière la ville, le tissu large et obscur des chemins.
J'ai appris de l'Île ce qu'est un chemin, et pourquoi, là où ils se croisent, les morts les gardent.
Ou les pierres, qui sont le nom des morts glorieux.
Grâce aux pierres, les âmes montent au ciel et suivent la route de lucioles et d'asphodèles allumés qui s'élancent la nuit vers les lieux saints, comme un pont jeté entre ce monde et l'autre.
Aux croisements des routes du ciel, les âmes sont des étoiles, noeuds du même filet qui couvre la terre, du même réseau.
Constellation des tombeaux ?
Ce matin d'octobre, j'étais à un bout du réseau qui couvre la terre et qui n'est pas seulement celui des chemins, mais celui des hommes, et pas seulement des hommes morts, mais des hommes vivants.
J'étais à un bout du réseau et déjà le filet venait de moi, alors que je n'avais pas encore quitté le navire et que le quai s'avançait lentement.
Déjà des hommes vivants se tendaient les mains.
Pays des morts, pays des vivants.
Le pays des rêves se tisse entre les deux, et fait ce que l'on appelle une culture.
On y chemine dans le même réseau, le même filet, la même toile d'araignée, la même tarentèle.
Un rêve est comme cette toile, cette "arantèle", comme on a dit naguère en France, fait non d'un chemin unique, mais de noeuds de chemins, de voies croisées et amarrées les unes aux autres.
Un rêve est un territoire ainsi constellé.
L'araignée rêve, et d'un nuage de lait fait un territoire, qui est aussi sa demeure, qui est elle-même.
L'araignée de la culture est prise dans sa propre toile.
Elle est elle-même son filet, sa toile ; elle est la tarantèle.
Il suffit de délover le filet pour que des clartés moucheronnes sortent de l'ombre.
Mais il est beaucoup plus difficile de défaire les noeuds.
Comme de les faire.
Deligny l'a dit : entrelacer n'est pas nouer.
L'araignée, à vrai dire, ne noue pas.
L'homme noue parce qu'il a trois mains, dit Deligny : les deux siennes et la main de l'autre.
Ainsi le filet se noue.
Ou le réseau.
Y compris le réseau ferroviaire, qui a, lui aussi, ses noeuds.
C'est pour son chemin de fer que la Corse s'éveillait alors, en ce mois de naissance, en ce mois où je fis retour là où je n'étais jamais allé.
Elle se réveillait pour défendre sa trame, son chemin de coeur, le chemin de Corti, celui de sa renaissance, après laquelle elle peine encore aujourd'hui, par le refus, qu'elle subit toujours, d'être reconnue.
Renaître, renaître de la rumeur des vagues, des embruns et des brouillards où gémissent les lacrymants, les agramanti, les ombres mal nées, mal mortes, qui se repentent au déclin des monts, au bord des ruisseaux.
Les hommes ne peuvent naître, mais seulement renaître, et ainsi connaître, dans le réseau, dans le filet jeté au fond du miroir, jeté au fond des eaux, délové puis lové sans cesse, sans cesse ravaudé.
Comme les chemins, comme les courants, comme les rêves et les rivières.
Pour obéir aux constellations et à l'épacte.
En ce matin d'octobre, j'obéissais déjà aux constellations qui s'effaçaient au-dessus de la Serra di Pignu.
La ville et la mer délivraient leurs hiéroglyphes, ravaudant derrière la brume et les miroirs les mêmes filets, les mêmes réseaux, le même sens derrière la même image, grise et brillante comme la mémoire.
Est-il possible que tout ait déjà été dans cette figure de ville, haute, raide, perçant soudain les incertitudes de l'aube, face à la mer qui ployait sa rumeur sous le petit jour froid, mais si lumineux ?
Dans le corbillon du plus ancien souvenir, est-ce que je ne mets pas, indûment, tout le trésor des années qui suivirent ?
Ne trouvais-je pas de reliques que celles que j'y apporte, de douces amandes du paradis terrestre, comme celles que s'appropria jadis sainte Catherine de Siscu ?
En fait, à la description de l'image matricielle, ne manquera même pas le "colophon du doute" pour en attester la vérité sous le mensonge.
Je vais me répéter, je sais, mais le projet que porte ce blog est d'une importance capitale (au moins à mes yeux, ce qui n'est déjà pas si mal dans le monde d'incertitudes et de doutes qui est le nôtre en ce moment !).
Il s'agit de ne pas avoir peur (et de croire un tant soit peu à l'intérêt) de raconter ses lectures réelles (d'ouvrages de littérature corse). Bien évidemment, les lectures de textes que l'on a aimé, que l'on aime toujours, que l'on relit, qu'on aimerait engager bien d'autres à lire et relire sont privilégiées, mais on ne s'interdit surtout pas de manifester des appréciations moins positives, neutres, indifférentes et même très négatives. De même, vous pouvez vous contenter de proposer une citation, plus ou moins longue, et guère présentée ou commentée, comme je vais le faire ici. Bref, j'arrête là le laïus.
J'ai donc attendu trois mois et le 61ème billet pour dévoiler le texte caché. Celui auquel on a accès uniquement parce qu'on manifeste une attention de chaque instant, comme le "morceau caché" de certains CD de musique qu'il faut écouter jusqu'au bout, après plusieurs minutes de silence.
Jouons un peu : nous allons faire comme si les 60 premiers billets de ce blog, et tous leurs commentaires (gratitude infinie), et toutes ces pages hypertextes qui se cachent dans les mots à cliquer, comme si tout cet ensemble de mots, d'images, de sons ne pouvait enfin prendre son sens qu'avec le 61ème billet, avec le texte caché dans ce billet, enfin révélé. Comme si ce texte en fait n'avait pas cessé d'être présent, comme un fantôme numérique, absolument silencieux, invisible, derrière chaque page à dérouler.
Je ne veux rien en dire d'autre ici, ni le nom de son auteur (le premier qui trouve gagnera le droit d'avoir son nom en titre d'un prochain billet sur ce blog), ni la date et les circonstances de sa publication ; plus tard (j'ai trop d'affection et d'admiration pour ce texte, mais j'accepte tout à fait que vous ne soyez pas d'accord avec moi, n'hésitons pas à préciser nos pensées sur ce sujet de la plus haute importance !).
Le voici (et je lève "la toile" - comme Baudelaire à la fin du "Rêve d'un Curieux", dédié au photographe Nadar..., et je ne mets pas de lien direct vers le poème, imaginez-le quelque peu ou souvenez-vous en avant d'y faire retour...) :
RÉSEAUX, BRUMES, MIROIRS
J'écris ceci dans la somnolence du jour.
Analogue à celle où naguère les saluts aux marins restés à terre résonnaient le long des côtes du Cap.
Silencieuses - mais d'où jaillissaient des lumières, comme si elles étaient pierres à briquet.
Ce n'est pourtant pas un départ que j'évoque, c'est une arrivée.
Et non le soir, mais le matin.
Un matin d'octobre, il y a presque un quart de siècle.
Octobre est mois de naissance pour moi.
Et de retour.
Je retournais alors où je n'étais jamais allé.
Sur le pont du Sampiero Corso, je regardais la ville où j'allais débarquer pour la première fois.
Dans une brume légère, elle se dressait, pâle, grise, fantôme de pierres réelles, serrée entre une paroi de montagnes désertes, à peine emmaquisées, et la mer, la mer comme un acier liquide, miroir vide du ciel.
Debout, sans épaisseur, la ville semblait elle-même miroir de je ne sais quoi.
Sans doute d'une autre ville, jamais vue, enfouie au plus profond de ma mémoire.
De ce rêve sans bruit d'un qui dort les yeux ouverts au soleil levant, je crus que je ne sortirais pas.
Je n'en suis pas sorti, en effet.
J'ai seulement traversé le miroir de la ville et celui de la mer, pour cheminer dans des labyrinthes infinis, comme ceux des champs de foire et des cosmogonies mythiques.
Labyrinthes, rêves, mythes, réseaux, filets, chemins, c'est tout cela - qui est la même chose - que l'Île m'apprendra peu à peu, l'île des rêves et des amitiés, amitiés jusqu'au-delà des ruisseaux calomniés.
Elle m'apprendra aussi la traversée des brumes et des miroirs.
Sous la mer, pas très loin de la surface, lacés et délacés par les courants de lumière, les noirs filets glissent, se balancent.
Solitaires, mais non oubliés, les chemins aussi : derrière la ville, le tissu large et obscur des chemins.
J'ai appris de l'Île ce qu'est un chemin, et pourquoi, là où ils se croisent, les morts les gardent.
Ou les pierres, qui sont le nom des morts glorieux.
Grâce aux pierres, les âmes montent au ciel et suivent la route de lucioles et d'asphodèles allumés qui s'élancent la nuit vers les lieux saints, comme un pont jeté entre ce monde et l'autre.
Aux croisements des routes du ciel, les âmes sont des étoiles, noeuds du même filet qui couvre la terre, du même réseau.
Constellation des tombeaux ?
Ce matin d'octobre, j'étais à un bout du réseau qui couvre la terre et qui n'est pas seulement celui des chemins, mais celui des hommes, et pas seulement des hommes morts, mais des hommes vivants.
J'étais à un bout du réseau et déjà le filet venait de moi, alors que je n'avais pas encore quitté le navire et que le quai s'avançait lentement.
Déjà des hommes vivants se tendaient les mains.
Pays des morts, pays des vivants.
Le pays des rêves se tisse entre les deux, et fait ce que l'on appelle une culture.
On y chemine dans le même réseau, le même filet, la même toile d'araignée, la même tarentèle.
Un rêve est comme cette toile, cette "arantèle", comme on a dit naguère en France, fait non d'un chemin unique, mais de noeuds de chemins, de voies croisées et amarrées les unes aux autres.
Un rêve est un territoire ainsi constellé.
L'araignée rêve, et d'un nuage de lait fait un territoire, qui est aussi sa demeure, qui est elle-même.
L'araignée de la culture est prise dans sa propre toile.
Elle est elle-même son filet, sa toile ; elle est la tarantèle.
Il suffit de délover le filet pour que des clartés moucheronnes sortent de l'ombre.
Mais il est beaucoup plus difficile de défaire les noeuds.
Comme de les faire.
Deligny l'a dit : entrelacer n'est pas nouer.
L'araignée, à vrai dire, ne noue pas.
L'homme noue parce qu'il a trois mains, dit Deligny : les deux siennes et la main de l'autre.
Ainsi le filet se noue.
Ou le réseau.
Y compris le réseau ferroviaire, qui a, lui aussi, ses noeuds.
C'est pour son chemin de fer que la Corse s'éveillait alors, en ce mois de naissance, en ce mois où je fis retour là où je n'étais jamais allé.
Elle se réveillait pour défendre sa trame, son chemin de coeur, le chemin de Corti, celui de sa renaissance, après laquelle elle peine encore aujourd'hui, par le refus, qu'elle subit toujours, d'être reconnue.
Renaître, renaître de la rumeur des vagues, des embruns et des brouillards où gémissent les lacrymants, les agramanti, les ombres mal nées, mal mortes, qui se repentent au déclin des monts, au bord des ruisseaux.
Les hommes ne peuvent naître, mais seulement renaître, et ainsi connaître, dans le réseau, dans le filet jeté au fond du miroir, jeté au fond des eaux, délové puis lové sans cesse, sans cesse ravaudé.
Comme les chemins, comme les courants, comme les rêves et les rivières.
Pour obéir aux constellations et à l'épacte.
En ce matin d'octobre, j'obéissais déjà aux constellations qui s'effaçaient au-dessus de la Serra di Pignu.
La ville et la mer délivraient leurs hiéroglyphes, ravaudant derrière la brume et les miroirs les mêmes filets, les mêmes réseaux, le même sens derrière la même image, grise et brillante comme la mémoire.
Est-il possible que tout ait déjà été dans cette figure de ville, haute, raide, perçant soudain les incertitudes de l'aube, face à la mer qui ployait sa rumeur sous le petit jour froid, mais si lumineux ?
Dans le corbillon du plus ancien souvenir, est-ce que je ne mets pas, indûment, tout le trésor des années qui suivirent ?
Ne trouvais-je pas de reliques que celles que j'y apporte, de douces amandes du paradis terrestre, comme celles que s'appropria jadis sainte Catherine de Siscu ?
En fait, à la description de l'image matricielle, ne manquera même pas le "colophon du doute" pour en attester la vérité sous le mensonge.
vendredi 24 avril 2009
Un morceau de nuit
Les chiens semblaient avoir perdu ma trace. Ils s'énervaient, là-bas, assez loin sur ma droite.
Le terrain maintenant partout devenait bourbeux, criblé de fondrières. C'étaient les fameux marais de la plaine orientale. Sinistres sous la lune. Je m'y enfonçai. Dans mon dos se dressait la masse noire des montagnes, devant ça ne pouvait être que la mer.
De plus en plus je glissais, m'effondrais dans des mares croupies. Il devait y avoir là-dedans des grappes de moustiques, des nids de serpents et de malaria, des crapauds géants... C'était avant qu'on assèche pour y mettre des agrumes. Un bout d'Afrique égaré en Méditerranée, comme un morceau d'enfer tombé sur terre. Entre deux brouillards dérivait une lune de boue.
Soudain je crus entendre son souffle, plus vaste que l'horizon, plus profond qu'un sommeil. J'en étais encore loin mais je savais qu'elle était là. Derrière mes tempes battait la mer.
Alors le ciel s'ouvrit, vivant d'étoiles. Comme la poussière qui vole et scintille dans un rayon de soleil. A l'infini courait la plage, blanche sous la nuit. Je m'étalai dans le sable, il était dessous encore chaud.
Aussitôt mon cerveau se remit en marche ; ce qu'il faisait d'ailleurs depuis un bout de temps. Et pas trop mal ma foi. A droite la plage filait vers le sud, à gauche elle retournait sur Bastia. Devant la mer, derrière j'en venais, merci !
Il fallait prendre une décision, et vite. Ils pouvaient surgir des marais à tout instant. Combien d'équipes étaient là, dans mon dos, à mordre mes talons ? Je me mis à leur place : le gars se tirait vers le sud, on l'accroche. Il s'affole et saute dans les marais. Admettons qu'il atteigne la mer - c'est mon cas -, il continue d'instinct comme un dératé à cavaler vers le sud. Derrière c'est le danger, la mort, les chiens. C'est Bastia et il en vient. Bon ! S'ils pensent comme moi ils filent vers le sud. J'ai pris vers Bastia.
Je suis descendu au bord des vagues. J'ai fait deux trois cent mètres l'eau jusqu'aux mollets pour la trace et puis je suis remonté sur le sable, là où il est le plus dur parce que la mer le tasse à chaque coup de langue. J'ai trouve mon rythme : vif et régulier. Le sol portait ferme. J'avais dans le corps encore assez de peur pour tromper la fatigue.
Bien sûr ils pouvaient être là, postés n'importe où et me tirer comme un lapin, au passage. Un rique à courir. Si je faisais le mort dans un coin, demain j'aurais sur le dos tout ce que l'île compte d'uniformes et de chiens.
Dans la pénombre j'avalais de la plage. Les vagues couvraient mes pas. C'est l'amie du fuyard la vague. Pas de bruit, pas de trace. Sitôt passé sitôt léché. Une mère qui veille sur chacun de vos pas. Mon fils un assassin ? Blanc comme neige ! Elle se ferait couper en deux. Elle en démord pas la vague. Et la boue noire qui gantait mon corps faisait un morceau de nuit à pein plus pressé que le reste.
Soudain l'aube éclata. Le ciel en feu surgit de l'eau. Je courais dans la poudre de cuivre. Derrière la dune, au loin, c'était encore de gros paquets de nuit. Je vis mon corps : une croûte obscure. Je retirai ces loques et les enterrai dans le sable. J'avais un slip qui pouvait faire de loin maillot.
C'est vraiment l'un des passages dont je me souvenais le mieux, avec le plus de plaisir. C'est extrait d'un roman de René Fregni, "Les chemins noirs", récit de l'odyssée intense d'un jeune homme qui fuit (de la France vers Istanbul et retour, via les Balkans, l'Italie, la Corse).
Alors je dis ici que certaines choses ne me plaisent pas, une certaine façon d'insister, d'en dire trop alors que le lecteur pourrait remplir des blancs, une façon de vouloir rechercher la formule pour la formule. C'est mon impression, elle peut être contredite !
Mais ce que j'aime beaucoup, c'est,
- à l'image de la marche du fuyard, le rythme vif et régulier de l'écriture,
- la beauté des métamorphoses du corps du fugitif : effondré dans les mares à crapauds géants, coureur de fond olympique, morceau de nuit et croûte obscure, et enfin baigneur très matinal avec son faux maillot. Comme s'il devait passer par tous les états contraires pour renaître : boue noire et blanc comme neige, assassin pourchassé et proie des chiens, lapin apeuré et petit baigneur,
- et aussi, cette façon, parfois, de ne pas mettre de virgule au début des phrases, là où on les attendrait normalement (cela recoupe le premier point) : "Dans la pénombre j'avalai de la plage." "A l'infini courait la plage (...)" "Entre deux brouillards dérivait une lune de boue." "Le terrain maintenant partout devenait bourbeux (...)" "Devant la mer (...)"
J'aime beaucoup cette forme d'écriture qui court après son histoire, avec plaisir ; cette fable de la fuite désorientée et lucide en même temps, cette fuite qui est aussi une promenade, alors que la mort est possible à tout moment (comme Saint-Exupéry se promenant au-dessus des lieux de son enfance, avec son avion militaire, en pleine guerre) ; cette figure mythologique de l'être qui se métamorphose (comme Protée) préparant dans le silence et la solitude, une parole à venir. Avec son slip en guise de maillot de bain ! (Histoire de garder un peu d'humour).
Et vous ?
Le terrain maintenant partout devenait bourbeux, criblé de fondrières. C'étaient les fameux marais de la plaine orientale. Sinistres sous la lune. Je m'y enfonçai. Dans mon dos se dressait la masse noire des montagnes, devant ça ne pouvait être que la mer.
De plus en plus je glissais, m'effondrais dans des mares croupies. Il devait y avoir là-dedans des grappes de moustiques, des nids de serpents et de malaria, des crapauds géants... C'était avant qu'on assèche pour y mettre des agrumes. Un bout d'Afrique égaré en Méditerranée, comme un morceau d'enfer tombé sur terre. Entre deux brouillards dérivait une lune de boue.
Soudain je crus entendre son souffle, plus vaste que l'horizon, plus profond qu'un sommeil. J'en étais encore loin mais je savais qu'elle était là. Derrière mes tempes battait la mer.
Alors le ciel s'ouvrit, vivant d'étoiles. Comme la poussière qui vole et scintille dans un rayon de soleil. A l'infini courait la plage, blanche sous la nuit. Je m'étalai dans le sable, il était dessous encore chaud.
Aussitôt mon cerveau se remit en marche ; ce qu'il faisait d'ailleurs depuis un bout de temps. Et pas trop mal ma foi. A droite la plage filait vers le sud, à gauche elle retournait sur Bastia. Devant la mer, derrière j'en venais, merci !
Il fallait prendre une décision, et vite. Ils pouvaient surgir des marais à tout instant. Combien d'équipes étaient là, dans mon dos, à mordre mes talons ? Je me mis à leur place : le gars se tirait vers le sud, on l'accroche. Il s'affole et saute dans les marais. Admettons qu'il atteigne la mer - c'est mon cas -, il continue d'instinct comme un dératé à cavaler vers le sud. Derrière c'est le danger, la mort, les chiens. C'est Bastia et il en vient. Bon ! S'ils pensent comme moi ils filent vers le sud. J'ai pris vers Bastia.
Je suis descendu au bord des vagues. J'ai fait deux trois cent mètres l'eau jusqu'aux mollets pour la trace et puis je suis remonté sur le sable, là où il est le plus dur parce que la mer le tasse à chaque coup de langue. J'ai trouve mon rythme : vif et régulier. Le sol portait ferme. J'avais dans le corps encore assez de peur pour tromper la fatigue.
Bien sûr ils pouvaient être là, postés n'importe où et me tirer comme un lapin, au passage. Un rique à courir. Si je faisais le mort dans un coin, demain j'aurais sur le dos tout ce que l'île compte d'uniformes et de chiens.
Dans la pénombre j'avalais de la plage. Les vagues couvraient mes pas. C'est l'amie du fuyard la vague. Pas de bruit, pas de trace. Sitôt passé sitôt léché. Une mère qui veille sur chacun de vos pas. Mon fils un assassin ? Blanc comme neige ! Elle se ferait couper en deux. Elle en démord pas la vague. Et la boue noire qui gantait mon corps faisait un morceau de nuit à pein plus pressé que le reste.
Soudain l'aube éclata. Le ciel en feu surgit de l'eau. Je courais dans la poudre de cuivre. Derrière la dune, au loin, c'était encore de gros paquets de nuit. Je vis mon corps : une croûte obscure. Je retirai ces loques et les enterrai dans le sable. J'avais un slip qui pouvait faire de loin maillot.
C'est vraiment l'un des passages dont je me souvenais le mieux, avec le plus de plaisir. C'est extrait d'un roman de René Fregni, "Les chemins noirs", récit de l'odyssée intense d'un jeune homme qui fuit (de la France vers Istanbul et retour, via les Balkans, l'Italie, la Corse).
Alors je dis ici que certaines choses ne me plaisent pas, une certaine façon d'insister, d'en dire trop alors que le lecteur pourrait remplir des blancs, une façon de vouloir rechercher la formule pour la formule. C'est mon impression, elle peut être contredite !
Mais ce que j'aime beaucoup, c'est,
- à l'image de la marche du fuyard, le rythme vif et régulier de l'écriture,
- la beauté des métamorphoses du corps du fugitif : effondré dans les mares à crapauds géants, coureur de fond olympique, morceau de nuit et croûte obscure, et enfin baigneur très matinal avec son faux maillot. Comme s'il devait passer par tous les états contraires pour renaître : boue noire et blanc comme neige, assassin pourchassé et proie des chiens, lapin apeuré et petit baigneur,
- et aussi, cette façon, parfois, de ne pas mettre de virgule au début des phrases, là où on les attendrait normalement (cela recoupe le premier point) : "Dans la pénombre j'avalai de la plage." "A l'infini courait la plage (...)" "Entre deux brouillards dérivait une lune de boue." "Le terrain maintenant partout devenait bourbeux (...)" "Devant la mer (...)"
J'aime beaucoup cette forme d'écriture qui court après son histoire, avec plaisir ; cette fable de la fuite désorientée et lucide en même temps, cette fuite qui est aussi une promenade, alors que la mort est possible à tout moment (comme Saint-Exupéry se promenant au-dessus des lieux de son enfance, avec son avion militaire, en pleine guerre) ; cette figure mythologique de l'être qui se métamorphose (comme Protée) préparant dans le silence et la solitude, une parole à venir. Avec son slip en guise de maillot de bain ! (Histoire de garder un peu d'humour).
Et vous ?
jeudi 23 avril 2009
Angelo Rinaldi, bien sûr
Je me souviens bien sûr des propos critiques d'Angelo Rinaldi sur la Corse, la langue corse, etc. Propos très désagréables et finalement assez mystérieux.
Je me souviens aussi que des gens comme Ghjacumu Thiers, Marie-Jean Vinciguerra, Paulu Michele Filippi, Nicou Maraninchi (Teatru Mascone) - bien d'autres sûrement - ont déclaré que l'oeuvre d'Angelo Rinaldi était une de leurs préférées...
Alors ? Alors, lisons les romans de Rinaldi, ils nourrissent l'imaginaire corse au moins aussi bien que la littérature française et l'histoire universelle des arts !
Qu'ai-je lu ? Deux de ses romans, c'est bien peu.
Mes impressions : fascination pour l'entremêlement des faits (l'art du détail - une trousse de toilette - occupant toute la fin d'un paragraphe commencé avec un élément d'importance générale - une aversion), difficulté de lecture (s'accrocher, s'accrocher encore, relire, reprendre, passer outre, continuer). Et puis l'intuition d'être en présence d'une oeuvre qui, depuis 1969, creuse son sillon, toujours un peu plus, un sillon qui touche profondément à ce qu'était la Corse, à ce qu'elle est devenue (avant et après la seconde Guerre Mondiale, à travers les personnages gravitant autour ou issus de la bourgeoisie bastiaise). Le regard braqué sur l'Italie ou sur Paris. Avec des moyens éminemment artistiques, des formes romanesques sûres d'elles-mêmes, sûres de leur puissance (la littérature comme vraie vie, comme voie du seul salut possible), formes complexes, exigeantes, réclamant un lecteur obstiné désireux d'accepter les allusions, les ellipses, les attentes, les retours. Mais peut-être n'avez-vous pas la même expérience de lecture ? (Voir par exemple un article d'un certain Daniel Garcia, du magazine "Lire" rapportant une critique du style de Rinaldi).
Donc, ce soir, voici la première "partie" du premier roman ("La Loge du Gouverneur", 1969), la porte d'entrée de cette oeuvre littéraire corse :
Avant même d'y être allé, le narrateur n'aimait pas Bordighera que gonfle la prétention d'être encore une station à la mode, et qui n'a gardé, au milieu des H.L.M., que les pourritures architecturales de se fastes du temps de Victor-Emmanuel.
Maintenant qu'il y habitait, il était vain d'espérer que diminue son aversion. Il considérait que, s'il parvenait seulement à la stabiliser, c'eût été déjà une manière de victoire. Cette aversion, Marthe la partageait pour des raisons issues de leur fond commun qui, à bien les examiner, n'avaient rien que de subjectif. Dès que les circonstances leur interdisaient de se séparer sans ménagements d'un raseur, ils demandaient à celui-ci, qui en était parfois désorienté lorsque la question ne se rattachait ni de près ni de loin à la conversation en cours, ne découlait d'aucune association d'idées discernable par des développements logiques, s'il avait jamais vécu là-bas, dans la "ville des palmiers", comme disait le prospectus que Livia, respectueuse de la consigne qui tendait à inculquer aux pensionnaires du Dr Corazzini qu'ils étaient dans un hôtel - une pensione, d'un genre relevé -, déposa sur la table de nuit au moment où il éparpillait ses vêtements à travers la chambre. Il ne s'était pas rasé depuis la veille de son départ, il craignait d'avoir laissé sa trousse de toilette au Belvédère. Soulagé, il la palpa à travers le linge : Clélia, dont la manie de rangement aboutissait toujours à un désordre plus grand que celui de la négligence, l'avait calée dans l'angle d'une valise, sous les tricots.
- Il n'y a pas la liste des cinémas, dit l'infirmière qui était entrée comme un voleur.
Elle devait l'observer depuis un bon quart d'heure. Sans doute le classait-elle parmi les agités, les maniaques ; il la toisa pour qu'elle comprenne qu'elle le dérangeait, et ne répondit pas. Il la voyait de profil, elle était devant la fenêtre. La coiffure remontait haut sur la nuque où des poils, échappés de la torsade, frisottaient, aussi fins que le duvet qui recouvre le crâne d'un bébé, ou celui de la baronne Morandini.
Lorsque, étant arrivée en avance pour le bridge et ne voulant pas rester dans les jardins où il faisait encore trop chaud, elle monta à la salle de bains et surprit son amie qui s'examinait dans le miroir, Rita eut du mal à conserver son naturel, si prévenue qu'elle fût. Elle déclara à Laetizia, oubliant à qui elle s'adressait, qu'une femme tondue était une créature proche du singe.
- Pour que ce soit un singe, il faut aussi qu'on efface les sourcils, j'ai vu ça, figurez-vous, avait dit Laetizia.
Livia désigna le rectangle de papier cartonné, dont il se servit ensuite en guise de signet - de fétiche, s'imaginait-elle, car tout ce qui se rapportait à leur première rencontre avait, pour elle, un caractère sacré - et qu'illustrait une photo aérienne du littoral, du Cap San Ampelio à la pointe Migliarese.
Pour le dépliant que le syndicat intercommunal, fondé après tant de palabres avec l'accord du sénateur Baldini, distribuait aux agences de tourisme, on avait préféré à une vue de Borgo, laquelle n'aurait pu être que partielle, les maisons étant disséminées le long de la crête, celles du lotissement de la Marine dont Sandro était, sur le papier, propriétaire, et où s'élevaient des villas de style provençal, dominées par la carcasse du futur hôtel Thalassa dont la construction traînerait encore si les promoteurs immobiliers de Nice, avec lesquels Santini s'était abouché, ne tenaient par leurs promesses.
Je me souviens aussi que des gens comme Ghjacumu Thiers, Marie-Jean Vinciguerra, Paulu Michele Filippi, Nicou Maraninchi (Teatru Mascone) - bien d'autres sûrement - ont déclaré que l'oeuvre d'Angelo Rinaldi était une de leurs préférées...
Alors ? Alors, lisons les romans de Rinaldi, ils nourrissent l'imaginaire corse au moins aussi bien que la littérature française et l'histoire universelle des arts !
Qu'ai-je lu ? Deux de ses romans, c'est bien peu.
Mes impressions : fascination pour l'entremêlement des faits (l'art du détail - une trousse de toilette - occupant toute la fin d'un paragraphe commencé avec un élément d'importance générale - une aversion), difficulté de lecture (s'accrocher, s'accrocher encore, relire, reprendre, passer outre, continuer). Et puis l'intuition d'être en présence d'une oeuvre qui, depuis 1969, creuse son sillon, toujours un peu plus, un sillon qui touche profondément à ce qu'était la Corse, à ce qu'elle est devenue (avant et après la seconde Guerre Mondiale, à travers les personnages gravitant autour ou issus de la bourgeoisie bastiaise). Le regard braqué sur l'Italie ou sur Paris. Avec des moyens éminemment artistiques, des formes romanesques sûres d'elles-mêmes, sûres de leur puissance (la littérature comme vraie vie, comme voie du seul salut possible), formes complexes, exigeantes, réclamant un lecteur obstiné désireux d'accepter les allusions, les ellipses, les attentes, les retours. Mais peut-être n'avez-vous pas la même expérience de lecture ? (Voir par exemple un article d'un certain Daniel Garcia, du magazine "Lire" rapportant une critique du style de Rinaldi).
Donc, ce soir, voici la première "partie" du premier roman ("La Loge du Gouverneur", 1969), la porte d'entrée de cette oeuvre littéraire corse :
Avant même d'y être allé, le narrateur n'aimait pas Bordighera que gonfle la prétention d'être encore une station à la mode, et qui n'a gardé, au milieu des H.L.M., que les pourritures architecturales de se fastes du temps de Victor-Emmanuel.
Maintenant qu'il y habitait, il était vain d'espérer que diminue son aversion. Il considérait que, s'il parvenait seulement à la stabiliser, c'eût été déjà une manière de victoire. Cette aversion, Marthe la partageait pour des raisons issues de leur fond commun qui, à bien les examiner, n'avaient rien que de subjectif. Dès que les circonstances leur interdisaient de se séparer sans ménagements d'un raseur, ils demandaient à celui-ci, qui en était parfois désorienté lorsque la question ne se rattachait ni de près ni de loin à la conversation en cours, ne découlait d'aucune association d'idées discernable par des développements logiques, s'il avait jamais vécu là-bas, dans la "ville des palmiers", comme disait le prospectus que Livia, respectueuse de la consigne qui tendait à inculquer aux pensionnaires du Dr Corazzini qu'ils étaient dans un hôtel - une pensione, d'un genre relevé -, déposa sur la table de nuit au moment où il éparpillait ses vêtements à travers la chambre. Il ne s'était pas rasé depuis la veille de son départ, il craignait d'avoir laissé sa trousse de toilette au Belvédère. Soulagé, il la palpa à travers le linge : Clélia, dont la manie de rangement aboutissait toujours à un désordre plus grand que celui de la négligence, l'avait calée dans l'angle d'une valise, sous les tricots.
- Il n'y a pas la liste des cinémas, dit l'infirmière qui était entrée comme un voleur.
Elle devait l'observer depuis un bon quart d'heure. Sans doute le classait-elle parmi les agités, les maniaques ; il la toisa pour qu'elle comprenne qu'elle le dérangeait, et ne répondit pas. Il la voyait de profil, elle était devant la fenêtre. La coiffure remontait haut sur la nuque où des poils, échappés de la torsade, frisottaient, aussi fins que le duvet qui recouvre le crâne d'un bébé, ou celui de la baronne Morandini.
Lorsque, étant arrivée en avance pour le bridge et ne voulant pas rester dans les jardins où il faisait encore trop chaud, elle monta à la salle de bains et surprit son amie qui s'examinait dans le miroir, Rita eut du mal à conserver son naturel, si prévenue qu'elle fût. Elle déclara à Laetizia, oubliant à qui elle s'adressait, qu'une femme tondue était une créature proche du singe.
- Pour que ce soit un singe, il faut aussi qu'on efface les sourcils, j'ai vu ça, figurez-vous, avait dit Laetizia.
Livia désigna le rectangle de papier cartonné, dont il se servit ensuite en guise de signet - de fétiche, s'imaginait-elle, car tout ce qui se rapportait à leur première rencontre avait, pour elle, un caractère sacré - et qu'illustrait une photo aérienne du littoral, du Cap San Ampelio à la pointe Migliarese.
Pour le dépliant que le syndicat intercommunal, fondé après tant de palabres avec l'accord du sénateur Baldini, distribuait aux agences de tourisme, on avait préféré à une vue de Borgo, laquelle n'aurait pu être que partielle, les maisons étant disséminées le long de la crête, celles du lotissement de la Marine dont Sandro était, sur le papier, propriétaire, et où s'élevaient des villas de style provençal, dominées par la carcasse du futur hôtel Thalassa dont la construction traînerait encore si les promoteurs immobiliers de Nice, avec lesquels Santini s'était abouché, ne tenaient par leurs promesses.
mercredi 22 avril 2009
Stranu legame : littérature corse et littérature persane
Ceci est la version "allégée" d'un billet que j'avais intégralement écrit, et que j'ai intégralement perdu je ne sais comment ! Je fais donc une nouvelle version, à partir du souvenir du billet perdu... la mort dans l'âme..., je sais que tout utilisateur d'outil informatique doit me comprendre ! j'en connais qui ont perdu des listings entiers de bibliothèque ! alors haut les coeurs ! comme disait l'autre : "ricomminciamo la lettura !" (Aby Warburg).
On peut tout imaginer, dans la littérature corse comme dans n'importe quelle autre.
Par exemple, la "littérature d'érudition". Celle qui utilise le personnage du chercheur, du rat de bibliothèque, qui trouve un manuscrit, le décode et/ou le traduit, manuscrit mystérieux bien sûr, qui fait naître une quête (souvent vaine), une enquête, une intrigue, des obstacles, des dangers, parce que ce dont il est question en fait c'est la survie de l'humanité, ou plus simplement du personnage principal, ou d'un amour, etc.
Dans notre littérature, je pense à ces deux références :
- "Le géomètre de Paline", d'Anne Meistersheim. J'ai un très bon souvenir de ce livre (publié par Alain Piazzola, à Ajaccio, en 1994, préfacé par Patrice Antona). Je me souviens particulièrement d'un incendie (que je rapprocherais de celui de "A funtana d'Altea", bien qu'ils me paraissent très différents). Le roman tourne autour d'une édition, vendue aux enchères, du fameux ouvrage de Francesco Colonna, "Hypnerotomachia Poliphili".
- "L'ingannu", nouvelle écrite par Paulu Desanti et publiée dans son recueil "L'ultimi mumenta d'Alzheimer" (ce titre est vraiment génial, non ? cela me fait penser à du Desproges). Cette nouvelle est l'occasion de retrouver notre vieil ami Dante Alighieri, d'évoquer les obsessions identitaires, les langues, la littérature, avec beaucoup d'humour.
Toujours été attiré par ce genre d'écrits qui multiplie l'invention de fausses références bibliographiques, évoquent la circulation et les cachettes de manuscrits interdits ou incompréhensibles (tout comme le fameux ouvrage introuvable d'Aristote, celui qui serait consacré à la comédie, et qui est au centre du "Nom de la Rose" d'Umberto Eco).
Mais l'ouvrage que je vais citer là est celui de Paulu Michele Filippi, "Un Persu in Alisgiani. Mozzafar Esfarzari - A storia è i misteri di un manuscrittu" (2005). J'avais déjà évoqué cet auteur dans un précédent billet. Quand je reprends son livre, je picore généralement dans les poèmes qu'il contient (109 quatrains soit-disant écrits par un certain Mozzafar Esfarzari (qui pourrait trouver quels jeux de mots corses se cachent là ? j'en suis incapable pour ma part), poète persan méconnu, contemporain et ami du grand Omar Khayyam, traduits en corse à partir d'une traduction française du XIXème siècle...). Mais je l'apprécie aussi parce qu'il propose au moins trois livres en un :
1. une allégorie humoristique de la situation linguistique de la Corse (prenant à revers des réalités ou des idées reçues)
2. des poèmes, donc, souvent très beaux (un peu comme si Filippi n'avait pas pu se contenter de publier un recueil de sa poésie seule, et voulu, par humilité, l'entourer d'une fiction persane, à la fois réjouissante et utile)
3. toute une réflexion en acte du rôle du lecteur dans la constitution d'une oeuvre et donc d'une littérature (ce qui me plaît particulièrement, bien sûr ; voir aussi une critique de Paulu Desanti dans un numéro de A Pian'd'Avretu, comme quoi tout se recoupe)
Donc, pour finir, voici quelques extraits qui me plaisent, parce qu'ils me semblent ouvrir des chemins intéressants pour notre littérature (qu'en pensez-vous ?) :
Page 3 :
MOZZAFAR ESFARZARI, pueta persanu, hè assai menu cunnisciutu chè u so cuntemporaneu Omar Khayyam (versu 1048 - versu 1123), è sò scarse e literature, puru persane, chì ne parlanu. E so puesie (tutte o une poche, quessa ùn si sà) fubbenu tradutte in francese per a prima è l'unica volta in lu 1863, da un certu Nicéphore Dacqueville. Si penserà chì u libru appia avutu un certu successu, postu ch'ellu fubbe ristampatu in lu 1898. Dopu, si perse, in Francia s'intende, a traccia di Esfarzari, è ghjè oghje assai difficile di ritruvà la.
Qualchì tempu dopu a seconda edizione di u libru di Dacqueville, principiò u stranu legame di Mozzafar Esfarzari incù a Corsica. Unu di i fratelli di u mio antibabbone maternu, ispettore di l'insegnamentu publicu, ebbe trà le mani un esemplariu di u 1898. Si mise in capu di traduce e poesie di Esfarzari in corsu. Isse traduzzione fubbenu raccolte in un quaternu, chì, zitellu, aghju intesu chjamà "u cahier". Issu "cachier" avia una riputazione scandalosa, chì ùn pudia chè accende a nostra curiosità, à mè è à i mio fratelli. Scopretimu dunque quellu quaternu chì annunziava à a so prima pagina E puesie di Mozzafar Esfarzari, secondu a traduzzione in francese di Nicéphore Dacqueville (1863) - edizione di 1898. Seguitava, sottu à un titulu chì ci parse tandu, Revue des Deux Mondes. 1898 I rubbayat di Mozzafar Esfarzari, l'annunziu di un articulu, senza nome d'autore. E pagine di u "cahier" ci tuccava à leghje le. È principionu i capatoghji.
Page 12 :
Per fini, lascemu corre un sognu. Vogliu sperà chì qualchì sia, frà i lettori di issu libru, mi puderà da più ampie nutizie di Nicéphore Dacqueville è chì (perchè nò ?) unu o l'altru, amatore di a literatura persana, parterà o riparterà sulle tracce di Mozzafar Esfarzari pè purtà ci dumane a grande nutizia : hè scioltu u misteru, ritrovu u pueta ! È i Persani, incù i Corsi, si rallegreranu. Ciò chì face quantunque abbastanza mondu.
Page 45 :
Feritu, tù ami
È soffri
Guaritu, ùn ami più
È soffri
Page 53 :
Sù l'onde di u fiume voca u battellu
Hà alzatu le vele pè andà più veloce
Andate nave è barcelle, pescatori è marinari
Ma di scalà sù l'altra ripa, quale di voi n'hè in brama ?
Page 66 (le dernier poème suivi d'une note de l'auteur) :
Rusignolu s'innamurò di damicella sumera. Serenata li purtò.
Per una notte sana, o le ricuccate, i trilli, i fremiti, l'armunie.
À l'alba si tacque, da u so cantu imbriacatu, è aspettò !
Han Hi ! Cusì longu issu fischiu ! runcò Farchetta.
È si misse à beie.
(Note) : Averanu fischiatu ancu i Persi pè fà beie i so animali ? Hè sicura ch'ùn si chjamavanu Falchetta e fere persiane ! Sarà statu Ziu à interpretà Esfarzari ? Ma sinu à chì puntu ? Peccatu d'ùn avè u testu originale ! (PMF)
Page 24 :
I lettori di Esfarzari, ne simu cunvinti, scopreranu altri percorsi. Ghjè cum'è un splendidu miraculu chì issi testi scritti ci hè tantu tempu, è cusì luntanu da noi, ci parlinu sempre. Assaghjemu li incù piacè, è sì quelli chì cunnoscenu u grande Omar Khayyam avessinu l'impressione chì Ezfarzari ùn riesce mai à ugualà u più famosu di i pueti persani, ch'elli lachinu pè una stonda i paragoni è e classifiche, è ch'elli accettinu, tale è quale, issu cantu in lu stessu tempu tristu è impertinente di u nostru scunnisciutu pueta.
On peut tout imaginer, dans la littérature corse comme dans n'importe quelle autre.
Par exemple, la "littérature d'érudition". Celle qui utilise le personnage du chercheur, du rat de bibliothèque, qui trouve un manuscrit, le décode et/ou le traduit, manuscrit mystérieux bien sûr, qui fait naître une quête (souvent vaine), une enquête, une intrigue, des obstacles, des dangers, parce que ce dont il est question en fait c'est la survie de l'humanité, ou plus simplement du personnage principal, ou d'un amour, etc.
Dans notre littérature, je pense à ces deux références :
- "Le géomètre de Paline", d'Anne Meistersheim. J'ai un très bon souvenir de ce livre (publié par Alain Piazzola, à Ajaccio, en 1994, préfacé par Patrice Antona). Je me souviens particulièrement d'un incendie (que je rapprocherais de celui de "A funtana d'Altea", bien qu'ils me paraissent très différents). Le roman tourne autour d'une édition, vendue aux enchères, du fameux ouvrage de Francesco Colonna, "Hypnerotomachia Poliphili".
- "L'ingannu", nouvelle écrite par Paulu Desanti et publiée dans son recueil "L'ultimi mumenta d'Alzheimer" (ce titre est vraiment génial, non ? cela me fait penser à du Desproges). Cette nouvelle est l'occasion de retrouver notre vieil ami Dante Alighieri, d'évoquer les obsessions identitaires, les langues, la littérature, avec beaucoup d'humour.
Toujours été attiré par ce genre d'écrits qui multiplie l'invention de fausses références bibliographiques, évoquent la circulation et les cachettes de manuscrits interdits ou incompréhensibles (tout comme le fameux ouvrage introuvable d'Aristote, celui qui serait consacré à la comédie, et qui est au centre du "Nom de la Rose" d'Umberto Eco).
Mais l'ouvrage que je vais citer là est celui de Paulu Michele Filippi, "Un Persu in Alisgiani. Mozzafar Esfarzari - A storia è i misteri di un manuscrittu" (2005). J'avais déjà évoqué cet auteur dans un précédent billet. Quand je reprends son livre, je picore généralement dans les poèmes qu'il contient (109 quatrains soit-disant écrits par un certain Mozzafar Esfarzari (qui pourrait trouver quels jeux de mots corses se cachent là ? j'en suis incapable pour ma part), poète persan méconnu, contemporain et ami du grand Omar Khayyam, traduits en corse à partir d'une traduction française du XIXème siècle...). Mais je l'apprécie aussi parce qu'il propose au moins trois livres en un :
1. une allégorie humoristique de la situation linguistique de la Corse (prenant à revers des réalités ou des idées reçues)
2. des poèmes, donc, souvent très beaux (un peu comme si Filippi n'avait pas pu se contenter de publier un recueil de sa poésie seule, et voulu, par humilité, l'entourer d'une fiction persane, à la fois réjouissante et utile)
3. toute une réflexion en acte du rôle du lecteur dans la constitution d'une oeuvre et donc d'une littérature (ce qui me plaît particulièrement, bien sûr ; voir aussi une critique de Paulu Desanti dans un numéro de A Pian'd'Avretu, comme quoi tout se recoupe)
Donc, pour finir, voici quelques extraits qui me plaisent, parce qu'ils me semblent ouvrir des chemins intéressants pour notre littérature (qu'en pensez-vous ?) :
Page 3 :
MOZZAFAR ESFARZARI, pueta persanu, hè assai menu cunnisciutu chè u so cuntemporaneu Omar Khayyam (versu 1048 - versu 1123), è sò scarse e literature, puru persane, chì ne parlanu. E so puesie (tutte o une poche, quessa ùn si sà) fubbenu tradutte in francese per a prima è l'unica volta in lu 1863, da un certu Nicéphore Dacqueville. Si penserà chì u libru appia avutu un certu successu, postu ch'ellu fubbe ristampatu in lu 1898. Dopu, si perse, in Francia s'intende, a traccia di Esfarzari, è ghjè oghje assai difficile di ritruvà la.
Qualchì tempu dopu a seconda edizione di u libru di Dacqueville, principiò u stranu legame di Mozzafar Esfarzari incù a Corsica. Unu di i fratelli di u mio antibabbone maternu, ispettore di l'insegnamentu publicu, ebbe trà le mani un esemplariu di u 1898. Si mise in capu di traduce e poesie di Esfarzari in corsu. Isse traduzzione fubbenu raccolte in un quaternu, chì, zitellu, aghju intesu chjamà "u cahier". Issu "cachier" avia una riputazione scandalosa, chì ùn pudia chè accende a nostra curiosità, à mè è à i mio fratelli. Scopretimu dunque quellu quaternu chì annunziava à a so prima pagina E puesie di Mozzafar Esfarzari, secondu a traduzzione in francese di Nicéphore Dacqueville (1863) - edizione di 1898. Seguitava, sottu à un titulu chì ci parse tandu, Revue des Deux Mondes. 1898 I rubbayat di Mozzafar Esfarzari, l'annunziu di un articulu, senza nome d'autore. E pagine di u "cahier" ci tuccava à leghje le. È principionu i capatoghji.
Page 12 :
Per fini, lascemu corre un sognu. Vogliu sperà chì qualchì sia, frà i lettori di issu libru, mi puderà da più ampie nutizie di Nicéphore Dacqueville è chì (perchè nò ?) unu o l'altru, amatore di a literatura persana, parterà o riparterà sulle tracce di Mozzafar Esfarzari pè purtà ci dumane a grande nutizia : hè scioltu u misteru, ritrovu u pueta ! È i Persani, incù i Corsi, si rallegreranu. Ciò chì face quantunque abbastanza mondu.
Page 45 :
Feritu, tù ami
È soffri
Guaritu, ùn ami più
È soffri
Page 53 :
Sù l'onde di u fiume voca u battellu
Hà alzatu le vele pè andà più veloce
Andate nave è barcelle, pescatori è marinari
Ma di scalà sù l'altra ripa, quale di voi n'hè in brama ?
Page 66 (le dernier poème suivi d'une note de l'auteur) :
Rusignolu s'innamurò di damicella sumera. Serenata li purtò.
Per una notte sana, o le ricuccate, i trilli, i fremiti, l'armunie.
À l'alba si tacque, da u so cantu imbriacatu, è aspettò !
Han Hi ! Cusì longu issu fischiu ! runcò Farchetta.
È si misse à beie.
(Note) : Averanu fischiatu ancu i Persi pè fà beie i so animali ? Hè sicura ch'ùn si chjamavanu Falchetta e fere persiane ! Sarà statu Ziu à interpretà Esfarzari ? Ma sinu à chì puntu ? Peccatu d'ùn avè u testu originale ! (PMF)
Page 24 :
I lettori di Esfarzari, ne simu cunvinti, scopreranu altri percorsi. Ghjè cum'è un splendidu miraculu chì issi testi scritti ci hè tantu tempu, è cusì luntanu da noi, ci parlinu sempre. Assaghjemu li incù piacè, è sì quelli chì cunnoscenu u grande Omar Khayyam avessinu l'impressione chì Ezfarzari ùn riesce mai à ugualà u più famosu di i pueti persani, ch'elli lachinu pè una stonda i paragoni è e classifiche, è ch'elli accettinu, tale è quale, issu cantu in lu stessu tempu tristu è impertinente di u nostru scunnisciutu pueta.
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